‹ KaatjeChapitre 3 sur 7 · PREMIER ACTE · texte numérisé non relu

PREMIER ACTE

*Un matin de printemps et de fine lumière baigne la petite ville dont les moulins tournent non loin de Gorcum, entre la Meuse et le Rhin. Dans la chambre, vaste et claire, la mère de Jean et Kaatje, sa cousine, remplissent de vêtements et d'objets déposés sur la table un sac de toile que retiennent des courroies. Par les carreaux losanges des fenêtres, dont les volets intérieurs sont écartés, et par la porte ouverte sur le perron, s'aperçoivent, au fond, les arbres déjà verts et, plus loin, la campagne riante et plate qu'animent les moulins et le voyage paisible des nuages blancs. Le soleil pénètre dans la chambre en rayons obliques qui caressent les meubles et découpent sur les dalles

de lumineux carrés. Il rend plus onctueuse Tombre où se dessinent, à gauche, la haute cheminée et la porte ouvrant sur une chambre voisine. En face de cette cheminée se trouve encore une porte et, du même côté mais au fond de la salle^ un petit escalier de huit marches conduisant vers une autre chambre précédée d'un étroit palier. Les boiseries semblent vernies de propreté. Si ce n'est sur la table encombrée d'objets, l'ordre est irréprochable. Un rouet et un escabeau se trouvent devant Tâtre vis-à-vis du fauteuil paternel; un coussin de dentellière sur l'appui de la fenêtre. Les cuivres et les porcelaines luisent; un canari chante dans sa cage. La chambre est confortable; l'atmosphère intime, calme et saine.

LA MÈRE

Sa gourde? Nous pourrons l'attacher à la selle; Donne.

Dis, mére^ quand sera-t-il à Bruxelles?

LA MÈRE

A Bruxelles ? Je ne sais pas. Il reste un jour

A A nvers. . . Prends bien garde au pourpoint de velours. . .

// veut voir les tableaux de Floris en passant.

Ce Floris qui eut tant d'élèves?

Plus de cent!

Plus de cent!

LA MÈRE

C'était le plus grand peintre des Flandres l

i ^ KAATJE

Mais pourquoi s* en va-t-il si loin f On peut apprendre A Anvers...

[ LA MÈRE

' // en sait plus que les Anversois !

j PuiSf il prétend qu'il faut qu'on sorte de che^ soi^

Que pour bien posséder son art, on doit connaître

L'art des autres pays. . .

KAATJE Quand sera-t-il franc-maître f

LA MÈRE A son retour.

Là-bas, il prendra des leçons,

Dis?

LA MÈRE

Bien sûr..

AS'tu mis les souliers?

Ilsj^ sont.

LA MÈRE

Les bas de laine?

LA MÈRE

L'onguent pour les blessures?

Le voilà... Mais sait-on si les routes sont sûres. Dis?

LA MÈRE

Je l'espère!

Il faut être bien aguerri...

A ce moment la porte s'ouvre au haut des marches. Jean sort de la chambre, s'arrête sur le palier et, appelant joyeusement Kaatje, lui lance un vêtement.

JEAN

Kaatfe! Attrape /... Mets ça dans le sac!

Il referme la porte et disparait en riant.

Comme il rit l

Il est content!

Depuis huit jours sa voix est gaie Comme celle du canari!

LA MÈRE

Cela nous paie Un peu du lourd chagrin de le voir disparaître l Ah! si son avenir — et son bonheur, peut-être — N'exigeaient ce départ auquel je me soumets.

Tu comprends bien que tout mon cœur eût dit : Jamais ! Quand il fallut un jour que quelqu'un le guidât Ce ne fut point partir que d'aller à Gouda, Chei son oncle; c'était tout près l Mais aujourd'hui Que son art définitivement fa séduit, Cest le départ, le vrai départ, Vaffi^eux départ! Dès ce soir, avec le voyage et ses hasards.

Va commencer l'attente âpre, continuelle.

Et si souvent déçue, hélas, de ses nouvelles!

