V. 322 sqq
'il
Vil Irait de fanatisme
leuiK ^
Cette satire est dirigée contre la superstition, que Juvénal avait déjà combattue ailleurs*; mais, ici, il nous la fera connaître sous une nouvelle forme, sous celle de l'intolérance religieuse, plus ancienne qu'on n'est, en général, porté à le croire. /
Juvénal était fort âgé quand il composa ce morceau \ Aussi peut-on y surprendre, en plus d'un endroit, les traces de la loquacité habituelle aux vieillards; d'autre part, les lieux communs que traitaient toujours, avec une certaine complaisance , les écrivains latins du second âge, n'y font pas défaut non plus; Ton y rencontre enfin, et en assez grand nombre, des traits d'un goût douteux. Considérée dans son ensemble, cette pièce est faible et certainement inférieure à la plupart des au-
» Satire XV.
2 Sat. VI, V. 511 ; sat, XIV, v. 96 sqq.
* Juvénal dit que Tacte d'atrocité qu'il va raconler a eu lieu sous le consulat de Junius ou de Juncug, pour suivre la leçon de certains manuscrits. Or ce Junius ou ce Juncus fut consul (conf. l'édition de C. F. Hermann, Prœfat., p. 1) Tan 127 après Jésus-Christ. Et si, d'après les calculs de Borghesi (ïhid., p. l),ron place Vannée de la naissance de Juvénal en Tan 47 de l'ère chrétienne, il avait quatre-vingts ans à l'époque où il écrivit la quinzième satire.
très. Néanmoins on y trouve des passages d'une éloquence élevée et grave, une grande vigueur de style et des peintures originales.
^ C'est sous le règne d'Adrien, ainsi qu'il est permis de l'inférer d'après un certain vers de cette pièce % que deux peijples de la haute Egypte, adorant des divinités différentes, s'étaient livré un combat acharné, qui eut pour issue un acte digne de cannibales. C'est cet acte révoltant que Juvénal va nous raconter dans tous ses détails, avec ses préliminaires, ses suites déplorables; et il le commentera à sa façon. Il en prendra occasion pour s'élever contre les abominables excès dont les hommes sont capables, alors qu'ils obéiss'ent à des passions, à des haines aveugles. Il restera ainsi dans son rôle de poëte philosophe et moraliste, rôle conforme à la définition donnée par lui-même, au début de son œuvre, des droits et des conditions de la satire *.
La pièce commence par une énumération plaisante de toutes les divinités absurdes honorées en Egypte depuis un temps immémorial. En lisant ce début, on se rappelle involontairement le fameux passage de Bossuet sur la religion des Égyptiens, chez qui « tout était dieu, excepté Dieu même ' » . Mais la satire n'est pas tenue à autant de gravité que l'histoire ; aussi les traits plaisants ne manquent pas ici. Le moyen de ne pas se dérider le front quand on s'appelle Juvénal, en présence d une mythologie à côté de laquelle le paganisme officiel des Romains, malgré ses aberrations, était un progrès réel, et, en tous les cas, un culte presque sévère et digne? Comment ne pas rire tant soit
' Sat., I, v. 85 et 86.
^ Discours sur Vhistoïre universelle.i
il 1
neu d une nation dont les dieux variaient d'un nome à Vautre c'est-a-dire comme nous dirions mamtenant, dïdépartementà un autre? Ces d eux si d^^^^^^^^^^^
ressemblaient que par un seul PO\n^ f "/ ^ ê e "j cules : crocodiles, o-ava ennem. de s r^^^^^^^^^ cnn«; de mer, poissons d eau aouce, ^y'6^^^ tels étaient les dieux qui se partageaient a dévotion d peupL de l'Egypte. Ce n'est pas tout : au eu c des Saux se mêlait celui des plantes, et ce culte ÏLu ms le moins sérieux. Manger un poireau ou un n était pas le .. , q j gaintcs populations
oignon, c était un sacriieo*^. «^^ 7 , {^\ . -.
