CHAPITRE V
ordinaire à ceux que Domitien honore de son amitié féconde en malheurs ‘ » .
Le défilé commence, et Juvénal va faire passer sous nos yeux tonte une galerie de personnages, tons sénateurs, les uns d’une origine illustre, les antres sortis des derniers rangs de la société. Il caractérisera chacun d’eux, soit en nous disant ce qu’il en pense lui- même, soit en les faisant agir ou parler. Ici, point de fiction poétique, de caractères d’invention, de créations imaginaires, mais tout un monde qui a vécu bel et bien, un monde réel, historique. De là l’intérêt tout particulier de cette satire qui est avant tout, nous le répétons, une satire politique.
Parmi ces hommes formant comme le conseil d’État de Domitien, tous ne sont pas également bas et méprisables de leur nature, comme la plupart des autres sénateurs du temps. Il en est quelques-uns que le poète semble plaindre plutôt que condamner. Il faut citer :
« Le premier sénateur qui accourt en rajustant sa robe, c’est Pégasiis, nommé récemment fermier de Rome stupéfaite, car les préfets de Rome méritaient-ils alors un autre titre C’était
' Quos oderat ille ,
In quorum facie misera; magnæque sedebat Pallor amicidæ.
Boileau semble s’êlre souvenu de ces vers, quand il dit :
Soit qu’il fasse au conseil courir les sénateurs,
D’un tyran soupçonneux pâles adulateurs.
’ Anne aliud tune prxfecti? quorum optimus atque Interpres, etc.
M. Ribbeck retranche, avec raison, ce vers comme suspect. Bien avant M. Ribbeck , lleinrich ( Commentai' zu Juvenals Safiren, p. 184) en .avait également mis l’authenticité fort en doute. Il regarde le optimus atque comme une misérable cheville destinée à compléter
de tous les préfets le plus intègre ; personne n'interprétait les lois avec plus de scrupule, bien qu’il crût qu’en ces temps néfastes la justice devait se désarmer de son inflexible rigueur.
« Puis vient Crispus, un aimable vieillard; ses mœurs, son éloquence, son caractère étaient empreints de la même douceur,; personne mieux que lui n’aurait mérité d’aider de ses utiles conseils le maître des nations, le dominateur de la terre et des mers, si sous un tel monstre, fléau du genre humain, il eût été permis de blâmer la cruauté et d’ouvrir un avis généreux. Mais quoi de plus.irritable que l’oreille de ce tyran, avec lequel ses amis mêmes couraient danger de mort à parler du beau temps, de la pluie ou des orages du printemps? Aussi Crispus n’essaya-t-il jamais de lutter contre le torrent. Hélas! ce n’était pas un citoyen d’une trempe à oser dire librement ce qu’il pensait au fond de sa conscience et à risquer sa vie pour la vérité. Aussi Crispus aura-t-il à vivre quatre-vingts hivers et autant d’étés.
« Près de lui accourait uu sénateur du même âge, que la même politique faisait vivre tranquille aussi dans cette cour : c’était Acilius, accompagné d’un jeune homme qui ne méritait pas la mort cruelle qui l’attendait, victime déjà désignée au glaive du maître. Mais il y a longtemps qu’à Rome c’est un prodige de vieillir quand ou appartient à une famille noble; aussi aimerais-je mieux, quant à moi, être le dernier des enfants de la terre *. Ce fut eu vain que ce malheureux adolescent descendit tout nu dans l’arène d’Albe pour y affronter en chasseur et percer de près des ours de Numidie. Qui serait aujourd'hui la dupe de ces ruses de nos patriciens? Qui s’aviserait d’admirer ton vieux stratagème, ôBrutus? 11 était plus facile d’en faire accroire à nos rois barbus ^ »
le arme aliud tune præfecü, et il pense que ce demi-vers pourrait bien avoir été ajouté en marge par quelque jurisconsulte qui aurait vu dans le vers précédent :
Pegasus attonilœ positus modo villicus urbi, une sorte de blâme adressée au même Pegasus.
' Vnde fit ut malim fraterculus esse giganlis.
Ce vers, M. Ribbeck le rejette également. Voyez les raisons qu’il en donne (Der echte und der unechte Juvenal, p. 123 et 124).