‹ Juvénal et ses satires [microform], études littéraires et moralesChapitre 25 sur 25 · „.a„v os*. On ne songea · texte numérisé non relu

„.a„v os*. On ne songea

vainqueurs le dévorent, ^l^^J'^SZ^^^^r^n^xy^^^-^ » aurait iSe faire bouillir ni rotir, c eût ete long contente de le

manger cru. AU moins faut-il s appiaua H ,^^,ée ^av.t au

rS exécrable P/ofanaUon le f«u que ^^^ ^

ciel pour en faire don aux Sommes au '^,^^^ , «n

sorbe, passa ses doigts sur le du moins un peu de sang .

A\,r. o-m'it fort douteux e Sauf un ou deux passages d un gouU ^^ ^^^^^ ^^^^

qu'à dessein nous avons cite ^v^^ déjàsigna-

Imev le lecteur sur ^^^ ^efa"^^^^^^^^^^ ;^ ^sente-

lés plus haut, et qui, «^f î^'^'^^i;^^^^^ ce récit de

rJ encore plus bas, ^^^.f .f ^^^^^^^^^^^ et dignes Juvénal offre des beautés de plus u u

d'être relevées.

très luiu r referemus mœnxa Cop«»,

UPf TRAIT DE FANATISME REUGIEUX,

os. Voilà, selon nou^, .^.^"^^- ^^^^,

p'psi-a-uiic «« -, ^^|« hien en passant que m *^

serait incompréhensible. . ■

Hélas! sans s'en douter, et tout d'abord, Juvénal a dit le mot juste sur la cause de toutes les guerres soulevées par le fanatisme religieux :

Inde furor vulgo, quod numina vicinorum Odit vterqiœ locus, quumsolos credat habendos Esse deos quos ipse colit,

Au lieu de deux localités , mettez là deux nations de religions différentes, et vous aurez le secret de toutes ces luttes impies qui ont, pendant des siècles, à la honte de l'humanité, ensanglanté le monde. C'est toujours parce que l'on croit sa religion meilleure que celle du voisin, qu'on se laisse aller contre lui à des excès d'au* tant plus dangereux qu'ils sont inspirés par une conviction sincère, ou du moins paraissant telle. C'est au nom de ce principe que le catholicisme, delà meilleure foi du monde, a inventé son fameux compelle intrare; que l'inquisition a fait dresser tant de bûchers et brûlé tant de milliers d'hérétiques, que, plus tard, orthodoxes et protestants se sont fait une guerre à mort. Ces Tentyriens, adorateurs de l'épervier S qui se font une joie cruelle de surprendre et de troubler la fête religieuse des Ombites, adonnés au culte du crocodile ^, nous font penser, — qu'on nous pardonne ce rapprochement, — à ces invasions à main armée des catholiques du temps de la réforme, allant se jeter sur les huguenots au prêche, et les massacrant, comme aussi aux actes d'intolérance du même genre exercés par le calvinistes, démolissant les autels et brûlant les églises des idolâtres, c'est-à-dire des catholiques. Depuis que le monde est

' Élien, Histoire des animaux, liv. X, ch. xxiv. ' Idem, ibid.^c. xxi.

monde, chaque religion a cru avoir le monopole de la

vérité.

La fête religieuse que célèbrent les Ombites, si vivement dépeinte, et à laquelle je reviens maintenant, se ressent bien du lieu où elle se passe ; nous sommes en Orient, et là, même dans les cérémonies instituées exclusivement en l'honneur des dieux, les passions sensuelles ont une large part. Cette fête, par sa durée, comme par la nature même des plaisirs auxquels se livrent ces paysans de la haute Egypte, buvant, criant, dansant autour de quelque joueur de flûte venu d'Ethiopie, sans doute, rappelle, jusqu'à un certain point, les fêtes champêtres des temps modernes, nos assemblées de l'Ouest et les kermesses du Nord, si bien rendues par les peintres de l'école flamande.

