DEUXIÈME ACTE
Deux ans et demi après le départ de Jean, son père et sa mère s'entretiennent, dans cette même chambre, à la fin d'un après-midi d'octobre. La mère file, assise devant l'âtre où flambent les bûches; le père se promène de long en large et s'approche par instants de la fenêtre. La porte du fond est fermée, mais au linteau se trouve suspendue une épaisse guirlande de feuillage et de fleurs.
LA MÈRE (soudain lève la tête et prête l'oreille)
Ecoute!..,
LE PÈRE (s'arrête, puis, après avoir écouté) C est Jacob qui ferme V écurie.
LA MÈRE (après un silence)
Pourvu qu'il n'ait pas pris à travers les prairies! Kaatfe a dit que la route était comme un marais.
LE PÈRE (qui a repris sa promenade)
S'il a quitté Dordrecht ce matin, il devrait Être ici!...
LA MÈRE
Mais s'est-il mis de bonne heure en route?
Hier au soir, il était bien fatigué sans doute; Et s'il s'est levé tard, il ne sera parti Qu'après son déjeuner...
Tu crois?
LA MÈRE
Pauvre petit!
LE PÈRE
Tout de même il devrait être ici! C'est étrange!
LA MÈRE (impatiente) Reste donc! On dirait que les pieds te démangent.
LE PÈRE (s'arrêtant) // n'indiquait pas l'heure dans sa lettre?
LA MÈRE
Non.
Il aura retrouvé peut-être un compagnon.
Que de choses à dire après deux ans passés !
LE PÈRE
// me semble pourtant que je serais pressé!... AS'tu la lettre?
LA MÈRE (la lui tendant) Tiens.
LE PÈRE (s'assied, et après l'avoir relue)
Comme renseignements Cest peu précis. Uas-tu bien lue?
LA MÈRE
Assurément!
Et ne trouves-tu pas qu'elle est — comment dirais-je ? Un peu bigarre?
LA MÈRE
En quoi?
LE PÈRE
Je ne sais... Il abrège Toute explicatian... Il dit : • N*annoncei point Mon retour; je ne veux ni fête y ni témoins De ma joie! » — On dirait qu'il se cache...
LA MÈRE
Tu rêves !
Cette lettre est pareille à tant d'autres!
LE PÈRE
Plus brève/ LA MÈRE
Justement parce qu'il revient! Il se rend compte Que nous avons besoin que sa voix nous raconte Ce que jusqu'à présent ses doigts nous ont écrit. Et, quant au reste, souviens-toi de son mépris Pour les réceptions comme des carnavals, Et combien r amusa le retour triomphal Du cousin de Gouda qui revenait che\ lui D'un séjour à Florence — et n'a rien fait depuis ! Tout cela me paraît bien naturel l
LE PÈRE
Peut-être...
n se remet en marche.
Ah! serons-nous contents de le voir apparaître!... n s'arrête.
Ecoute!... Non...
LA MÈRE
Pour Dieu, demeure donc en place l
LE PÈRE
Ehlje n'ai pas ton calme devant ta filasse!
Libre à toi de rester à V attendre en rêvant l Moi, je m' agite l Moi, f aime bien mon enfant! Et j'ai Pimpression, lorsque je te regarde.
Que c'est ce calme indifférent qui le retarde!
LA MÈRE (tranquillement)
C'est entendu. Mais tous ces gestes et ces mots Ne le ramèneront pas une heure plus tôt; Et pour penser à lui comme mon cœur y pense Tai besoin de mon calme, et j'aime mon silence,
LE PÈRE (avec bonté) Je suis brusque... Cela m'énerve l...
LA MÈRE
Pourquoi doncf Depuis deux ans qu'il est parti, nous V attendons l Il n'avait pas franchi le portail de la cour Que j'avais l'anxieux désir de son retour!
Cest vrai, j'ai dédaigné les plaintes inutiles, Mais depuis son départ ma vie est immobile.
