‹ Juvenilia, uvres posthumes, reliquiæChapitre 60 sur 123 · HISTOIRE DE PAUVRE BELGIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE PAUVRE BELGIQUE

C'est le i" juin 1864 qu'apparaît dans la correspondance de Baudelaire le projet de Pauvre Belgique '■^l Ce jour-là, à la fin d'une lettre où il suppliait Michel Lévy de remettre à son retour l'impression des Histoires grotesques et sérieuses, il ajoutait :

Si vous voyez, dans quelques jours, dans le Figaro, le commencement d'une série : Lettres belges, signées Charles de Féyis <^', faites-y attention. (On ne sait jamais ce qu'on devient cKez M. de Villemessant. ) ( CoRRtsm\DANCE

CÉAÉKAIE, t. IV, p. 255.)

Et presque aussitôt, auprès de sa mère, il précisait ses intentions comme suit :

Je désirais m'en aller le 20 ; mais comme me voilà obligé de gagner ma vie, et que je ne peux pas traverser Paris sans distribuer de l'argent, j'ai imaginé de faire un livre avec mon voyage, divisé en une série de lettres qui paraîtront sans doute au Figaro. Puis je revendrai le livre. Voilà du courage ; mais il faut courir à Anvers, à Gand , à Liège, à Namur, à Audenarde, à Bruges; il faut voir et questionner... [Correstoadakce générale, t. IV, p. 259.)

Puis, incontinent, il se mettait à l'œuvre avec une ardeur qu'on n'aurait certainement pas attendue de lui qui, quelques jours auparavant (27 mai), après le déboire de ses conférences, se disait «exaspér,é et découragé».

A la faveur d'un ouvrage dont l'objet, les tendances et le ton devaient le tirer si loin de ses voies ordinaires, allait-il enfin, malgré tant de soucis et de menaces qui pesaient sur lui : santé déjà délabrée, impécuniosité devenue chronique, mauvaise tournure que prenaient les pourparlers engagés pour la vente de ses œuvres, fatigue que lui causaient la correction des épreuves des Histoires grotesques et sérieuses, l'achèvement des Petits Poèmes en prose, la mise au point de la troisième édition des Fleurs du Mal et la confection des derniers morceaux à faire entrer dans les Contemporains , tous travaux à mener de front, allait-il enfin triompher de cette rêverie, de ce marasme, de cette

bien, nous devons nous efforcer de nous en débarrasser, et un diagnostic un peu rude ne peut que nous faire du bien. Je suis sûr d'exprimer ici le sentiment de tous mes amis.

'■' Avant de partir pour la Belgique, Baudelaire avait envisagé de faire un livre avec les impressions que lui vaudraient « les riches collections particulières» de ce pays (lettre au maréchal Vaillant, 7 aoijt 1863). Mais ce projet aui n'eut pas de suite et pour cause, car il ne semble guère avoir visite plus e trois ou quatre galeries privées, ne saurait être confondu avec celui de Pauvre Belgique. Aussi ne le mentionnons-nous que pour mémoire. '*' Signature toute proche de celle de Dufays adoptée en 1 844..

indécision perpétuelle dont il s'était si souvent plaint au cours de l'année précédente, et connaître le «rajeunissement» auquel il aspirait? A lire ses lettres de cette première période, l'espoir en semblait permis. 11 s'y disait résolu à reformer ses habitudes , il voulait se coucher désormais à neuf heures pour se lever à cinq, il avait fermé sa porte, il comptait se lier à sa bonne étoile, il travaillait, réunissait des documents, et marquait une réelle confiance dans les effets de son assiduité :

... J'ai commencé un petit volume sur la Belgique, qui ne ressemblera pas à tout ce qui a pu être fait sur le même sujet [-..] J'ai déjà énormément de notes. {A Noël Parfait, i6 juin. Correspondance générale, t. IV, p. 269.)

Si je mène bien mon étude sur, la Belgique, tu verras des choses fort drôles, que personne n'a osé dire, (yi M"" Aupkh , 17 juin, ihid., p. 273.)

La question des mœurs (mœurs, politique, clergé, libres-penseurs) est déjà rédigée! [•••] En somme, je saurai faire un livre amusant, tout en m'ennuyant beaucoup [•••] Je possède maintenant sur le bout du doigt la question de la cKarité, la question des dotations, la question de l'éducation, la question du cens électoral, la question d'Anvers, la question des cimetières r. ..] Je m'en vais laisser toutes ces saletés-là de côté, et m'occuper un peu de peinture et d'architecture. (^4 Ancelk , i<j. juillet, ihid., p. 279-281.)

... Je réclame encore un mois de séjour en Belgique, avant de m'installer à Honfleur. J'ai commencé ce maudit livre, il faut le finir. Toutes mes notes sur Bruxelles sont prises; cinq chapitres sont jédlgés ; mais il faudra courir dans les provinces. 15 jours me suffiront... (^4 M"" Aupich, 31 juillet, ihid., p. 283.)

Croirais-tu que j'ai eu la patience, moi qui ne sais pas un mot d'histoire, et qui d'ailleurs en ai horreur, de lire 2.^00 pages d'un livre indigeste pour me mettre au courant de l'histoire de ce vilain peuple? (.A la mime, 8 août, ihid., p. 289.)

Etait-il toujours entièrement sincère dans ces bulletins de son activité ? La dépendance où il se trouvait, sous le rapport pécuniaire, d'Ancelle et de M°' Aupick, ne le porta-t-elle pas d'aventure à enfler ou parer un peu la vérité? Ou tout simplement, n'était-il pas dupe de cette puissance d'illusions qui, lorsqu'il s'agissait de ses œuvres en gestation, le poussa si souvent à prendre ses espérances pour des résultats acquis ? Evidemment on semble en droit de se le demander, car des cinq chapitres qu'il vient de dire rédigés, des notes seules seront retrouvées. Mais quelque doute qu'on garde sur ce point-là, il n'y a pas heu assurément de l'étendre à l'ensemble de tant d'assertions répandues dans la Correspondance. Baudelaire fournit alors un gros effort, c'est certain. 11 suffit de se reporter à notre manuscrit, si nombreux en documents et remarques de tout ordre, pour se rendre compte qu'il dut lui coûter un travail considérable , d'autant que pour le poursuivre le poète des Fleurs du Mal devait souvent vaincre les répugnances de son esprit.

Baudelaire s'étonnait d'ailleurs lui-même d'avoir pu, dans son état de santé, faire tout ce qu'il avait tait (31 juillet) et s'applaudissait des progrès de Pauvre Belgique ;

Je suis content de mon livre; tout ce qui est mœurs, culte, art et politique, est fait — répétait-il — . Il manque la rédaction de mes excursions en province. Je ferai cela à Honfleur. (A Ane elle , 2 septembre, Corresfos-

DAXCE GÉNÉRALE, t. IV, p. 3O3. ) \

Dans cette même lettre, il disait aussi qu'il continuait à prendre des notes partout, ce qui, joint à la liberté de son propos, le faisait très mal voir des Bruxellois.

II avait visité Namur, Anvers, Malines et comptait en finir en septembre avec les villes qui lui restaient à voir : Liège, Gand, Bruges, Tournai, Audenarde.

Il avait déjà composé, pour en égaver son livre, quelques-unes des pièces légères qui plus tard seront réunies sous le titre, à' Amanitates belgica (reproduites ici, p. 219) ou de Bouffonneries (EPAVES, XXI- XXIIl, voyez Les Fleurs du Mal, y. 289-291).

Enfin il avait pris contact avec le Figaro pour les Lettres belges, et chargé un agent d'affaires (dont l'identité n'a pas encore été percée à jour) de lui trouver un éditeur pour Pauvre Belgique (aoûtoctobre 1864).

Ce projet de Lettres belges , n'ayant jamais abouti au moindre résultat, pourrait à la rigueur être ici passé sous silence. Mais on a vu qu'il avait été à l'origine même de Pauvre Belgique; il intéresse donc l'histoire de ce livre; de plus il revient, comme un leit-motiv , dans la Correspondance tout au long des années 1864- 1866; enfin rien mieux que son avortement ne rend compte de cette énervation, de cet effritement de la volonté, de cette impuissance progressive qui, au cours de cette même période, devaient venir à bout des forces vives de notre auteur, et auxquels finalement il faudra rapporter l'inachèvement de l'ouvrage. Nous ne croyons donc pas pouvoir nous dispenser d'en dire un mot.

