CHAPITRE V
Nous avons affaire tout d’abord à des gens relativement honnêtes, tels qu’on les voit sous tous les régimes politiques, mais surtout dans les monarchies absolues, où domine la volonté d’un seul. Ces gens-là, plus ou moins, se trouvent dans la situation psychologique de la Médée d’Ovide, et ils pourraient dire comme Médée ;
. . . Video meliora, proboque.
Détériora sequor ‘ ,
ce qui signifie en d’autres termes : « Je vois le bien et je l’aime, mais néanmoins je laisse le mal s’accomplir. » Ce Pégasus, sur lequel le scholiaste nous fournit encore de curieux détails biographiques, était un des j urisconsultes les plus distingués de son temps, et ses contemporains disaient de lui, en faisant allusion à sa science du droit, qu’il était « moins un homme qu’un livre * » . Les fonctions de préfet de Rome, qu’il remplissait, étaient jadis, comme l’histoire nous l’apprend , les premières de l’État , après celles d’empereur *. Pégasus eut le tort de les laisser s’avilir entre ses mains et de s’effacer en tout devant l’empereur. L’empire romain alors, c’était l’empereur, comme plus tard sous Louis XIV, l’État, c’était le roi; il appartenait à l’empereur; l’empereur
' Métamorph., lib. VII, v. 20 et 21,
’ Scholia velera ad vers. 77, édit. Jahn. Il était, selon le même scholiaste, fils d’un ancien commandant de trirème {ftlius trierarchi); apres avoir été gouverneur de plusieurs provinces, il aurait été appelé à Rome cx>mme préfet de la ville. Les commentateurs allemands modernes (Weber, Siebold, Berg, etc.) renvoient tous le lecteur à ÏHisloire du droit romain de Hugo (t. II, p. 757 et suivantes), où il est question des qualités de Pégasus comme jurisconsulte, et du rang qu’il mérite d’occuper à ce titre.
’ Tacite, AnnaL, VI, XI ;—Suét., Ocfon., xxxiii; — Dion Cassius, XLIX, xvi; Ll, III ; — Niebuhr, Histoire rom., t. II, p. 126 et suiv., cité par Weber, {Die Satiren Juvenals, übersetzt und erlàutert, p. 342.
en était le propriétaire ; il l’affermait, et le gouverneur de la ville éternelle n’en était plus que le fermier, Pégasus, encore une fois, accepte tout cela. D’un autre côté, il avait aussi, en sa qualité de préfet, une importante juridiction entre ses mains*; mais, Juvénalle donne assez clairement à entendre, Pégasus a dû sans doute fermer plus d’une fois les yeux sur certains délits commis par tel ou tel misérable que protégeait le prince; c’est l’homme juste au fond, mais faible, et qui, cela se voit, hélas! dans tous les temps, aime mieux garder sa place que de se compromettre par un zèle indiscret. Juvénal, et il faut lui en savoir gré, compatit à cette servitude involontaire de quelques âmes secrètement portées au bien.
Yibius Crispus appartient à la même classe de citoyens que Pégasus. Sans doute, à en croire Tacite, il avait eu beaucoup à se reprocher dans les premières années de sa vie, et il n’a pas toujours fait de l’influence qu’il possédait le meilleur ni le plus noble usage * ; mais à la fin de son existence il avait, ce semble, changé à son avantage *, et c’est d’après ces dernières années que Juvénal le juge. Et quelle peinture il nous fait à cette occasion de l’épouvantable despotisme de Domitien! La satire, ici, parle comme l’bistoire. Sous des maîtres comme ce tyran chauve {Nero calvtis)^ la bonne volonté des citoyens se détend , le courage s’efface ; que voulez-vous! tout le monde n’a pas la vertu d’un Thraséas, d’un Helvidius Priscus, d’un Sénécion, d’un Aurulénus Rusticus * et de quelques autres caractères de
' Tacite, Hist., 111, lxiv; Juvénal, Sat. xiii, v. 157-158.
’ De clar. oral., c. viiiet xiii; Tacite, //isf.,11, x, IV, xu.
’ Quintil., Institut, orat., V, xiii, xlvui; XII, x, xi.
* Voyez, pour le caractère et la mort de ces grands personnages, Tacite, Ann., XVT, xxi, seq.; — Suét., in f'espas., c. xv; — Dion Cassius, LXVl, xii; — Tacite, Agric., Il, xlv.