CHAPITRE PREMIER
oratoire, il est vrai, que poétique, et il annonce ainsi, de la façon la plus imposante, sa vocation de satirique. 11 s'affirme du premier coup avec ses grandes et immortelles qualités, comme écrivain, peintre et moraliste. C'est peut-être à ce magnifique début qu'avait surtout pensé un illustre poëte de nos jours quand, passant en revue les grands génies de tous les temps, il a défini celui de Juvénal en ces termes éloquents et
poétiques :
« Juvénal a la passion, l'émotion, la fièvre, la « flamme tragique, l'emportement vers l'honnête, le « rire vengeur, la personnalité, l'humanité. Juvénal « a au-dessus de l'empire romain le battement d'ailes « du gypaète au-dessus du nid de reptiles. Il fond sur « ce fourmillement et les prend tous, l'un après l'au- « tre, dans son bec terrible...
« Juvénal est la vieille âme libre des républiques « mortes... Pas une corde ne manque à cette lyre, ni « à ce fouet... Son cynisme est l'indignation de la puce deur. Il y a de l'épopée dans cette satire... L'invec- « tive de Juvénal flamboie depuis deux mille ans, u effrayant incendie qui brûle Rome en présence des
siècle;
« William Shahspeare, p. 7C, 77 et 78, par M. Viclor Hugo.
Rome inhabitable
Cette satire est comme le développement, le complément de la première. Des généralités, le poëte \a passer maintenant aux détails. C'est une des plus vastes et des plus belles compositions du recueil; il est vrai que la matière y prêtait beaucoup ; le sujet est d'une grande richesse, et, traité par un poëte comme le nôtre, il ne pouvait manquer ni d'intérêt ni d'éclat.
Juvénal va nous peindre à la fois la dépravation des mœurs arrivée à son comble, la détresse navrante des pauvres au milieu de l'opulence générale, l'insolence de certains intrigants d'un genre tout particulier, et enfin les inconvénients du séjour de la capitale, sous le rapport de la tranquillité et de la sécurité de ses habitants : toutes choses qu'il signalera avec une chaleureuse éloquence et qu'il développera avec une grande abondance d'idées et de faits, touchant çà et là, nous le verrons, à des considérations morales et sociales, pleines d'élévation et d'à-propos.
De là d'intéressantes peintures, des portraits saisissants, de piquantes révélations et surtout de ces traits de vérité générale qui font toujours plaisir quand ils sont présentés, comme ici, avec esprit et talent.
Satire NI.
Plusieurs écrivains modernes, tels que l'Anglais Smollet ' Mathurin Régnier, Nicolas Boileau, ont essaye de traiter un semblable sujet en peignant tour à tour, et chacun à sa manière, les mœurs corrompues et les inconvénients du séjour de Londres ou de Pans. Mais, il faut bien le dire, ces trois écrivains n'ont que peu ou point inventé. Ils se sont, en général, bornes à traduire plus ou moins librement, à imiter plus ou moms ingénieusement le satirique latin. Quant à Boileau, c'est par le style seul qu'il est original, et sous ce rapport seulement il lutte souvent avec bonheur contre le poëte romain. Pour tout le reste, le poëte moderne est bien inférieur au poëte ancien, et il y a entre eux toute la distance qui sépare la copie du modèle.
Juvénal mérite d'être loué tout d'abord, ce me semble pour l'heureux plan qu'il a adopté. Par un procède auquel il recourra plus d'une fois, - nous le verrons dans la suite de ces études, - il abdique ici son rôle de satirique et cède la parole à un de ses amis, t est cet ami qui fera la satire de Rome, et c'est ainsi que Juvénal donnera à sa thèse plus de poids, plus d autorité Il suppose donc que son ami Umbritius , homme d'honneur et de probité, s'il en fut, mais d'une fortune plus que médiocre, s'est décidé, un beau jour, à sortir de cette caverne qui s'appelle Rome, pour se retirer à Cumes, en Campanie. Rome lui est devenue odieuse,
insupportable.
Il y a dans tout ce morceau une habile mise en scène. Le soleil penche vers son déclin*. On voit s avancer un modeste chariot attelé de deux mules, qui
ROME INHABITABLE
1 A satirical Description oflondon and Balh, in the expédition oflfumphry Clinker,by theauthorofRodericRandom.U>nd., 1771.
vont emporter les minces bagages d'Umbritius. Juvénal est censé l'accompagner jusqu'au delà des murs de la ville. Ils franchissent ensemble la porte CapèneS donnant sur la voie Appienne qui mène à Naples et à Capoue, par conséquent à Cumes. Là on s'arrête quelque temps en attendant le char et les mules. Umbritius jette un dernier regard sur la ville des Césars, ville infâme où s'agite, comme dans une autre Babylone , toute une population de scélérats et de pervers.
Et, avant de s'en éloigner pour toujours, Umbritius énonce, en termes vifs et brûlants les divers motifs qui ont -dicté sa résolution. Il va nous faire connaître ses griefs contre la cité impériale, et il se soulagera le cœur en les exprimant : il ne veut pas rester plus longtemps dans une ville d'où toutes les ressources honnêtes sont bannies, où le travail est sans récompense, où le peu de fortune que Ton a, décroît si l'on ne veut consentir à l'augmenter par des moyens honteux ; encore une fois il se retirera, tandis qu'il est encore ferme sur ses jambes et qu'il reste à la Parque de quoi filer longtemps encore la trame de sa vie. Rome n'est pas faite pour lui ; les Catulus et les Asturius seuls peuvent et doivent y vivre *.
Boileau a reproduit, et avec bonheur, le mouvement de cette pensée. Seulement on regrette qu'il ait placé la satire de Paris dans la bouche de son Damon, qui, loin d'avoir la vertu feinte ou supposée d'Umbritius, est un personnage diffamé et contraint de s'exiler! C'est là une faute grave, ce nous semble; mais, à part cela, l'imitation est heureuse :
* Aujourd'hui porla di S. Sebasdano.
La colère dans l'âme et le teu dans les yeux Il distilla sa rage en ces tristes adieux : Puisqu'en ce lieu jadis aux muses si commode. Le mérite et l'esprit ue sont plus à la mode ; Qu'un poète, dit-il, s'y voit maudit de Dieu, Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu. Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche D'où jamais ui l'huissier ni le sergent n'approche ; . Et sans lasser le ciel par des vœux impuissants, Mettons-nous à l'abri des injures du temps, Tandis que, libre encor malgré les destinées. Mon corps n'est point courbé sous le faix des années, Qu'on ne voit point mes pas sous l'âge chanceler Et qu il reste à la Parque encor de quoi filer. C'est là dans mon malheur le seul conseil à suivre. \ Que George vive ici, puisque George y sait vivre ^
' Mais pour revenir à Umbrilius, qui donc domine dans cette Rome qu'il fuit? C'est toute une classe d'hommes sans foi ni loi , des spéculateurs éhontés , battant monnaie de tout^ aujourd'hui entrepreneurs de pompes funèbres, demain marchands d'esclaves, après-demain adjudicataires du nettoyage des rivières et des cloaques. C'est avec ces gens-là qu'il faut compter; ce sont eux qui effacent tout le monde, priment partout. Et d'où sortent-ils tous? Des rangs les plus infimes. Jlier encore ils étaient placés au dernier degré de l'échelle sociale. Les uns étaient joueurs de cor, attachés à tel ou tel théâtre ; les autres couraient de ville en ville se montrer dans les arènes; d'autres, enfin, en leur qualité de hérauts d'armes, s'enflaient les joues à sonner de la trompette dans quelque municipe inconnu. Parvenus insolents, ils étalent maintenant, dans cette Rome qui leur appartient, un faste scandaleux. Pour s'attirer la faveur du peuple, qui dis-
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pose des dignités, ils le régalent de spectacles de gladiateurs, et, au sortir de ces fêtes, ces mômes hcmmes, toujours à la piste du lucre, quelle qu'en soit la provenance, courront affermer les latrines publiques \
Combien, pour le dire en passant, — et nous nous plaçons ici au point de vue des mœurs seulement, sans condamner, autant que le fait Juvénal, l'activité humarne, puisqu'il faut des hommej pour tous les métiers, — combien notre Paris moderne ressemble à la Rome du temps de Juvénal! Que de gens sortis des dernières classes de la société, et venus du fond de leurs provinces sans sou ni maille, y ont acquis et y acquièrent tous les jours, grâce à mille et mille industries plus ou moins avouables, des fortunes colossales' et aussitôt après, comme les faiseurs de Juvénal, ils alhchent un luxe criard. Les spectacles de gladiateurs, Il est vrai, ne sont plus de mise aujourd'hui ; mais, pour arriver aux honneurs, aux dignités, aux fonctions consiilaires, au conseil général, à la députation, par exemple, on captive la bonne grâce des hommes influents des hommes en crédit, des chefs de parti ; et nos ïur' carets contemporains, enrichis d'hier, tiennent table ouverte, donnent des fêtes à la campagne comme à hi ville, et avec cet éclat de mauvais goût habituel aux nouveaux riches. Le lendemain, dévorés toujours de a soit du gain, ils retourneront avec empressement à elle ou telle de leurs afl^aires, souvent aussi sales moralement que l'étaient physiquement, au dire de Juvénal quelques-unes des industries de leurs ancêtres de Rome'
Conducunt forlcas -,
Inde rêver si
' Salire 1.