A l'insouciance, à l'ivresse des Ombites, tout entiers à leurs cérémonies religieuses et à leur orgie, Juvénal oppose ce qu'il appelle si énergiquementla haine à jeun, jéjunum odiiim, des Tenty riens; trait superbe qui explique admirablement la froide préméditation du coup de main et le danger suspendu sur la tête des Ombites, ne se doutant pas du piège \

Le premier engagement entre les deux peuples rivaux est vivement représenté. Mais pourquoi faut-il qu'ici encore le mauvais génie de Juvénal, c'est-à-dire ses habitudes enracinées de déclamation le fassent en-

• Ceci me rappeUe, dans Shakspeare, uue scène qui est le commentaire dramatique dn jéjunum odium de Juvénal. C'est ceUe où lago, la nuit, dans Tile de Chypre, enivre, au corps de garde, le trop confiant Cassio, tandis que lui, tout en feignant de partager les libations du lieutenant d'Othello, les évite soigneusement, afin de conserver toute sa liberté d'esprit et de n'être par conséquent détourné en rien du but atroce qu'il se propose d'atteindre et qu'il atteindra, grâce à sa haine, secondée ici par sa tempérance calculée. {Othello ^ trad. F.-V. Hugo, scène Vï).

trer de nouveati dans des développements puérils, déjà signalés plus haut, et qui allongent si désagréablement le récit? Juvénal éprouve le besoin de nous dire, quand uoiis n'avons nul désir, nul intérêt de le savoir, quelle était la dimension des pierres que se lançaient les deux peuplades ennemies. Le rapprochement entre les générations actuelles et celles du temps d'Homère, les forces musculaires des héros, déjà affaiblies, lors de la guerre de Troie, franchement, de tels détails paraîtront au lecteur aussi superflus que déplacés.

Cette soif de déclamation satisfaite, lepoëte est obligé de reprendre son sujet, qu'il aurait bien mieux fait de ne pas quitter; et il y revient par une de ces transitions lourdes et tout à fait dépourvues d'art, tant reprochées et avec raison, à notre Boileau \ '

^ Mais, à la manière même dont Juvénal raconte l'acte d'anthropophagie commis par toute une population, on sent toute l'horreur et toute l'indignation qu'il lui inspire ; le style , dans tout ce passage , est d'une rare vigueur. Cependant, pour revenir plus particulièrement à quelques détails du récit, on ne voit pas en quoi l'acte atroce, raconté par le poëte, eût été moins horrible, 3ar exemple, si le corps qu'on a dévoré eût été préalablement bouilli ou rôti. Est-ce là simplement une facétie de notre satirique, comme le croit un commentateur*? Au milieu d'un tel récit, la plaisanterie, on peut le dire, ne serait guère à sa place. Ce n'est pas au moment où l'on veut exciter au plus haut degré notre indignation contre un trait de fanatisme religieux dont l'humanité rougit, qu'on doit se livrer à des excès de gaieté.

Au surplus, Juvénal, à cette occasion, se croit obligé

* A diverticulo répétât ur fabula

* Ruperti, édit. Lemaire, not. ad vers. 85.

de féliciter le feu d'avoir échappé à celte hideuse protSn Cette pensée, je le veux bien, ne manque pas H' ne certaine élévation, si l'on se rappelle, en elle ,

rmuS ravie P- P-méthée «st ^^^ ^^^^^^^ civilisation, et que, sous ce rapport, il était a ue. rer nue Te feu ne fût pas associé à un acte de cannibale ; ?out cela du reste, témoigne d'une recherche maheureuse et qu'on ne devait pas trouver dans de pareils

'Ti' réflexions qui suivent le passage que nous venons de citer et de commenter présentent encore, comme beaucoup d'autres passages de la «^ême satrre, à côté de choses justes en elles-mêmes, de ces développements où le géîiie déclamatoire de Juvénal se donne barrière. Qu'on ne dise pas, fait observer le poète rnoralTste pour excuser l'acte d'atrocité rapporte plus haut àue dans des temps relativement modernes, cer-

Ss'Ss assiégées, rLites aux abois - so^^^^^^^^^ tées à des excès non moins hideux; un tel rapproche ment, à son sens, serait faux en tous points : Calagurris "lie des Vascons, dans l'Espagne tarmg-a.e du temps qu'elle luttait pour Sertorius contre Pompée et SlluV, Sagonte, U'époque de sa ^^^^^^^^ contre Annibal, ne s'étaient nourries de «hai h^mam^ nue nar une même nécessité d'honneur et de résistance, Tq'u^prls avoir épuisé les plus f -limerUs qu^^ faim et la rage avaient pu leur fournir. Mais 1 excès ce a mis re îe courage au désespoir, les forces épuisées, pe^4nSls justifie? ces actes d'anthropophagie de la

peuplade égyptienne? npr<;nnne

^ Le raisonnement est juste, sans doute, et personne

. Patrie de QuintiUen. aujourd'hui Calahorra, dans la Nouvelle-

Castilîe.