Il semblait d'abord se présenter favorablement. Pressenti par l'entremise d'un ami commun qui se rendait à Paris, Villemessant l'avait accepté «avec joie» (lettres des 31 juillet, 8 et 14 août 1864). Mais à

geine son acquiescement obtenu, et même avant que d'en être instruit, audelaire avait commencé de s'alarmer, 11 n'y avait pas si longtemps — deux ans tout juste — que P.-J. Proudhon, pour un article simplement maladroit, s'était vu chasser de Bruxelles «à coups de pierres ». Or les Lettres belges dépasseraient de bien loin le ton de cet article-là, et le Figaro était très lu au Cercle artistique et littéraire ( 14 et 31 juillet). Des lors leur auteur, si elles paraissaient avant son retour en France, ne risquait-il pas de partager le sort de Proudhon? Baudelaire entendait que la publication en tût difiFérée ; il entendait de plus

3ue le nombre fût tout de suite fixé de celles que le Figaro retienrait; il entendait encore qu'elles lui lussent payées d'avance, toutes cho,ses dont l'obligeant ami avait négligé d'mi'ormer Villemessant.

Évidemment pour justifier des prétentions aussi exceptionnelles et les faire accepter, il lui aurait fallu aller à Pans et causer. C'était là le parti le plus sage comme (de plus brave». D'autant que, par la même occasion, il pourrait régler bien des choses en retard : relancer des directeurs de revues qui, non contents de conserver dans leurs tiroirs des articles qu'il leur avait remis dès avant son départ, ne répondaient pas même à ses rappels, secouer l'inertie de son agent d'affaires qui s'obstinait à faire le mort, chercher lui-même des éditeurs pour les Contemporains et les Paradis artificiels dont décidément Lacroix et Verboeckhoven ne voulaient pas, et, pour Pauvre Belgique, revoir peut-être Dentu qui, en principe, s'était déclaré disposé à accueillir le livre qu'il rapporterait de Bruxelles.

Tout cela, il le sent, il le sait, il se le répète, il le ressasse dans ses lettres. Mais trouver la force de se décider et de rentrer dans l'action, affronter l'ennui et la fatigue d'un voyage pour se retrouver dans une ville peuplée de ses créanciers ! Rien qu'au cours du second semestre de l'année i86-{., on le voit par plusieurs fois annoncer comme imminent son départ de Bruxelles ; il a pris toutes ses dispositions, achevé ses préparatifs, prévu dans le moindre détail l'emploi de son voyage; pour se prémunir contre toute défaillance, il a même pris un rendez-vous ferme avec Lévy ou s'est invité à dîner chez Ancelle dont un envoi de fonds vient de lever le dernier obstacle ; irrévocablement il va arriver, il vient... Et puis, d'un coup, son énergie s'effondre; pendant deux ans, elle s'épuisera en projets...

J'espérais pouvoir partir avant-hier matin, 31 août, et dîner chez vous, le soir; mais je ne m'en sens pas le courage [...] je veux traîner encore ici une existence de végétal; pendant une quinzaine. [A Amélie, 2 septembre, Coi<-

RESPOXDANCE GÉNÉRALE, t. IV, p. 303. )

Dans deux jours, je ne devrai plus rien à Bruxelles. Je partirai mercredi [...] ainsi je serai chez vous soit mercredi [■••] soit jeudi [■..] vous pouvez être sûr de cela. {Au même, 18 novembre, ibid. , p. 332.)

Vous désirez l'explication du mystère [■••] J'avais donné rendez-vous à bien d'autres qu'à vous [■••] Au dernier moment, au moment de partir, — malgré tout le désir que j'éprouve de revoir ma mère, malgré ie profond ennui où je vis, ennui plus grand que celui que me causait la bêtise française et dont je souffrais tant depuis plusieurs années, — une terreur m'a pris, — ■ une peur de chien, l'horreur de revoir mon enfer, — de traverser Pans sans être certain d'y faire une large distribution d'argent, qui m'assurât un véritable repos à Hontleur. (Au mime, 18 décembre, ibid., p. 335.)

Mais Villemessant? Eh bien! selon l'état de sa bourse, il se proposera de lui écrire, — soit, quand elle est vide, de publier tout de suite, soit, quand la générosité maternelle l'a un peu regarnie, de s'en abstenir soigneusement. Mais en réalité, est-on très sûr qu'il ait poussé

les pourparlers avec lui plus loin qu'une proposition de principe, bien qu'il ait rêvé longtemps du prix à tirer de ses Lettres belges, bien qu'il ait consulté et Lévy, et Lemer, et Lécrivain, et bien d'autres sur les avantages et les inconvénients qu'en pouvait présenter la publication partielle dans un journal, bien qu'il se soit diverti à imaginer l'embarras du Figaro devant les audaces qu'il se proposait d'y mettre ? Le certain, c'est qu'on n'a retrouvé aucune lettre de lui à Villemessant qui soit relative à cette affaire, non plus qu'aucune lettre de Villemessant à lui; c'est encore que, le 13 octobre 186-j., Ancelle venant de lui faire parvenir de nouveaux subsides, on le voit soudain s'embarrasser de scrupules :

Lui demander de l'argent [à Villemessant], et lui dire en même temps : Ne publiez pas encore, — Krancliement ce serait abuser de sa complaisance.

{CORRESI'0\DA\CE GENERAL t, t. IV, p. 3 10.)

et qu'un mois plus tard il confiait à Ancelle n'avoir décidément pas écrit au Figaro.

En somme, dans l'état actuel de la documentation, il faut convenir que la question des Lettres belges reste presque aussi mystérieuse que les raisons auxquelles Baudelaire dut de rester en Belgique pendant deux ans.

II semble, que, pendant quelques mois encore, Baudelaire ait poursuivi l'établissement de son manuscrit avec un vif désir d'aboutir. Au cours du dernier trimestre de l'année 1864., sa correspondance, la seule source abondante de renseignements pour cette époque-là, nous le montre continuant de s'intéresser à la vie publique en Belgique, — y suivant notamment les discussions du Congrès de Malines , étudiant les institutions et la constitution belges ainsi que les questions touchant à l'instruction publique, et projetant de revoir les villes qu'il a déjà visitées : Namur, Bruges , Anvers.

La nouveauté de son travail le soutient encore dans son effort, et pareillement la soif d'une vengeance retentissante :

Q.uel tas de canailles ! — et moi qui croyais que la France était un pays absolument barbare, me voici contraint de reconnaître qu'il y a un paj's plus barbare que la France !

Enfin, que je sois contraint de rester ici avec des dettes, ou que je me sauve à Honfleur, je finirai ce petit livre, qui, en somme, m'a contraint à aiguiser mes griffes. Je m'en servirai plus tard contre la France. — C'est la première fois que je suis contraint d'écrire un livre, absolument humoristique, à la fors bouffon et sérieux, et où il me faut parler de tout. C'est ma séparation d'avec la bêtise moderne. On me comprendra peut-être, enfin! {A Ancelle, 13 octobre 1864, Corres/o\da/\c£ générale, t. IV, p. 313. Cf., p. 329, la lettre du 13 novembre suivant.)

II continuait de se féliciter du progrès de ses notes d'où il ne doutait pas que ne dût sortir «un petit livre fort singulier» qui serait

peut-être un appât pour un libraire et l'inciterait à acheter les autres O ; bientôt il anticipera plus positivement encore sur ses espérances , écrivant à Michel Lévy qu'il n'a pas renoncé à séduire : «La colère m'a fait faire un bon livre sur la Belgique».

Deux mois plus tard d'ailleurs (17 décembre 1864.) on pourra lire dans la Petite Revue, l'organe de son ami Poulet-Malassis :

M. Baudelaire a sur le cKantier un gros livre qu'il doit publier sous le titre de Pauvre Belgique,

Il s'est exilé pour déconseiller l'exil, il embrasse la Belgique pour mieux l'étouffer (^).

Cependant, depuis quelque temps déjà, ses lettres laissaient apparaître, avec une aggravation de son état physique, un fléchissement de son activité spirituelle et un besoin de diversion. Le 13 octobre 1864., il avouait à Ancelle se sentir la tête embarrassée pour avoir écrit cinquante lignes; le 3 novembre, il confessait à Henry de la Madelène que son nouvel ouvrage lui coûtait de cruelles douleurs d'enfantement. Entre temps (31 octobre), il avait sollicité de Poulet- Malassis un travail de traduction latine, pour le forcer, disait-il, à rester chez lui, pour le soulager «d'autres besognes» et pour l'aider à rompre avec «une vie de dissipation sans plaisir». Le i" janvier 1865, il soupirait :

Comme il est difficile, non pas de penser un livre, mais de l'écrire sans lassitude, — enfin d'avoir du courage tous les jours! [••■] II me manque l'énergie nécessaire pour le travail non interrompu. {^A M"" Aupich, Correspondance GÉNÉRALE, t. V, p. 2-3.)