dont les dieux poussent dans les jardins » . Lt ce tia.t Irca ique, Juvénal le fait suivre de cet autre consisant U est rai, dans une de ces antithèses chères aux rhéteurs et de tinée ici à servir de transition au sujet nu' va 'traiter : En Egypte, « un animal porte-laine T. car on s'y abstenait, comme on va le voir, de la chair des animaux, selon '« système de Pytago^^^^^^^^ ne neut figurer sur aucune table. Mais ou la religiou défend de fuer un chevreau, la chair humaine n est pas
une viande défendue*. » , n i'i,n„rf>-
Voilà ce que Juvénal va nous exposer tout a l heuie ' Vib ^p nui fera l'obiet même de sa satire; et, a ktnce e^eid exciti son indignation. Quelle abo- SL;rdit-il; et puisant dans ses souv^^^^^^^^^^^ nolle les temps fabuleux de la Grèce, Ulysse racomam aux Phé3s étonnés des faits du même genre, a savoir les rn^rs atroces des Cyclopes etdesLestrigons; miiîsTerPhéaciens ont dû traiter Ulysse de charlatan
'' n eTflcheux qu'au lieu de s'arrêter là et de passer
immédiatement à son sujet, Juvénal s'étende, à perte de vue, sur cette incrédulité que le fils de Laërte n'aurait pas manqué de rencontrer à la cour d'Alcinotis, qu il prête aux habitants de Corcyre tout un discours à 1 aide duquel ils auraient réfuté les folles exagérations de leur hôte, et qu'il se croie tenu de louer ce même discours. Ces développements, malheureusement, se ressentent trop des habitudes de l'école et de la déclamation qui se font jour surtout dans la seconde moitié de 1 œuvre de Juvénal, dans ses dernières satires : elie^ dépareront trop souvent le morceau que nous étudions, lantot, comme ici, ils retardent l'exposition du sujettantôt, comme nous le verrons plus loin, ils embarrasseront et allongeront le récit.
Or voici cette histoire, qui, comme le constate Juvénal, dépasse toutes les fictions tragiques connues et dont l'horreur est d'autant plus grande qu'il s'agit d'un crime où tout un peuple a mis la main * ; et ce crime s'est commis récemment, du temps même de Juvénal :
« Entre deux peuples voisins, les Ombites et les Tentyriens »,
snVi T ?""^"* qu'Ombos était situé à plus de trente lieues au
de la nJ^a/'""'."" '"'"'"'*'>"' '^ "^« «i'-o^e du Nil. De là, d'un côlc, oe la part de certains commentateurs, des corrections et des variantes proposées, pour échapper à cette difficulté de texte ; de l'autre de la
de ceUe'^Jfrl''7''''"'''^.T '.'^''' ''^"'*' '^'''' '=''"''« rauthenticilé ae cette satire. Voyons s'il n'y aurait pas lieu de concilier les choses, et procédons, autant que faire se peut, avec méthode et ordre rianL rl"f"' du manuscrit du Vatican (voyez peur toutes ces Variantes 1 édition Jahn, p. 161, les notes) porte Umbos, d'autres Com- ÛLr ™^.""*<='"" de Paris, Compos. Cette dernière leçon, se sont di t c tS''*""'T°*' ^ '°"P '"■■' ^'"^ éditeurs (Ruperti et Achaintre;. t,raphe particulière de Coptos, ville bien connue de la vallée du Nil,
«Il
• lin nntînathie une haine inextinguible, une plaie SS;r r*urrSe";Ûreur »«...«» ™«. ^e ce ,.c
selon eux, au théâtre des événements,
Cesta super calidœrereremusmc^niaCo^ii.
■ ■ 1. f»it .nt lieu à Coptos même, on force ici singul.orement, Mais 81 le fait eut heu a Mjp ^^ lui-même,
il faut en '^<^^'''^"'^^jT^^i,7\^^^^^ reproduisait en partie s'appuyant sur Vedition V^™/;^^' '*^" ,„r^ q^-ii en ait, par le
eelK Rupert^ est 0^^^^^^^^ les murailles de la
mot dans (un fait qui vieni u ^ ^^ ^^^^^^^ ^^^^ ^^
brûlante Coptos). Or pour tout homme ^q^ ^^ ^^^.^.^^^ ^^^^^^^^ connaît les nuances, et «rtes m v ^^ .^
Xus dS;r ïï c^mmXelon nous, on devra interpréter
inter finitimos... (Co^^^^^^^^f ^^"^^^««/Ln^e S«<«r6. frto- Heinrich, «-"«*. remarque ^^^^^^ ^^^^„^„,„ ,, p,„, ,
rM«9, P- 50*' «^''- \!r3t i V a mœnia Copti et non pas Copton'existe pas; que plus haut il y a s'appelle Koirto; el
r«m; que d'ailleurs. ^ansSUabon cette .^. HP^^ ^^
non Ko.xoi, «^qu en supposant qu^U g ^.^^^ ^^ i„„^ ,,
Juvénal eût adopte le «""^ fff ^ÎJ^manuscrit quelconque portât faudrait au moins ^''^ '^ JJ^JJ^^ i„,irmées les opinions de l'abbe Koi^tàv. Dès lors se trouvent bien m ^^^^^.^^^ ^^^ p„^.