On dirait que le ciel, durant des jours sans nombre, -A mis sur la maison la tristesse d'une ombre
Où mes mains remplissaient leur tâche coutumière. Tandis que ma pensée, au loin, dans la lumière, A tout instant du jour essayait de le suivre l Oui, près de vous, mon corps continuait à vivre. Mais je vous imposais le cruel sacrifice D'admettre que mon cœur allât tout à mon fils, Je vous le reprenais pour qu'il fût mieux à lui..,
LE PÈRE (protestant) Femme!
LA MÈRE
Et c'est à tel point qu'il me semble, aujour-
[d'hui, Lorsqu'enfin nous allons sourire à son visage. Que moi aussi je vous reviens d'un long voyage! Ah! je m'en suis souvent, bien souvent, repentie! Pauvre Kaatje! Si tendrement bonne et gentille ! Et toi! Je voyais bien que tu souffrais aussi!
LE PÈRE
Sans doute; mais...
LA MÈRE
Allons; ne fais pas l'endurci; Lorsque tu revenais de ta visite aux digues Sans retrouver sa belle jeunesse, prodigue De gatté, n' as-tu pas senti peser le deuil De son absence]? Et quand, assis dans ton fauteuil.
Tu rêvais tout un soir, sans que Kaatje parvînt A te distraire un peu de l'espérer en vain.
Crois-tu que j'ignorais quels chemins avait pris Ce rêve incessamment refait par ton esprit?
Cest vrai^ femme! Cest effrayant comme on les aime,
N'est-ce pas? Moi non plus, je ne suis plus moi-même
Depuis deux ans! L'absence a ceci de cruel
Que le doute est son compagnon continuel.
Les sentiments n'ont plus de nuances légères;
On ignore, et la moindre crainte s'exagère ;
Tout se grossit, ou se déforme, ou se transpose;
Et dans l'indifférence impassible des choses,
Revoyant les enfants partis, mais sachant bien
Qu'ils ne sont pas restés tels que Von s'en souvient.
Et qu'on ne connaît plus que limage glacée
De leurs traits d'autrefois dans leur vie effacée,
La séparation fait qu'on les aime alors
Comme on les aimerait, hélas, s'ils étaient morts !
LA MÈRE
Ah ! tais-toi! Tu sais bien que Jean n'a pas changé! Et puisque nous touchons à la fin des dangers. Et qu'il va revenir, notre enfant, notre artiste. Comment peux-tu penser encor des choses tristes!...
LE PÈRE
Parce que ce retard m'inquiète l Le soir
Est proche; dans une heure on n'y pourra plus voir.
Et Kaatje f Est-elle ici ?
LA MÈRE
Mais je me le demande.
LE PÈRE
On Ventendrait!
LA MÈRE (montrant la porte du fond)
Bien sûr. As-tu vu ses guirlandes?
Et pour quHl soit touché d'un plus aimable accueil, Elle a fait des dessins de sable sur le seuil! Mêlant à ses chansons des rires impromptus, Elle est comme un pinson depuis hier!
LE PÈRE
Penses-tu Qu'elle l'attende avec une autre impatience Qu'une sœur attendant son frère f
LA MÈRE (souriant)
Je le pense; Car elle n'aime pas quon V appelle sa sœur.
LE PÈRE
Et tu souris?
LA MÈRE
Mais ouii Je songe à du bonheur.
Pourquoi pas?
Oui; sans doute. Elle ne t'a jamais Rien dit?
LA MÈRE
Jamais un mot. Mais f ai vu qu'elle aimait D'en parler; qu'un seul nom ne quittait pas sa bouche; Qu'elle s'intéressait à tout ce qui le touche ; Que les jours où ses lettres devaient arriver Elle était la plus matinale à se lever; Et qu'à rinsu des vœux de son coeur innocent, Sa vie était mêlée à celle de l'absent.
LE PÈRE
Mais lui?