' V. 37 et 38.
2g . CHAPITRE II.
Après ce premier épanchement de son humeur, Umbritius s'anime de plus en plus; et il poursuit son fuiminant réquisitoire contre la dépravation générale des mœurs. Il y a là une amère et mordante n^onie, un accent d'honnête homme révolté :
« Queferais-je àRome? Je ne sais point mentir. Quand un livre est mauvais, je ne me sens capable ni d'en faire 1 éloge m de remprunter. J'ignore l'art de lire dans les astres; je ne puis m neveux promettre au fils impatient le trépas de son père. On ne m'a jamais vu fouiller les^ntrailles des reptiles pour y chercher des poisons. Que d'autres portent à une épouse adultère les présents de son amant. Ce n'est point moi qui encouragerai jamais de semblables liaisons. Aussi je pars tout seul comme un manchot, un perclus, dont personne ne peut se servira »
A part le trait lancé contre le fils dénaturé et contre les empoisonneurs, et qui ne convenait plus aux mœurs plus douces et plus civilisées du dix-septième siècle, Boileau, dans la satire dont nous avons déjà cite un passage, a traduit tout ce morceau avec sa verve habituelle.
Mais moi vivre à Paris! Eli! qu'y voudrais-je faire? Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir. Et, quand je le pourrais, je n'y puis consentir. Je ne sais point en lâche essuyer les outrages D'un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages. De mes sonnets flatteurs lasser tout l'univers.
1 Qitid Romx faciam ? mentiri nescio, Librum Si malus est, nequeo laudare et poscere; viotus Astrorum ignoro, funus promittere patris Nec volo, necpossum; ranarum viscera nunquam Inspexi. Ferre ad miptam qux mittU adulter, Quee mandat, nôrint alii : me nemo mimstro Fur erïL Atque ideo nulli cornes exeo ^<^pY%\^ .q > Mancus et extïndâ corpus non utile dexlrâ. (V. 4i-4y.;
ROME INHABITABLE
Et vendre au plus offrant mon encens et mes vers ; Pour un si bas emploi ma muse est trop altière. Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière : Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom, J'appelle un chat un chat et Rolet un fripon. De servir un amant je n'en ai point l'adresse ; J'ignore ce grand art qui gagne une maîtresse, Et je suis, à Paris, triste, pauvre et reclus. Ainsi qu'un corps sans âme ou devenu perclus*.
Ici s'arrête l'imitation directe de Boileau, qui intercale ensuite dans sa satire quelques détails empruntés aux mœurs de son temps. Mais Juvénal ou plutôt Um-
* Satircl. Avant Boileau, notre vieux satirique Mathurin Régnier, avait imité, nous l'avons déjà dit, à sa manière, le même passage de Juvénal. Voici cette imitation :
... Je ne sçaurois me forcer ni me feindre, Trop libre en volonté, je ne me puis contraindre :
Il faut se taire accort ou parler faussement,
Bénir les favoris de geste et de parolles,
Parler de leurs aycux au jour de Cerizolles,
Des hauts faits de leur race; et comme ils ont acquis
Ce titre avecque honneur de ducs et de marquis.
Je n'ai point tant d'esprit pour tant de menterie,
Je ne puis m'adonner à la cageollerie;
Selon les accidens, les humeurs et les jours,
Changer comme d'habits, tous les mois de discours.
Suivant mon naturel je hay tout artifice,
Je ne puis déguiser la vertu ny le vice,
Offrir tout de la bouche, et, d'un propos menteur.
Dire : Pardieu, monsieur, je vous suis serviteur.
Je n'entends point le cours du ciel nydcs planeltes, Je ne sçay deviner les affaires secrettes, Ckxinoistre un bon visage, et juger si le cœur. Contraire à ce qu'on voit, ne seroit point moqueur. ' De porter un poullet je n'ai la suffisance. Je ne suis point adroit, je n'ay point d'éloquence, Pour colorer un fait ou destourner la foy, Prouver qu'un grand amour n'est sujet à la loy. Suborner par discours une femme coquette Lujr conter des chansons de Jeanne et de Paquette.
(Satyre III.)
britius va plus loin; il développe sa pensée : Oui, Umbrilius est regardé comme un homme inutile que tout le monde repousse et dédaigne parce qu'on sait qu'il ne cédera jamais au torrent du siècle, qu'il ne pactisera jamais avec le crime, et que jamais même il ne prêtera l'oreille aux confidences de quelque coupable puissant. Oh! il sait trop bien à quoi s'en tenir sur un si dangereux honneur \
Une autre raison qui décide Umbritius à quitter sa patrie, une raison sur laquelle il insiste longuement avec une verve mêlée de dépit, c'est la détestable influence qu'y ont acquise les Orientaux en général, et les Grecs en particulier. Il ne saurait souffrir une ville remplie de Grecs; les Grecs, selon lui, sont le fléau de Rome.
Et qu'on n'aille pas taxer Juvénal d'exagération. L'histoire, à ce sujet, est d'accord avec la satire. LaGrèce et l'Orient, en effet, soumis depuis deux siècles, à peu près, à la domination romaine, s'étaient presque aussitôt précipités sur Rome comme sur une proie ; le Grœcia capta ferum victorem c^/>//M'Horace n'est pas seu-
• Et voici qu'il fait, à ce sujet, et en quelques vers, une admirable peinture qui rappelle tout à fait la manière de Tacite : « Qui caresse-t on aujourd'hui ? Celui-là seul qu'on a pris pour confident d'un crime clandestin, à qui le remords crie sans cesse : 11 faut parler, et la crainte : Il faut se taire. L'homme qui te fait part d'un projet honnête croit à bon droit ne rien te devoir, et tu n'as par conséquent rien à en attendre. Mais celui qui peut à chaque instant mettre Verres en accusation sera cher à Verres. Quand ou t'offrirait tout l'or que le Tage charrie au sein de l'Océan, ne reçois point de coupables conlidences : elles t'ôteraient le sommeil. Et que le donneraient-elles en échange ? Des richesses que tu n'accepterais pas sans remords et que t'arracherait bientôt avec la vie un ami puissant qui te craindrait sans cesse. » (V. 49-68.)
* Epist., II, I, 156.
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lement vrai au moral, il l'est encore au physique. Ardents, souples, intrigants, les Grecs s'étaient imposés aux Romains. Rome leur était apparue comme une mine féconde, bonne à exploiter, et ils l'exploitèrent. Ils y apportèrent aussi en môme temps que leurs arts nouveaux pour elle, leur corruption. De là, chez les Romains de la vieille roche, ces plaintes si fréquentes contre les Grecs, ces corrupteurs de la simplicité antique, plaintes dont Caton déjà s'était fait l'organe; de là aussi ce fameux surnom de Grœcuius, par lequel on désignait les nouveaux venus, et qui marquait si bien le mépris où ils étaient tombés. Qu'on lise, à ce sujet, le célèbre plaidoyer de Cicéron intitulé pro Fiacco, où les Grecs sont dépeints sous des couleurs si odieuses et pourtant si vraies. Mais, depuis Cicéron jusqu'à Juvénal, le mal n'avait cessé de croître. Sans se soucier m des railleries, ni du mépris dont ils étaient 1 objet de la part de leurs vainqueurs, les Grecs avaient commué leur métier, si bien qu'ils avaient fini par faire de Rome comme leur chose. Rome était devenue le patrimoine des Grecs. Voilà précisément ce qui révolte le poëte, et c'est ici que se place le fameux portrait des Grecs, un chef-d'œuvre de vérité d'observation et d'humour satirique. Sait-on ce que c'est qu'un Grec ? Quand l'un de ces indignes descendants des vainqueurs de Salamine et de Platée arrive à Rome où ses compatriotes pullulent d'ailleurs, il apporte avec lui les talents et les vices de tous les autres hommes; Il est .grammairien, rhéteur, géomètre, peintre, baigneur,-augure, saltimbanque, médecin, magicien. Que n est-il point? Les Grecs ont le don de l'universalité; Us sont aptes à tous les rôles, se font tout à tous, du moment qu'ils y trouvent leur intérêt. Génie ardent audace effrénée, débit prompt, voilà ce qui les distin-
ROME INHABITABLE
gue. A peine débarques, ils s'installent dans les plus riches quartiers, se faufilent dans les maisons des grands, y prennent racine, et bientôt en méditent la conquête. Couverts de vêtements éclatants, occupant les places d'honneur dans les festins, signant les actes les premiers,ces misérables étrangers supplantent partout les indigènes. Les enfants du pays et de la cité doivent céder aux intrus ^
Le moyen de lutter avec eux? Ne sont-ils pas passés maîtres dans le plus vil, mais le plus avantageux des arts, en celui qui consiste à flagorner le patron?
