‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 13 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

plus d'une fois; plus d'une fois il prendra fait et cause pour les malheureux contre les riches au cœur endurci. En d'autres temps, on l'aurait appelé peut-être un révolutionnaire ou plutôt un socialiste. Socialiste, il l'est, mais à la façon des anciens prophètes, ou, si l'on veut mieux encore, — qu'on nous pardonne ce rapprochement, — à la façon du fils de Marie. Les inégalités sociales le font souffrir et l'indignent, et l'on n'a pas le droit de lui en vouloir lorsqu'il se réjouit et rit comme il le fait, quand ces riches gloutons, si insensibles à la détresse des malheureux, viennent soudain à mourir victimes de leur intempérance \

Telles étaient donc les mœurs du jour. Juvénal ne pense pas qu'en fait de vices et de passions il soit possible aux Romains futurs d'aller plus loin. Voilà pourquoi, encore une fois, il croit le moment venu pour écrire des satires. Il s'agit de mettre «toutes voiles dehors et de s'élancer à la poursuite du vice * » . Mais soudain le poëte s'arrête. Le moyen, se demande -t- il, d'écrire impunément des satires en un temps comme le sien? Et dans un épilogue dialogué, à la façon des vieux satiriques, il nous explique les difficultés et les périls de sa situation. Ëcoutez-le :

« Mais, me dira-t-on peut-être, où trouver un génie capable de traiter un tel sujet? où trouver surtout le franc parler de nos ancêtres, qui leur faisait dire tout ce que leur inspirait leur âme enflammée d'indignation, ce franc parler, dont je n'ose même pas dire le vrai nom? Qu'importait au satirique Lucilius qu'un Mueius, à qui il disait son fait, se fâchât ou ne se fâchât point? Mais essaye donc aujourd'hui de prendre à partie Tigellinus, et bientôt tu flamberas^ torche vivante, comme ces malheureux fixés aux poteaux et la tête redressée , qui brûlent et gui

2 V. 149 et 150.

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« - Quoil ce misérable qui a empoisonné trois de ses oncles nous le verrons mollement étendu sur le duvet de sa litière et nous accabler de ses regards méprisants?

., 1 ~ ?"^ii^ ^^^ ''.""^'"^ P^^^^^''^ '*«^3'i' to'» mets le doigt sur ta bouche. Dire seulement : Le voilà, ce serait l'accuser. Tu peux snns danger mettre aux prises Éuée et le (ier Rutule; la mort d Achille ne fera de tort à personne, pas plus que celle d'Hylas. qu on chercha si longtemps et qui avait suivi son urne jusqu'au sem des nors Mais sitôt que, la lèvre frémissante, un ardëu?Luc I us a tire du fourreau le glaive de la satire, le coupable rougit; . a seni, le froid du crime et son cœur est trempe' de la sucu^ duremords De la d'implacables haines, des pleurs de désespoir. Réfléchis bien sur tout cela avant de donner avec le clairon le signal de 1 attaque. Une fois le casque en tête, il est trop tard pour se repentir. ^

« — Eh bien! soit; je verrai du moins ce que l'on neut se permettre à l'égard de ceux dont la cendre réponse le long de a voie Flaminieune et de la voie Latine *. . ^

Cette fin de la première satire porte avec elle-même

'Ce passage souligné offre des difficultés de texte, de ponctuation et d'in erpretation de toute sorte ; et c'est un de ceux qui ont le plu exerce la sagacité des commentateurs. Pour le traduire, nous avons suiv, le texte de lëdilion Jahn, édition qui nous a pa;u préférable sur ce point a celle de de C. F. Hermann. Voyez, entre autres, sur l'e, ! semble de ce passage les commentaires de W. E. Weber, Juvenah

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l. Il, p. 83, 84 et 85. '

' Dicas hic forsitau : Unde

Ingenium par materiœ est? Unde illa priorum Scribendi quodcunque animo flagrante liberet Simplicitas, cujus non audeo dicere nomeu ? Quîd reCertdiciis ignoscat Mueius an non?

— Pone Tigellinum, tœda lucebis in illa Quastantes ardent, qui fixo pectore fumant, Et latum média sulcum deducis arena.