Le 27 du même mois, il faisait valoir, pour ne pas accepter une invitation, des motifs très singuliers :

Vous savez qu'il n'y a pas de gens plus accablés de besogne que les paresseux, quand ils ont le sentiment du devoir oublié [.-•] Je me suis mis en pénitence pour une dizaine de jours, et je suis sûr que, aujourd'hui particulièrement, ma journée ne sera pas finie à 6 heures. [A Charles Hugo, Correspondance générale, t. V, p. 13-14-)

Faut-il donc croire que Pauvre Belgique lui était devenue «une besogne», et que les aitières déclarations, les formules héroïques par lesquelles il avait cru jusqu'alors conjurer les défaillances de sa volonté,

''' Les autres, c'est-à-dire, alors : Réflexions sur mes contemporains et Paradis artificiels.

'^' La Petite Revue réitérera son annonce le 29 avril 1865 : [M. Baudelaire] semble absorbé par la composition du livre déjà annoncé sous le titre exclamatif de Pauvre Belgique! Ce livre sera un gros livre, un beau livre, et aussi un livre à surprises, l'auteur ayant étudié son sujet avec des conserves d'une couleur inconnue jusqu'ici.

C'est par ces échos ou des propos d'amis que Verlaine dut être mis au courant du projet de Baudelaire. Il en a touché un mot dans un des articles de L'Art consacrés à notre auteur, en décembre 1865.

telles que : «La littérature doit passer avant tout, avant mon estomac, avant mon plaisir, avant ma mère» (23 octobre 1864.), ou «Je ne veux revenir en France que glorieusement» (i" janvier 1865), avaient perdu leur vertu tonifiante, et ne lui restait-il, pour dernière ressource, que de se mettre en prison?

Au début de février 1865, faisant appel aux bons offices de Julien Lemer pour lui vendre quatre volumes dont Pauvre Belgique, il se voyait dans la nécessité d'avouer que celui-là était resté inachevé :

J'ai su mettre à profit neuf mois de séjour, mais il Faut ajouter deux ou trois cliapitres sur les provinces, sur les vieilles villes, et le temps est trop abominable pour que je me remette à courir. [CoRRESFONDAh'CE GÉNÉRALE, t. V, p. 21.)

Il ajoutait alors que « Pauvre Belgique pourrait être livrée en mars » , — quatre mois plus tard (^ juillet) il étendra ce délai jusqu'à la fin de septembre — et qu'il allait envoyer à Lemer la table des matières.

Mais sur ces entrefaites une crise violente le terrassait, amenant le «diabolique accident» qui devait lui valoir, après dix jours de lit, de circuler dans Bruxelles «la tête enveloppée d'un mouchoir, comme les charretiers» (i^ février), et, une fois remis tant bien que mal, il ne se décidait plus à revenir à son manuscrit, abandonné pour les Petits Poèmes en prose et Les Fleurs du mal, que réclamait Hetzel.

Je suis tombé dans un vrai^ marasme. Je n'ai plus le courage de travailler au livre sur la Belgique... (À M"" Aupich, 4. mai, Correspondaace générale, t. V, p. 83.)

Quant à fi^nir ici Pauvre Belgique, j'en suis incapable; je suis affaibli, je suis mort. {À Manet, 11 mai, ibid., p. 97.)

Après cela on ne s'étonne guère de ne le voir qu'assez peu affecté , trois mois plus tard, à la nouvelle que les frères Garnier écartent Pauvre Belgique du lot de ses ouvrages que leur offrait Julien Lemer.

Pour vous donner une idée de certaines faiblesses de mon caractère, — écrivait-il à celui-ci, — je vous dirai que, ne voyant rien venir de vous, je m'étais figuré que, désormais, aucun livre de moi n'e'tait vendable, et conséquemment qu'il était inutile de finir Le Spleen de Paris et La Belgique. Découragement parfait. — Votre lettre m'a fait grand bien , et je me remets au Spleen de Paris [. ..] Momentanément, je me fiche de la destinée de Pauvre Belgique! [...] Je vais [..■] négliger, pour le moment, la Belgique. (9 août 1865, ibid., p. 134, 13^ et 138.)

«Pour le moment». L'idée l'effleura-t-elle alors que ce «moment» pourrait durer longtemps — aussi longtemps que lui-même? ou vouiait-il profiter du prétexte que le refus des frères Garnier fournissait à sa lassitude , pour abandonner définitivement son manuscrit ? Un autre passage de sa lettre à Lemer semble bien témoigner du contraire :

Quant à renoncer à finir ce livre sous prétexte qu'il est aujourd'hui repoussé, c'est absurde ; j'y ai trop travaillé déjà pour ne pas te finir. D'ailleurs j'ai des rancunes à satisfaire contre cette peuplade immonde, (/iic/. , p. 136.)

Baudelaire eût pu ajouter — on est surpris qu'il ne l'ait pas fait, mais peut-être après tout l'incluait-il dans son : «j'y ai trop travadlé»

— qu'il V avait aussi trop mis de lui, de ses idées et de ses passions, sans compter ce qu'il entendait y mettre encore — pour se résigner à ne pas l'achever. Que s'était-il proposé à l'origine : une simple relation de vovage, qu'égayeraient de place en place des boufTonneries, cocasseries et «amœnitates» diverses; mais au cours de sa longue gestation, de quelles ambitieuses visées son plan ne s'était-il pas enrichi ! Lisons :

Je vous préviens que Pauvre ^Belgique ! est un livre anti-libre-penseur, fortement tourné au bouffon. {A Lemer, 3 février 1865, Corkesioadance

GÉXÉRALE, t. V, p. 23.)

... Vous avez donc oublié ma haine contre ce qu'on appelle les libéraux. Le livre sur la Belgique est précisément l'expression de cette haine. [A Ancelle , 21 décembre 1865, ibia,, p. 183.)

Souvenez-vous que La Belgique dcshahillée [nouveau titre] est un croquis très grave, très sévère, de suggestion sévère, sous une apparence bouffonne, à l'excès, quelquefois. {Au même, 30 janvier 1866, ibid., p. 237.)

Il s'agit [...] d'un croquis des mœurs, où tout, ou presque tout, doit entrer, sans compter les descriptions [.••] (un volume de dix feuilles au moins, 320 ou 360, ou .j.00 pages) [•••] H est temps de dire la vérité sur la Belgique, comme sur l'Amérique , — autre Eldorado de la canaille française,

— et de reprendre la défense de l'idéal vraiment français'"'. (A Dentu, 18 février 1866, ibid., p. 274..)

... la Belgique déshabillée , sous une forme badine, sera, en beaucoup de points, un livre passablement sérieux [.-•] le but de ce livre satyrique [iic] est la raillerie de tout ce qu'on appelle progrès, ce que j'appelle, moi : le paganisme des imbéciles, — et la démonstration du gouvernement de Dieu. Est-ce clair? (^4 Amélie, même date, ibid., p. 281.)

Ainsi donc le «petit livre» d'antan était, dans les intentions dernières de Baudelaire, devenu un gros livre — plus gros que tous ceux qu'il avait donnés — - : le pamphlet prévu s'était doublé d'une étude sérieuse étendue à toutes choses, et cette étude, débordant la Belgique, devait constituer tant un réquisitoire contre la société moderne, ses idoles et ses superstitions, qu'un manifeste où se traduiraient, comme dans les Journaux intimes, les revendications spirituahstes et l'intransigeance de son auteur.

''1 Exaltée par les uns et décriée par les autres, la Belgique, en raison de sa prospérité matérielle, des luttes que s'y livraient catholiques et libéraux, de l'asile qu'y trouvaient les proscrits du Second Empire, etc., attirait l'attention générale. Rendant compte au Figaro (13 juillet 1865) d'un voyage qu'il venait d'y faire, Hippolyte Babou pouvait écrire :

Je ne f'ujais pas la France ; je l'avais tuuclée dans mon sac de nuit pour la confronter avec la Sainte Belgique de M. Havin et de M. Veuillot, la celaic|ue de M. Jules Simon et de M. de Montaienibert, la Belgique de Nadar et d'Alexandre Weill, la Belgique de tout le monde enfin!

PAUVRE B£LGIQC/£. HISTOIRE. 273

Après cela saurait-on conserver le moindre doute quant à la résolution où était Baudelaire de mener Pauvre Belgique à bonne fin ? Bien plutôt convient-il de se rappeler que, même sur le lit de douleur où va le clouer l'hémiplégie et jusque dans ses deux dernières lettres (30 mars 1866), il refusera de se laisser ramener en France à cause des excursions qui lui restaient à faire dans les provinces belges '"'.