Barthélémy, d«„^"'^ï"/aépaw fiecAcr^^^^ p/«io.opft*g«« «<r saulx, notes, t. Il, V-l^^}^^\ ''^7'} ^^o), d'Achaintre (trad. Dusses Égyptiens et les Chmo^, ^^ »; f ^ „„, corruption de texte,
saulx, not.t. Il, P- ''^?^'^" ' ^ ^^c avec raison que des éditeurs les lisent copias pour Ombos^ ^ «sUon^ve 4 ^^^^^^ ^ ^.^^^^
Kir SnïK^^^^^ ^s:X^^-
Krt mSlS: sriSonSUo, daL leur texte, et pas
autre chose. . ..,„,,„ pg» ^a seule bonne, plaît tout na-
Mais cette !««^°l^j;;,^'ï£Tphe i- ; car. fidèle à son impj
el
chacun de ces deux peuples exècre les divinités de l'autre et pense qu'on ne doit rendre hommage qu'à celles qui sont Tobjet de son culte à lui. C'était fête à Oinbos^ Les chefs et les
appelle le faussaire de Juvénal {Conf, der echte und der unechte Juvenat), il se demande et nous demande, avec la satisfaction d'un homme sûr de son fait, comment il peut venir à Tidée de tout homme raisonnable d'attribuer à Juvénal, que l'on sait avoir séjourné en Egypte, une erreur géographique aussi grossière que celle qui consiste à appeler voisins les Tenlyriens et les Ombiles, que séparaient une si grandedistance.il s'appuie également sur certains autres passages de celte satire, dont les idées ni le style ne lui paraissent dignes de Juvénal, et il trouve là un argument irréfutable, selon lui, pour corroborer sa thèse et décider de la non-authenticité de cette satire. Nous avons essayé, quant à nous, dans le corps même de notre étude sur cette quinzième satire, de montrer que certains défauts de ce morceau, dont M. Ribbeck, outre son objection contre la question de prétendu voisinage entre les Tentyriens et les Ombites, voudrait en vain tirer la conclusion que la pièce est apocryphe, nous avons montré, dis-je, que ces défauts-là sont ordinaires au génie de Juvénal et devaient naturellement se faire sentir davantage encore à mesure que le poêle vieillissait. Revenons donc à la question essentielle, c'est-à-dire à la situation géographique des deux villes dont les peuples s'attaquèrent mutuellement, et voyons ce qu'il faut penser de celte expression finitimos, par laquelle le poêle les a désignées.
Eh bien ! nous pensons, nous, avec l'abbé Brotier, que Juvénal, lorsqu'il écrivait, a pu appeler les Tentyriens et les Ombites voisins, finitimi, parce qu'alors Ombos faisait partie du nome ou de la préfecture de Thèbes. On le voit clairement indiqué par Ptolémée (liv. IX, ch. v), et le père Sicard, qui a parcouru l'Egypte, les anciens auteurs à la main, a iixé exactement les limites du nome de Thèbes, qui comprenait Ombos, et de celui de Tentyre, immédiatement au-dessus d'Apollinopolis parva (voyez les notes sur les satires de Juvénal, traduites par Dussaulx, t. II, p. 447). En admettant ces données, le vers de Juvénal, sur le théâtre de l'événement,
Gesta super calidœ referemus mœnia Copti,
s'explique, ce me semble, assez bien, comme nous essayerons de le montrer plus loin, à propos d'une autre difficulté de texte qui demande à être discutée en son lieu et place.