Ce seront les angoisses de toute nature; La nuit, les questions soudaines qui torturent : Est-il malade î Qui le veille? Qui le soigne? Et, chaque jour, tandis que son enfant s'éloigne, La peine plus aiguë et le deuil plus complet. Comme si peu à peu tout son cœur s'en allait!

KAATJE (émue) Mère!

LA MÈRE (reprenant sa besogne) AS'tu mis les deux manchettes? Le jabot?

Tout est là.

LA MÈRE

// n'était encore qu'un marmot.

Qu'il barbouillait déjà les murs de la cuisine l Je criais : Polisson! Il disait : Je dessine! Et tout en effaçant ses bonshommes pansus, Je riais et j'étais Jière! Si f avais su!

Mais comment croire aussi qu'il voudrait nous quitter Un jour! Il nous aimait comme un enfant gâté. Comme un tyran!... Crois-tu la courroie asse^ forte?

KAATJE Oui, oui; cela tiendra.

LA MÈRE

Lorsque ma scfur est morte.

Et puis ton père y et que nous te prîmes che\ nous, SaiS'tu bien qu'il était affreusement jaloux Des soins qu'on te donnait! Il n'avait que huit ans! Ah! le temps qui suhntfut notre plus beau temps! Jean n'avait pas de sœur, mais il eut sa cousine. Puisque nous t'avions prise, petite orpheline. Ici, comme un présent que le Seigneur envoie; Et ion malheur immense aura fait notre joie!

Ah ! ce fut le beau temps, bien sûr!

Ma bonne mère. Ne pleure pas!

LA MÈRE

Laisse-moi pleurer, au contraire!

Je lutte et me contrains depuis tant de semaines Qu'il m'est doux, un instant, de dire un peu ma peine. Mais, pour que ce départ lui garde tout son charme. Il ne faut pas que Jean soupçonne cette larme; Ce n'est que devant toi, Kaaije, qu'elle coula : Je pleure, parce que je ris quand il est là!

Mère!

LA MÈRE

Quand une femme aime son fils, vois-tu.

Elle a tous les défauts et toutes les vertus. Mon cœur est égoïste et tendre, généreux Et sans bonté, selon que mon fils est heureux!...

KAATJE (l'embrassant)

Ah! mère, ne dis pas cela pour moi, qui sais Que si ton bon amour Va toujours caressé.

Cet amour fut câlin, attentif, indulgent Et aussi maternel pour Kaatje que pour Jean.

LA MÈRE (se dégageant) Il vient l...

JEAN (sort de nouveau de la chambre et s'arrête sur le palier)

Avance^'Vousf J'entends un bavardage Joyeux, qui méfait craindre un peu pour mon bagage ! Vous parlent Vous parlent

C*est à peu près fini.

JEAN

Akl J'arrive!

Il rentre dans la chambre.

LA MÈRE

C*est maintenant que je bénis Le Jour où père et moi nous f avons recueillie! Pour Jeany il te devra d* avoir vu l'Italie, Car c'est toi seulement qui nous fis consentir. Puisque nous te gardions, à le laisser partir l

KAATJE (songeuse) C'est à cause de moi qu'il part...

JEAN (réapparaît)

n est chargé d'objets disparates : un cor de chasse, une peau de bête, une canne, un chevalet et un si^e pliant, une paire de patins et une boite à couleurs. Il interpelle sa mère et Kaatje en descendant les marches :

Ave^

'VOUS pris

Mon grand col?

LA MÈRE

Oui.

JEAN

Mon vieux chapeau

de feutre gris î

LA MÈRE

Oui y mais il est usé!

JEAN

N importe. Aussi mes gants De renard f

Oui.

JEAN

C*est bien. Car on n'est élégant Qu'en mettant de la peau sur la peau de ses mains. Et je veux que la-bas, les plus nobles Romains Semblent à mes côtés pauvres et ridicules Quand je circulerai sur le mont Janicule!

KAATJE (riant)

Orgueilleux!

