CHAPITRE V
tié dévoré, et s’apprêtant encore à dévorer ce qui en reste.
Cumjam semianimum laceraret Flavius orbem
Ultimus
L’image, malheureusement, n’est que trop juste; la pensée n’est point exagérée *. Domitien, en effet, est le type du plus effroyable tyran qui fut jamais , et il a pesé sur le monde comme un fléau. Il avait étouffé toutes les manifestations de la pensée, couvert l’empire de délateurs, épuisé Rome par ses spoliations et ses confiscations, et fait tomber quantité de têtes illustres ou obscures, dont on trouve, dans Suétone et Tacite, la funèbre nomenclature \ Dès les premiers vers aussi, nous sentons au milieu de quelle époque néfaste le poëte nous transporte; le pêcheur du turbot, tout simple et homme du peuple qu’il est, sait à quoi s’en tenir sur la dureté des temps. Il ressemble, en quelque sorte, à ces malheureux pères de famille du même siècle qui, dans leur testament, faisaient la part belle aux mauvais empereurs pour, qu’eux morts, leurs femmes et leurs enfants fussent à l’abri de la rapacité et de la cruauté du maître *; ainsi fait notre propriétaire delà barque et du filet. Sa générosité a sa raison d’être; il est libéral par prudence et par peur. Qu’il en agisse autrement, et mal lui en prendra. Le règne de Domitien, c’était la terreur
2 C’est ainsi que Suétone (<6., xii), Dion Cassius (LXVlI,pass«m),et Tacite (.'lÿnc., ii, m) nous le dépeifinent. Au chapitre xuv du même ouvrage de Taciy; se trouve un jugement rappelant tout à fait celui de .luvénal ; c’est la même image, ce sont presque les mêmes mots... « Domiümm,non jam per intcrvalla ac spiramenta temporitm,sed continua et relut nno iciu, rempublicam exhausit. »
» Tacite, Agricol., i, ii, iii; Suét., Domit., c. x.
* Tacite, Agricol., c. XLiii.
en permanence, et il fallait bien peu de chose pour être suspect. Encouragés par de grosses récompenses, les délateurs, cette affreuse plaie sociale de l’époque, sont là, les regards fixés sur toutes les parties de l’empire, prêts à enlacer dans leurs pièges les grands comme les petits , les sénateurs aussi bien que le pêcheur du turbot ; les délateurs étaient , selon l’expression de l’historien anglais Gordon, les chiens de chasse des Césars, raisonnant volontiers avec leurs victimes, comme le loup avec l’agneau de la fable, prompts aussi à trouver des coupables et à inventer des chefs d’accusation; subtils dans leurs argumentations, véritables casuistes, on l’a dit spirituellement, de la morale des empereurs capables de démontrer, au besoin, que le jour est la nuit et la nuit le jour; s’entendant comme Armillatus et Palfurius *, par exemple, à prouver que l’air et l’eau, qui sont la propriété de tout le monde selon les lois de la nature, appartiennent exclusivement à leur maître, ou bien au fisc, ce qui revenait au même. Dès lors on comprendra pourquoi notre pêcheur, bien qu’on fût au commencement de l’hiver, et que, par conséquent, il n’y eût pas à craindre la corruption
' M. D. Nisard, les Historiens romains, ad. voc. Tacite.
’ Fameux jurisconsultes qui se laissèrent corrompre et trahirent le peuple. Lescholiaste deJuvénal nous doune ici quelques curieux éclaircissements, surtout sur le premier de ces deux personnafres : « Palfurius Sura, nous dit-il, était le fils d’un consulaire qui, sous Néron, se livra à l’exercice de la lutte avec une vierge lacédémonienne. Chassé plus tard du Sénat, sous Vespasien, il embrassa les doctrines des stoïciens, s’y acquit de l’influence, grâce à son talent poétique et à son éloquence ; il abusa de la familiarité dont l’honorait Domitien, et exerça avec fureur le métier de délateur. Parmi d’autres délateurs très-influents auprès de Domitien, il faut nommer encore Armillatus, Démosthène, et l’archimime Latinus, ainsi que nous l’apprend Marins Maximus. » {Scholia ad vers. 53. Édit. Otto Jahn. Berolini, 1851.)