Et pourtant, revenons encore une fois à sa correspondance, et à nouveau feuilleton s-la depuis août 186^, quand il protestait n'écarter son manuscrit que «pour le moment», ou même remontons-y jusqu'au mois de mai précédent, où il déplorait que sa lassitude l'obligeât à l'interrompre. Certes Pauvre Belgique y tient une large place, plus importante même qu'à aucune époque. Que de pages relatives à son placement, d'abord par l'entremise de Julien Lemer, puis par les soins de l'excellent Ancelle qui va s'improviser courtier littéraire par amour pour son pupille ! que de considérations sur les mérites res-

f)ectifs des éditeurs à tâter, Dentu, Faure ou Michel Lévy '^' et sur es prix et tirages à en obtenir ! que d'appels aux bons offices de Sainte-Beuve, de Le Josne ou de Champrieury pour activer Lemei ! que de consultations prises à Poulet-Malassis ou à Lécrivam pour voir clair dans le silence de ce «disciple trop zélé de Pythagore»! que d'instructions à Ancelle pour l'initier aux mystères des contrats d'édition, ou pour lui recommander tant de ne pas ébruiter ses démarches que de ménager Lemer qui, ayant commencé l'affaire, ne peut être jeté de coté à moins que sa duplicité ne soit prouvée — «ne trichons jamais!» (18 janvier 1866)'''! que de plaintes encore et que de redites, au sujet du cercle vicieux où se trouve enfermé le sort

"' Un autre fait bien significatif est celui-ci : le 5 mars 1866, dans une lettre à Jules Troubat, on le voit envisager (comme «un terrible pis aller», il est vrai) de tirer des brochures de ses trois volumes de variétés critiques, au cas où il ne pourrait pas imposer celles-ci « en même temps que les Fleurs du Mal, le Spleen de Paris et la Belgique déshabillée ». Le rapprochement» de ce dernier ouvrage avec les deux autres ne prouve-t-il pas fintérêt puissant qu'il y attachait ?

'■'' En avril 1864, à la veille de partir pour la Belgique, Baudelaire ayant dit à Dentu qu'il en rapporterait peut-être un livre, Dentu — on l'a vu — s'était offert a le prendre (CoRRESiONDAKCE GÉNÉRALE, n°' 774, 970 et 991). Pour Faure, avec lequel les pourparlers devaient rester à l'état de projet, et pour Michel Lévy qui se montra réfractaire aux tentatives d'approches soit directes soit indirectes de notre auteur, voyez ihid., à Vlndex.

''' Après avoir longtemps excusé Lcnier et son inactivité, Baudelaire devait en venir, sous l'influence de Lécrivain principalement, à le soupçonner et même à l'accuser très positivement auprès de ses amis, de n'avoir pas voulu vendre Pauvre Belgique pour s'en réserver l'édition. Mais Lemer, en publiant les lettres de Baudelaire à lui adressées (Le Livre, io-v-1888), fera valoir l'interminable retard apporté par notre auteur à lui envoyer un sommaire et des fragments de son ouvrage... Et nous devons dire que sa défense nous paraît sous ce rapport assez convaincante.

de Pauvre Belgique, ce maudit manuscrit qu'il ne peut achever sans rester à Bruxelles et qu'il ne peut publier sans rentrer en France ! etc. , etc., — toutes choses dans le détail desquelles le lecteur entrera aisément en se reportant à la CORRESPONDANCE GÉNÉRALE et à son Index.

Mais au cours de ces lettres o\i se reflète la vie quotidienne de Baudelaire durant les dix derniers mois de validité spirituelle que lui accorde encore son affreux destin, quand le voit-on s'atteler sérieusement à l'achèvement de Pauvre Belgique ?

Qu'il y pense et même que la nécessité l'en obsède, c'est évident. Autrement à quoi rimeraient tous les pourparlers que nous venons de résumer, et les pressants ordres de vente qu'il envoie à Lemer et à Ancelle, et ses prévisions quant à la livraison du manuscrit «qui ne sera positivement revu, corrigé, complété et émondé qu'à la fin de septembre» (4 juillet 1865), ou auquel, dans ses illusions de la fin, il se figure que trois ou quatre semaines suffiront pour «donner le dernier fion»? ^22 janvier et 18 février 1866.)

Mais jamais il ne marque la volonté de passer résolument à la mise en œuvre de ses notes, à cette rédaction devant laquelle il a toujours reculé.

Certainement, le livre sur la Belgique est très avancé, — le voit-on mander à sa mère, le 13 novembre 1865. — II manque peu de chose; mais la privation totale d'argent m'empêche de le finir. ( CoRRhSi'OKDANCE GÉNÉRALE, t. V, p. 170.)

Et quand ce n'est pas l'impécuniosité qui fait obstacle à son travail C, alors c'est le remâchement de ses vieilles douleurs morales, de son guignon, de son ennui, de ses vices, de ses lâchetés, de sa paresse, de ses remords, de ses haines, le regret de la Maison-Joujou ou du temps perdu, de funèbres pressentiments, ou bien encore la souffrance physique, et les poisons, opium, belladone, valériane, dont ses méclecins le bourrent, — remâchement qui l'amène invariablement à rendre la Belgique responsable de tous ses maux : « Oh ! ces Belges ! ces Belges !» ou à se désintéresser de tout : «A quoi bon? que m'importe?»

Si l'on néglige une poignée de coupures de journaux dont se grossit sa documentation et quelques lignes sur l'Entrepôt quand il reçoit sa montre (début de janvier 1866), combien de fois pendant cette dernière période Baudelaire est-il revenu à Pauvre Belgique ? Deux seulement, croyons-nous : l'une pour y ajouter un chapitre nécessité par la mort du roi Léopold 1" (10 décembre 1865), quand les manifestations populaires redoublent sa haine contre les Belges; l'autre pour classer r« épouvantable fatras» de ses notes et en con-

l'I Si elle l'empêche de terminer sa visite des villes, on ne conçoit guère comment elle peut le retenir de poursuivre la rédaction des notes déjà prises.

PAUVRE BELGIQUE. niSTOlRY.. 275

denser la substance dans un Argument à l'usage tant de ses intermédiaires que des éditeurs.

A cette dernière opération on peut fixer des dates assez précises. Bien que le 3 février 1865, en même temps qu'il demandait à Julien Lemer son assistance pour le placement de plusieurs ouvrages dont Pauvre Belgique , Baudelaire lui eût annoncé l'envoi «dans quelques jours» d'une table des matières de ce livre, il différa longtemps de tenir sa promesse. Sur rappel de Lemer, il la lui renouvelait le 13 octobre et se mettait à l'œuvre au début de novembre. Mais son état de santé ne lui laissa qu'assez peu de temps pour classer ses notes et l'obligeait bientôt à suspendre son effort (26 décembre). A ce moment son travail ne devait guère être avancé puisque le chapitre consacré à Léopold I"' et à son successeur, comprenant des extraits de journaux du 1 1 et du 24 décembre, a pu prendre place dans le manuscrit sans que fussent modifiés les numéros d'ordre des chapitres suivants. 11 semble bien, en effet, que le classement des notes et la rédaction des sommaires soient allés de pair, Baudelaire introduisant ses feuillets manuscrits ou les coupures des journaux dans des chemises'') sur lesquelles il résumait le contenu de ceux-ci, et se trouvant parfois dans l'obligation de surcharger son analyse lorsque ses documents étaient plus nombreux qu'il ne l'avait prévu d'abord. Ce labeur ingrat fut repris au début de janvier 1866 et se poursuivit jusque vers le 10, sans, du reste, arriver à son terme, d'oîi toute une série de «feuillets non classés». Après quoi, Baudelaire, qui avait paré au plus pressé, n'eut plus qu'à mettre au net et à recopier ses sommaires (^). Le 18 janvier enfin, \' Argument ^^\ — «cet extrait de mes notes que j'appelle \' Argument» , spécifie-t-il , — est prêt et envoyé à Ancelle pour être communique tant à Julien Lemer qu'à Dentu et, éventuellement, à Faure.

Cela fait, il a rejeté son manuscrit dans le tiroir d'où il l'avait

[''' Jacques Crépet se souvenait d'avoir vu le manuscrit réparti en chemises et, à la Collection de Spoeiberch de Lovenjoul, on distingue nettement la trace de la déchirure qui a précédé la fixation des sommaires sur les bristols.

'' II ^'y^ P^ lieu, croyons-nous, d'accorder crédit à la mention d'Eug. Crépet {Œuvres posthumes de 1887, p. Lxxxviu) selon laquelle Baudelaire aurait «transcrit, au moins trois fois, tout le sommaire, une vingtaine de pages de format m-^" » , puisque celui-ci a lui-même affirmé dans une lettre à Ancelle {Correspondance générale, t. V, p. 223) : «Je n'ai pas de copie du plan du livre sur la Belgique».

''' Baudelaire avait en ce document la plus grande confiance. « Il me paraît difficile qu'un tel plan n'excite pas la curiosité d'un éditeur, si peu intelligent

?u'il soit», déclarait-il. Ancelle, effrayé de la crudité de certains termes dont le bâton merdeux auquel la Belgique est comparée aux chapitres 21 et 33), lui en ayant demandé l'atténuation, il s'y refusa (30 janvier 1866), et exigeait le 18 février suivant que ce fût son propre texte qu'on mit sous les yeux de Dentu.

tiré, bien résolu à n'y plus toucher jusqu'au jour où il aurait trouve un éditeur.

