GÉNÉRALITÉS
Baudelaire qui n'a jamais publié que deux nouvelles : Le Jeune Enchanteur dont M. W. T. Bandy vient de révéler que c'était là une simple traduction, et La Fanfarlo , petit cliet-d'œuvre où se fait sentir l'influence de Balzac, a rêvé toute sa vie la gloire et les profits qu'apportent les œuvres d'imagination, et bien rares sont les moments oii il s'est avoué son inaptitude en ce domaine, quelques extraits de sa correspondance le prouvent surabondamment :
... comme bonne nouvelle, je puis t'affirmer que quand j'aurai fait un ou deux romans, je sais où les vendre. — Deux mois de travail suffisent. Un roman de dix feuilletons vaut — terme moyen — 500 francs — un roman de dix feuilles pour une revue i.ooo. [A sa mère, s. d. [18^4.].)
A partir du jour de l'an, je commence un nouveau métier, — c'est-à-dire la création d'œuvres d'imagination pure, — le Roman. Il est inutile que je vous démontre ici la gravité, la Leauté, et le côté infini de cet artdà. Comme nous sommes dans les questions matérielles, qu'il vous suffise, de savoir que bon ou mauvais, tout se vend; il ne s'agit que d'assiduité. {^A la même, 4 décembre 1847.)
Je suis décidé à rester désormais étranger à toute la polémique humaine, et plus décidé que jamais à poursuivre le rêve supérieur de l'application de la métaphysique au roman. (^A Poulet-Malassis , 20 mars 1852.)
J'ai parlé à Monsieur de la Guéronnière '"' d'une série de nouvelles courtes, intitulée la Vie militaire '■''^ que je voudrais publier chez vous dans deux ou trois mois [■•.] ii m'a dit que cela dépendait de vous. Le voudrez-vous ? {A Armand Dutacq, 6 février 1853.)
Le Roman est un art plus utile et plus beau que les autres... [A Champfleury, 14 janvier 1854.)
... ayez l'obligeance de m'avancer [•.•] le prix d'une feuille [...] sur mon roman qui viendra bien plus tôt que vous ne croyez [...] La petite note, bizarre et paternelle ''^l [•••] "^'^ '^^'' repasser en revue des paperasses
''' Rédacteur en chef du Pays,
'^1 Cf. Lts Fleurs du Mal, p. 377, 1. 11-14.
''' La note qui avait accompagné la publication de dix-huit « Fleurs du Mal» dans la Revue des Deux Mondes le 1" juin 1855; voir notre édition des FLfuus, p. 305.
anciennes, une masse de canevas et de projets amassés. Hélas! Monsieur, je dois avouer — est-ce à ma honte, est-ce à ma gloire? — que je n'y ai pas trouvé beaucoup de sentiments humains, ou de sentiments passant pour tels. Je n'y ai guères vu, n'est-ce pas ridicule à avouer, qu'une préoccupation de causer l'étonnement ou l'épouvante. Cependant je dispose de trois ou quatre données qui, avec de l'habileté, pourraient vous plaire. Mais plutôt du fantastique que du roman de mœurs. Dans ce dernier genre involontaire nent je vous blesserais; tandis que le fantastique devient pour moi un terrain solide. (A François Buioz , 13 juin 1855.)
... Je vais rentrer à la Revue des Deux Mondes, avec quelque chose de très recherché et de très bizarre : — ou un roman sur l'idéal de l'amour conjugal, — ; ou un roman pour légitimer et expliquer la sainteté de la peine de mort. (À sa mère, 22 juillet 1856.)
Je porte dans ma tête une vingtaine de romans [••.] Je ne veux pas d'une réputation honnête et vulgaire; je veux écraser les esprits, les étonner, co,mme Byron, Balzac ou Chateaubriand. Est-il encore temps, mon Dieu? (yi la même, 19 février 1858.)
Si je vous voyais plus porté à l'audace [...] je pourrais vous donner une série de Nouvelles d'une nature surprenante, et qui ne seraient ni du Balzac, ni de l'Hoffmann, ni du Gautier, ni même du Poe, qui est le plus fort de tous. (À Alph. de Calonne, 8 janvier 1859.)
... Je lui ai donné ma, parole [à Calonne] qu'en Juin je lui ferais deux nouvelles assez longues. (À Poulet-Malassis , 29 avril 1859.)