' Rien de moins clair que le récit du poète sur celui des peuples qui fut attaqué par l'autre. Heinrich, Weber, Ruperti, Achaintre,
meneurs de Tentyra, sa rivale, virent là une occasion dont il fallait profiter. Quel plaisir d'empêcher leur? ennemis de passer Sment etur de fête, et de savourer la joie d'un interminable S" Dansées temples, dans les carrefours, des tables es h s étaient dressés-, et ce n'était pas pour y dormir- ils y passaien na fô sept io Jrs et sept nuits. Tout sauvage qu il est, ce ra.aou aïLvDte ainsi que j'ai pu m'en rendre compte moi-même, ne t cède poirenTolupté à l'infâme Canope. Pour lesTen.yr.ens, d'iïla victoire semblait facile. Leurs en^enys son ivje le vin alourdit leurs langues comme leurs pas. » "« ^«J;/*«''^ les Ombites, dégoûtants de parfums, quels q" '^,s. ^^^^^^^ ' .Jj neurs dans les cheveux et des couronnes sur la lete, dansaient SS son d'ïne flûte où soufflait quelque nègre, de l autre cote la Haine la Haine à jeun. D'abord les esprits s'échauffent; les mirès s'échangent; c'est le signal du combat. On se heurte en Cssant le même cri ; le bras Su remplace le javelot. Deja peu de So?res sont exemptes de blessures- à P^'- "" ««^^j^^^J"'^ en bon état, si même il en reste un. Ce ne sont dans les deux camps que visages mutilés, méconnaissables, crânes fendus e des mains souillées du sang sorti des yeux crevés Mais ce n est îà encore pour eux qu'un jeu, un amusement d'enfants, parce nu'ilsne marchent pas encore sur des cadavres. Au fait, a quoi bon cette mêlée de plusieurs milliers de combattants, s il n y avait pas mort d'homme? A cette pensée, l'acharnement redou-
lesquels, comme on a vu, ont remplacé les Ombites du texte par ceux de Coplos, pensent que l'attaque vint du sud vers le nord, cnue les habitants de Coplos commencèrent la rixe en surprenant Jeux de Tentyra. C. F. Hermann. tout en se tenant au texte qui mcn- Uonne comme partie adverse des Tentyriensles Ombites avait cru, ùTaussrpendLt longtemps, que les Tentyriens urent aUaqucs es prem ers chez eux et qu'ils repoussèrent ensuite les Ombites Mais il a fini par admettre l'opinion opposée en se basant :1 su. fe fait que d'après Êlien {Histoire des animaux, X 24), les Omb.les adoîl ont k crLdile, taudis que les Tentyriens l'avaient en abol.i„„.r«la étant il lui parait plus naturel de supposer que la S rïu-i^us^m ntLnée paî Juvén'al eut lieu chez Us Omintcs cl lut troSe par les Tentyriens que repoussèrent ensuite les prcm ère î» en admettant la correction de Mer/.er, suivie par Jahn S'elxte du vers 75 que nous aurons occasion d'indiquer eut Tvïeurrdans la note qui va suivre. (Conf. Hermann, Pr^foL xn edit. Juvcnal. io«r., Lipsiœ, 18C2.)
ble; déjà on se baisse, on ramasse, on lance des pierres, armes ordinaires de I émeute, -non pas de ces pierres comme en lançaient Turnus et Ajax, ou bien un Diomède, quand il froissa la cuisse d Enée, mais des pierres proportionnées aux bras de nos contemporains, bien différents des bras nerveux des héros antiques. A cet égard l'espèce dégénérait déjà du temps d'Homère. La terre ne nourrit plus aujourd'hui que des hommes aussi faibles que méchants. Aussi un dieu qui les voit aux prises ne peut qu en rire et détester leur lutte.
« Mais reprenons le fil de notre récit. Les Ombites, renforcés par leurs concitoyens, tirent le glaive et renouvellent le combat a coups de flèches. Poursuivis par les Ombites, ceux de Tentyra. dont la ville est voisine des contrées où verdit le palmier, tournent le dos et se sauvent en toute hâte. Dans la déroute un des leurs dont la terreur précipitait les pas, tombe, est pris. On le coupe en morceaux afin que chacun puisse avoir sa part. Les
' Le texte porte :
Terga fuga céleri prœstanttbus omnibus instant Qui vieina colunt umbrosœ Tentyra palmœ.
Le manuscrit de Montpellier, cité par Jahn, à la page 162 de son édition, offre ici une lacune :
Terga fuga céleri prœstant
M. Jahn admet la correction de Merzer, à laquelle s'est rangée Hermann et que nous adoptons également avec Jahn, et qui est ainsi conçue :
Terga fuga céleri prœstant instantibus Ombis.
Cela est certainement plus satisfaisant que le texte ordinaire :
Terga fuga céleri prœstantibus omnibus instant,
et que le texte de quelques anciens manuscrits, portant ce vers spoadaique d'une contexture passablement suspecte :
Terga fugœ céleri prœstantibus omnes instant
Ainsi, ce sont les Tentyriens qui fuient repoussés par ceux au'ils ont attaqués.
Ici se présente une autre question : Comment, dira-t-on, les Tentyriens avaient-ils pu venir de si loin pour attaquer les Ombites > On se 1 expliquera facilement, si l'on se souvient qu'à l'aide de leurs canots les Egyptiens se rendaient très-rapidement à des distances ircs-considërables. C'est ce que confirme Hérodote (liv. II, c lix)