‹ Juvénal et ses satires; études littéraires et moralesChapitre 81 sur 194 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

prend le ton, le motif, s’il est permis de s’exprimer ainsi, qui reviendra et dominera dans toute la suite de la satire. Trébius est le client parasite que nous ne perdrons plus de vue; c’est lui qui devra personnifier tous les clients du temps. Dans la fierté de son âme, notre poète ne comprend pas qu’on ne préfère point souffrir de la faim ou tendre la main aux passants, plutôt que de s’abaisser, comme fait Trébius; et il va de suite au fond de la question, en ajoutant qu’il ne faut pas que Trébius se trompe sur le sens de l’invitation qui lui est faite; car, si le patron l’invite une fois par hasard, c’est pour s’acquitter d’un seul coup de tous les services que le client peut lui avoir rendus, ou bien encore, — et c’est là ce qui arrive le plus souvent, — pour ne pas se trouver seul à table

Le patron de Trébius, c’est le riche Virron, le même sans doute que celui dont Juvénal a fustigé ailleurs la sordide avarice jointe à des passions contre nature *.

Entrons dans la salle à manger de Virron.

Ici s’ouvre pour Trébius une série d’humiliations -qui iront toujours croissant jusqu’à la fin du repas. Dès le début, Juvénal nous signale une odieuse distinction. Aux clients, en d’autres termes aux pauvres, aux parasites, on sert un vin qui ne serait pas bon à « dégraisser de la laine »®, un vin aigre sans doute, et qui brûle les entrailles puisqu’il fait faire à ceux qui en boivent de véritables contorsions de corybantes

2 Sat. IX.

3 quod sîicclda nolil

Lana pati,

(V. 24 et 25.)

» de conviva Corybanta videbis, v- 25. Juvénal ajoute,

U On débute par les gros mots; bientôt, blesse, tu brandis ta coupe à

Le maître, au contraire, boit d’un vin vieux et généreux, — le pauvre homme ! — dont la récolte remonte pour le moins au temps de la guerre sociale. Il se garderait bien d’en faire passer une coupe à Trébius et à ses semblables, alors môme qu’il s’agirait « de les guérir d’une crampe d’estomac ‘ ». Demain, s’il lui plaît, il en boira du meilleur encore, venu des coteaux d’Albeou de Sétia, enfermé dans des flacons dont l’étiquette a déjà disparu sous une couche de moisissure de bon augure, « du vin comme Helvidius et Thraséas en buvaient trois fois l’an seulement lorsque, couronnés de fleurs, ils célébraient la naissance des deux Brutus et de Cassius * » .

Remarquons en passant ces deux derniers vers qui nous laissent, si bien deviner les opinions politiques de notre satirique. Ainsi que Tacite, son contemporain, Juvénal, nous l’avons déjà dit, était un Romain de la vieille roche. De même que Tacite, il aimait et admirait sincèrement ces nobles caractères, ces esprits purs et élevés qui, comme Pætus Thraséas

ton tour et tu t’essuies avec la nappe que ton sang rougit chaque fois qu’entre vous autres et la bande des affranchis la bataille s’engage à coups de cruches de Sagonte. » (V. 26-30). M. Ribheck croit que ces vers ont été transpos-és et qu’ils doivent être transportés bien plus bas, à la fin même du repas. Les raisons que fait valoir à ce sujet le philologue de Kiel ne manquent pas de valeur. Selon lui la transition n’est pas suffisante entre les vers où l’on nous montre les convives transformés en combattants et ceux que nous venons de traduire; M. Ribbeck fait remarquer qu'il n’est pas à sa connaissance qu’un vin détestable comme celui qu’on vient de servir monte à la tête et pousse aux querelles; qu’en outre Juvénal aurait bien peu entendu l’économie de son sujet en plaçant au début même du repas une rixe entre les clients déjà ivres et les affranchis qui les servent. (Ribb. Der echte und der tmechte Juvénal, p. 140.)

* V. 36 et 37.

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