€ Flâneurs avisés, ils trouvent de Tesprit à un butor, de la beauté à un ami laid; cet homme infirme, au cou long et décharné, ils lui reconnaîtront l'encolure d'Hercule, la force du héros tenant dans ses bras Antée détaché du sol. Ils sont saisis d'admiration au son d'une voix plus grêle et plus criarde que celle du coq becquetant la crête de sa femelle. Comme eux nous pouvons flatter, mais le Grec seul se fait croire. Où trouver son pareil? Point d'acteur qui les surpasse, même celui qui joue Thaïs ou qui représente Doris dépouillée de tout vêtement. Il prend si bien la voix et même les formes d'une femme que l'illusion est complète... Et ne croyez pas que ce soit la le talent parliculier d'Antiochus, de Démétrius, de Stratocles et du lascit Hémus : c'est la nation toute entière qui est comédienne. — Tu ris le Grec éclate. Ton patron laisse-t-il échapper une larme, ses pleurs coulent sans efforts et sans douleur. En hiver demandez-vous un brin de feu, aussitôt il endosse son manteau fourré. Il fait bien chaud, dites-vous ; notre homme sue. Enlre nous la lutte n'est pas égale. Cédons la place à qui, comme eux, peut nuit et jour composer son visage, envoyer des baisers avec la main et applaudir même aux fonctions animales du maître. ^ - « Ajoutez à cela que rien n'est sacré pour eux; rien n'est à l'abri de leur lubricité; ni la mère de famille, ni la fille encore
vierge Faute de mieux, ils s'attaqueront à la grand'mère de
leur ami. Ils veulent connaître les secrets des familles et par là se faire craindre Il n'y a plus de place pour un Romain là où
règne un Protogène quelconque, un Diphile, un Érimarchus ; c'e'st chez eux un vice national ; en fait d'amitié, ils n'admettent pas le partage; ils veulent le patron pour eux seuls. Dès que l'un d'eux, en effet, a versé dans la crédule oreille de son riche ami une goutte, une seule goutte du poison particulier à leur nature et à leur pays, me voici aussitôt chassé de la maison; on oublie mes longs services. ISulIe part on ne fait moins de façons pour sacrifier un malheureux client*. »
ly. 60-81.
* Quid, quod adulandi gens prudcnlissima laudal Sennoncm ïndocti, faciem de/ormis amici, Et loiigum invalidï collum cervicibus xquat Ifcrailis, Antxum jirocul a tellure tenentis? Miratur vocem miguslam, qua dcter'ms nec nie sount, quo mordetur gallina marito?
Ilac eadem lïcet et nobïs laudare; sed illis CredUur, An mvlior quum Tliaidn suslinet aut qiium Vxorem conuvdus agit, vd Dorïda nidlo
Caltani paliwlo
ÎSvc tamen AnlïochuSy necerit mirabilis iWc Aat Stratocles, aut cum molli Demctrius llœmo ; i\afio coniœda est. Rides ? majore cnchinno Concutitur : flety si lacrymas conspexit amici Nec dolet : igniculum brumiv si tempore poscas . Accipit endromidcni : sidixeris : Jistuo, sudat , Aon sumus crgo p irts : melior qui scmper et oinuï IS'octe dieque potest alienum siunere vullnm, A facie jactare manus, laudare para tus Si bcne ructavit,si rectum minxit aniicus, Prxterca sanctum nihilest nec ab inguine tittum: Non matrona laris, no i filia virgo^ neque ipse Sponsus levis adhuc^ non fîlius ante pudicus ; Uoruni si nihil est, aviam resupinat amici. Scire volunt sécréta domus atque inde timeri.
Non est Romano cuiquam Incus /tic, ubi régnât
Pi'otogenes aliquis vel DipJiilus aut Erimarchus,
Qui gcntis vitio nunquam partitur amicum,
Solus habet, Nam quum facdem stïllavit in aurem
Exiguum de naturx patrixque venow,
Limine summoveor, perieriint iempora longi
Servitii ; nusquam minor est mctura clientis (86-126)
ii^
Piquante et spirituelle peinture. Molière et La Bruyère n'auraient ni mieux observé ni mieux dit. C'est bien là le flatteur, toujours prêt h transformer le vice en vertu. L'œil sans cesse fixé sur celui à qui il veut plaire, il épie ses sentiments, ses goûts, ses désirs, et, feignant ensuite de les éprouver à son tour, il les exagère jusqu'au ridicule dans Tespoir de se rendre plus agréable.
Il est vrai que le satirique, en peignant le flatteur, avait devant lui plus d'un modèle à imiter : Théophraste*, Térence^ Horace% avaient tour à tour traité le même sujet, et chacun d'eux Tavait marqué au coin de son originalité. Mais, de tous les anciens, celui qui nous a laissé le portrait le plus achevé du flatteur, c'est sans contredit le profond et spirituel disciple d'Aristote, l'immortel auteur des Caractères. Il a de beaucoup dépassé Juvénal lui-même. Qu'on en juge :
((... Si un flatteur se promène avec quelqu'un dans la place, remarquez-vous, lui dit-il, comme tout le monde a les yeux sur vous? Cela n'arrive qu'à vous seul... Il lui dit mille choses de cette nature. Il aff'ecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit, de le prendre et de le souffler à terre... Si celui qu'il veut flatter porte la parole, il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents... et, dès qu'il a cessé de parler, il se récrie : Cela est dit le mieux du monde, rien n'est plus heureusement rencontré. D'au-
' Charact., II.
2 Eîimœh.y H, 4; UI, l.
3 Ep, ad Pis., 428, sqq. A son tour Plutarque, dans rinsiructif et agréable traité de morale où il nous apprend l'art de disUnguer un véritable ami d'un flatteur, nous peint ce dernier avec une grande vérité de couleurs {De discrim. amici et adulât., c. 13).
ROME INHABITABLE
très fois, s'il lui arrive de faire à quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d'entrer dans cette mauvaise plaisanterie; et, quoiqu'il n'ait nulle envie de rire, il porte à sa bouche l'un des plis de son manteau, comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voulût s'empêcher d'éclater... Il achète des fruits et les porte chez ce citoyen ; il les donne à ses enfants en sa présence ; il les baise, il les caresse : Voilà, dit-il, de jolis enfants et dignes d'un tel père.... Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses les plus viles et qui ne conviennent qu'à des femmes. S'il est invité à souper, il est le premier des conviés à louer le vin. Assis à table, le pUis proche de celui qui fait le repas, il lui répète souvent : En vérité vous faites une chère excellente... 11 a soin de lui demander s'il fait froid, s'il ne voudrait pas une autre robe, et il s'empresse de le mieux couvrir.... Avant de sortir de sa maison, il en loue l'architecture,... dit que les jardins sont bien plantés, et, s'il aperçoit quelque part le portrait du maître où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir combien il lui ressemble et il Tadmire comme un chef-d'œuvre ^.. »
Voilà un chef-d'œuvre d'analyse. Au génie seul il est donné de peindre avec cette finesse et cette vérité. On a ici moins un portrait qu'une biographie, et, comme on dit aujourd'hui, une physiologie du flatteur. Théophraste suit le flatteur en quelque sorte dans toutes les phases de sa vie, notant avec une exactitude qui rappelle la manière d'Aristote, son maître, toutes ses paroles^ toutes ses intentions, tous ses gestes. On ne va pas plus loin dans Tart d'observer et de nuancer ses observations.
Traduction de La Bruyère,
ROME INHABITABLE
Pour ce qui est de la conduite des Grecs, une fois que, grâce à leur souplesse et à leurs intrigues ils sont parvenus à s'introduire dans la demeure des riches, je ne saurais mieux les caractériser, en vérité, qu'en disant qu'ils ressemblent à autant de Tartufes, s'emparant de l'esprit et de la maison d'autant d'Orgons ; comme le Tartufe de Molière, ils osent tout chez leur patron ; ils veulent se rendre entièrement maîtres ; convoitent la femme et la fille de leur bienfaiteur, d'autant plus odieux en ceci, qu'au fond de leur hypocrisie se cache un atroce calcul. Ils espèrent par là surprendre les secrets des familles afin de se faire redouter à l'occasion.
Scire volunt sécréta domus atque inde timerlK
C'est ainsi encore que l'hypocrite mis en scène par notre grand comique a su provoquer les confidences de sa dupe 'et qu'il en abuse le jour où il se voit démasgué, en courant dénoncer au roi, comme criminel d'État, celui-là même dont la main bienfaisante l'avait sauvé
de la misère V
Au surplus, les Protogènes, les Erimarques, les Diphiles, faisant haie autour de leurs patrons, empêchant les autres d'en approcher et recourant à la calomnie pour écarter tout rival dangereux , c'est encore et tou-
* C/est bien à tort, selon nous, qu'Heinrich et M. Ribbeck rejettent comme étant tout à fait étranger à la manière de Juvénal ce vers si caractéristique, car il peint à merveille au contraire l'esprit intrigant de ces Grecs dont il a été dit plus haut, qu'ils étaient prompts à s'implanter au cœur même des grandes maisons, comptant ou espérant les dominer bientôt :
Viscera (petunt) magnartim domuum dominique futuri,
' Tartufe, act. V, se. vi.
jours Tartufe, accaparant le riche et crédule Orgon, l'enlaçant dans ses filets, le détachant de ses enfants, de ses amis, les lui rendant odieux ou indifférents, et excellant surtout dans l'art de faire suspecter, par le crédule mari d'Elmire, tous ceux qui pourraient lui dessiller les yeux et l'éclairer sur les manœuvres dont il est victime.