Le livre (ou plutôt mes notes) est si abondant que je serai obligé d'y faire des coupures, — le voit-on écrire à Dentu dans une de ses dernières lettres (i8 février 1866), — pas grand mal à ça. II y a des redites. — Figurez-vous l'état où Proudhon a laissé ses manuscrits'''. En un mois, ça peut être mis dans un état présentable. Mais j'ai juré de ne plus écrire une ligne, sans la garantie d'un traité. Je ne désire aucune somme d'argent immédiate, mais je

s r • ri • • I r -° • I- ' ■

désire une série de paiements partiels, au rur et a mesure que je livrerai le manuscrit. Cet arrangement est une excellente méthode pour accélérer l'aclièvement du livre... [Correspondance générale, t. V, p. 274.)

Hélas! cet «arrangement» si contraire aux habitudes de notre auteur qui avait toujours exigé le paiement anticipé de ses hvres, comment n'en pas rapporter l'ofTre précautionneuse tant à la défiance où il en était venu de ses moyens, qu'au désir de se ménager si possible de nouveaux délais ?

Il est trop clair que, la maladie aidant, il était retombé au servago de son grand ennemi de toujours, le démon de la procrastination , et force est de se souvenir ici du cruel témoignage de Poulet-Malassis (^', que nous avons déjà rappelé dans notre histoire des PETITS PoËAlES EN PROSE (p. 24,5) :

Son Impuissance intellectuelle [...] était devenue continue, [•..] Baudelaire n'aurait rien pu terminer.

Au cours des quelque quarante ans qui se sont écoulés entre la mort de son auteur et son entrée dans la Collection du V" de Spoelberch de Lovenjoul, aujourd'hui propriété de l'Institut de France, le manuscrit qui nous occupe a changé plusieurs fois de mains.

On le voit d'abord dans celles de Charles Assehneau lequel y trouve, outre trente-trois chapitres, trois liasses de documents non classés (^Charles Baudelaire. Sa Vie et son Œuvre, p. 88); puis dans

'"' Depuis que Proudhon était mort (20 janvier 1865), le sort de ses manuscrits avait fait couler beaucoup d'encre. Il en laissait près d'une vingtaine, où des raccourcis présentaient de réelles difficultés pour qui n'était pas au courant de ses idées et de ses habitudes intellectuelles. Il en était résulté une querelle entre ses exécuteurs testamentaires, les uns étant d'avis de publier tel quel, les autres d'interpréter les textes ou de les éclairer par des récitatifs. Voyez, à ce sujet, la collection de la Petite Revue, principalement t. IX.

'"' Il en est un autre, du même, et pareillement dans ses lettres à Charles Asselineau (publiées par Jules Marsan dans L'Archer, septembreoctobre 1936), qui est peut-être encore plus cruel, c'est le suivant, daté du 30 août 1865 :

Je ne vois presque pas Baudelaire. Je n'en suis pas trop fâché , car si je ne le vois jamais sans plaisir, d'autre part ses défauts de lenteur, d'insistance et de radotage ont pris de telles proportions, qu'il serait plus qu'ennuyeux d'avoir sa visite quotidienne.

celles de Poulet-Malassis qui, tout en le qualifiant «un capharnaùm » , le foliote C en respectant l'ordre adopté par Baudelaire ; puis dans celles d'Eugène Crépet qui spécifie l'avoir acquis non de Poulet- Malassis'^' mais du libraire Voisin, y compte 312 feuillets répartis en 33 liasses in-^", et ne mentionne pas de documents non classés [Œuvres posthumes, 1887, p. Il); puis, de nouveau, dans celles de Voisin auquel il est adjugé, au cours d'une vente que dirige Et. Charavay (15 juin 1893, n° 58), et qui le cède à un collectionneur, Félix Grelot, secrétaire général de la Préfecture de la Seine. Après la mort de ce dernier, il figure au catalogue de vente de sa bibliothèque sans désignation précise et, une fois de plus par l'entremise de Voisin lequel Ta payé 216 francs, devient la propriété du V" de Spoelberch de Lovenjoul qui le désirait vivement (''.

Aujourd'hui, à la Bibliothèque de Chantilly où l'obligeance de son conservateur, M. Marcel Bouteron, nous a permis de l'étudier dans les moindres détails, il se présente, grâce aux soins diligents que lui donna jadis Georges Vicaire '*' , sous la forme d'un recueil in-/j.°, demi-relié percaline rouge et portant la cote D 652 (n° 2335 du classement général), dont les 374 feuillets, montés sur 3.^,6 feuillets de bristol, se subdivisent comme suit :

1° Un gros manuscrit (f" 1-350 + 90 bis, 179 A à 179 E, 186 bis, iq6 bis, 302 bis, — le f' 271 qui manque, en tout 358 f' par conséquent) sous le titre, vraisemblablement dû à Georges Vicaire dont on y reconnaît l'écriture, de : Charles Baudelaire \\ Argument \\ du \\ Livre sur la Belgique \\ Manuscrit autographe ^'^\ contenant 33 chapitres

'"' Q.ue ce soit lui qui ait numéroté à l'encre rouge les feuillets, c'est ce qui appert de l'examen de la forme des cIiifFres, particulièrement des 3, très caractéristiques.

'^' II ne tut pas compris dans la vente après décès de celui-ci.

''' Un extrait du Catalogue a été collé sur le premier plat intérieur du recued dont nous parlons dans le paragraphe suivant. On y lit :

1755. Baudelaire (Charles), le célèbre poète des Fleurs du Mal.

Manuscrits autographes renfermant les projets et matériaux d'un livre satirique sur la Belgique, qu'il se proposait de publier, projet qui ne reçut jamais son exécution.

Ces notes forment plusieurs liasses volumineuses, elles sont en grande partie inédites.

Et, au-dessous, de la main de Georges Vicaire, à l'encre rouge : Vente Félix Grelot, 25 mars 1896. — Payé 237 fr. 60.

— date et prix que donnent également les « Livres d'achats » du V" de Lovenjoul.

l'i Le savant auteur du Manuel de l'amateur de livres du xix' siècle, qui avait précédé M. Marcel Bouteron à la conservation de la Collection de Spoelberch de Lovenjoul, dès son transfert à Chantilly.

'"' Nous ne l'avons pas retenu parce que, même en admettant qu'il fût pleinement justifié (ce qui nous semble contestable vu la présence, parmi les notes, de plusieurs pages parfaitement achevées), il n'en créerait pas moins une confusion avec le second ms. du recueil, que Baudelaire, dans sa correspondance, désigne couramment comme V Argument de son livre.

composés chacun d'un Sommaire et de Notes y relatives (1-322), -f une suite de Feuillets non classés (323-349) et une liste de Documents non classés (350).

Les Sommaires sont rédigés sur papier écolier, au seul recto, au crayon ; ils montrent souvent des additions ou retouches à l'encre noire. Ils portent en haut le numéro, en chiffres arabes, du chapitre qu'ils résument, et le titre de ce chapitre, généralement souhgné une ou deux fois.

Les Notes, tantôt au crayon, tantôt à l'encre noire ou bleue, sont établies, pareillement au seul recto, sur des papiers d'origine, de grain, de couleur et de format divers : blanc mat ou satiné, vergé, quadrillé blanc ou bleu, bulle, chamois, bis, etc. La plupart des feuillets sont simples et mesurent soit 21 cm. X 13,5 soit 19-20 X 15-16. Mais il y en a quelques-uns de doubles et de plus courts comme de plus grands ; il y en a aussi qui présentent quelque particularité : l'en-tête de l'a Hôtel du Grand Miroir» par exemple, ou le timbre sec des manufactures de Bath, ou une couronne en relief; on en remarque un qui fut certainement découpé dans l'angle d'une lettre de deuil, un autre écrit au verso d'un prospectus du Parnasse contemporain, deux autres manifestement rédigés d'une main étrangère. Tous portent eh haut, à gauche, quelque rubrique spécifiant leur substance, et, à droite, un numéro de foliotage.

Sur une cinquantaine de ces feuillets sont fixés des documents : manifestes et circulaires de la Libre Pensée, programmes de théâtre, comptes rendus de débats parlementaires, coupures de journaux relatant des drames, scandales, etc. où des passages sont cochés, soulignés ou encadrés soit à l'encre noire soit à l'encre rouge.

Malgré des éléments disparates et de nombreuses reaites, le manuscrit ainsi présenté donne une impression d'ordre et de netteté.

2° Un ms, bleu (f" 352-361) sous le titre, dû, comme celui du ms. blanc, à Georges Vicaire, de : Autre manuscrit ( f ' 351).

Il se compose de 5 feuillets doubles de papier bleu à la marque de Bath, mesurant 26 centimètres de haut sur 21,5 de large, employés tant au verso qu'au recto, et portant un double numérotage : 1-5, de la main de Baudelaire, en noir, sur les premiers feuillets des cinq cahiers''), et en rouge : 352-361, de celle de Vicaire, sur ses dix feuillets. C'est V Argument dont nous avons parlé p. 275.

