‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 68 sur 194 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

dramatique : la pièce a son exposition, son nœud, son dénouement. Le lieu de la scène est nettement déterminé par le poète; les caractères sont tracés de main de maître; nulle part non plus le satirique ne se rapproche autant qu’ici de la manière de son devancier Horace. La quatrième satire abonde en mots, en traits, en fines et malicieuses plaisanteries, tout à fait dignes du poète deVenouse; ce n’est pas cependant, hâtons-nous de le dire, que le comique seul domine dans la pièce qui va nous occuper; loin de là; le plus souvent, au contraire, le ton en est sévère, et parfois même il s’élève à celui de la tragédie, et surtout de la tragédie historique et politique; on dirait alors de telle ou telle peinture de notre satirique d’Aubigné. Elle repose tout entière, du reste, sur une anecdote plaisante, même tout à fait comique. Si l’histoire proprement dite ne la confirme pas, il est vrai de dire néanmoins que le caractère bien connu de l’empereur Domiticn donne à cette anecdote un haut degré de vraisemblance On aurait apporté un jour à Domitien un turbot d’une grosseur prodigieuse; ce tyran imbécile aurait alors convoqué les principaux membres du sénat qui vivaient dans son intimité, pour délibérer, dans un conseil extraordinaire, sur les moyens d’apprêter dignement ce délicat morceau. A cette occasion, Juvénal fait retomber son fouet sanglant sur la plupart de ceux qu’il suppose avoir pris gravement part à cet acte édifiant. Et, dans un style et avec des couleurs dignes de Tacite, il nous peint la cour de Domitien. Chacun des personnages qui en font partie est caractérisé par un trait d’éloge ou de blâme également honteux pour ce tyran stupide, et le poète nous révèle ainsi, en passant, quelques-unes des misères

‘ Voyez DionCassius, LXVIII, 9 — Suct., Domii., passim.

de l’époque, à savoir, la cruauté et les niais caprices du tyran, l’impudence des parvenus du jour, la scélératesse des délateurs, les bassesses, les flatteries, en un mot, l’inqualifiable servilité des grands, fruit nécessaire du despotisme impérial.

« Au temps où le dernier des Flavieus déchirait l’univers expirant, où Rome avait pour maître ce Piéron chauve, dans la mer Adriatique, non loin du temple de Vénus, qui domine Ancône, la ville dorienne, un turbot monstrueux vint à tomber dans le filet d’un pêcheur qu’il remplit tout entier; il ne le cédait pas eu grosseur aux turbots qu’enferme sous ses glaces le Palus-Méotide, qu’aux premières chaleurs la débâcle charrie tout endormis et tout engraissés par l’inaction d’un long froid, et qu’elle verse dans les eaux dormantes du Pont-Euxin. Le maître de la barque et du filet destine cette superbe pièce au souverain Pontife ^ Qui en effet eût osé vendre ou acheter un poisson pareil lorsque, jusqu’aux rivages mêmes, tout est peuplé d’espions? Les dénonciateurs, toujours à la piste d’une proie, s’empareraient bien vite du pêcheur tout nu et de son turbot, tout prêts à affirmer que c’est un poisson échappé des viviers impériaux, longtemps nourri aux dépens de l’empereur, un poisson réfractaire, qui s’est évadé de chez son maître et qui doit lui être restitué. Consultez les jurisconsultes Palfuriuset Armillatus, ils vous diront qu’il n’est rien de beau ni de rare, n’importe dans quel parage, qui n’appartienne au fisc. Donc ce poisson, on en fera don à l’empereur, afin qu’il ne soit point confisqué »

Juvénal caractérise avec une amère énergie la personne et le règne de Domitien. Le dernier prince de la dynastie des Flaviens était un Néron chauve; sa calvitie, dont son amour-propre d’ailleurs souffrait tant *, étant la seule chose qui le distinguât du plus infâme des empereurs, de Néron. Domitien, pour Juvénal, est une sorte de tigre couché sur l’empire romain, à moi-

'■ Un des titres que portaient les empereurs. ^ V. 37-56.

* Suét., Domit., c. xviii.

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