— Qui dédit ergo tribus patruis aconita vehatur

j8 CHAPITRE PREMIER.

la date de sa composition ; elle ne s'applique et ne peut s'appliquer qu'au règne néfaste de Domitien, qui avait fait peser sur Rome la plus effroyable tyrannie * Alors nulle liberté de parole, partout des espions et des délateurs ; les âmes étaient asservies aussi bien que les corps'; quand même donc les vices et les crimes vous entouraient de tous côtés, il fallait se taire et les laisser passer, sinon l'on courait à sa perte. C'est

rensilibus plumis, alque illinc despicict nos?

— Cura veniet conlra, digito compesce labellum.

Accusator crit qui verbum dixeiit : « Hic est. »

Securus liccl /Encan Rululumque feioceni

Committas, nulli gravis est percussus .\ch\lles,

Aut mullum quicsilus Hylas, uinanKiue socutus.

Ense vclut stricto quotiens Lucilius ardens

Infremuit, rubet auditor, oui frigida mens est

Criminibus, tacita sudant prtccordia culpa.

Inde irœ et lacrymœ ; tecum prius ergo voluta

Hœc animo anle tubas. Galcatum sero duelli

rœnitet. — Experiar quid concedatur in illos

Quorum Flaminia tegilur ciuis atque I.atina. . , ^ ' . (V. 150 jusqu'à la fin.)

i Ce n'est pas certes sur le compte de Trajan que Juvcnal se serait exprimé avec celte amertume, deTrajan qui avait rétabli l'ordre et la sécurité (Tacite, AgrkoL, 3) et sous le régne duquel il était permis « de penser ce que l'on voulait et de dire ce que 1 on pensait » {rd., mst., 1, 1). , „ ... ,

2 Qui ne se rappelle à ce sujet les paroles éloquentes et émues de Tacite, qui avait traversé le même règne : « Dedimus profecto grande patientia; documentum, et sicut velus a>tas viditquid ultimum in libertate esset, sic nos quid in servitute, adempto per inquisitiones et loquendi audiendique commercio. Memoriam quoque perdidissemus, si tam in nostra potestate esset oblivisci quam tacere.» Ujrncol , c. II.) « Nous avons assurément fait preuve d'une singulière patience, et, si nos ancêtres ont connu quelquefois l'extrême liberté, nous avons connu, nous, l'extrême servitude ; l'espionnage nous avait interdit jusqu'à la faculté de parler et d'entendre. Nous aurions perdu la mémoire même avec la parole, s'il était aussi facile d'oublier que de se taire. »

bien là la Rome de l'époque, telle que Tacite nous l'a dépeinte à son tour.

II n'était plus, le temps où, dans Rome libre, un Lucihus avait pu dire de rudes vérités aux puissants et aux coupables du jour dans un langage qui portait la terreur au sein des mauvaises consciences; malheur au poëte qui aujourd'hui ferait couler des larmes de desespoir : les personnages qu'il aurait blessés chàicraient bien vite son audace». Il n'en faut pourtant pas croire Juvénal sur parole quand il annonce que, vu la dureté des temps, il ne s'attaquera qu'aux morts. Plus d'une fois, et cela lui fait honneur il nommera les vivants. Les gens de peu, il les désignera sans détour ni circonlocution ; les grands et les Césars mêmes, il les fera connaître par de secrètes allusions, ou bien encore il leur donnera certains noms de guerre derrière lesquels les contemporains sauront découvrir le personnage réel.

Telle est cette première satire, qui sert d'introduction à toutes les autres. C'est un morceau capital. En moins de deux cents vers, le poëte a mis sous nos yeux les diverses plaies qui couvrent le colosse romain, et dont presque chacune sera l'objet d'une satire à part. Ces plaies, il les examine avec une piquante rapidité ; il ne prend pour ainsi dire pas le temps de respirer en les enumérant. Dans son indignation, il entasse image sur image, accusation sur accusation, en un style plus

Le TigiUin dont il est question ici ne doit pas être confondu avec Sophonius TigiUin, favori de Néron, et dont Tacite nous dépeint les vices et la scélératesse {//«/., I, 72, et Annal., XIV, 57); car ce ligillin était mort depuis trente ans. Juvénal aura vouludésigner un misérablede la mêmeespècequi portait sans doute le mémo nom et jouissait auprès de Domitien d'un crédit sans bornes

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