En haut de la première page , dans le coin , à gauche , de l'écriture d'Ancelle : «Donné le double à Dentu». Au bas de la vingtième et dernière, de celle de Baudelaire : FiN, souligné trois fois'-).

'"' C'est par erreur que Baudelaire, dans sa lettre à Ancelle du 29 janvier 1866, disait son Argument établi sur 16 feuillets; c'est dix feuillets qu'il aurait dû dire, ou vingt pages.

'^' Une note d'Ancelle, dont son fils a bien voulu nous donner connais-

3° Des documents réunis sous le titre, dû à Georges Vicaire, de : Extraits de plusieurs journaux (f 362). Ces documents, foliotés 363- 365, consistent en trois coupures O fixées sur le même feuillet de bristol, et relatives soit à l'acquisition par M. Grelot des deux manuscrits ci-dessus décrits, soit à leur vente après la mort de ce dernier; elles n'apportent rien que nous n'ayons déjà dit. — Suit un vélin blanc numéroté 366.

Le lecteur, 's'il nous a suivis ^^attentivement dans les descriptions qui précèdent, a dû se poser au passage certaines questions. Les remarques ci-dessous l'aideront peut-être à y répondre dans quelque mesure ; en tous cas elles lui donneront une idée des mystères qui hantent l'histoire de Pauvre Belgique et que le plus souvent, force nous est de l'avouer en toute humilité, nous n'avons pas réussi à percer.

a. Charles Assehneau, qui fut le premier à dépouiller les papiers de Baudelaire, a mentionné — on l'a vu p. 276 — que trois liasses de «Documents non classés : journaux, affiches, etc.» accompagnaient le manuscrit qui nous occupe quand il vint dans ses mains. Il paraît évident que le contenu en devait correspondre d'une part aux «Documents non classés» qui sont énumérés à notre feuillet 350, et d'autre part à la recommandation suivante qu'on lit au feuillet i 57 in fine : « Parcourir tous les numéros de journaux que j'ai entre les mains, et faire l'extrait des articles pour lesquels je les ai gardés». Cependant ces trois liasses ont disparu, personne n'en a plus parlé depuis Asselineau, et elles ne figurent pas à la Collection de Spoelberch de Lovenjoul. Que sont-elles donc devenues ? Faut-il croire qu'elles se sont trouvées totalement perdues au cours des transmissions du manuscrit ? ou qu'un des possesseurs successifs de celui-ci a bien pu les exploiter, en introduisant leurs éléments, selon les intentions de Baudelaire telles qu'elles étaient marquées dans V Argument ou les Sommaires ? Cette seconde hypothèse ne nous paraîtrait pas à

sance, mentionne qu'une copie de l'Argument fut, en effet, remise par lui à Dentu qui ne la lui rendit jamais.

''' Ce sont :

— une notule du Grand Journal (26 mars 1896) mentionnant la publication d'une partie de VArgument dans la Revue d'aujourd'hui et la vente du manuscrit lors de la dispersion de la Collection Félix Grelot ;

— une réponse de l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux (4 juin 1894) à une question posée dans cette même revue, le 10 avril, sur le sort du manuscrit, précisant qu'il Faisait à cette date partie de la Collection Grelot;

— un extrait de La République française (28 mars 1896) apportant les mêmes renseignements et décrivant, de plus. Pauvre Belgique comme formant 3 liasses (sans doute sic pour 33).

rejeter a priori, du moins quant aux extraits de journaux dont il y a bon nombre dans le manuscrit. En ce qui concerne les documents, en revanche, elle ne nous semble guère acceptable, car des douze qui sont portés au feuillet 350, un seul se peut retrouver dans le manuscrit — encore l'identification de celui-là reste-t-elle douteuse '''.

b. Dans V Avant-propos des ŒuvRES POSTHUMES de 1887, Eugène Crépet, relatant que c'est du libraire Voisin qu'il avait acquis le manuscrit du Livre sur la Belgique, décrivait celui-ci en ces termes :

Manuscrit autographe de 312 feuillets, répartis en 33 liasses. In-4°.

Comment expliquer ce nombre de y 2 f", alors que le recueil de la Collection de Spoelberch de Lovenjoul en compte j(5/ ?

Aux heures lointaines de son adolescence, il est arrivé bien souvent à Jacques Crépet de feuilleter, dans le cabinet paternel, le manuscrit qui nous occupe et il n'en avait pas gardé le souvenir d'une chose incomplète. On pourrait croire à une simple erreur, quelque invraisemblable qu'en paraisse l'hypothèse. Mais peut-être faut-il conclure à une «coquille». En effet, si l'on remarque qu'Eug. Crépet eut en sa possession le manuscrit de V Argument (puisqu'il en publia une partie dans la Revue d'aujourd'hui , voyez p. 282) et la «Note détachée»; si l'on remarque, de plus, que le manuscrit blanc ajouté au manuscrit bleu forme un total de 361 feuillets, chiHre que la «Note détachée» porte à 362, — l'hypothèse ne semble pas à écarter de prime abord que 312 ne doive se lire 362, d'autant que la fine écriture du publicateur permettait cette confusion.

c. C'est Poulet-Malassis — nous l'avons dit p. 277 — qui foliota le manuscrit. C'est donc lui ou le détenteur précédent, Asselineau, qu'il faut rendre responsable des prélèvements dont Pauvre Belgique a été l'objet. Il s'est rencontré, en effet, dans des collections particulières, des feuillets non numérotés**' dont on ne peut douter qu'ils n'aient appartenu au recueil en cause, car la place de certains d'entre eux est nettement marquée aux sommaires des chapitres. Si bien qu'on est obhgé de se demander si le manuscrit n'avait pas été «écrémé» avant le foliotage (^'. Qu'on ne se récrie pas à un tel soup-

l'i Voyez nos Eclaircissements, p. 383.

l''' Il y en a actuellement neuf connus : deux ont été rendus au texte (p. 90 et 2i5).,Le premier de ceux-ci a rejoint les autres (on en trouvera la substance aux Eclaircissements) dans la collection de M'"' Ronald Davis qui les a acquis à la Vente Lang (n° 238 du Catalogue) où ils se présentaient arbitrairement réunis au manuscrit des Amanitates Belgica , ainsi que la Note pour M. Namslauer.

'' Certains feuillets d'un style bien venu ont pu faire l'objet de dons. D'autres ont dû être écartés soit en raison de leur violence contre la Belgique tout entière soit à cause des peintres (Verwée, AIK. Stevens) que Baudelaire V attaquait.

PJUVUE BELGIQUE. HISTOIRE. 28 I

çon ! Pour juger sainement des choses, il faut les replacer à l'époque de leur accomplissement. Or, sauf pour quelques-uns, qu'était Baudelaire vers 1875? ^" auteur de second rang, un excentrique qui n'avait guère réussi. Et de quoi s'agissait-il ? D'un manuscrit inachevé qui sernblait ne devoir jamais connaître l'honneur d'une publication et qui, composé de feuilles volantes, dont beaucoup d'ailleurs faisaient double emploi, invitait aux prélèvements... Mais quels en furent les bénéficiaires, c'est ce que nous ignorons.

II résulte de ce qui a été exposé sous a comme sous c que le recueil de la Collection de Spoelberch de Lovenjoul n'est pas incomplet seulement des trois liasses de documents et journaux mentionnés par Asselineau, mais aussi d'un certain nombre de feuillets qui s'y trouvent pourtant annoncés. Ces lacunes constatées, il convient d'ajouter qu'elles n'affectent pas sensiblement son économie générale.

d. II reste à signaler un dernier point obscur. Le V" de Lovenjoul s'était rendu acquéreur de Pauvre Belgique en 1896. Pourtant quelques mois avant sa mort, en mars 1907, il confiait à Georges Barrai''' qu'il voulait retrouver le manuscrit et le publier. Pour cela il comptait aller voir Crépet II et le forcer à parler. Son projet ne put se réaliser; toutefois il lui écrivit à cette date : «Pas plus que vous malheureusement, je n'ai le moindre renseignement sur le manuscrit dont vous me parlez. Il doit être caché dans quelque coin, car il me semble impossible qu'il soit définitivement perdu ».