J'irai à la Revue des Deux Mondes avec des romans [.••] De tous tes rêves littéraires à accomplir à Honfleur, je ne t'en parle pas. Ce serait trop long [...] bref 20 sujets de romans. {A sa mère, 25 juillet 1861.)
Jusqu'à son dernier jour Baudelaire continuera à s'illusionner sur ses virtualités (". En 1862 on le voit se recommander (dans son Carnef) de «faire deux volumes de nouvelles en un an»; le 5 juin 1863, il en promet un à Hetzel'^'; le 3 février 186^, alors qu'il ne peut plus travailler, il mande à Julien Lemer qu'il a commencé «une série de nouvelles toutes apparentées entre elles». II ne se rappelle même plus que sept mois auparavant (juillet 1864), il a dû, pour cause, décliner les offres de Verboeckhoven qui lui demandait un roman !
''' Ceci n'est pas tout à fait exact : en mars et mai 1861 on le voit se demander {CORRESPONDANCE générale, t. III, p. 266 et 281) s'il finira jamais ses romans. Mais il ne s'agissait là que d'une crise de découragement.
'^' On lit dans le traité avec Hetzel (13 janvier 1861) que nous avons publié dans le Goéland (n° de février 194.3) :
Il est dit encore que M. Hetzel s'engage à publier aux mêmes prix et conditions le premier volume de nouvelles que M. Baudelaire se propose de faire.
Aussi bien une certaine tentative, à laquelle nous font assister les Journaux intimes , apporte sous ce rapport une preuve complémentaire et décisive. Ce jour-là Baudelaire s'exhortait en ces ternies :
Début d'un roman, commencer un sujet n'importe où, et, pour avoir envie de le finir, débuter par de très belles phrases. (Fusées, XIV, t. II, p. 71 (').)
Ces très Belles phrases, aussi belles qu'il les avait pu rêver, il les fit, on les a; elles figurent au chapitre suivant du même recueil (t. II, p. 72-73). Cependant son projet de roman en resta là. La cruelle vérité, — cruelle puisqu'il mettait l'une de ses plus ardentes ambitions à égaler Balzac, — c'est qu'il ne possédait pas plus les dons qui tont la maîtrise et la fécondité d'un romancier, que Balzac ne possédait celui du vers.
II faut ajouter que le lecteur fera sagement en ne prenant pas à la lettre toutes les assertions de Baudelaire quant à ses œuvres d'imagination. On devra se souvenir que son impécuniosité l'amenait parfois à des expédients d'où la ruse n'était pas exclue.
Environ 1846, à l'appui d'une demande d'avance adressée à la Société des Gens de Lettres, on le voit annoncer qu'un roman de lui, L'Homme aux Ruysdaels , va paraître prochainement à l'Époque, et qu'il tient en outre à la disposition de la Société Le Prétendant malgache, une nouvelle dont il a eu seulement le tort d'oublier le manuscrit chez lui. De L'Homme aux Ruysdaels rien ne nous est parvenu que le titre ; encore ne figure-t-il que dans ce billet-là. Le Prétendant malgache, il est vrai, se rencontre sur une liste de poëmes en prose, et aussi aux Canevas de nouvelles qu'on trouvera plus loin, mais il n'y est accompagné que d'indications des plus sommaires.
Le 14 novembre 1854., revenant auprès de la Société des Gens de Lettres pour une nouvelle avance, notre auteur écrivait :
Je voulais, pour rendre mon indiscrétion moins visible, vous expédier une jolie nouvelle; mais [.••] je me suis aperçu hier que celle que je vous destinais avait 10.000 lettres de trop.
« De trop ! » Il s'agissait donc d'un manuscrit de quelque importance. N'est-il pas bien étrange qu'on n'en ait découvert aucune trace ?
Le 13 juin 1859, rendant compte de son activité à Poulet-Malassis auquel il devait trois mille francs, Baudelaire lui mandait avoir «fait» une nouvelle que, sur la donnée qu'il en fournit, il est facile d'identifier avec Pile ou face (voyez p. 247). Or le canevas de ce projet-là tient neuf lignes dont la dernière témoigne que Baudelaire ne savait pas même si c'est une nouvelle ou une comédie qu'il en tirerait !
Après cela, y a-t-il lieu d'insister?
''' Voyez également, p. 72, le passage qui commence ainsi : «Concevoir un canevas. . . ».