CHAPITRE VI
Riche et pauvre; ou Patron et client *.
Le Parasite, tel est le titre ordinaire de cette satire; il serait bien plus exact de la définir une scène de la triste vie de client, vie à laquelle le poëte nous a déjà initiés “ et qu’il va achever de nous faire connaître.
Les relations entre patrons et clients n’étaient plus, à l’époque de Juvénal,ce qu’elles avaient été jadis. Il était passé le temps où, selon l’antique esprit de l’institution de la clientèle et du patronage, les patriciens et les plébéiens, c’est-à-dire les riches et les pauvres, étaient liés les uns aux autres par des devoirs et des droits réciproques ayant pour but de mettre les uns à couvert de l’envie et les autres du mépris Les patrons, protecteurs bienveillants autrefois, étaient devenus dédaigneux et hautains à l’égard de leurs clients; ils ne les regardaient plus comme des amis et presque comme des membres de la famille ; ils en avaient fait des satellites, bien plus, de vé-
' Sat. V.
* Sat.II, V. 95 sqq,, et sat. III, v. 126 sqq.
’ Conf. Achaintre, cité par Lemaire, Biblioth. class. lat.,Jitvenal. sat., t. il, p. 282 ; Dezobry, Rome au siècle d’Auguste, t. I, p. 289 (nouvelle édition).
ritables esclaves. En échange des avilissants services que les clients rendaient à leurs patrons, ils ne recevaient plus que bien peu de chose : dix sesterces par jour, quelque plat de viandes froides ou la sportule, ou bien une toge usée pour se couvrir et dont le patron
ne voulait plus, ou bien enfin, et de loin en loin
une invitation à dîner à la table du maître Cette dernière faveur, on la prisait haut. Pour des estomacs toujours affamés comme les estomacs de clients, c’était là une bonne fortune. Il n’y avait pas cependant lieu de les en féliciter; Juvénal, nous décrivant un dîner de ce genre, qui fera à lui seul l’objet de la cinquième satire, nous dira avec quelle singulière impertinence, avec quel suprême sans-façon les patrons traitaient les clients, et avec quelle honteuse résignation ceux-ci supportaient toutes les avanies qu’on leur faisait subir ;
« Est -il vrai, Trébius, que tu ne rougisses plus de ton métier, et que pour toi le souverain bien consiste à vivre à la table d’autrui ? est-il vrai que tu puisses te résigner à des affronts que Sarmentus et le vil Galba n’eussent pas supportés à la table injurieuse d’Auguste? Tiens, quand même tu me l’affirmerais sous la foi du serment, je ne te croirais pas. Je ne sais rien de si facile à contenter que l’estomac. J’admets pourtant que tu manques même de ce qui suffit pour le remplir; eh bien! n’est-il plus de quais, plus de pont, plus de place, pour y mendier? plus un lambeau de natte pour en faire ton gîte? Un repas, qui n’est pour toi qu’une longue insulte, a donc bien du prix à tes yeux ? ta faim est-elle si pressante....? ^ »
On a là, comme le prologue de la pièce, une sorte d’ouverture pleine de verve et d’entrain où l’on sur-
‘ Voyez, pour tous ces détails, Friedlændcr, Darstdl. ausderSiltengeschichte Roms, etc., p. 209.
’Sat. V, V. 1-10.