‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 65 sur 194 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mais ce qui lui inspire le plus d’horreur en tout ceci, il a soin de le dire, c’est l’ignoble motif du crime. Qu'une femme commette un forfait quand elle y est poussée par la colère ou la jalousie qui l’entraîne comme est entraîné « le rocher qui tombe quand le pan de montagne lui servant de base se dérobe sous lui' »; il le comprend jusqu’à un certain point. Mais tuer ses enfants pour en hériter, calculer froidement le produit d’un si grand crime, et l’accomplir de sangfroid *, voilà ce qui le révolte.

Les femmes romaines valent-elles mieux comme épouses que comme marâtres ou comme mères? Nullement. Yeulent-elles mener un mari à la baguette, elles l’abrutissent à l’aide des philtres thessaliens Désirent-elles s’emparer de ses biens et s’abandonner sans entraves à une passion illégitime, elles savent comment s’y prendre pour l’envoyer secrètement au bûcher Rome est remplie deDanaïdes, d’Ériphyles et

fait cetti) uouvelle réponse qui dépasse encore la première en férocité :

Kimium est dotorl numerus {duorum puerorum) angustus meo.

In maire si quod pignus etiamnum latet Scrutabor ense viscera, et ferra extraham,

Je renvoie le lecteur pour l’ensemble de toute la scène aux commentaires que j’en ai donnés moi-même dans mes Études sur trois tragédies de Sénèque, imitées d’Euripide {I vol. in-12, p. 74 et suiv. Paris, Durand, 1854).

' 649 et 650.

’ Illam ego non tulerlm quæ computal, et scelus ingens Sana facit. • (V. 651 et 652.)

^ V. 610 et 611.

♦ Ailleurs déjà, avec une pittoresque énergie de langage, il a insisté sur ce crime :

Occurrit matrona païens, quæ molle calenum l’orrectura vira miscet silienle rubetam,

Institiiiique rudes mclior Locusta propinquas l'er famam et populum nigros efferre maritos.

{Sat. I, V. 69-75.)

LES FEMMES ROMAINES. ' 117

de Clytemnestres. « Toute la différence, fait observer le poëte, est que la fille de Tyndare fut assez insensée pour tuer son mari en le frappant des deux mains, avec une hache; maintenant, avec un tout petit poumon de crapaud, l’affaire est faite ; elles ne recourent au fer que dans le cas où leur Agamemnon , à l’instar de Mithridate , trois fois vaincu par les Romains, a eu la précaution de se munir d’antidotes *. »

C’est par ce dernier trait que se termine la sixième satire que nous avons essayé de faire connaître au lecteur dans son vaste ensemble. Elle peint à elle seule tout un monde. Juvénal a fait entrer dans son cadre tous les vices, tous les travers et aussi toutes les turpitudes, tous les crimes des Romaines de la décadence. On dirait une de ces fresques grandioses où quelque Michel -Ange aurait représenté en traits de flamme toutes les mauvaises passions d’un siècle.

Juvénal se montre partout observateur sagace, peintre habile et justicier incorruptible. Sans doute, la satire des femmes n’est pas exempte de fautes. Nous les avons signalées, dès le début, et nous y sommes revenu dans le cours même de cette analyse. Mais combien ces défaillances sont compensées et au delà par des qualités de

' V. 657 ad fin. Les crimes abominables que Juvénal flétritici avec tant d’énergie et d’indiguation viennent encore beaucoup trop souvent, hélas I attrister et effrayer notre siècle. J’accorde qu’à Rome, au temps de la décadence, ces horreurs faisaient en quelque sorte partie des mœurs du jour, tandis que chez nous elles ne se produisent qu’à l’état d’exception ; mais combien sont affligeants néanmoins pour le moraliste ces adultères éclatants, ces atroces pratiques d’avortements, ces épouvantables empoisonnements de maris par leurs femmes, de femmes par leurs maris, voire même d’enfants par leurs mères et de mères par leurs enfants, — et cela dans toutes les classes de la société, — que de fréquents et scandaleux procès viennent à tout instant nous révéler !

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