‹ KaatjeChapitre 7 sur 7 · QUATRIÈME ACTE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ACTE

Le printemps est venu; sa lumière chaude réjouit la chambre où s'entretiennent Jean et son père.

LE PÈRE (rudement)

Il faut chasser ces souvenirs !

JEAN

Je me défends Contre eux,,.

LE PÈRE

Mais non! Tu te conduis comme un enfant!

Pourquoi ne veux-tu pas essayer tout au moins ^ De trouver cet oubli dont ton cœur a besoin, Dans V effort où jadis ton talent s'est complu ?

JEAN (tristement, en montrant l'atelier)

Toi fermé cette chambre et n'y rentrerai plus, Mon père. Je suis calme. Il est y rai que là- haut Se trouvent les premiers essais de mes pinceaux. Et tout ce quiy durant de nombreuses années.

Fut Vencouragement de mon oeuvre obstinée; Mais, puisqu'y dort aussi le passé qui me blesse. Il vaut mieux, croye^-moi^ que ma main les y laisse. Et qu'ils demeurent là, dans la chambre fermée, Avec le souvenir de cette femme aimée.

LE PÈRE (mécontent)

Je n* ai foi dans ton calme ni dans ta raison ! Et /attendrai, pour espérer ta guérison.

Le jour où, rallumant d*orgueil tes yeux éteints. Tu me diras : J'ai bien travaillé ce matin!

T'imagineS'tu donc que ta tâche est remplie?

Ton passé...

JEAN

Mais comment voulez-vous que/oublie!

J'y pense incessamment! Je voudrais tant savoir!

LE PÈRE

Savoir?

JEAN

OÙ donc a-t-elle été cet affreux soir ?

Où donc? Rappelé!^ vous comme nous la cherchâmes! Ces italiens la cachaient-ils? Hommes et femmes Semblaient pourtant ne rien comprendre.,.

LE PÈRE (rudement)

Asse^l Assei(!

Je fat dit qu'il fallait oublier ce passé!

Je ne veux plus qu'un seul mot, dans cette maison. Le rappelle...

JEAN (surpris de cette violence) Mon père...

LE PÈRE (allant vers lui)

Écoute, mon garçon , Il ne faut pas que nous jouions la comédie!

Quandy voici quatre mois, cette femme est partie^ Nous f avons plaint du coup brutal qu'on te portait ; Mais, depuis, nous savons que tu le méritais !

JEAN

Comment?...

LE PÈRE (continuant)

Ta mère et moi n'avions pas soupçonné Que... ta femme était libre de f abandonner ! Oui, nous eûmes tous deux, le soir de ton retour. L'incroyable candeur d'écouter tes discours,

Et votre mariage au bout de votre idylle.

Tout ça, nous râpons cru parole d'Evangile !

Mais depuis, nous savons l...

JEAN

Mon père,,.

LE PÈRE (se contenant)

Je n'accuse

Pas cette femme. A-t-elle imaginé la ruse

Qui r installa che^f nous? Même si c'est probable,

T estime encor qu'elle n'est pas la plus coupable.

C'est une malheureuse et qui, peut-être, paie

Durement aujourd'hui cette folle équipée!

Que par cette aventure elle ait été séduite.

Et puis se conduisît comme elle s'est conduite,

Etant ce qu'elle était, la chose est naturelle.

Et mon ressentiment ne sera pas pour elle.

Mais c'est t'en dire asse^ dés lors, pour que tu saches

Contre qui je me fâcherai, si je me fâche!

JEAN

Mon père, écoute!^,.,

LE PÈRE

Non, non! Je n'ai pas envie De f entendre! Je sais quelle fut votre vie Là-bas ! Je sais que vous n'étie^ pas mariés ! Je sais comment, au jour de te rapatrier,

— Que ce soit de f audace ou de Vinconscience — // vous plut d'abuser de notre confiance!

Et^ vraiment^ je t'engage à bénir le destin Qui voulut, ce soir-là^ son départ clandestin. Sans attendre que f eusse appris ce que je sais. Car quelques jours encore, et vous étie{ chassés ! Azissi, ma volonté formelle etpéremptoire, C'est qu'on ne dise plus un mot de cette histoire! Et quand je parle ainsi je me sens ridicule Autant d'être trop bon que d'être si crédule!... Il ne s'agit donc plus de te plaindre! Il s'agit De nous montrer un homme énergique, assagi, Et prêt à mériter par sa droite vaillance.

Le pardon — que nous lui avons donné d'avance. Eh bien?

JEAN (très ému)

Vous êtes bon... Je voudrais, en luttant.

Vous en remercier, mais...

LE PÈRE

Quoi?

JEAN

Je souffre tant!

LE PÈRE

Eh! c'est ton châtiment, si ce n'est pas ta honte!

Mais souffre comme un homme au moins, et rends-toi compte

Qu'un chagrin n*esi viril, que lorsqu'il laisse intacte La volonté cTune œuvre ou la force d'un acte! N' as-tu plus rien en toi? N* es-tu plus un artiste? Le monde est-il, soudain, devenu sombre et triste Aupointquerien ne vaut qu'on dessine ou qu'onpeigne? Et quel est ce beau feu que trois larmes éteignent?

JEAN

Ah ! mon père! Si je pouvais! Si cet orgueil Même y pouvait suffire !