JEAN

Pas du tout; c*estpour te faire honneur, Quand on dira de moi : Voye^^ /i, ce seigneur. Qui, plus majestueux que feu Jules César ^ Coiffé d'un feutre gris et ganté de renard ^ S'avance d'un air digne en fronçant les narines : C'est le cousin de la petite Catherine!

LA MÈRE (riant) Grand enfanti Mais que iiens-tu là?

Quelques misères.

LA MÈRE

Quoi donc y grand Dieu?

JEAN

Ce sont des objets nécessaires, Indispensables!

LA MÈRE Mais..,

JEAN

N'y a-t'ilplus déplace?

LA MÈRE Voyons, tu ne prends pas ceci !

JEAN

Mon cor de chasse!

Et queferai'je en route alors, si je m'ennuie?

LA MÈRE

Et ceci?

JEAN (montrant chaque objet) Peau de chèvre, exquise en cas de pluie;

Des couleurs j une canne, un chevalet pliant. Un petit siège en cuir pour mettre mon séant...

LA MÈRE

Et cela?.. .

Mes patins! Pour traverser la Suisse!

LA MÈRE

Mais tu es fou! Comment veux-tu donc que ron puisse Empaqueter tout ça ?

JEAN

Je les tiendrai en main!

A Kaatje qui rit.

Tu ris, toi?

LA MÈRE

Voyons Jean^ ne fais pas le gamin !

Elle prend le cor de chasse.

Laisse cela!...

JEAN Pourtant...

LA MÈRE

Tu chanteras en route, Ou bien tu penseras un peu à nous.

JEAN

Sans doute.

Avec un élan de tendresse.

Ah ! bien sûr que je vais j^ penser !

LA MÈRE (l'embrassant)

Petit Jean!

Tu seras loin de nous ce soir! Che:^ quelles gens! Dans quelle auberge?

JEAN (gravement)

Ah! sois tranquille! Je te montre A présent ton gamin; mais ce soir je rencontre A Dordrecht, mon ami Comélis qui m'attend, Et je f affirme qu*à partir de cet instant, Nul homme, sur aucun des chemins de la terre, N aura jamais marché d'un pas plus volontaire! Je suis sage, crois-moi. Et si mon cœur est ivre De ce départ, tu sais pourtant que je veux vivre Là-bas comme un garçon sérieux et vaillant.

Et vous aimer tous trois, bien fort, en travaillant, A-t-on déjà sellé le cheval ?

LA MÈRE

Je vais voir.

Elle prend le sac dont les courroies sont bouclées et sort par la porte de gauche. Jean reste auprès de Kaatje; il la regarde, joyeux.

JEAN

Oui, Kaatf'e, nous serons à Anvers demain soir!

Tu es donc si content départir f

JEAN

Tu le vois, Kaatjel Je suis ravi ! Songe donc, autrefois Ce voyage, c'était un but inaccessible.

Un rêve! Et maintenant, je m'en vais, c'est possible, C'est aujourd'hui, tantôt! — Moi qui depuis toujours Adore la couleur, les lignes des contours Et la diversité multiple des images.

Je vais voir défiler d'étonnants paysages!

Chaque matin nouveau, la toile sera neuve Où se dessineront les forêts et les fleuves, Et, transformés sans fin au gré des horizons, D'autres ciels, d'autres plaines et d'autres maisons. Puis, quand j'aurai franchi, dans un air vif et doux. Des montagnes couvertes de neige au mois d'août. Des abîmes sans fond et que Vombre mâchure, Et la source du Rhin dont tu vois l'embouchure. Un jour...

KAATJE Un jour?

JEAN

Un jour, dans un bon mois sans doute.

Après tous les plaisirs égr aines de la route...

Et ses dangers!

JEAN

Peut-être, — mais on les oublie! — Un matin, devant moi^ tout à coup : L'Italie!

KAATJE (rêveuse) Ultalie.,.

Ah! peux-tu comprendre ce qu'elle est!

Imagine un jardin parsemé de palais!