LA MÈRE
Lui, reviendra comme il s'en est allé.
Tout à son art, Vesprit et les yeux aveuglés Par de graves projets ou de belles folies!
Mais quand il la verra, si fraîche, si jolie,
Et qu'agiront sur lui, peu à peu, la puissance Et le charme continuels de sa présence, Pourquoi s'en irait-il chercher Vamour au loin ? Et V imagines-tu restant aveugle au point De ne pas découvrir Vamour quHl sollicite Fleuri comme un lilas au cceur de la petite?
LE PÈRE
Ah! de tous les bonheurs, je n'en connais aucun Femme, qui nous serait,..
LA MÈRE (prêtant l'oreiUe)
Écoute!... On vient... quelqu'un...
Kaatje entre, joyeuse, par la porte du fond. Elle a les cheveux couverts d'une coiffe légère ; elle porte un petit casaquin garni de fourrure.
LE PÈRE
Cest Kaatje!
LA MÈRE
D'où viens-tuf
De la route.
LE PÈRE
Personne Encore!
KAATJE (considérant leur air consterné) Qu'aves['Pous?
LE PÈRE
Ce retard nous étonne, Et la mère s'agite!
KAATJE (riant)
Et tu la tranquillises!
Elle enlève son casaquin.
Il fait froid! Tai marché jusqu'où Von voit V église De Gorcum !
LE PÈRE
Tu es rose.
Oui, d'avoir lutté contre Le vent!
LE PÈRE
Oii allais-tu, petite f
A sa rencontre!
Mais la nuit est tombée et je suis revenue.
Oh! vous aurie^ dû voir, au bout de l'avenue
De peupliers, le merveilleux soleil couchant l Un brouillard délicat baignait déjà les champs ; Les ailes des moulins reposaient leur fatigue; Un oiseau^ caché dans un arbre de la digue, S* est fièrement mis à chanter vers le soleil Qui touchait le ga^on de son disque vermeil.
Alors, comme s'il n* attendait que ce signal, Un grand rayon de flamme empourpra le canal.
Et tout eut récarlate et Vor de son éclat; Et je pensais : Oui, oui, c'est bien comme cela. Par un soir de bonheur, de gloire et de chanson. Que notre Jean doit revenir dans sa maison !
LE PÈRE
Mais tu ne ras point vu !
Non; je n'ai rencontré Personne sur la route, et j'ai voulu rentrer Avant qu'il ne fit noir. Que dis-tu des feuillages? Elle montre la guirlande.
Cest charmant.
LE PÈRE (impatient)
Verrons-nous la fin de ce voyage !
Ce retard, à la fin, méfait craindre un malheur/
// n'est pas en retard ^ puisqu'il n*apas dit l'heure De son retour !
LE PÈRE (mécontent)
N'importe l II devrait être ici!
Ou bien il aurait pu nous prévenir aussi!
Cest un enfant I
KAATJE (conciliante)
Comment peux'tu te mettre en peine A ce point? Ce n'est pas le jour qui le ramène Que j'imaginerai quelque malheur à craindre!
Et vraiment^ avons-nous le droit de nous en plaindre^ Alors qu'il nous donna sans fin mille détails Sur sa vie, et sur son voyage, et son travail ? Nous l'avons, souviens-toi, par ses pages écrites. Suivi dans son effort et dans sa réussite, Et des gros incidents aux faits sans importance , Il nous a tout appris de sa claire existence l
LE PÈRE
Cest vrai!
Combien de fois nous fis-tu la lecture De ses récits joyeux et remplis d'aventures?
LE PÈRE
Cest vrai!
KAATJE (elle s'assied sur les genoux du père)
Rappelle-toi sa lettre de Milan, Et le bon tour qu'il fit à ce peintre insolent! Et son arrivée à Ferrare où son hôtesse.
