PAUVRE BELGIQUE. AVERTISSEMENT
gique embourgeoisée, positive, utilitaire d'où l'art semblait s'être retiré à jamais avec le prestige des choses de l'esprit C.
La belle cible qu'un tel pays pour «le Spiritualiste» oui tout à l'heure se résumera dans cette déclaration : «La littérature doit passer avant tout, avant mon estomac, avant mon plaisir, avant ma mère !», et quelle occasion d'aiguiser ses griffes en attendant de les tourner contre la France et le genre humain tout entier (^' !
Et ce fut Pauvre Belgique, le libelle le plus cinglant, le plus implacable, le plus atroce peut-être qui ait été dirigé contre une nation tout entière !
La Belgique, dans son élite tout au moins, n'en a pas gardé rancune à Baudelaire C. Sans doute lui eût-il été facile d'y relever des
'■' Voyez à ce sujet notamment : de Camille Lemonnier, La Vie Belge (Fasquelle, 1905), passim , et d'Albert Giraud, Les origines de la Littérature française en Belgique, dans Antée (Bruges, i" janvier 1907). Félicien Rops n'est pas moins catégorique quant à l'indifFérence totale que montrait Bruxelles à l'égard des lettres : n Oii diable voulez-vous que j'aille parler maintenant de toutes les choses que nous aimons et que les Bruxellois n'aiment pas? » le voiton écrire à Poulet-Malassis comme ceiui-ci va quitter la Belgique (Pierre Du- Fay, « Dix-huit lettres de Félicien Rops à Poulet-Malassis m , Mercure de France, 15-X-1938) . . c
'^' La Belgique certes ne s était pas vu épargner par ses visiteurs français, tels Voltaire, la baronne de Montaran, Théophile Gautier, Hippoljte Babou etc., et elle ne le sera pas davantage par Octave Mirbeau. Mais aucun de ces auteurs n'a atteint la virulence de Baudelaire. — Voyez à ce sujet, de M. Maurice Kunel, Baudelaire en Belgique (Ed. Soledi , Liège, [1944]), et, de M. Gustave Charlier, Passages (La Renaissance du Livre, Bruxelles, [1047]), ouvrages auxquels nous emprunterons plusieurs des extraits donnés ci-dessous.
'') Lisant dans les Œuvres posthumes de 1887 les quelques pages de Pauvre Belgique reproduites par Eugène Crépet, Gustave Frédérix se bornait à écrire :
Les soucis d'areent , les amertumes des journées solitaires en un pajs ignorant quel poète il abritait, les projets de travail restant à l'état de projets, premiers signes du mal qui allait le paralyser complètement, tout cela entretenait l'auteur des Fleurs du Mal en son pessimisme voulu, ne lui laissant qu'irritation et mépris des gens et des choses de Belgique. {L'Indépendance belge, 20 juin 1887.)
Voici maintenant le sentiment du romancier de Bruges la morte, tel qu'on le trouve résumé dans une très intéressante étude de M. Albert Kies : Baudelaire et Georges Rodenbach , parue dans les Lettres romanes (t. IV, août 1950) :
Il [Rodenbach] eut assez de bonne grâce pour ne pas s'indigner et pour sourire de voir ses compatriotes « déformés , mais un peu ressemblants quand même, dans cette âme malade de Baudelaire devenue pareille aux miroirs de foires, concaves ou convexes, qui parodient les visages». Il fut assez adroit pour ménager Baudelaire et les Belges en attribuant à la maladie et à l'exil ces lignes auxquelles il ne reconnaissait aucun mérite littéraire, mais qui, d'après lui, devaient intéresser les Belges comme une caricature de leur visage et de leurs mœurs.