Imagine, baignant dans la mer qui les frange, Des forêts d'orangers ployant sous les oranges; Une plaine riante où les villes émergent Sous un ciel pur comme la robe de la Vierge ^ Et montrent, par-dessus les murs qui les entourent, L'essor ailé des campaniles et des tours!

Imagine des rocs d'où tombent des cascades.

Des grand' routes passant sous d'énormes arcades. Des monuments bâtis dans les temps fabuleux.

Et, comme un dais, sur tout cela, l'infini bleu Du ciel, sans un nuage, avec la seule tache Qu'y fait, de sa fumée ondoyante en panache, — Dix fois plus haut que Saint-Laurent de Rotterdam,- Un mont nommé Vésuve et qui crache des flammes!

KAATJE Ah! tu prendras bien garde!

JEAN

Il faudrait qu*on te dise L'orgueil de Rome et la volupté de Venise; Quel goût large et formel unit à la nature Le luxe fastueux de leurs architectures; Comment la gloire du passé s'y perpétue Par le geste éternel et vivant des statues.

Et combien V homme y met déplaisir et d'étude A vêtir richement ses nobles attitudes !

Puis, mieux encor, dans les églises, les couvents Et les palais, partout, les tableaux émouvants Oit notre âme retrouve, exaltée et ravie, A la fois tous les rêves et toute la vie!

KAATJE (avec admiration) Ah! Jean!

Compare donc à ces merveilles l'art Que peuvent inspirer nos pays de brouillard, Leur sol sans imprévu, leurs horizons sans joie. Le morne clair-obscur où les couleurs se noient. Et vois-tu défiler sur l'ampleur d'une fresque Nos paysans lourdauds dans leurs habits grotesques ?

C'est vrai!

JEAN

Dire qu'il est des peintres qui prétendent Ne peindre que ce paysage de Hollande; Qui se /ont comme un point d'honneur d'être indigents D'imagination et dessinent les gens Qu'on rencontre à l'église ou dans les cabarets! Ah! je te jure moi, que je préférerais, Plutôt que deportraire un garçon de moulin, Manger ma toile et boire mon huile de lin!

Mais là bas, rien n'est laid et mes yeux verront clair ! Je peindrai des héros et des dieux : Jupiter, Europe,..

KAATJE Jupiter? Dis, quel est ce héros?

JEAN

Jupiter est un dieu qui se change en taureau ; Europe est une enfant qu'il aime et qu'il enlève. C'est au bord de la mer, vois-tu; le jour se lève; Un triton souffle dans une trompe d'écaillé; Et tandis que le dieu, dans l'eau jusqu'au poitrail. Hume le vent marin de ses naseaux qui fument. Que le soleil vermeil fait scintiller V écume, Qu'Europe, rose comme les roses qui l'ornent. Crie et rit et se tient à l'arc d'or des deux cornes. Des nàiades les suivent en blondes escadres.

Et des petits amours volent aux coins du cadre l

KAATJE (éblouie) Oh! vraiment, tu pourrais peindre un tableau pareil ?

JEAN

Oui! — Pas de suite... Il faut écouter les conseils Des grands maîtres d* abord, et travailler beaucoup. Mais ce travail^ je veux my plonger jusqu'au cou, Et pendant mes deux ans de labeur et de lutte, Je ne quitterai pas mon pinceau dix minutes!

Deux ans!

JEAN

Mais oui.

Deux ans; sans nous; sans la maison.

Le jardin, tout ceci qui fut ton horis[on Et oii tu as passé ta vie!

JEAN

// le faut bien, Kaatje, pour revenir savant!

Si tu reviens!

ES'tu folle! En voilà des propos saugrenus!

KAATJE Tous ceux qui sont partis sont-ils donc revenus î

JEAN Que peux-tu quHi m' arrive?

Oh ! que sait-on! Deux ans !

Le sort malicieux; les hommes malfaisants ; Toiy seul, là-bas, de Vautre côté de la terre. Et nous ici, tes vieux parents...

JEAN

Veux-tu te taire!