Le prenant pour un duc, rappelait « Votre Altesse » Quand, la veille, on avait voulu lui faire aumône Sur la grand'route! Et puis, l'histoire de Crémone, Où, pour payer sa chambre, il fit, en bon artiste. Le portrait du petit garçon de r aubergiste l Et Rome! Et sa stupeur, un jour, dans une église. Devant une statue énorme de Moïse !
Et puis Saint-Pierre! Et puis la bénédiction Du pape! Et puis ce coup et cette émotion.
Lorsqu'une même lettre, un matin, nous apprit Qu'il était si malade et qu'il était guéri!
Puis sa rencontre avec Jean Breughel, le Flamand!.
LE PÈRE (riant)
Tu te souviens de tout!
Mais naturellement!
Et de bien d'autres choses encor ! Par exemple De nos rires, quand nous regardâmes ensemble
Le cahier de croquis qu'il envoya de Rome
En même temps qu'un chapelet pour mère; et comme
Teus le cœur inondé d'un plaisir sans pareil
Par mon beau collier rouge et mes boucles d'oreilles!
Ah! oui, je me souviens! J'ai compté chaque soir
Les jours qui précédaient l'instant de le revoir,
Et quelque chose en moi s'allégeait à mesure
Que l'heure en devenait plus prochaine et plus sûrel
LA MÈRE Tu pensais donc à lui?
KAA.TJE (simplement et rieuse)
Partout; même à la messe!
Ainsi Vété dernier, quand ce fut la kermesse, Le cortège, le bal m'étaient indifférents.
Je n'avais pas le cœur à danser, tu comprends! Et quand je regardais la taille et le visage De tous les jeunes gens venus du voisinage.
Sérieux ou rieurs, graves ou belliqueux, « Notre Jean », me disais-je, « est cent fois plus beau
[qu'eux! »
Alors le soir, lorsque la danse commença.
J'ai voulu...
Elle s'interrompt brusquement et quitte les genoux du père.
...Mais pourquoi me demandes['VOus ça?
C'était tout naturel!
LE PÈRE (affectueux)
Mais oui, Kaaije^ c'était Tout naturel! Et tu disais vrai; le fait est Qu'il a si largement donné de ses nouvelles.
Qu'il aura beau, demain, se creuser la cervelle Pour conter une seule chose qu'il a faite.
Sans que nous lui disions : Tais-toi! Tu te répètes f N'est-ce pas f
Que tu es méchant l
LA MÈRE
Mais non, il rit!
LE PÈRE
Je ris ! Je reconnais qu'il a beaucoup écrit,
Et que nul n'eût été meilleur l Ce qui n'empêche
Que je serais heureux pourtant qu'il se dépêche!
Pendant cette conversation, lentement le jour s'est éteint. La mère a allumé la lampe de cuivre qui se trouve sur la table. La chambre n'est éclairée que par sa flamme et celle du foyer.
LA MÈRE La nuit est tout à fait tombée !
LE PÈRE (après s'être approché de la fenêtre)
Il fait obscur Au point de se casser la tête contre un mur!
Il aurait dû nous prévenir ! Vraiment^ c'est mail
LA MÈRE (éplorée) // a pu s* égarer... ou tomber de cheval!
Il va venir l
KAATJE (les rassurant)
LE PÈRE Mais quand i Ce retard me consterne !
LA MÈRE
Si Jacob s'en allait avec une lanterne A sa rencontre ? Il est encor là?
LE PÈRE
Je l'espère!
A Eaatje.
Comment donc restes-tu si calme, toi?
MaiSy père.
Parce que tout me dit cette angoisse sans cause! Elle le force à s'asseoir et se rassied près de lui. Bien souvent, n* est-on pas si certain d'une chose,
Que cette seule foi la réaliserait?
Je sens quHl nous revient, qu'il est ici, tout près.
Et qu'il galope sur la route l Cest certain !
Voici trois ans, lorsqu'il apprenait le latin
Che\ le curé, le soir, quand il rentrait souper.