Comment concilier le passage de cette lettre et les propos tenus à Barrai avec le fait qu'en 1907, le V" de Lovenjoul possédait Pauvre Belgique depuis onze ans ? On pourrait sans doute y voir un effet de son

[)atriotisme : il aurait acheté le manuscrit pour le retirer de la circuation ; pris ensuite entre ce sentiment et son respect pour les œuvres de l'esprit qui ne lui permettait pas de l'anéantir, le grand collectionneur, martyr de ses scrupules, se serait réfugié dans l'oubli de son acquisition. Mais voici une autre hypothèse qui nous paraît bien plus vraisemblable : par les lettres de Baudelaire dont nous avons donné quelques extraits au début de cette «Histoire», le V'° de Lovenjoul aurait cru l'ouvrage terminé, mis au net, prêt pour la publication. Or il ne possédait lui que des notes à peine rédigées et souvent raturées. Y a-t-il lieu dès lors de lui tenir grief de n'avoir pas identifié celui-là avec celles-ci ? Bien plutôt c'est Baudelaire qu'il faudrait rendre responsable d'une mystification involontaire.

''' Au cours d'un entretien que celui-ci a rapporté dans son article : « Dernière entrevue avec le Vicomte Charles de SpoelbercK de Lovenjoul » (Le Florilège artistique et littéraire, Anvers, mai 19 10).

Voici, dans l'ordre chronologique, les publications partielles dont Pauvre Belgique avait été l'objet jusqu'à ce jour :

Charles Asselineau >>'. CHARLES BAUDELAIRE. Sa VIE ET SON ŒUVRE. (Alph. Lemerre, in-i6), p. 88. Liste des titres à choisir. Titres des chapitres. Mention de trois liasses de documents non classés.

Les listes ne sont ni exactes ni complètes ; il y a des erreurs dans les titres comme dans leurs numéros.

Charles Baudelaire. Œuvres POSTHUMES ET CORRESPONDANCES INÉDITES précédées d'une étude biographique par Eugène Crépet '^). (Quantin, in-8"), p. 43-55-

Sous le titre de «La Belgique vraie», extraits du gros ms.,, principalement des chapitres 2-j. (Beaux-Arts) et 2^ (^Architecture. Eglises. Culte). Notes sur Malines, Anvers et Namur.

Quelques coupures ou omissions. Plusieurs infidélités (fautes de lecture ou coquilles) parfois ifnportantes : Le Livre pour Le Lion ( f ' 270); au-dessus

Eour au-dessous ( f ' 291); représentée pour répercutée ( f ' 296); impression atine pour impression Lutrin ( f ' 302). — Une apposition déplacée, qui concernait Alf Stevens et se trouve rapportée à Willems ( f ' 262).

a. Revue d'aujourd'hui ^'■^'i, 13 mars, t. I, n° 3.

''1 Pour son opinion et son comportement quant à Pauvre Belgique, vo yez le tome I du présent ouvrage, p. 356-359.

Dans son Charles Baudelaire il s'est tenu entre l'éloge et les réserves :

Ces notes, inimprimabies à cause de leur concision rudimentaire et de la fréquente crudité d'expression, sont curieuses et telles qu'on les pouvait attendre d'un esprit aussi aiguisé par l'habitude de l'observation.

>^l Lui aussi, Eug. Crépet tenait que les notes du manuscrit ne pouvaient s'imprimer textuellement , dans leur concision sommaire. Cependant il leur reconnaissait un grand intérêt, en raison de l'indépendance d'esprit dont elles témoignent, et retrouvait, dans les jugements péremptoires que Baudelaire a portés sur les chefs-d'œuvre de l'art plastique en Belgique, «les qualités particulières au talent du critique, surtout une infaill.ble sûreté de coup d'ceil et d'expression». Il notait aussi, çà et là, «des impressions d'une vivacité et d'une fraîcheur singulières» et signalait «une page sur Malmes, si ingénieuse et si bien venue que le poète l'eût certainement publiée sans y changer un seul mot ».

1^1 Elle était rédigée par Tola Dorian et avait pour rédacteur en chef Rodolphe Darzens.

PAUVUE BELGIQUE. HISTOIRE. 283

Sous le titre de : ((Armment du livre sur la Belgique (manuscrit inédit», les 18 premiers cliapitres du ms. bleu.

Trois d'entre eux sont altérés par des interpolations sans doute accidentelles. Le sixième est d'une part dépouillé de la plus grosse partie de sa substance au profit du chapitre 17, et d'autre part grossi d'emprunts au chapitre 13 qui s'en trouve considérablement réduit.

Omission de deux lignes au chapitre 8. Quelques infidélités. Le nom du publicateur — c'était Eugène Crépet — n'est pas indiqué. — A la fin du texte, renvoi aux Œuvres posthumes de 1887, et appréciation : II faut voir ici «la protestation fière et hardie de l'indépendance de la pensée, si chère au grand poète et au savant critique, mais proscrite, comme un luxe inutile ou dangereux, par la race utilitaire, positive et plagiaire qu'il étudiait avec autant de curiosité que d'antipathie».

La suite et les commentaires annoncés n'ont jamais paru '''.

b. Charles Baudelaire. jSuR LA BELGIQUE. Paris, 1890.

In-S" de 34 pages, -|- i F' pour le titre imprimé en vert. En feuilles sous une couverture crème ou orange, au titre imprimé en rouge, et ornée d'un fleuron.

L'Argument au complet, dans le texte de la Revue d'aujourd'hui pour les 18 premiers chapitres; on l'a seulement purgé des interpolations qui s'y trouvaient; quelques différences de ponctuation toutefois. + les chapitres 19-33 dont Eugène Crépet n'avait donné que des extraits.

Cette édition, imprimée en Belgique, ne fut pas terminée. II n'en a été tiré que 10 exemplaires de mise en train : 3 sur papier rouge du Japon et 7 sur vélin de Rives. D'aucuns ont figuré aux catalogues des ventes Le Petit, Dauze, Vandérem, Latombe. La Bibliothèque littéraire Jacques Doucet en possède un sur vélin.

Argument du Livre sur la Belgique. S. L n. d., in-8" de 24 pages. Pas de titre m de couverture.

Composition faite pour la Revue Biblio - iconographique que dirigeait Pierre Dauze, d'après une copie de l'Argument acquise par C. Glinel du libraire Voisin--'. Elle n'existe qu'en trois épreuves, Pierre Dauze, après réflexion, ayant trouvé la chose «un peu trop forte pour sa revue ».

Un exemplaire de ces épreuves figure à la Bibliothèque de Chantilly sous la cote D 654, n° 2337 du classement général. Plusieurs lettres de C. Glinel y sont annexées (ff" A-E), dont l'une a M. de Lovenjoul, où on lit :

«... Permettez-moi de vous envoyer [...] un Argument du Livre sur la Belgique que projetait Charles Baudelaire. Je crois avec M. Pierre Dauze que l'abstention est de tous points préférable, le sujet traité par Baudelaire étant peu flatteur et presque toujours injuste pour votre nation, n

'■' Voyez à ce sujet une question dans L'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 10 avril 189^)., col. 378.

'■•" Peut-être celle établie par Ancelle pour Dentu.

Charles Baudelaire. ŒuvRES POSTHUMES (Mercure de France, in-S" et in-12), p. 263-286.

Sous le titre : Argument du Livre sur la Belgique , en premier fragment, le texte donné par la Ret'ue d'aujourd'hui en 1890 +, en deuxième, le texte apporté par les Œuvres posthumes de 1887, y compris les fautes de lecture ou coquilles augmentées d'une nouvelle : Hangenbach pour Langenbacli; -\-, in extenso, une note détachée retrouvée dans l'ancienne collection Eug. Crépet (voyez p. 381) et qui n'avait été utilisée en 1887 que pour partie (p. lui). En note : reproduction des en-têtes de chapitres donnés par Asselineau.

Baudelaire. Œuvres. Texte établi et annoté par Y.-G. Le Dantec, «La Pléiade», t. II, p. 708-728.

Les mêmes textes qu'en 1908, mais celui de la Revue d'aujourd'hui purgé de ses interpolations et le nom correct de Langenbacb rétabli, -)- les en-têtes des chapitres 19-33'''-

Réédition en 195 1, N. R. F., «Bibliothèque de la Pléiade», p. I 277-1 298.

Charles Baudelaire. ŒuvRES COMPLÈTES, édition critique par F.-F. Gautier, continuée par Y.-G. Le Dantec, N. R. F., t. VI, Œuvres diverses, p. 4.30-4.55.

Les mêmes textes qu'en 1932 -|- une note détachée (Petites Cocasseries belges) où l'on rencontre une grosse erreur de lecture ou coquille : Evangile pour Encyclique.

Charles Baudelaire. La Belgique toute nue («Les Essais», Edition de la Nouvelle Revue Belgique, Bruxelles). Introduction de Louis Gérin.

Amanitates Belgicœ. — Années de Bruxelles ^^K — Argument du Livre sur la Belgique (p. 35-61)- Le texte, pour l'Argument qui seul nous intéresse ici, est celui de 1932-1937.