Suis-je donc le premier qui s'absente? Du reste Mes vieux parents sont bien solides ; tu leur restes, Et pourvu que tes soins vigilants les entourent. Ils ont dit qu'ils pourraient attendre mon retour. Personne jusqu'ici n'avait craint ce voyage ; Et voilà que tu viens m'en parler, sans courage, Comme une enfant, et tu te mets à divaguer!

Ah! pourquoi me dis-tu ces choses? J'étais gai; Je m'en allais dispos, vaillant, sans repentir. Et tu veux m' enlever mon bonheur de partir l

Jeanl Jean! Pardonne^moi ! Ne sois pas abattu! Cest vrai; f ai tort; je suis mauvaise; mais, voiS'tu,

Cest si loin ! Un espace si grand nous écarte De toi, que j'en ai peur! Mais il faut que tu partes Gatment! Regarde, aucune crainte ne rri effleure, Cest fini, et je suis contente!,.,

JEAN

Mais tu pleures?

Hélas!.,

JEAN

Sois raisonnable! Allons! Pour que je peigne Autre chose que des blasons et des enseignes, Pour que je sois un maître et non plus un manœuvre. Il faut que j* aille apprendre à faire des chefs-d'œuvre!

Sans doute. Mais si Von est sage en s'en allant. Faut-il aller si loin pour avoir du talent?

Ne peut-on pas, chej nous.,.

JEAN

Mais c*est de la folie Petite! Ici? Chej nous? Quand on a V Italie!

Ecoute; si, parfois, tu m'as vu pâle et triste, Cest qu'elle m'obsédait, comme tous les artistes! Kaatje, tu sais si j'aime mon art! Eh bien, songe Que pour les yeux d'un peintre, ici, tout est mensonge,

Tout est laideur^ tout est médiocrement réel. Tandis que là, là-bas où peignit Raphaël, Sous un soleil si beau qu'il exalte les choses Et que leurs ruines même y restent grandioses, Ld-bas, la beauté parle aux yeux dès le berceau. Et le peintre inspiré qui saisit ses pinceaux Afin d éterniser son rêve épanoui^ Croit tenir des rayons dans ses doigts éblouis l Oui, ce pèlerinage est saint! Et je méprise Qui, se disant artiste, en craindrait V entreprise! Vois comme autour de nous les grands Vont su comprendre :

Hemskerk, Moro, Floris — le Raphaël des Flandres — Avant eux. Van Orley, Jean Swart, tous, tant soient-ils. Sont partis au pays de l'art et de l'exil.

Mais pour en revenir glorieux et sacrés.

Et maîtres du destin comme je reviendrai!

KAATJE Ah! Jean!

JEAN

Tous, ils tentaient le sort aventureux!

Pour suivre leur chimère, un grand nombre d'entre eux S'en allaient, sans argent, vivant des jours entiers Sans manger, asservis aux plus humbles métiers. Couchant dans les fossés des chemins, demi-nus. Mais toujours confiants, et toujours soutenus

Par le pressentiment du monde merveilleux

Dont les Alpes cachaient le sourire à leurs yeux!

Touchant au but, enfin, tels de petits garçons,

Ils allaient à P école et prenaient des leçons.

Leurs maîtres s'appelaient — sans parler des anciens —

Raphaël, Léonard de Vinci, le Titien !

Attentifs à copier les fresques et les toiles.

Ils sentaient, peu à peu, comme on voit les étoiles

Une à une éclairer l'obscurité des nues.

S'allumer dans leur cœur des flammes inconnues!

Après deux ans, trois ans, d'efforts et de combats.

Ils reprenaient le long chemin des Pays-Bas,

Mais des clairs souvenirs de ces quelques années

Leur existence entière était illuminée !

A tel point que ce beau Flamand, ce grand Floris

Dont je citais le nom tantôt, disait jadis,

— Lui qui pourtant connut tous les succès des hommes —

Que son plus fier bonheur était d'avoir, à Rome,

Mêlé des pleurs de joie aux cris de ses louanges,

Le jour de la Noël où le vieux Michel-Ange,

Libérant â jamais ses titans prisonniers,

Fit tomber le rideau du Jugement dernier!