Je le suivais ainsi sans jamais me tromper l
Mère était là, filant; je travaillais près d'elle;
Attentive à mon rêve autant qu'à ma dentelle.
Je mêlais ses fils blancs au réseau de mes songes;
Je me disais : Il sort du presbytère; il longe
Le grand mur de l'église; il traverse la place;
Le voici dans la rue; et maintenant il passe
La porte de la cour ; il monte vivement
Les marches; il est là ! Et, comme en ce moment,
C était dans tout mon cœur ce plaisir, cet émoi...
Ecoutent...
En prononçant avec fièvre ces dernières paroles, Kaatje s'est levée
brusquement. On entend du bruit au dehors. Les parents se
lèvent aussi.
LA MÈRE Jean !
Cest lui!
LA MÈRE
Jean!
LE PÈRE (ouvrant la porte)
C'est toi Jeanî
JEAN (apparaît et s'arrête sur le seuil)
Cest moi.
LE PÈRE (lui tendant les bras)
Mon enfant!
LA MÈRE (l'embrassant) Mon petit enfant !
LE PÈRE
Nom t'attendons Depuis Faube !
LA MÈRE
Mon petit Jean !
LE PERE
Mais entre donc!
Qu'aS'tu?
JEAN (qui n'a pas bougé de place, écarte ses parents de la main, et très ému) Mon père... il faut... avant que /entre iciy Que je vous parle...
LE PÈRE (surpris) Eh bien, quoi? Quy a-t-ilf
JEAN (avec peine)
Voici :
Pardon^ d^abord^ de m' être tu jusque ce soir!,.. Je ne sais pas si vous voudrez me recevoir Tel que je vous reviens... tremblant de votre blâme.. ^ Car je ne suis plus seul... ma femme est là...
LE PÈRE (stupéfait)
Tafemm^f
JEAN
Ma femme est là...
LE PÈRE
Que veux-tu dire?
JEAN (toujours devant la porte ouverte)
Ah! vous aure^ Pitié d'elle, mon père, à l'heure où vous saurez Ce qui fut... Je ne cherche aucune échappatoire...
LE PÈRE
Parle donc!
JEAN
Je ne puis dire toute F histoire Maintenant... mais voici ce qu'il faut en connaître : Nous sommes mariés depuis trois mois; un prêtre, Devant le saint autel d*une église romaine.
Nous a bénis .. ma femme est là... je la ramène.,. Oui! Je sais tous mes torts! Mais je vous certifie Que cette femme est digne d'être votre file, Et de prendre avec moi place à votre foyer ... Mais si tel n'est pas votre avis... si vous crqye^f Ne pas pouvoir^ hélas! lui faire bon accueil, Cest bien !. . . C est pour cela que je m'arrête au seuil!.
LA MÈRE (éplorée) Jean!
LE PÈRE
Toi! Qui devais croire à notre bienveillance. Si tu dis vrai, pourquoi tes craintes, ton silence?
JEAN Père..,
LE PÈRE
Si tu prétends rentrer la tête haute Ici, pourquoi cacher cela comme une faute?...
JEAN (toujours sur le seuil, suppliant)
Père, sqye{ sévère et dur, c'est votre droit. Mais réponde!{,je vous en supplie... elle a froid...
LE PÈRE (après un silence)
Qu'elle entre l
JEAN (se retourne et appelle, doucement)
Pomonaî... Viens; tu asfroidî En disant ces mots il s'est approché tendrement de Pomona» qui entre hésitante et craintive. Elle est couverte d'un manteau qui l'enveloppe toute et ses cheveux noirs sont entourés d'une écharpe.
POMONA (répondant à Jean timidement)
Un peu.
JEAN (à son père)
Vous voulesf^ bien qu'elle se mette près du f euh..
n conduit Pomona devant la cheminée.
VeuX'tu (asseoir?
POMONA (à voix basse)
Non, non; c'est bien ainsi; debout...
Un long silence. Les parents et Kaatje ont regardé l'Italienne, sans faire un geste.