Voici encore l'opinion d'un critique d'aujourd'hui, M. Dumont-Wilden , qui jouit dans les lettres belges d'une légitime autorité :
Le Belge moyen lui a gardé rancune, le littérateur pomt. II fut le dieu de la littérature belge de 1880, de Ta Jeune Belgique ; les « Jeunes -Belgique » avaient levé le dra-
généralisations systématiques, un esprit de dénigrement et une délectation dans l'injure qui s'y font sentir trop souvent C. Mais elle a g référé faire la part des circonstances, se souvenir qu'à l'époque où audelaire jetait sur le papier les notes rageuses dont nous apportons aujourd'hui, au complet, le dernier état, la maladie le minait, et que c'est sous le signe et l'influence des Fleurs du Mal que s'était accomplie sa grande renaissance littéraire '^'. Certains de ses écrivains sont même allés plus loin : ils ont admis qu'entre tous les griefs formulés par Baudelaire contre leur patrie, bon nombre n'étaient pas sans fondement, et qu'il leur appartenait d'en retenir la leçon t^'.
Nous aurions assurément mauvaise grâce à nous montrer plus sévères que les intéressés.
peau de l'insurrection esthétique contre la platitude bourgeoise de la Belgique assez provinciale qu'avait connue BauJelaire. Si l'auteur des rieurs du Mal était venu à Bruxelles vers 1880, il aurait trouvé de jeunes poètes qui auraient étendu sous ses pieds leurs capes romantiques pour qu'il ne marchât pas dans la boue, et il eût trouvé que Bruxelles était la plus agréable capitale du monde. (L'Ordre, 5 octobre içs'')
Ajoutons qu'à l'heure où nous écrivons ces liiçnes, M. Gustave Cliarlier, professeur à l'Université de Bruxelles, réclame l'apposition d'une plaque commémorant le séjour de Baudelaire à l'Hôtel du Grand-Miroir, et que nous connaissons un essayiste liégeois qui se propose d'adopter pour titre d'une de ses prochaines études : « Baudelaire avait raison ! »
''' Poulet-Malassis lui-même qui pourtant goûtait peu la Belgique de son temps , — « pays où la bêtise est universelle » , — déplorait les exagérations de son compagnon d'exil :
Il aura perdu son temps en Belgique, comme vous l'imaginez aisément. Ses études consistent à tout faire rentrer dans son parti pris. {A Asselineau , 30 août 1865, lettre publiée par le regretté Jules Marsan, L'Archer, septembre-octobre 1956.) — Il passe sa vie à déblatérer contre un pays qui ne vaut pas grand'chose, mais auquel il ne comprend pas grand'cliose non plus. (A Cbampjleuiy, s. d. , Quelques billets de Poulet-Malassis publiés par J. Crépet, Le Figaro, 26 août 1933.)
'°' Voir, à ce sujet, la thèse de M. Albert Kies malheureusement restée manuscrite : L'Influence de Baudelaire sur les écrivains de la Jeune-Belgique (1938). Un résumé en a paru dans V Annuaire du Cercle pe'dagogique des professeurs de l'enseignement sortis de l'Université de Louvain (1938, 22° fascicule), mais il ne donne qu'une bien faible idée de l'intérêt qu'elle présente.
1^' On trouve l'écho de ce sentiment dans un article paru au Journal de Bruxelles le 9 août 1890, comme la Revue d'aujourd'hui venait de révéler les dix-huit premiers chapitres de l'Argument :
Exagérés, certes, ils [les jugements de Baudelaire] le sont, ils le sont aujourd'hui du moins. Bruxelles n'est plus ce qu'il était en 1866. Voilà ce qu'il faut dire pour être véridique f. ..] Sachons faire notre profit des dures vérités qu'ils renferment , mais consolons-nous en songeant que depuis 1866 Bruxelles a été transformé de fond en comble.
Et le 19 janvier 1907, Iwan Gilkin écrivait à Jacques Crépet :
Je souhaite [■••] bien vivement que le manuscrit de la Belgique Vraie soit publié tout entier. C'est un document, que tous les Belges ont le plus grand intérêt a connaître. Nous avons de grands défauts, et il peut nous être salutaire de nous les entendre reprocher, même avec quelque exagération, par un grand esprit. Quelques-uns de ces défauts se sont atténués depuis le temps où ils froissaient Baudelaire. Les autres [...] eh
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