En vérité, et l'on ne s'y attendrait guère, le chefd'œuvre de Molière se trouve tout en entier en germe dans les quelques vers que nous venons de citer et d'analyser.
A Rome, ceux à qui les intrigues des Grecs étaient les plus préjudiciables étaient les anciens clients, que, malgré leurs longs services, ils savaient si vite faire évincer de la maison de leurs patrons.
Lîmine summoveor, perîerunt tempora longi Servitii^ nusquam mînor estjactura clientis.
En lisant ces deux vers, je crois entojidre les plaintes et les griefs de toute une classe de la population dont Umbritius semble avoir lui-même fait partie, et que les Grecs avaient privée de son pain en la privant de ses patrons.
Mais ce ne sont pas les Grecs seuls qui font fuir Umbritius ; ce qui le porte encore à s'éloigner de Rome, c'est la prédominance de la richesse et du luxe, et par suite le prestige extraordinaire qui s'attache à l'argent. Et après quelques exemples frappants, cités à l'appui de son thème ^, il se demande quelle place peut être réservée aux pauvres dans une telle cité.
L'àme généreuse du poêle souffre d'une foule d'iné-
galités et d'injustices sociales qui, pour être aussi vieilles, hélas 1 que le monde, n'en sont pas moins un sujet d'affliction pour Thomme de cœur. Voilà pourquoi il se constitue ici et d'office l'avocat des classes déshéritées :
« Une robe est-elle sale et déchirée, une tunique couverte de crasse, un soulier commence-t-il à s'entr'ouvrir ou est-il récemment raccommodé au moyen d'un fil grossier qui en trahit les nombreuses cicatrices, on est de toutes parts en butle aux railleries. Ce qu'il y a de plus triste dans la pauvreté, c'est qu'elle rend les hommes ridicules. Sortez, s'écrie-t-on, sortez du rang des chevaliers, impudents que vous êtes, vous qui n'avez pas la fortune voulue par la loi. Il n'appartient qu'aux rejetons équivoques de la prostitution de siéger ici : c'est au superbe fils d'un crieur public qu'il convient d'y applaudir parmi l'élégante postérité de nos gladiateurs et de nos maîtres d'escrime. Ainsi Ta réglé la vanité d'Othon, à qui nous devons ces distinctions odieuses. Vit-on jamais un père agréer pour gendre un homme moins riche que sa fille Pjusqu'au trousseau, il faut que tout soit égal de part et d'autre. Vit-on jamais le pauvre désigné pour hériter.? Les édiles l'ont-il jamais pris pour assesseur et consulté comme tel? Nos ancêtres plébéiens auraient dû jadis se réunir pour fuir à jamais leur patrie. Partout sans doute le mérite indigent a peine à percer, mais c'est à Rome que les efforts sont les plus pénibles : un misérable réduit, la nourriture des esclaves, le repas le plus frugal, y sont hors de prix. On rougirait de manger dans une vaisselle d'argile, et pourtant on n'y verrait aucune honte si Ton était subitement transporté chez les INlarses, à la table d'un Sabin. Là on se contenterait, pour se couvrir, d'une capote grossière à capuchon bleu. Dans une grande parlic de l'Italie, disons-le, on ne revêt la toge que pour être porté sur le bûcher. Si quel iuefois on célèbre une fête solennelle, et qu'on élève un théâtre de gazon où l'on joue quelque vieille farce connue, dont les acteurs, avec leurs masques blêmes et béants, effrayent le rustique enfant qui se rejette sur le sein de sa mère : regardez le public, les grands et les petits sont confondus ensemble et sans dist'nction d'habits; les édiles s'y contentent de tuniques blanches pour insignes de leur dignité. Mais à Rome on veut briller plus qu'on ne peut. Le superflu devient indispensable ; de là vient qu'on le prend de
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temps en temps dans le coffre d'autrui; ici notre vice commun est de vivre au gré d'une pauvreté vaniteuse*. »
Je ne voudrais pas trop médire de notre siècle. Grâce sans doute à une civilisation plus grande et à des mœurs plus douces, grâce aussi à Tinfluenee du christianisme, le pauvre n'est plus, Dieu merci, ce qu'il étaitdansles sociétés du paganisme. Je n'oserais pourtant pas affirmer que même de nos jours, aux yeux de maint personnage en place et de maint parvenu de la veille, les haillons de la misère n'aient encore une légère teinte de ridicule. Fussiez - vous Jean-Jacques Rousseau en personne, certaines gens du bel air vous fuiront en réprimant un sourire de dédain pour peu que votre chapeau soit déformé, votre habit trop usé et vos souliers trop éculés. Le moyen, je vous prie, de ne pas se faire moquer de soi si l'on se montre en pareil équipage à certains hommes bien repus, bien tenus et biep rentes surtout? Les dédaigneux de ce genre sont encore assez nombreux, et, Ton dira ce que l'on voudra, le mot de Juvénal paupertas... ridiculos homines \facit est encore plus vrai qu'on ne le pense.
Dans nos théâtres, mêmes distinctions, à peu de chose près, qu'au temps du satirique. Le personnel hui s'y étale aux meilleures places, le jour d'une pre- ^iière, pourrait bien n'être guère plus honorable ni >ouvent mieux composé que celui qui, il y a bientôt ^i"gt siècles, se pavanait dans les premières loges de \ome.
Quant aux mariages et aux testaments, je ne crois jas non plus que les choses aient beaucoup changé lepuis Juvénal. Plus que jamais — qui l'ignore? —
3g CHAPITRE II.
l'argent va à l'argent, à peu près comme l'eau va à la rivière, selon le proverbe populaire.
Dans la Rome ancienne comme dans nos grandes villes et capitales modernes, même difficulté d'arriver, pour le mérite indigent qui n'a pas le temps d'attendre,
Haud facile emergunt quorum virtutibm obstat Res angusta domi ;
même cherté des loyers,
Magno hospitiurn mîserahile,
et même chère té de la \ie matérielle. Il n'y a là rien d'étonnant, quand on songe qu'au temps où écrivait Juvénal, la population de Rome oscillait, — chiffre énorme, — entre un million et un million et demi d'habitants, et quelquefois même allait au delà\
Enfin, nouvelle et dernière analogie, même entêtement chez les petits bourgeois à préférer au séjour des villes de province où, par suite de la simplicité des mœurs tout était meilleur marché, le séjour de Rome avec toutes ses conséquences. Une des premières, que le poëte signale avec raison comme une vraie plaie sociale facile à observer en tous les temps, c'est chez ces mômes petits bourgeois le désir impuissant et inassouvi de faire et de vivre comme ceux dont les grandes fortunes les éblouissent. Chacun veut avoir et de splendides vêtements et des bijoux et des services en argent, absolument comme les heureux du jour,
Fictllibus cœnare pudet
Hic ultra vires habilus nitor. . . .
ROME INHABITABLE
C'est toujours l'éternelle histoire de la grenouille voulant imiter le bœuf, et qui crève à ce jeu dangereux. Voilà à quoi mène cette pauvreté vaniteuse^ fléau de tous les temps de civilisation excessive :
Hic vivlmus ambitiosa
Paupertate omnes.
Juvénal, on le voit, en sa qualité de véritable ami des classes inférieures, ne craint pas de leur dire la vérité, et partout leur donne de sages et utiles conseils. Mais nulle part, en revanche, répétons-le, il ne fait défaut à la cause des pauvres, des prolétaires. Toujours il s'intéresse et nous intéresse à eux, s'apitoie et nous apitoie sur leur sort. Si à la campagne, dans les municipes, où il voudrait voir affluer le trop-plein de la population romaine, les incendies ou d'autres sinistres étaient peu à redouter, ils étaient au contraire fréquents à Rome ; et Umbritius signale, à cette occasion, certaines injustices sociales qui blessent à la fois son cœur et son âme. Une maison devient -elle la proie des flammes? il a soin de nous faire remarquer que c'est le pauvre qui est le plus exposé sous le double rapport des dangers et des pertes matérielles. Habitant en général, comme dans toutes les villes trop peuplées, les combles c( près du nid où la colombe amoureuse vient déposer ses œufs* », le pauvre ne peut déménager aussi vite que les locataires des étages inférieurs et du rez-de-chaussée, et d'ordinaire il a le triste privilège ((de rôtir le dernier^ ». Mais, en supposant qu'il échappe h la mort, quelle condition alors que la sienne! Le misérable mobilier de Codrus et ses quelques har-
1 Voyez Ludw. FriedlcTiider : Darstellmgen ans der SittengeschichU Roms y etc. y 1. 1, p. 21.
des ont été dévorés par les flammes. Le voilà nu et sans pain. Qui s'en occupe? Mais que le feu s'attaque au palais du riche Asturius ou de l'opulent Persicus, qui sont sans héritiers, c'est bien différent : alors les dames romaines font éclater leur désespoir, le préteur suspend ses audiences, chacun s'empresse par des dons superbes de réparer les pertes d'Asturius et de Persicus, à tel point a qu'on peut les soupçonner d'avoir brûlé eux-mêmes leur maison* ».
