CHAPITRE VU
terie, des vases murrhins, des villas même. Son riche vêtement en pourpre tyrienne répond de sa solvabilité. Au reste ce train de vie est loin de lui être inutile. Un manteau orné de pourpre d’améthyste fait valoir l’orateur. Tout ce monde-là se trouve bien de cette existence bruyante et de cette manière d’afficher une fortune qu’il n’a pas. Fions-nous donc à notre talent oratoire! De nos jours Cicéron lui-même ne trouverait personne qui lui donnerait deux cents sesterces si l’on ne voyait briller uu anneau de prix à son doigt. Avez-vous huit esclaves, dix clients pour vous servir de cortège, une litière à votre disposition, vous attendant à quelques pas derrière vous , et des gens bien mis à vos pieds? voilà ce dont s’enquiert tout d’abord le plaideur. Paulus ne plaidait jamais sans avoir une sardoine louée chez l’orfévre. Aussi se faisait-il payer bien plus cher que Cossus ou Basilus. L’éloquence est incompatible avec une tunique râpée. Quand vit-on Basilus jeter aux genoux des juges une mère éplorée? Son éloquence ferait merveille qu’on le trouverait encore insupportable. Va-t’en plaider en Gaule ou plutôt en Afrique, cette mère nourricière des avocats L »
Tous, tant que nous sommes, nous ayons connu cet Émilius qui, malgré sa capacité plus que médiocre, a pourtant une si grande clientèle. C’est qu’il n’a pas seulement de la naissance, mais encore du savoir-faire, voilà pourquoi il a réussi. Mais réussir, cela n’est pas donné à toutle monde ; et combien n’en voit-on pas qui pour avoir, comme lui, cherché à enchaîner la fortune, ont subi, en s’efforçant de l’imiter, le sort de la grenouille de la fable ! L’avocat Pédon et l’avocat Mathon ont voulu jouer ce jeu dangereux, ils s’y sont ruinés. Et Tongilius s’y ruinera comme eux. Quant à ce dernier, c’est là certainement une vieille connaissance à nous tous. Il connaît à merveille l’art d’en imposer au crédule public. Juvénal nous en donne un portait tracé de main de maître, à la manière de La Bruyère ou de Théophraste. Tongilius est le type du charlatan dans
les grandes alfaires, tel que l’a connu la Rome de la décadence. Il est l’aïeul du faiseur moderne ; et personne n’excelle dans la réclame comme lui. Tongilius serait encore un homme remarquable en son genre dans notre dix-neuvième siècle. A Rome Tongilius était avocat; chez nous il est de plus médecin, homme d’aftiiires, industriel, aspirant député, candidat à grosse dot, que sais-je encore? personnages habiles à jeter, comme on dit, de la poudre aux yeux et s’efforçant, grâce à une magnificence d’emprunt, de se faire attribuer une situation ou une fortune qu’ils n’ont pas. De part et d’autre le but qu’on se propose est le même ; les moyens d’y atteindre seuls varient selon la différence des civilisations. Nos Tongilius modernes ne se montrent plus dans les bains publics une corne de rhinocéros à la main, leur boîte à parfums sans doute, et d’un prix supérieur peut-être à l’ivoire ; mais ils font grand étalage de leur personne dans les principales villes d’eaux de l’Europe, où ils remplacent le cortège crotté dont parle Juvénal par un personnel de domestiques à grande livrée. A la litière de leur devancier, portée par des esclaves mèdes, ils ont substitué l’américaine de maître, ou de louage au besoin, avec cochers et grooms poudrés. On les voit également hanter les plus riches magasins, paraître chez les orfèvres, les marchands de bronze et de tableaux, et faire des commandes qu’on leur livre sans difficulté rien que sur leur bonne mine. L’exquise élégance de leur mise a pris la place du manteau de pourpre du Mercadet romain, et l’effet produit est encore le même qu’il y a dix-huit siècles. La confiance s’acquiert, non par les faits, mais par l’apparence. Éblouir, voilà à quoi tendent les efforts de tous les Tongilius, à quelque degré de l’échelle socialé qu’ils appartiennent. Tongilius, à
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