On remarquera que, de toutes ces publications, une seule, celle de 1887, avait donné quelques pages des Notes. Les autres n'avaient eu trait qu'aux Sommaires et à l'Argument.

l'i Le collecteur de cet ouvrage s'est calomnié en disant qu'il les avait pris chez Asselineau, puisqu'ils sont chez lui exactement reproduits.

c^l L'auteur de ce recueil, un Baudelairien assez novice de toute évidence — et l'innocence a les mains pleines — , ne semble pas se douter que les Années de Bruxelles ne sont qu un pastiche, d'ailleurs très réussi, et que ce n'est pas à Pierre Dufay qu'on doit l'édition originale des Amcenitates , etc.

Notre présentation. — Il nous reste à dire dans quel esprit et comment nous avons rempli notre tâche.

En somme, on l'a vu, les manuscrits de Pauvre Belgicjue, tels qu'ils sont réunis à la Collection de Spoelberch de Lovenjoul, se décomposent comme suit :

1° 33 chapitres représentés chacun par un Sommaire suivi de Notes.

2° Un Argument qui n'est, à quelques variantes près, que les Sommaires cousus bout à bout, donc se présentant d'un seul tenant.

L'Argument étant dernier en date, c'est lui que, conformément à la règle usuelle, nous avons retenu pour texte principal, en isolant toutefois les chapitres comme Baudelaire avait fait pour ses Sommaires dont nous avons placé les variantes au bas des pages.

Pour les Notes, celles qui sont de la main de Baudelaire, nous les avons toutes reproduites, — toutes, même celles qui ne constituent que des redites''', parce que, aussi bien, les redites peuvent traduire l'importance qu'un auteur attache à une idée et que les moindres variantes qu'on y voit peuvent aider à l'étude de son style et de ses procédés, — toutes, même celles qui n'intéressent pas Pauvre Belgique, — il y en a quelques-unes qui ont trait à d'autres matières, far exemple à des comptes et à un envoi d'argent à Jeanne Duval p. 76) ou à des ouvrages en projet (p. 23), — parce qu'elles présentaient quelque intérêt biographique et ajoutaient, si l'on peut dire, à la vie du manuscrit.

Quand il s'agissait de documents annotés , si le document était intéressant par lui-même, nous l'avons donné in extenso. Sinon, nous nous sommes contentés de le résumer, mais toujours en conservant intégralement les passages cochés, soulignés ou encadrés par Baudelaire.

Ces considérations nous ont conduits à adopter ici une présentation typographique particulière :

— l'Argument est donné au début de chaque chapitre en gros caractères ;

^ au bas du texte figurent, en petits caractères, les variantes des Sommaires (l'italique marque les diHerences) ;

— pour les Notes de Baudelaire a été adopté un caractère moyen ;

— l'italique est employé pour les extraits de journaux et les copies

'"' Sauf raison autrement motivée dans nos Eclaircissements , nous n'avons pas relevé les nombreux doubles emplois : VIndex en rendra compte.

manuscrites d'une main étrangère '■'. Les passages que Baudelaire v a soulignés et cocliés viennent en italique gras ;

— les signes ^ ^ (pieds de mouche) encadrent les passages que nous avons résumés ; les phrases ou parties de phrases textuellement conservées sont entre guillemets ou viennent en italique ;

— certains feuillets (89 à 95, 109, 113, 124, 314 à 318, 321), outre leur rubrique à l'encre, comportent un titre au crayon rouge porté par Baudelaire sans doute au cours d'une relecture : ces mentions sont représentées par des petites capitales italiques grasses ;

— les mots contenus à l'intérieur des signes < > sont ceux qui ont été biffés par Baudelaire. Lorsque celui-ci ne les avait pas achevés, ils sont suivis de points de suspension ;

— les tout petits caractères conservés entre crochets ont été réservés aux indications des scoliastes '^)"

Nous avons respecté autant que possible dans l'ordre que nous avons suivi celui du foliotage, nous en écartant seulement soit quand cet ordre trahissait indubitablement quelque erreur ou étourderie — on se rappelle dans quelles cruelles conditions Baudelaire avait effectué le classement de ses notes — , soit quand, parmi les feuillets non classés — on sait que ce travail auquel il se réservait de revenir dans une heure d'euphorie est resté inachevé —, s'en découvrait un dont la place se trouvait nettement marquée dans V Argument ou aux Sommaires des chapitres ^''.

Nous avons aussi respecté l'orthographe de notre auteur, nous bornant à en souligner les particularités (*) par l'adjonction d'un sic (auquel on est prie de n'accorder qu'une valeur de constatation), à

''' L'italique des coupures de journaux est donc représenté dans notre texte par des caractères romains.

(2) f i - feuillet ; s. t. ;= sans titre.

I'' Une table de concordance, p. 288, permettra, au lecteur curieux de reconstituer la disposition originale du manuscrit, de rétablir l'ordre des feuillets par nous déplacés en même temps que de réunir ceux que nous avons été obligés de séparer, vu les rubriques différentes cjui figurent parfois sur un même Feuillet (nous avons indiqué la Fragmentation par une ligne de points).

''1 En voici un relevé (à l'exclusion des Fautes d'accord) qu'il n'a pas semblé Inutile d'établir, le manuscrit de Pauvre Belgique étant, parmi ceux de Baudelaire qui nous sont parvenus, le plus important :

— une consonne redoublée : abèréviative (p. 154), banderol/es (p. 167-168, 173 et 193), bierre (p. 212), camelotte (p. 31, 187-188 et 192), chippé

(p. 126), cimetierre (p. i26),galoppe (p. 190), Inapperçu (p. 61), ratjraîchlssement (p. 85), rationnallste (p. 125), ribotfe (p. 64, et, p. 228, aux Amœnitates Belgicce, mais avec un seul f p. 29), sabiot (p. 166);

— une consonne supprimée : accomodé (p. 37), afligé (p. 200), appelerait (p. 35), débarasser (p. 70);

suppléer traits d'union ('' et tréma (^', à rectifier certains accents ('', à compléter d'un accent la graphie des mots où il les oubliait habituellement (^>, enfin, et sauf exception qui parût justifiée, à rétablir minuscules ou majuscules à l'initiale de certains mots, place oîi Baudelaire les empjoie souvent avec la plus grande fantaisie i^'.

Dans nos Eclaircissements ^^\ nous nous sommes appliqués à élucider les points obscurs que présentait notre texte. Il y en avait beaucoup et nous croyons pouvoir nous flatter d'en avoir considérablement réduit le nombre, aidés dans cette tâche par bien des chercheurs à qui nous avons exprimé toute notre gratitude.

— • métathèse ou omission de h : rétliorique (p. 91, 165-166; faute constante chez Baudelaire), antropophage (p. 127);

— un c à la place de ss dans cocaies (p. 90; partout ailleurs le mot est correctement écrit);

— confusion entre le participe et l'adjectif dans provoguant (p. 74);

— orthographe d'usage au Xix' siècle, historique ou conforme à l'étyrnologie : cigarre (p. 25-26, 70, 72), haxard (p. 203; hasardeux, dans les Amanitates Belgicœ, p. 224.), magaxin (p. 173 et 192), raccolé (p. 157), refesant (p. 62), satyricjue (p. 22);

— guère^ ainsi écrit (p. 86, 165 et 166); cette graphie n'est pas suivie d'un sic : voyez Littré.

''' Dans beaux arts, c'est à dire, chef d'oeuvre, hors d'œuvre, Mictel Ange, peut être, tohu bohu, vis à vis et dans les noms des églises. f'i Sur Raphaël.

''' Baudelaire emploie :

— le circonflexe dans gnome ;

— le circonflexe pour le grave dans diadeine, emblème et thème;

— le circonflexe pour l'aigu dans euphe'misme ;

— l'aigu pour le circonflexe dans be'tise ;

— le grave pour l'aigu dans Liège ;

— indifféremment l'aigu ou le circonflexe dans pretrophobie.

'*' Dans les substantifs ou verbes : bâti, connaît, coûte, épi'tre, île, impôt, mâchoire, parait, raffraichissement, revêt, rôti, théâtre et, généralement, à l'imparfait du subjonctif: consentit, dut, eut, fut, put.

'*' C'est ainsi qu'il fait rarement la distinction entre le substantif : Btlge, et l'adjectif : èelge.

'^1 En général, ils se rapportent à l'Argument, lorsque les notes de Baudelaire ne font que le reproduire, aux notes lorsqu'elles développent les mentions de [Argument. — Les lignes sont comptées normalement, exception faite de celles qui sont composées en tout petits caractères.

TABLE DE CONCORDANCE

des

feuillets du manuscrit avec

nos pages.

FEUILLETS

PAGES

FEUILLETS

PAGES

Titre dû à G. Vicaire.

58 et 182

28 et 198

TABLE DE CONCORDANCE

FEUlLLETb.

PAGES

FEUILLETS

PAGES

81 et 95

90 et 90 où

lOI

145 et 146

FEUILLETS

PAGES

FEUILLETS

PAGES

196 bis

160 et 161

lOO-IOI

173 et 174

175 et 176

215 et 216

219 et 222

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