kl.'

ne songera à comparer un acte inspiré à la fois, comme ici, par une épouvantable famine et un patriotisme ardent, à Thorrible acte de fanatisme dont les Ombites se sont rendus coupables. Malheureusement, Juvénal ne peut renoncer à son désir de développer outre mesure sa pensée, et en la développant il la gâte, à la façon des Sénèque et des Lucain. L'histoire du siège des deux villes se transforme peu à peu en lieu commun, en sujet de déclamation, par conséquent; le poëte donne dans une rhétorique fausse, s'échauffe à froid ; alors l'exagération, les traits de mauvais goût et les longueurs abondent ^ On dirait de Corneille, vieillissant ou vieilli; mais après ces éclipses, comme on en remarque dans les derniers ouvrages de notre grand tragique, ainsi que chez Corneille, quels splendides réveils! non pas précisément soudains, mais amenés par degrés; alors quels accents vigoureux^ quelle poésie remarquable par la hauteur de la pensée et la profondeur du sentiment! Cette gradation de l'idée, il est facile de la suivre ici. Juvénal retrouve tout d'abord son feu et son énergie pour flétrir l'exécrable conduite des Ombites, bien plus coupables à ses yeux qu'un certain peuple d'une contrée voisine de l'Egypte, ces habitants de la Chersonèse Taurique, premiers inventeurs, s'il faut en croire les poètes, des sacrifices humains; car là, du moins, une fois tombé sous le couteau sacré pour apaiser une divinité sanguinaire, le corps de la victime n'avait plus rien à redouter au-delà de la mort , tandis que les Ombites , qui n'avaient pour excuse ni la faim ni la guerre, ni quelque dieu à satisfaire, se sont livrés à des actes inconnus même des peuples les plus féroces de l'Europe et de l'Asie; et c'est pourtant ce qu'a

osé a une vile et lâche canaille d'Egypte ^ ». Aussi, selon le poëte, il n'est pas de supplice assez grand pour châtier la perversité d'une telle population , pour laquelle (( haïr ses ennemis et les dévorer, c'est la même chose ^ » .

La pensée de Juvénal s'élève de plus en plus; les Ombites, fait-il remarquer, en accomplissant Tacte horrible que l'on sait, ont étouffé tous les sentiments qui distinguent l'homme de la brute; ils n'ont écouté ni la voix de l'humanité, ni celle de la pitié, de la pitié pour l'expression de laquelle la nature nous a accordé le don des larmes, un des plus beaux privilèges de l'homme. De là un magnifique tableau, bien qu'il soit plus conforme au genre oratoire ou même déclamatoire, qu'au génie de la satire proprement dite. Mais il respire une émotion réelle, témoigne d'une sensibilité qui fait honneur au cœur et à l'âme de notre poëte, est rendu dans un style excellent : c( Notre cœur est fait pour la pitié ; la nature le proclame elle-même, car elle nous a donné les larmes, le plus bel attribut de Thumanité, Aussi veut-elle que l'homme pleure quand il voit son ami devant les juges, réduit à plaider sa cause et couvert des vêtements de deuil à l'usage des accusés; ou un jeune enfant citant devant les tribunaux un tuteur infidèle, un enfant au doux visage arrosé de larmes et ombragé de longs cheveux... C'est encore la nature impérieuse qui nous force de gémir quand nous rencontrons le convoi d'une vierge nubile, quand nous voyons mettre en terre un enfant trop jeune encore pour être consumé sur le bûcher. Quel est donc l'homme de bien... qui puisse rester étranger aux maux d'autrui?

* Imbelle et inutile vulgus, (V. 126,)

» V. 130 et 131,

C'est la pitié qui nous dislingue des animaux. C'est pour cela que nous avons reçu en partage cette intelligence qu'il faut savoir vénérer, cette Vaison capable de s'élever jusqu'aux dieux, de comprendre et de perfectionner les arts, cet instinct sublime qui nous vient du ciel et qui manque à la brute, courbée vers cette terre où se fixent ses regards ^ »

Il y a dans ce morceau beaucoup d'âme, une rare sensibilité, qui fait songer à certains passages d'Homère et de Virgile ; il respire aussi un vif sentiment de la dignité humaine et tout le passage en lui-même est un touchant, un éloquent commentaire du fameux homo sum... de Térence'.