Quelle sécheresse de cœur et quelle bassesse de caractère à la fois n'accuse pas chez une société une telle peinture ! Juvénal n'invente pas ces traits-là à plaisir; un de ses contemporains, le poëte Martial, parle du même fait dans des termes identiques*. Ainsi, dans cette Rome du premier siècle, on n'a de la sympathie, de l'empressement et des larmes que pour le riche. De même que les testaments sont tous en faveur du riche, de même tous les secours sont encore pour lui. Tout cela part d'un même fonds d'insensibilité, de lâcheté et de cupidité surtout. Avez-\ous bien entendu ce qu'a constaté le poëte? Asturius et Persicus n'ont pas
» Tanquam ipsesuas incenderit œdes,
' AD TONGILIAWtM, DE tîILI INCENDIO.
Empta domtifi fuerat tibi, Tongiliane^ ducenis: AbstulU hanc nimium casus in Vrbc frequens.
Collatum est decies. Rogo, non potes ipse viderï Incendisse tuam^ TongUiane, domum ?
{Epigrammat., UI, 52.)
« Ta maison, Tongilianus, l'avait coulé deux cent mille sesterces ; un accident trop commun à Rome te Ta enlevée. On a fait une souscription qui t'a produit dix fois sa valeur. Je te le demande, Tongilianus, ne pourrait-on pas te soupçonner d'avoir incendié toimême ta maison ? »
ROME INHABITABLE
d'héritiers. Donc, le moment venu, ils pourront songer à récompenser ce beau zèle de leurs amis. Leur testament n'est pas encore clos. Voilà qui explique mieux que tout le reste toutes ces flatteries, toutes ces obséquiosités, que Ton voit se produire souvent encore de nos jours, dans des circonstances analogues. En revanche, disons-le hautement à Thonneur de notre civilisation et de notre temps, il est un sentiment qui sépare profondément notre société de la société païenne : c'est la pitié que provoque chez nous la détresse du pauvre. Si pour un très-petit nombre de personnes gonflées d'orgueil, de vanité et dépourvues de cœur, telle ou telle misère, comme celles qui ont été décrites plus haut, peut paraître plutôt ridicule que touchante, en revanche, la généralité des hommes incline vers jla miséricorde. Ce n'est pas nous qui, semblables aux Romains de Juvénal, laisserions un malheureux incendié sans abri ni vêtement. La bienfaisance publique et la bionftiisance privée se hâteraient de se mettre à l'œuvre. ' Parmi nous tous, ce serait à qui devancerait son voisin pour aller au-devant des premiers besoins du pauvre, \iclime du feu ou de tout autre fléau; c'est pour le pauvre que l'on se cotiserait tout d'abord, c'est sa misère que l'on songerait à soulager la première. Il faut le reconnaître : le sublime homo snm... de Tcrence n'avait pas été compris, ce semble, par l'antiquité romaine; cette noble maxime y était restée à l'état de lettre morte ; la pratique n'avait pas suivi la théorie. Nous autres, au contraire, nous obéissons tous à un mobile inconnu au paganisme et qui guidait Juvénal à son insu. Ce mobile porte un saint et doux nom : il s'appelle la charité.
Umbritius, après avoir signalé le triste état des choses que nous venons de rappeler, sent redoubler son hor-
ROME INHABITABLE
reur pour le séjour de Rome; et il conseille à tout ce qui y reste encore d'honnêtes gens, de l'imiter et d'aller, comme le fera plus tard l'Alceste de Molière, une façon d'Umbritius de son temps sous le rapport de la probité et de la vertu,
. . . Chercher dans le monde un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
Umbritius, à cet égard, a son idéal à lui ; c'est la vie de campagne, la retraite au milieu des champs; vie que son imagination de poëte entrevoit, et il nous la dépeint en quelques vers qui tranchent agréablement avec le ton général de cette satire.
Par la grâce des détails, la douceur des images et la vérité universelle du sentiment, ces vers rappellent à la fois Horace, Virgile et Tibulle.
« Quiconque aurait la force de s'arracher aux jeux du cirque, achèterait à Sore, à Fabratère ou à Frusinone une maison agréable au même prix qu'il payerait à Rome le loyer annuel d'un obscur réduit. Là il aurait un petit jardin et une source où il pourrait, sans employer la corde, puiser avec la main, pour arroser sans efforts ses légumes naissants. Aimez la bêche et cultivez de vos propres mains un jardin qui fournisse de quoi régaler cent pythagoriciens. C'est quelque chose, en quelque lieu solitaire que Ton vive, de pouvoir s'y dire le maître, ne fût-ce que d'un lézard ^^
Et maintenant Juvénal va surtout s'étendre sur les inconvénients du séjour de Rome au point de vue de la tranquillité et de la sûreté, inconvénients qu'en général le riche peut éviter, mais dont souffre plus particulièrement le pauvre. Juvénal, on le voit, continue à se
faire partout et en toutes choses le défenseur du peuple, dont la cause lui est chère; nous touchons ici à la partie la plus connue, la plus populaire de la troisième satire et que Boileau, comme on sait, a tant mise à contribution.
Comment Umbritius ne fuirait-il pas une ville où, à moins d'être fort riche, on ne trouve pas même un asile favorable au sommeil? Ce n'est qu'à grand prix qu'on dort à Rome en achetant ou en louant quelque maison située à l'écart dans quelque opulent et paisible quartier. — Combien notre Paris moderne ressemble en ceci à la Rome impériale du premier siècle? — Le moyen de dormir dans les quartiers ordinaires de cette bruyante cité ? Les veaux marins eux-mêmes, les plus dormeurs de tous les animaux, se réveilleraient au bruit de tant de choses s'embarrassant les unes dans les^ autres et des imprécations des muletiers forcés de s'arrêter. Pour le riche, porté dans une litière par de robustes esclaves, il se fraye partout un passage, et chemin faisant, — absolument comme celui qui chez nous a son équipage , — il lit ou dort selon son bon plaisir. Mais le pauvre, mais V honnête homme à pied, celui-là est obligé de patienter. Retardé par la foule qui précède, il est poussé par celle qui suit. Et alors que de désagréments et d'ennuis 1 L'un le heurte du coude, l'autre d'un ais qu'il porte ; frappé par une solive, sa tête va donner contre une amphore ; dans l'intervalle on l'éclaboussé jusqu'à la ceinture et les voisins lui écrasent les pieds, et si ces voisins se trouvent être, par hasard, des soldats, il les lui déchirent encore avec les gros clous de leur chaussure militaire. Survient une véritable procession formée de gens qui, au milieu de ce tumulte, emportent chez eux, dans des marmites et des réchauds étages sur leur tête, la sportule en nature, toute fraîche-
ment distribuée \ Cependant des chariots chargés de poutres ou de pierres de Ligurie viennent à traverser cette foule déjà si embarrassée ; accablé sous ce poids énorme, souvent Tessieu se brise, verse sur les passants cette montagne ambulante, et quantité de citoyens sont broyés sous les roues, tandis que, sans se douter de rien, leur famille les attend au logis *.
Piquante et curieuse peinture que ne saurait effacer complètement, même le plus pâle, le plus prosaïque résumé, et dont Boileau, dans sa satire intitulée les embarras de Paris, a fait une imitation pleine de verve et d'originalité, présente à toutes les mémoires \ C'est bien là le tableau fidèle de ce qui se passe et se voit dans les grandes capitales à certaines heures de la journée, alors que les grandes artères sont sillonnées de piétons, d'équipages, de chariots et de charrettes, et que se produisent mille et mille embarras, mille et mille accidents, les uns burlesques, les autres tragiques. Paris, Londres, Vienne, Madrid, New-York et beaucoup d'autres cités populeuses, présentent à certains moments de presse et d'agitation l'image vivante et encore agrandie de l'animation et du tumultueux désordre de la Rome des Césars.
Umbritius nous a fait connaître les rues de Rome
ROME INHABITABLE
* Voyez sur la sporlule et les diverses Iransformalions qu'elle a subies, la page 10 de ces études.
2 Voyez V. 234-2G4. M. de Siebold,dans Vintroduction dont il fait précéder sa traduction en vers allemands de la troisième satire {puvr. cité, p. 36), Tait remarquer, avec raison, qu'on peut conclure d'après ces détails qu'ils se rapportent aux premières années qui, ont suivi la mort de Domitien. En effet, Pline le jeune avait écrit, en l'année lOO de l'ère vulgaire, son Panégyrique de Trajan, et dans le chapitre Ll de cet opuscule il loue Trajan d'avoir défendu aux chariots chargés de pierre la circulation dans Borne.