KAATJE (avec un cri d'admiration) Ahl Jean!

JEAN

Dis y comprends-tu maintenant que mon cœur Veuille connaître aussi le goût de ce bonheur.

Et^ s* échappant à nos tristesses coutumières, Se baigner dans ceflettve d'art et de lumière î Il faut donc qu'on me laisse partir aujourd'hui Pour que f exprime enfin ce qui s'éveille en lui. Et que je le rapporte à mon pays que j'aime.

Grandi par cet exil y sauvé par ce baptême!

KAATJE (enthousiasmée)

Oui ! Val Val Je f assure que je suis sincère!

Oui! Ton départ est beau, ton exil nécessairel

Vois, je ne pleure plus! Car dans mon coeur d'enfant,

Lorsque tu me parlais d'un retour triomphant

Après avoir été là-bas suivre ta voie.

Tu as bien vu que j* écoutais chanter majoiel

Je devine déjà V œuvre altiêre et parfaite.

Je pressens ta maîtrise; et le beau jour de fête

Où nous te reverrons ici, dans ces vieux murs

Illustrés par ta gloire et ton nom, sois bien sûr

Que c'est moi, Jean, qui te sourirai la première;

Et je serai la plus heureuse et la plusfière l

JEAN (touché) Kaatjel

Pars sans regrets; pars sans inquiétude l Tes parents m'ont pour consoler leur solitude... Mais... tu leur écriras?

JEAN

Bien sûr que J'écrirai!

Vous saures[ tout! Comment Je vis; par où J* irai; Ce que Je fais; quels sont mes maîtres^ mes amis!

KAATJE Et tu seras prudent? Bien prudent?

JEAN

C'est promis!

Mais encor sois sans crainte! On dirait, — Dieu me

[damne! — Que Je vais naviguer par la mer Océane

Sur un petit bateau construit pour nauf rager!

L'existence n'est pas plus féconde en dangers

A Venise^ à Florence, à Mantoue, à Bologne,

Qu'ici! Chaque matin^ vaillant à ma besogne.

J'apprendrai sans péril ce qu'il faut que J'apprenne.

Je vendrai mes tableaux! Et pour te faire étrenne

Du premier sou d'argent produit par mon travail,

KaatJe,Je t'enverrai des perles de corail!

Que tu es bon!... Alors... et J'y mets tous mes vœux. Je vais te faire aussi mon cadeau, si tu veux?

JEAN (souriant) Mais oui; quoi?

KAATJE (hésitant, et lui tendant une médaille)

Tiens... ceci; pour qu'elle te protège, Prends cette image... et ne ris pas...

JEAN (ému, prenant la médaille)

Pourquoi rirais-je ?

11 embrasse Kaatje.

Bonne petite; bonne et charmante petite l

A ce moment la porte de gauche s'est ouverte et le père de Jean parait. H regarde en souriant les deux enfants.

LE PÈRE JSh bien! Cest déjà votre adieu que vous vous dites?

JEAN

Non y père f Un* est point temps ^ n'est-ce pas? Je V embrasse Parce qu*elle a encorplus.de cœur que de grâce Et de simple bonté que de ciel dans les yeux.

LE PÈRE (caressant la joue de Kaatje) Tu vois ça d'aujourd'hui?

JEAN

Non ; mais je le vois mieux !

^t d'où vient cette découverte?

JEAN

De ceci :

Elle a vu que f avais en partant le souci Du chagrin que /allais causer à mes parents; Mais elle m'a rendu mon calme en m* assurant Que mon père, que f aime, et ma mère, que f aime. Seraient aimés par elle autant que par moi-même!

LE PÈRE

Voilà des sentiments qui n'étaient un secret Que pour toi seul ici! Es-tu prêt?

JEAN

Je suis prêt.

LE PÈRE

Ton passe-port?

JEAN

Je rai. Quelle littérature!

Cest d'abord mon portrait — ou ma caricature! Front y nes[, bouche, menton, oreilles et crinière, J'ai tout extraordinairement ordinaire.