Puis, comme transition naturelle, viennent ces belles considérations philosophiques, inspirées peut-être de Cicéron et d'Horace à la fois \ sur l'homme, si noblement défini plus haut, et envisagé ici comme un être essentiellement sociable et politique ; le passage est d'une poétique éloquence : les nobles dons qu'on vient d'énumérer comme formant nos privilèges, notre attribut dès la création, à savoir la sensibilité, l'inteUigence et la raison, ont été départis aux hommes pour qu'une affection mutuellement ressentie les portât à s'entr'aider,

\ V. 131-148. Ces derniers vers rappellent ceux d'Ovide sur le même sujet et que tout le monde sait par cœur :

■Pronaquc cum spectant aniinantia cœtera tenam, Vs homini sublime dédit, cœlumque tueri Jnssity et erectos ad sidéra toUere vultus.

(Metam., I, v. SU sqq.) Juvenal creuse davantage sa pensée en tirant de la conformation même du corps humain des conséquences philosophiques et, on peut le dire, psychologiques.

^Ileautonlinu, 1,1, 25.

' Conf. Cicer., De Invent., I, u ; Horat., Ad Pis., v. 391, 399; Sat., 1, ni, 105. » - / ; I

à quitter la vie sauvage des forêts, à se réunir en sociétés, à se bâtir des maisons, à former des villes, à constituer des États, à se garantir réciproquement leur indépendance et leur sécurité, et à se mettre à Tabri contre rennemi commun derrière les remparts d'une

même ville*.

Un commentateur allemand ' fait observer avec iinesse, au sujet de ces considérations, qu'elles ont quelque chose de touchant, de convaincu, et convaincant, sortant de la bouche d'un octogénaire, qui a déjà un pied dans la tombe ; qu'écrites au bruit même de l'écroulement de tout un monde de grandeurs et de magnificences, elles sont d'un effet d'autant plus saisissant qu'elles exaltent précisément, comme les seuls biens dignes de nous attacher à la vie, l'amour du prochain, la tolérance et tous les principes de solidarité et de sociabilité humaines.

Mais, hélas! combien, à regarder de près le tram des choses de ce monde, les hommes se sont écartés de leur vocation originelle ! Les dieux avaient destiné l'homme à faire fleurir sur cette terre la paix, l'amour du prochain, la civilisation ; et Ton voit tous les mortels, bien au contraire, se poursuivre, se haïr, se détruire dans des guerres sanglantes, et finalement s'entre-déchirer. De pareils dissentiments, de semblables horreurs, on ne les rencontrerait même pas chez les bêtes féroces, privées pourtant de tous les nobles attributs énoncés plus haut, apanage de l'homme seul, mais dont il fait un si détestable, un si déplorable abus. Et alors cette tirade finale où, malgré quelques

2 W. E. Weber, Die Sattren Juvcnals, ueberselzt md erlauteri.

HaUe, 1838, p. C03,

traits déclamatoires, et malgré quelques formes hyperboliques habituelles à la satire, et peut-être excusables à cause de cela même, éclate la juste indignation du poëte : a Mais aujourd'hui les serpents s'accordent mieux ensemble que les hommes. La bête fauve reconnaît et épargne son espèce. Quand donc vit-on un lion, parce qu'il était le plus fort, arracher la vie à un autre lion? Dans quelle forêt un jeune sanglier expira-t41 sous la dent d'un sanglier plus vigoureux? Le tigre des Indes, malgré sa rage, vit en paix perpétuelle avec le tigre. Les ours cruels ne se mangent point. Mais, pour l'homme, ce n'était pas assez qu'il ail forgé sur une enclume le fer destiné à tuer son semblable, tandis qu'ignorant cet art funeste, les premiers forgerons ne savaient que faire des sarcloirs, des boyaux , des marres et des socs de charrue. C'est peu d'avoir appris à fabriquer l'épée, il fallait encore qu'on vît des peuples dont le ressentiment ne se contente pas d'immoler des êtres humains ; mais le cœur de l'homme, ses bras, sa face, devaient leur sembler un aliment tout comme un autre. Que dirait Pythagore s'il était témoin d'horreurs pareilles? où ne fuirait-il pas, lui, qui s'abstint autant de la chair humaine que de la chair des animaux et qui s'interdit même certains végétaux ^ ? »

Graves et nobles paroles ! Juvénal finit comme il a commencé ; il s'élève avec éloquence et énergie contre les hideux excès auxquels l'intolérance religieuse est capable de se laisser entraîner; et à l'avance, dans l'acte sauvage des Ombites, il condamne et flétrit l'intolérance humaine, dans quelque sphère qu'elle se manifeste, à quelque ordre d'idées qu'elle appartienne.