JEAN (debout près de la table, se décide à parler, très ému
Je vous ai dit, mon père, que vous sauriez tout
Et vous décider es[ de notre sort après..,
A la mère et à Kaatje qui se dirigent vers la porte.
Oh ! reste^!... Elle et moi n'avons plus de secrets!
Avec hésitation.
A Rome, f habitais dans la même maison
Que ses parents... Ainsi nous fîmes liaison
Eux et moi... Von finit, lorsque Von est voisins
Par se parler... Je traversais leur magasin
Chaque jour... On se rend aussi quelques services...
Puis, fêtais seul!... Souvent, sans que Je l'écrivisse,
Ma solitude me fut lourde! Ah ! l'Italie
Unit à ses beautés bien des mélancolies,
Et déchire parfois d'un accent trop sonore
La sensibilité de nos âmes du Nord!
Mes lettres ne disaient que mes jours de gaîté!
Que de fois cependant n'ai-jepas regretté
Sous le ciel qu'un a!{ur étemel égalise,
Le charme nuancé des saisons indécises
Et, las de ces cités superbes et fameuses.
Un moulin de Hollande à côté de la Meuse!...
Alors, pour écarter ces regrets affligeants.
Il m'était bon d'aller m' asseoir, parmi ces gens
Qui mettaient dans mon cœur la caresse amicale
De leur parole affectueuse et musicale...
Montrant Fomona.
Cest là que Je Pat vue... Elle est Fainée... Elle est
Aussi la plus jolie!... Elle me consolait
Quand fêtais malheureux ^ rien qu'en me regardant l
Lorsque je travaillais dans ma chambre^ pendant
Que mon rêve essayait de conduire mes doigts^
Elle chantait dehors et j'écoutais sa voix.
Le soir, devant la porte ouverte à l'air plus doux.
Je lui disais la vie et les gens de che^f nous ;
Elle ne parlait pas, mais /écoutais son âme...
Et c'est ainsi que peu à peu nous nous aimâmes...
Parmi ces étrangers, dans ce monde inconnu.
Comme cette amitié, dès lors, m'a soutenu l
Car, s'il fait traverser bien des heures améres.
Le combat journalier des dompteurs de chimères,
Elle exaltait du moins ma force et mon courage.
Et m'aidait dans mon œuvre en aimant mon ouvrage!
Nous ne songions à rien de précis; nul espoir
Ne faisait naître en nous aucun projet... Un soir,
Revenant d'une longue et chaude promenade
Hors les murs, vous saves[ que je devins malade.
Mes lettres vous l'ont dit quand je pus vous écrire;
Mais ce qu'il ne me fut pas possible de dire
Cest la douceur, le dévoûment et la bonté
Des soins que son amour me donna sans compter!
Méprisant le danger du mal qu'elle bravait,
Elle ne quitta pas une heure mon chevet.
Trouvant pour me guérir ce qu'il fallait trouver,
Mère, et si j'ai vécu, cest qu'elle m'a sauvé!
LA MÈRE (pleurant) Mon Jean !
JEAN
Que voules['VOus ! Tout cela fait qu'on s'aime Plus encor! Chaque attention, dirait-on, sème Dans chaque cœur un peu d*amour, et cet amour Prend racine, grandit et réunit un jour Ces cœurs, quelque lointaines que soient les racines. Comme les feuilles et les fleurs de deux glycines.,»
LE PÈRE (rudement) Mais pourquoi ton silence?
JEAN
Ahl vous ave:( raison Mon père; mais voici ; Quand vint ma guérison, Ce fut en même temps le moment du départ.
Je devais quitter Rome en septembre, au plus tard, Et revenir sans elle eût été impossible!
Du reste notre amour, par sa force invincible. Nous avait fait alors si tendrement amis Que, sans nous dire un mot, nous nous étions promis!.,. Et c'est ici, qu'hélàs! mon erreur commença!