> Sat. VI.
pendant le jour. Il va nous dire maintenant ce qui s'y passait pendant la nuit. Ici encore combien de curieux traits de mœurs, de détails piquants que l'histoire proprement dite, en raison de sa gravité, ne relate guère! On nous montre Rome en quelque sorte en déshabillé, et nous surprenons la vie romaine sur le fait. Ainsi certaines découvertes faites à Herculanum ou Pompéi, par exemple, nous initient à la vie intime des Romains, que sans cela nous aurions probablement toujours ignorée.
La nuit donc on est exposé à mille petites misères : à chaque instant l'on risque d'être écrasé sous une grêle d'ordures tombant avec une pesanteur effrayante du haut des maisons; et Juvénal, à ce sujet, fait spirituellement observer, par la bouche d'Umbritius, qu'on devrait taxer de stupidité et d'imprévoyance quiconque irait souper en ville « sans avoir fait son testament ^ ». Autant, en effet, de fenêtres éclairées sur votre passage, autant vous avez de morts à redouter *. Le seul vœu raisonnable à former en cette conjoncture, a c'est que ces fenêtres se contentent de vous inonder du contenu de leurs pots\ » C'est là une maxime de sagesse pratique qui ne devrait pas être oubliée par quiconque habite une grande ville, et, il y a quelques
« V. 273 et 274.
' Voy. sur la hauteur extraordinaire des maisons romaines avant et après l'incendie allumé par Néron les curieux et savants détails que nous fournit à ce sujet M. L. Friedlœnder, ouvr, cité, p. 3, 4, 5.
3 Ut sint contentx patulas defundere pelves. (V. 277.)
Le poète évidemment veut dire par là que mieux vaut encore être inondé par les immondices contenues dans les vases que l'on vide du haut des fenêtres, que d'être écrasé par ces mêmes vases , ce qui ne manquerait pas d'arriver si l'on jetait à la fois sur le passant le contenant avec le contenu.
années seulement, les citoyens de Marseille surtout auraient été à même de la mettre tout particulièrement
Ce n'est pas tout. En quittant son logis, pendant la nuit , on courait risque aussi de tomber à tout instant . entre les mains de certaines bandes de jeunes gens ivres qui, au sortir de quelque orgie , se plaisaient trop souvent à chercher noise aux passants. Encore un scandale dont Néron avait donné l'exemple, au dire des historiens romains; car Tacite^ et Suétone nous le montrent parcourant les mauvais lieux de Rome déguise en esclave, puis se faisant un malin plaisir de rosser d importance tous ceux qu'il rencontrait sur son chemin. Une fois la licence autorisée par le nom du prince, les fils de famille se livrèrent impunément aux mêmes excès. C'est encore Tacite qui nous le dit ^ Pour quelques-uns de ces mauvais sujets, fait observer Juvenal à son tour, ce c'était un prélude nécessaire au sommeil * )) . Or qui courait en pareille occurrence le plus de dangers ? C'était encore et toujours le pauvre, répond le poëte, qui ne cesse de le plaindre et de le défendre. L'homme riche, ne sortant de chez lui, la nuit, que bien escorté, précédé et suivi de torches flamboyantes, n a rien à craindre. On lui cède prudemment le pas. Mais le pauvre, marchant seul et n'ayant le plus souvent pour se guider que la lueur douteuse de la
1 Awn.,XllI,25. .
2 Nero, 26. Voyez aussi Dion Cassius, LXl,c. ^- . , ,
3 Ann.md. On a trop souvent accusé Juvénal d'exagérer les choses en sa qualité de satirique; car les écrivains contemporains confirment constamment les faits qu'il rapporte. U n'y a de différence en général que dans la manière plus ou moins vive ou dramatique dont le poëte les représente.
ROME INHABITABLE
lune ou d'un bout de chandelle, a tout^à redouter. Écoutons Umbritius, qui semble parler d'expérience :
« D'abord le brutal se plante devant moi et m'ordonne de m'arrêter. Que faire quand un furieux commande et que d'ailleurs il est le plus fort? D'où viens-tu? me crie-t-il. Chez qui t'es-tu farci de fèves et de vinaigre? Quel savetier a daigné partager avec toi ses poireaux et sa tête de mouton bouillie ? Tu ne dis rien, parle, ou reçois ce coup de pied. Où loges-tu ? Dans quel bouge faut-il que j'aille te chercher? Que j'essaye de répondre ou de battre en retraite sans mot dire, c'est tout un; il n'en frappe pas moins, et le forcené m'intente encore un procès. Voilà la liberté dont le pauvre jouit à Rome. Blessé, meurtri par ses coups de poing, je le conjure et le supplie de me laisser du moins partir avec quelques dents ^ »,
Ceci est plus qu'un piquant tableau de genre nous faisant connaître les habitudes du pauvre, et jusqu'au repas dont il se régalait s'il était invité chez ses pareils. Ce dialogue et tout ce qui l'encadre indique à merveille la ligne de démarcation qui séparait à Rome les classes inférieures des classes supérieures. Ces fils de patriciens, échauffés par le vin et la bonne chère, accostaient le petit peuple à peu près comme le loup de la fable accoste l'agneau. Ils représentent la raison du plus fort. Quel mépris, quelle insolence, quelle violence d'un côté ! et de Tautre, quelle humilité, quelle résignation et en même temps quelle conscience de l'injustice subie 1 On se croirait déjà au moyen âge, alors qu'il était permis au seigneur et suzerain de molester à sa guise le serf inotfensif et impuissant. Par l'organe d'Umbritius, Juvénal proteste, à sa manière, contre ces injustes distinctions sociales, ces odieuses inégalités des conditions.
Ce qui suit est d'une vérité plus générale, et achève la peinture des inconvénients attachés au séjour de Rome, au point de vue de la sécurité des citoyens. Il s'agit des faits et gestes des voleurs de nuit. Qu'étaient devenues, au temps du satirique, les sages mesures de police prises par Auguste, qui avait divisé Rome en quatorze régions ayant chacune son excubitoriiim ou corps-de-garde, et organisé une garnison urbaine de quatre cohortes spécialement destinée à veiller à la tranquillité publique pendant la nuit '? Tout cela, évidemment, était tombé en désuétude sous les empereurs ses successeurs. Qu'on en juge :
. Il y a bien d'autres risques à courir, dit Umbritius, car il ne manquera pas de gens pour vous dépouiller dès que les maisons se ferment et que le silence se fait dans les boutiques npres qu'on y a fixé les verrous et les barres des volets. Alors surgit soudain un rôdeur de nuit, et le couteau fait sa besogne. Pendant ce temps-là, les patrouilles du guet occupent les marais Pontins et la forêt Gallinaria. Ce qui fait que les voleurs se replient de là sur Rome, où ils accourent comme à la curée 2 •
Voilà de ces misères inhérentes à toutes les grandes villes et qui ne disparaîtront jamais complètement. Paris a eu son pimis Gallinaria; on sait, en effet, quel rôle a joué, pendant trop longtemps, la forêt de Bondy ; et sous Louis XIV encore, les rues de Paris n'étaient guère plus sures la nuit que celles de Rome au temps de Domitien, témoin ces vers de Boileau, si heureusement imités du passage de Juvénal cité plus haut :
Mais sitôt que du soir les ombres pacifiques D'un double cadenas font fermer les boutiques;
ROME INHABITABLE. ^9
Que, retiré chez lui, le paisible marchand
Va revoir ses billets et compter son argent;
Que dans le marché Nf uf tout est calme et tranquille,
Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.
Le bois le plus horrible et le moins fréquenté
Est au prix de Paris un lieu de sûreté !
Malheur donc a celui qu'une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d'une rue!
Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés :
La bourse 1... Il faut se rendre, ou bien vous résistez
Afin que votre mort, de tragique mémoire,
Des massacres fameux aille grossir l'histoire K
De nos jours, Dieu merci, les choses ont bien changé ; quoique bien autrement étendue que la Rome des empereurs et le Paris du dix-septième siècle, la capitale de la France, aussi bien que celle de TAnglelerre, offre en général une sécurité presque parfaite, grâce à un système de police plus intelligent, et peut-être aussi, disons-le, h un éclairage plus ingénieux.
Nous voilà bien loin de notre ami Umbritius. Hâtonsnous, et pour finir, de revenir à lui. Maintenant qu'il nous a dit ce qu'il avait sur le cœur, et qu'il a exhalé, avec l'éloquence d'un homme de bien, sa haine si fortement motivée contre la capitale du monde romain, il est censé partir pour son exil volontaire. Il dit adieu à Juvénal, non sans lui promettre néanmoins qiie le jour où le poëte se rendra, pour se refaire, h Aquinum , sa patrie, il sera prêt à quitter Cumes pour se ranger, en soldat dévoué, sous le drapeau de celui qui s'est imposé la tache honorable de faire la guerre aux vices
de son siècle.
Telle est cette satire où Tauteur s'etforce avant tout de nous peindre, en détail et par le menu, la corruption
* Suelon., Ang., xxx etxux; Tacite, 4w7i.,IV, v; Dion, LV, xxiv. » V. 302-309.