' y. 159 ttsg, ad fin.

Chose triste à dire, et qu'on nous permette cette réflexion à propos d'une satire roulant tout entière sur un sujet de philosophie morale : le monde, depuis Juvénal jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, pendant un laps de temps de près de deux mille ans, a vu, hélas ! se reproduire et sévir sous bien des formes, et presque en tous pays, le fléau de l'intolérance et du fanatisme; fanatisme philosophique, fanatisme politique, et, plus souvent encore, fanatisme religieux ; le fanatisme religieux allait de plus en plus torturer et dévorer l'humanité. Les Romains contemporains de Juvénal n'en avaient-ils pas donné le premier exeniple? Les chrétiens jetés aux bêtes ou enduits de poix pour être brûlés en guise de flambeaux dans le cirque, et destinés à satisfaire les instincts d'une multitude avide de sang; cela valait bien, comme trait de cruauté, le repas épouvantable des Ombites, se vengeant sur les ennemis de leurs dieux; encore, pour ces derniers, était-ce là un fait isolé, tandis que les persécutions de Rome païenne contre les adorateurs du Christ durèrent pendant toute une longue période historique. Devenu à son tour le maître, le christianisme ne s'acharna-t-il pas avec une égale persévérance contre ceux mêmes chez lesquels il était né ? On connaît le long martyrologe du peuple juif partout traqué, brûlé, massacré pendant des siècles. Dans l'intervalle surgissent les guerres dites guerres saintes ou croisades, et chrétiens et musulmans, également fanatisés, s'attaquent et s'exterminent avec une haine digne des deux peuplades égyptiennes que nous avons vues aux prises. Eclata la réforme : et Dieu sait les fureurs qu'elle inspira aux catholiques d'abord, aux luthériens et aux calvinistes ensuite. La moitié de l'Europe fît la guerre à l'autre; et, après les guerres régulières et étrangères, on eut les

guerres civiles, les plus cruellespeut-être,etl'on s'égorgea longtemps au nom des croyances religieuses et d'un Dieu de paix ; et c'est alors, qu'à un moment à jamais néfaste, on revit ce que Juvénal appelle un crime où tout un peuple mit la main, vulgi scelus \ et dépassant en horreur toutes les fictions tragiques, cunctis r/raviora cotfmrnis \ N'est-ce pas tout un peuple, en effet, qui se fit ligueur? n'est-ce pas tout un peuple qui fut l'auteur des massacres de la Saint-Barthélémy? Ressentiments, haines, persécutions, qui, un instant apaisés, reparurent d'une manière intermittente et comme autant de flammes couvant toujours sous la cendre, au dix-septième siècle avec la guerre de Trente ans et les Dragonnades, et jusqu'au sein du dix-huitième avec l'affaire des Calas :

Tantum Relligio potuitsuadere malorum^ !

Il ne fallut rien moins que le grand orage de 89 pour purger l'atmosphère européenne de tous ces miasmes du fanatisme religieux; orage suivi en effet, si j'ose parler de la sorte, du glorieux soleil de l'ère moderne, éclairant de ses rayons bienfaisants les générations de notre dix-neuvième siècle; ce siècle qui, il faut le reconnaître à son éternel honneur, porte écrite sur son drapeau cette devise magnifique et consolatrice : mansuétude dans les mœurs, tolérance réciproque, liberté des consciences, charité dans les idées.

Et pour revenir, d'un peu loin, j'en conviens, à l'auteur de celte satire qui nous a si longuement occupé trop longuement peut-être , constatons que Juvénal '

' Lucret., De Rer. nat,, I, v. 102.

en protestant comme il l'a fait, du fond de son âme, contre le plus hideux des fléaux, je veux dire le fanatisme religieux, s'est acquis des droits à l'estime de tous les cœurs généreux, de tous les vrais amis de l'humanité. Par là se trouvent rachetés, et an delà, un assez grand nombre de traits de mauvais goût, effet inévitable de certaines habitudes d'esprit du poëte, et plus encore de son grand âge.

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