Vous écrire! Comment vous expliquer tout ça?... Votre réponse eût mis un mois à m' apporter Peut-être le refus que f aurais redouté.
Puisque je sentais bien, ma pie étant là-bas.
Que si vous disie^ « non )uje ne reviendrais pas! ,,,
LA MÈRE
Jean!
LE PÈRE (avec une colère contenue)
Et dans ton désir touchant de nous revoir.
Tu as sacrifié tout respect ^ tout devoir !
Cest charmant! Les enfants, morbleu, sont en progrès! Marions-nous d'abord ! Et nous saurons après Si le père, ce vieux bonhomme, est satisfait! Nous pourrons voir du moins la figure qu'il fait Quand nous l'aurons placé devant l'irrémédiable ; Et s'il n'est pas content, nous l'enverrons au diable! Ah! dans le temps, le père avait son mot à dire. Et, quand il l'avait dit, on eût tremblé d'en rire Et nul n'aurait osé broncher dans la maison ! Mais, aujourd'hui le père est un petit garçon ; Cest à lui d'obéir et de mettre les pouces!
On fait ce que Von veut; on s* engage, on s'épouse. On se fait marier par le premier venu!
Demander son avis? Cest par trop ingénu!
Écrire? C'est si loin; les courriers sont si lents! Marions-nous d'abord! — Le tour est excellent!
JEAN
Mon père...
LE PÈRE
Et nouSy pendant qu'il nous donnait le change, Nous V attendions tous trois en chantant ses louanges ! Sûrs d'une affection tendrement filiale.
Nous le remerciions de ses lettres loyales Qui confiaient sa vie à nos cœurs inquiets.,. Et pendant ce temps-là monsieur se mariait!
Avec qui? — Car enfin ma bêtise a des bornes ! Où commence le vrai dans cette histoire, qu'ornent Probablement quelques mensonges bien tournés?,..
JEAN
Père!...
LE PÈRE
Est-ce que je sais, moi, d'où vous revenez?
Est-ce que je connais, moi, tes amis de Rome f Non; c'est bien simple; tu t'es dit : Mon honnête homme De père ne sait rien; tant mieux ! Rentrons là-bas! D'où nous venons? Cela ne le regarde pas !
Quelle est la bru que je lui ramène? Qu'importe! Mais c'est nous ! Nous voici ! Qu'on ouvre lagrand'porte! Et qui n'est pas content n'a qu'un esprit tortu ! Mais vraiment mon gaillard à quoi donc pensais-tu ?...
JEAN (tremblant)
'J^ pensais qu*en montrant sincèrement mon cœur L'accueil que je mérite aurait moins de rigueur,
Et que noire aventure était si naturelle, Qu'on nous pardonnerait... Puis, je comptais sur elle! Je me disais : a Cest vrai, f ai mal agi peut-être ; Mais sitôt qu'ils auront appris à la connaître. Que ses beaux j^eux prof onds se lèveront sur eux, Qu'ils sauront qu'elle est bonne et que Je suis heureux, Et qu'elle m'a rendu les jours qu'ils m'ont donnés, Comment donc pourraient-ils ne pas nous pardonner ! »
LA MÈRE (sans oser pourtant s'approcher de lui)
Mon Jean, mon petit Jean ne pleure pas ainsi ! Père...
LE PÈRE (violemment)
Taise\'V0us donc! Je suis le maître ici!
Il pleure! Savons-nous ce que ses pleurs déguisent? Et de quoi se plaint-il î Qu'il agisse à sa guise ! Ces gueux d'italiens, pardieu, l'ont dégourdi ! Qu'a-t-il besoin de nous encore? Il nous l'a dit! — Monsieur ne rentrera qud la condition Qu'on reçoive sa femme! — Et si nous hésitions, Il s'en irait, laissant là son père et sa mère. Oublieux, pour Dieu sait quel amour éphémère. De notre amour qui Va choyé pendant vingt ans. Et sans comprendre encor qu'on lui dise « va-t'en ! » Au lieu de lui sourire et de le cajoler!...