' Sal. Vï.
générale de Rome et la triste situation du pauvre, qui en est une des conséquences les plus déplorables. Le reste n'est, pour ainsi dire, qu'accessoire, malgré la vérité, l'intérêt et la variété de certaines peintures, qui pâlissent néanmoins auprès de l'idée principale que nous venons de signaler. Nulle part l'indignation d'honnête homme de Juvénal, nulle part non plus sa chaleur d'âme et sa tendresse de cœur ne s'échappent en traits plus éloquents et plus touchants à la fois. A côté du grand poëte et du grand moraliste je trouve ici,— chose bien rare dans l'antiquité païenne, et qu'on ne s'est guère avisé de reconnaître jusqu'à présent dans notre satirique, — je trouve ici, je le répète, un sincère et ardent philanthrope.
lie» Itomnies roiiiaiiia\
La deuxième et la neuvième satire où sont exposées les m.œurs des hommes du temps ont, à juste titre, alarmé les moralistes. Elles ont certainement enlevé à Juvénal, sans que ses autres satires les lui aient jamais 1 amenés, toute une classe de lecteurs; nous voulons parler de ceux que repoussent, qu'effrayent les peintures trop licencieuses.
A propos de ce crime abominable que la législation mosaïque et celle des anciens Germains punissaient de mort ^, Juvénal s'est laissé entraîner à des tableaux d'une hardiesse révoltante. Pour trouver quelque chose d'approchant en ce genre, il faudrait remonter de six cents ans en arrière du satirique jusqu'aux prophètes de l'Ancien Testament, ou redescendre le cours des âges jusqu'à notre Agrippa d'Aubigné. Juvénal a mérité à cet égard de justes reproches, on ne saurait le nier. Mais ilen faut prendre son parti avec lui. Pas plus qu'Aristophane, que Perse, que Sénèque, et beaucoup d'autres
» Sat. II. Sat. IX.
> Sat. IL
» Levit., c, XX, v. 13. — Tacite, De mor. German., c. xii.
if'
écrivains éminents de Tantiquité dontles bonnes intentions ne sauraient être contestées, il ne recule devant l'image et l'expression crues. Sans vouloir en aucune façon le justifier, faisons remarquer du moins, — et nous avons déjà eu occasion de nous expliquer à ce sujet dans notre introduction, — que la droiture de son cœur et la pureté de ses sentiments peuvent lui servir d'excuse. Juvénal ne se complaît pas comme Horace ou Martial, par exemple, à nous montrer le vice tout nu pour en rire ensuite, et satisfaire ainsi je ne sais quel secret penchant de libertin; il en parle, lui, en citoyen affligé, en moraliste indigné, et s'il l'étalé h nos yeux, c'est, on Va remarqué plus dune fois, pour en inspirer l'horreur et le dégoût.
Yoilà ce qu'il faut sans cesse se répéter en abordant certains passages de notre poëte , et notamment ceux dont il va être question maintenant.
Parler de morceaux de cette nature, n'est pas chose aifée pour le critique. Si le latin dans les mots brave l'honnêteté, le lecteur français, et à bon droit, veut être respecté. Nous ne l'oublierons pas. Nous laisserons donc dans roml)re ou nous indiquerons seulement ce qui ne saurait comporter le grand jour ou l'analyse ; de même, sans pruderie exagérée, nous signalerons certains traits qui n'ont rien de dangereux après tout, si on les envisage avec calme et un cœur pur.
La deuxième satire bisse certainement beaucoup à désirer sous le rapport de la clarté comme sous celui du plan, quoi qu'en pensent de savants commentateurs toujours disposés à tout admirer chez leur auteur*. Elle est dirigée contre Domitien et l'aristpcratie romaine du temps. L'on y attaque évidemment en
LES HOMMES ROMAINS
même temps que Domitien les nobles et les sénateurs de l'époque qui, pour plaire à César, avaient adopté ses mœurs. Qu'était-ce que Domitien ? Un monstre de cruauté, sans doute, mais, avant tout, un monstre d'hypocrisie. Je ne citerai qu'un seul trait à ce sujet, emprunté à Juvénal même, qui n'est ici que Técho fidèle de rhistoire. Domitien avait été l'amant incestueux et adultère de Julie, fille de son frère Titus, mariée à Flavius Sabinus. Après l'avoir enlevée à son mari, séduite et rendue mère, il la força à un avortement qui causa sa mort^ Or, le croirait-on? ce fut dans le temps même où, par cette scandaleuse liaison, Domitien avait blessé tout ce qui restait encore d'honnêtes gens à Rome, qu'il eut l'insigne effronterie de sévir contre les mœurs du siècle et notamment contre l'adultère *.
Tel maître, tels valets, je veux dire tels sujets. Dans les temps de décadence et de servitude, tout se modèle sur le prince. De la cour, le mal gagne la ville. Donc, au temps de Domitien, plus encore qu'au temps de Néron, l'hypocrisie ^ était à l'ordre du jour; elle avait envahi les hautes classes de la société.
Ce qu'est pour Tartufe la religion chrétienne, un manteau dont il couvre aux yeux du monde les vilenies de son âme, le faux stoïcisme l'était pour les Tartufes du paganisme, à savoir un masque destiné h dérober aux regards du public leurs détestables passions. Juvénal les divise en deux classes, ce semble, car le texte n'est rien moins que clair en cet endroit , en stoïciens que l'on pourrait appeler faux stoïciens cy-
Heinrich, entre autres.
' Suétone raconle le même fait {Domitien, c. xxii).
2 Id., ibid., c. VIII.
« Voy. la deuxième satire de Perse, où ce vice est dépeint en traits
aussi frappants que curieux.
niques et faux stoïciens épicuriens. Ces derniers, à quilo poëte ne consacre que peu de lignes, il les accuse d'avoir toujours à la bouche les mots de justice et de liberté, tandis qu'ils donnent l'exemple de la plus honteuse mollesse. Au forum, soit comme avocats, soit comme juges, ils fulminent contre la dépravation des mœurs tout en portant des costumes scandaleux pour des Romains, des toges diaphanes, laissant voir toutes les formes et toutes les parties du corps, et dont rougiraient de se revêtir même les femmes dépravées contre lesquelles ils viennent requérir : a Mieux vaudrait plaider tout nu, ce serait plus fou, mais moins indécent ^ »
Voilà qui, chez Juvénal, sent le vieux Romain, ami de la gravité, de la décence, et ennemi déclaré de toutes les innovations capables de l'altérer ou de la compromettre. On croirait entendre Caton l'Ancien faisant la guerre aux mœurs corrompues du jour dans son fameux discours contre l'abrogation de la loi Oppia, par exemple. Quelle vivacité aussi dans les réflexions qui suivent, empruntées au même ordre d'idées et formant un admirable contraste :
(( Oh ! que j'aurais voulu te voir jadis et sous un tel vêtement parler de lois et de justice devant ces vieux Romains revenant vainqueurs et couverts de blessures encore saignantes, devant ces montagnards, abandonnant leurs charrues pour accourir au Forum ! ^ »
Mais c'est aux faux stoïciens cyniques qu'il réserve ses traits et ses âpres colères ; c'est à ces pharisiens du Portique, à ces autres sépulcres blanchis, qu'il arrache
Nudits agas: minus est insania turpis.
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leur masque ; ce sont ces Tartufes du paganisme dont pullule la Rome de Domitien , qu'il accable de ses coups de fouet et de ses sanglantes ironies.
« Il me prend envie de quitter Rome et de me sauver au pays des Sarmates et de l'Océan glacé quand j'entends parler morale à des gens qui font les Curius, et dont la vie est une perpétuelle bacchanale... Méfiez- vous de leur front trompeur. Quel quartier ne regorge de ces austères débauchés? Oses-tu bien sévir contre les vices du temps, toi l'égout le plus signalé de la bande qui affecte la sagesse d'un Socrate ? Ta peau velue, tes membres hérissés de soies de sanglier promettent une âme indomptable. Mais tu fais rire ton médecine... Ces gens parlent peu : ils ont la passion du silence ; ils portent leurs cheveux plus courts que leurs sourcils. J'aime encore bien mieux Péribomius, quant à moi ; celui-là au moins est franc et naïf dans son immoralité : je ne l'impute qu'à la fatalité. Son visage, sa démarche, tout le confesse. Cette candeur dans la débauche excite ma pitié. Cette fureur du vice en est l'excuse. Combien plus dépravés sontils, ces fourbes qui, pour flétrir le mal, tonnent comme Hercule contre la volupté, et au sortir d'un discours sur la vertu, se vautrent dans le vice 2! Ignoble Sextus, s'écrie l'infâme Vanllus, tu veux que je te respecte? Vaux-tu donc mieux que moi ? Qui veut se moquer des cagneux doit avoir la jambe droite ; il faut avoir la peau blanche pour se railler du nègre. Qui pourrait supporter les Gracques déclamant contre l'esprit de sédition? N'est-ce pas le monde renversé que de voir Verres se choquer d'un vol, Milon fulminer contre l'homicide, Clodius se scandaliser d'un adultère, Catilina dénoncer Céthégus, et les triumvirs, disciples de Sylla, déclamer contre les proscriptions?