Ensuite le pouvoir échevinal atteste Que ri étant point lépreux et n'ayant pas la peste. J'ai droit de circuler, de trotter, de courir, Il embrasse Kaatje.

Et qu'on peut m' embrasser sans crainte d'en mourir !

Enfant! Tu as ta lettre?

JEAN Oui,

LE PÈRE

Aussitôt entré Dans Anvers, tu vas donc, derrière Saint-André, Ches[ Isaac Salomon — il est fort obligeant; — Là, tu donnes ta lettre ; il te compte l'argent Que tu mets prudemment dans ta poche, à l'écart; Puis tu le remercies encore de ma part.

CTest bien compris ? Voici ta mère...

La mère est entrée par la porte de gauche. Le père se tournant vers elle et faisant un effort pour paraître d'humeur tranquille ;

Eh bien, maman.

Vous ave\ emballé ce mauvais garnement?

Tout est'il en ordre?

LA MÈRE (émue)

Oui... Tout est en ordre... enfin!

LE PÈRE (à Jean) // ne faut point partir trop tard.

LA MÈRE (à Jean)

Tu n'as pas faim ?

JEAN

Non, non ; f ai fait un vrai déjeuner monacal Tantôt l

LE PÈRE (après être remonté jusqu'au perron)

Voilà Jacob et le petit cheval.

A Jean.

Tu as bien tout? Ton sac est là î

LA MÈRE (à Jean)

Ton escarcelle?

JEAN

Oui..,

LA MÈRE (lui met son manteau sur le bras) Ton manteau. . .

LE PÈRE (redescendant vers Jean)

Tu n'as plus qu'à te mettre en selle; Il est ton heure.

JEAN (très ému) Bien...

LE PÈRE (le prenant près de lui)

Petit Jean, tu fen vas.

Parce que nous avons compris qu'il ne faut pas

Que r égoïste amour que nous aurions pour toi

Mêle un seul jour de deuil aux jours que tu nous dois.

Si nous f avons permis ce voyage de Rome,

Si nous allons te voir fen aller, comme un homme,

Tantôt, et disparaître au coin de la maison,

Cest que tu fus toujours un brave et bon garçon^

Et que nous sommes sûrs que dans deux ans^ à f heure

Où nous te reverrons dans la vieille demeure,

Tu nous rapporteras du pays des Romains,

Ce cœur honnête et droit que je sens sous ma main.

JEAN

Mon père...

LE PÈRE

Les conseils que Von donne au départ Sont des mots superflus et qui viennent trop tard. Cest dans les souvenirs profonds de ton enfance Qu'il faut chercher ta force aux jours de défaillance. Si tu doutes jamais devant la route à suivre, Rappelle-toi comment nous f apprîmes à vivre. Comment depuis vingt ans notre voix fa conduit... Elle n'a rien de plus à te dire aujourd'hui.

JEAN

Mon père...

LE PÈRE (très ému)

Va. Crains Dieu ; sois vaillant; souviens-toi Que ta place est toujours ici, sous notre toit,

Et qu'il ri est point d'amour plus complet, plus intense Que celui qui, malgré la longueur de V absence. Tendre au frère oublieux , fidèle au fils ingrat. Attendrait malgré tout V heure où tu reviendras l

JEAN (létreignant) Ah! mon père, vous saves[ bien...

LE PÈRE (domptant son émotion)

Oui, oui; je sais; Va...

LA MÈRE (le serrant contre elle)

Mon bon petit Jean, laisse-moi f embrasser Encore!

JEAN (embrassant tendrement Kaatje) Kaatje!

Jean!

JEAN (brusquement, se dégageant et allant jusqu'à la porte) A bientôt!.,. Je reviens!...

LE PÈRE (du seuU) Au revoir!

JEAN (disparait, mais on entend encore sa voix) Au revoir!...

KAATJE (se tourne vers les parents et les embrasse dans un élan de tendresse)

Ah! Je vous aime bien!

Ainsi se termine le premier acte.

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