Pendant les dernières paroles que le père prononce dans sa colère, Jean, désespéré, a repris le manteau et le chapeau qu'il avait
déposés sur la table, puis il a fait signe à Pomona et tous deux s'avancent vers la porte par où ils entrèrent. La mère et Kaatje, terrifiées, n'osent bouger. Soudain le père s'aperçoit du mouvement des deux jeunes gens. Brusquement, il s'arrête dans ses reproches. Il s'adresse à Jean, sourdement, puis avec une émotion difficilement contenue.
LE PÈRE Où vaS'tuf... Je ne t'ai pas dit de fen aller L..
LA MÈRE (suppliante) Père...
LE PÈRE (lentement, suffoqué)
Demeures[-là, totis les deux... Crois-tu donc Qu'on ne f aime peut-être pas jusqu'au pardon !...
JEAN (dans un élan de reconnaissance)
Ah ! père !... Vous verre\. . . Que vous dire ?. . .
Il montre Pomona au Père. Elle est bonne ;
Elle est si bonnet
A Pomona. As-tu compris qu'il nous pardonne*!
Car vous nous pardonnent... Ou bien non, laissez-nous
Gagner votre pardon, qui nous sera plus doux
Le jour oi, tous les deux, nous Vaurons mérité
Moins de votre pitié que de votre équité t
Mère!... maman t... Elle est digne de votre cœur.
Je vous assure t
A Pomona. Et maintenant tu n'as plus peur f. . .
Tu vois bien, n'est-ce pas, comme ils m'aiment aussi î...
POMONA (timidement)
Si...
JEAN
Tu les aimeras, puisque tu m'aimes?,,,
POMONA
Si...
JEAN (avec fièvre, pleurant de joie et d'émotion) Ah ! mes parents! Si vous saviez quelles alarmes. Mais quel bonheur !...
LE PÈRE (l'apaisant)
Allons, allons ; asse{ de larmes!
Calme-toi !
JEAN
Voj^e!{'VOUs,je suis encore éireint Par r angoisse de vous rapporter du chagrin, Qui fit des derniers jours du voyage un supplice! Montrant Pomona.
Elle aussi — mon excuse et pourtant ma complice — Portait autant d* effroi dans son coeur éprouvé! Plus je me rapprochais du pays retrouvé, Plus ma tristesse était aiguë et consciente En devinant, ici, la joie impatiente Que ce retour coupable allait mettre en déroute. Nous nous sommes cent fois arrêtés sur la route;
Nous n'osions nous parler; nos cœurs ne battaient plus; Et tantôt, dans la nuit tombante, elle a voulu Descendre de cheval et dire une prière.
Quand je lui ai montré de loin cette lumière! Quelle journée L.. Il faudrait qu'elle se repose.,.
LA MÈRE Mais toi! Tu as la fièvre!.,,
JEAN
Oh ! moi f ai trop de choses A vous dire!.,.
LA MÈRE
Aves['VOus mangé?
Pas une croûte Depain...
LA MÈRE
Mon pauvre enfant! Tu meurs de faim,
[sans doute?
Vene\ là-bas; il fait plus chaud ; vous seres[ mieux... La mère ouvre la porte de gauche; Jean fait signe à Pomona de la suivre, puis sort aussi, précédant son père. Celui-ci, arrivé sur le seuil, se retourne vers Kaatje qui, pendant toute la scène, est restée immobile et silencieuse, atterrée, dans un coin de la chambre à droite.
LE PÈRE
Viens-tu, Kaatfe ?.. .
KAATJE (avec eflfort)
Je viens...
Le père quitte la chambre. Kaatje fait quelques pas, puis arrivée près de la table, elle tombe, assise, sur un des sièges et, la figure dans le bras, pleure.
Mon Dieu ! mon Dieu ! mon [Dieu!
Ainsi se termine le deuxième acte.