« Tel était encore ce misérable qui, naguère, souillé d'un adultère mêlé à de tragiques événements, osait faire revivre des lois effrayantes pouvant atteindre Mars et Vénus, tandis que sa nièce Julie, trop souvent féconde, rejetait de ses flancs, par des avor-
' Sedpodice levi
Cœduntur tumidœ, medico ridenie, mariscœ.
(V. 12 et 13.) ' V. 21. La traduction littérale du commencement de ce vers est impossible.
temeuts réitérés, des lambeaux palpitants qui ressemblaient à son oncle ^>
Dans CCS \ers qui tous ne peuvent pas se citer ni se traduire et dont beaucoup avaient certes besoin d être adoucis, qui ne sent vibrer Tâme de l'honnête hoirime indigné? Le poëte y prend tous les tons pour flétrir l'hypocrisie, ce vice éternel de rhumanite que Perse , Lucien % l'Évangile, Shakespeare \ Molière, et notre comédie contemporaines ont tour h tour flagelle. Ce vice lui inspire des vers qui sont devenus proverbes, comme celui-ci par exemple :
Quh tulerit Gracchos de seditione quer entes?
Mais sa bile s'allume surtout quand il vient à parler de cet infâme empereur qui a éle à la lois le bourreau et le corrupteur de Rome. Les derniers vers du morceau que nous avons cité, le lecteur 1 aura remarqué, sont d'une énergie qui fait frémir. On n a pas le temps de s'apercevoir de ce qu'ils ont peut-ôtre de trop cru, tant ils respirent la colère, tant aussi on y sent circuler je ne sais quel souffle tragique . Lu les écrivant, Juvénal se trouvait encore certainement sous l'impression qu'avait produite en lui ce crime récent de
^ Sat. II.
3 Dans son Icaroménippe et son \ignmis.
* Dans Richard II L „, . , t^ •• t r » ^ Voyez les Faux Bons Hommes, de MM. Theod. Barrière et Ernest
Capendu.
• Qualis erat miper iragico pollutus aduUcr Concubitu, qui tune leges revocabat amaras Omnibus atque ipsis Veneri Martique timewlas, Quum tôt abortivis fccundam Julia vulvam Solveret, etpatruo similes cffunderet ofjas.
LES HOMMES ROMAINS
Domîtien ; et cette satire, une des premières sinon la première qui soit sortie de sa plume, a dû être écrite, mais non publiée, bien entendu, du vivant même de Domitien; elle aura paru tout aussitôt après la mort du
tyran.
Nous connaissons maintenant les hypocrites du temps S mais nous savons seulement d'une manière générale quelles sont leurs mœurs, leur vie privée. Il y a beaucoup d'art dans la transition à l'aide de laquelle l'écrivain passe à la seconde partie de son sujet. Il sup- 30se qu'un de ces bons stoïciens, qu'il vient de nous 'aire connaître, traverse une rue de Rome en s'écriant, avec des roulements d'yeux dignes de l'Imposteur peint par Molière : « Loi Julia, qui punis l'adultère, où estu? dors-tu?» Une femme est censée l'entendre. Aus-
' Après Juvénal personne n'a mieux peint, démasqué et persiflé reUe race d'hommes, philosophes si austères dans leur extérieur et si hideusement corrompus dans leur intérieur, que Lucien. Ce qu'ils avaient été au premier siècle de l'ère chrétienne, ils Tétaient encore au deuxième, époque où écrivait le satirique de Samosate. Qu'on en juge par le passage qui suit : « 11 est une espèce d'hommes qui depms peu monte comme une écume à la surface de la société, engeance paresseuse, querelleuse, vaniteuse, irascible, extravagante, bouffie d'orgueil et d'insolence, et selon l'expression d'Homère « de la terre inuUle fardeau )>. Ces hommes-là, formés en différents groupes, ont inventé je ne sais combien de dédales de raisonnements, se sont appelés stoïciens, académiciens, péripatéticiens... Grâce au nom respectable de la vertu dont ils se drapent, le sourcil haut, la barbe longue, ils s'en vont déguisant l'infamie de leurs mœurs sous un dehors composé, semblables à ces acteurs de tragédie, dont le masque et la robe bfodée d'or, une fois enlevés, laissent à nu un misérable personnage qui se loue sept drachmes pour la représentation... En face de leu'rs disciples ils vantent la tempérance et le courage, déprécient les richesses et les plaisirs; mais aussitôt qu'ils sont seuls et livrés à eux-mêmes, qui pourrait dire jusqu'où va leur gourmandise, leur lubricité, leur empressement à lécher la crasse des oboles.^ » (Jcaroménippey 29.)
sitôt elle l'arrête, sourit et le confond. Laronia est le nom de cette inconnue. Esprit hardi, langue affilée, elle se contente d'abord de railler notre homme. On dirait Dorine en face de Tartufe. La satire ici encore se rapproche du drame. Laronia se félicite ironiquement d'appartenir à un siècle qui (( a \u tomber du ciel un troisième Caton, capable de lutter contre la corruption universelle' ». Mais enfin, puisqu'il veut réveiller les lois et les décrets qui dorment, il est une loi qu'il faudrait évoquer tout d'abord, c'est la loi Scan-
tinia.
Elle était dirigée contre ces prostitutions infâmes, venues de la Grèce et de TOrient, et auxquelles nous faisions allusion au commencement de ce chapitre ; or, et c'était le comble de la honte et de l'hypocrisie, tous ces grands de Rome si prompts à censurer les mœurs étaient souillés du vice odieux que cette même loi poursuivait. Laronia, qui le sait bien, triomphe et s'empare de ce fait pour conclure que les femmes du temps valent mille fois mieux que les hommes; thèse fort contestable ainsi que nous le verrons bientôt. Quoi qu'il en soit, elle essaye de prouver son dire en femme qui ne craint guère d'appeler les choses par leur nom. Il nous est impossible de suivre l'impudique Laronia dans son argumentation si accablante, à la vérité, pour son interlocuteur, mais si épouvantable dans ses détails. Le charbon ardent dont parle le prophète de l'Ancien Testament ne suffirait pas pour purifier les lèvres qui auraient laissé échapper de tels propos, et la plume même se refuse à les transcrire, à plus forte raison, à les traduire ^ La Macette de Régnier est dé-
LES HOMMES ROMAINS
' V. 38, 39 et 40.
2 V. 49 et 50, 58-62.
passée en audace de langage. Un homme même, et le plus cynique, se compromettrait s'il hasardait les expressions et les images de Laronia, expressions, images d'une fille de joie de carrefour, disant son fait à des libertins hypocrites qui, en osant la blâmer, lui échauffent la bile. Mais, somme toute, Laronia a raison, est dans son droit quand elle sangle, en plein visage, ces stoïciens de rencontre réclamant contre les autres la sévérité des lois et donnant eux-mêmes l'exemple d'une vie abandonnée aux dernières turpitudes. Ils faisaient, à peu près tous, partie d'une sorte de confrérie infâme qui se réunissait à certaines époques périodiques sans doute, — le passage est fort obscur, — et ils parodiaient, à ce qu'il semble, les mystères de la bonne déesse ; mystères d'où les hommes étaient exclus et dont ils écartaient les femmes à leur tour. De là d'épouvantables orgies ayant leurs rites, leur cérémonial. Les adeptes y prenaient le costume féminin ; leur chevelure était enfermée dans des réseaux, le tricot bariolé remplaçait la toge ; on se fardait le visage et l'on tenait des miroirs à la main. Le verre où l'on buvait à la ronde était un Priape. Cette fête avait son pontife, c'était un Galle adonné au service de l'impudique Cybèle. Là tout était profané, méconnu, confondu. C'était le renversement de la nature *.
Le pinceau réaliste de Juvénal reproduit avec une vérité effrayante ces saturnales de la décadence romaine, qui font songer aux nuits de sabbat du moyen âge, ou à certaines mascarades du temps des Valois, de Henri III notamment, telles que nous les a retracées la muse indignée, mais trop libre, du calviniste d'Aubigné \
^ Voyez ses Tragiques, p. 101 et 102, édit* Lalanne (Paris, 1857).
Cependant on ne connaîtrait qu'imparfaitement, malgré tout ce qui précède, les mœurs effrayantes des Romains du temps, si on n'allait jusqu'au bout de la satire. Les hommes de celte déplorable époque n'étaient pas seulement hypocrites, efféminés, infâmes, comme nous venons de le voir; ils allaient plus loin encore, en ce sens qu'ils étalaient leur infamie au grand jour, la consacrant par des formes légales. La satire ici n'exagère nullement; elle parle absolument comme l'histoire. Au reste l'exemple, comme toujours, était venu d'en haut. Trente ou quarante ans auparavant, Néron, à bout de crimes et d'abominations, avait osé contracter en face du soleil, en pleine Rome et avec toutes les formalités en usage, une union sans précédent. TaciteS Suétone , Dion Cassius \ l'ont racontée tout au long *.
Or, au temps du satirique et notamment sous le règne de Domitien, des horreurs de cette nature paraissaient avoir fait partie, en quelque sorte, des mœurs publiques. De là, chez Juvénal, au sujet d'un scandale du même genre et dont un certain Gracchus, un de ces infâmes
' Ann., XV, XXXVII.
' Aero, xxviii.