// suffit que tu veuilles!

Et y pour que nous puissions nous regarder en face. Que te dises d* abord : Ce passé, je l'efface! Puis qu'ensuite, fidèle à tes anciens travaux, Tu t'en ailles, si c'est utile, de nouveau.

JEAN

Que je parte?...

LE PÈRE

Oui ! Veux-tu te mettre à travailler Ici? VeuX'tu rentrer tantôt dans V atelier î Jean fait un geste découragé.

Soit!... Mais alors, va-t'en travailler autre part Mon garçon. Je comprends que rien ne te prépare

C/rcjf nouSy à retrouver la force nécessaire ; Il te faut un milieu jeune et vivant. Ta mère Et moi nous sommes vieux,..

JEAN

OÙ voule:{-vous que faille ?

LE PÈRE

N'importe où! Plus là-bas! Après tout, on travaille A.vec autant d'ardeur aux Pays-Bas qu*â Rome, Pourquoi n' irais-tu pas visiter ce jeune homme, A Anvers, ce Rubens qu'on prône à la folie?

On dit qu'il est resté longtemps en Italie, SHln'estpas un grand peintre, ilpeutfaireunbon maître, Donner un bon conseil, te parler d'art?,.,

JEAN (sans courage)

Peut-être,

LE PÈRE

Peut-être? Non. Il faut me dire : « Cest promis! » Et nous redeviendrons alors les bons amis D'autrefois.,.

JEAN (touché par cette bonté)

C'est promis; si ça vous tranquillise, Je partirai..,

LE PÈRE (entendant les notes lointaines d'un carillon)

Voici le retour de V église.,.

Il revient vers Jean.

Et sans tarder?

JEAN

Oui.

LE PERE

Bien. C'est bien. Je te retroupe.

Mais il faut maintenant que ta mère V approuve...

JEAN

Dites-le lui; cela vaut mieux l

Jean sort à droite. La mère et Kaatje, endimanchées, leur livre d'heures en main, entrent par le fond.

KAATJE (joyeusement)

Comme il fait beau l Comme il fait boni Nous avons pris le long de Veau. Le soleil est déjà brûlant comme au mois d'aoïit. Et rair a un parfum qui vient on ne sait d'oii, Car on y sent les flots, les roses et le miel. Et c'est si doux qu'on croit sentir l'odeur du ciel !

LE PÈRE Eh! petite, pourquoi donc parlez-vous si bien ?

Parce que je me sens heureuse et qu'il n*est rien Que je trouve meilleur et qui m émeuve autant Qu'un bel après-midi de dimanche au printemps !

LA MÈRE

J^ean n* était pas ici?

LE PÈRE

Oui ; nous causions ensemble,

LA MÈRE

Comment est-il?

LE PERE

Toujours sombre ; mais il me semble Un peu mieux cependant,

LA MÈRE (tristement)

On lui parle; on s* étonne De le voir écouter les avis qu'on lui donne \ Puis quand on a fini de lui parler, on sent Qu'il est un peu plus loin de vous, qu'en commençant l

LE PÈRE

Non, non, femme l II va mieux l II n'est pas enjoué Bien sûr; mais j ai tâché d*un peu le secouer Tantôt; je lui ai dit, qu'il se doit à son art, Et puis,,.

LA MÈRE

Et puis?...

LE PÈRE (hésitant)

Que s'il faut qu'un nouveau départ L'éloigné— pas trop loin de nous —pour quelques mois Tu saurais supporter ce tourment comme moi,

LA MÈRE (anxieuse) Ensuite ?

LE PÈRE

// a dit non d'abord, puis a compris Que son pardon et son salut sont à ce prix.

Il partira.

LA MÈRE

Pour où?

Pour Anvers; dans trois jours.

Affectueusement.

Il faut que ton conrage encor soit son secours ! Il faut r aider! Il doit sortir de sa torpeur !

LA MÈRE

Jy ai pensé! Mais ce remède me fait peur !

LE PERE

Pourquoi donc? Quel remède est meilleur que r étude? Crains son désoeuvrement!

LA MÈRE

Oui; mais sa solitude ?

Depuis qu'elle est partie^ il n'est plus en état De vivre seuil II a pleuré; mais il restai Parce qu'il a besoin, sans même s'en douter, D'avoir auprès de lui nos cœurs pour l'écouter!

LE PÈRE

C'est parfait; toutefois le meilleur témoignage De notre amour vaut-il des amis de son âge?

Un milieu plus vivant? Dans le nôtre il s'isole,.,

LA MÈRE

Pour oublier, il faut d'abord qu'il se console l

Si le déchirement d'un pareil abandon

N'a pas blessé son coeur d'un chagrin sans pardon.

Je crains qu'il ne soit faible et ne succombe au charme

De consolations plus tristes que ses larmes!

LE PÈRE

Son courage n'est pas à ce point déprimé!

Quoi? Parce qu'il aima.,.

LA MÈRE

Parce qu'il fut aimé!

Il connut ce bonheur ^ et, sachant ce qu'il vaut. S'il se guérit au point dy songer de nouveau, N'éprouvera-t'il pas dans le fond de son âme. L'obscur pressentiment que, seuls, des yeux de femme ^ En offrant leur sourire à ses yeux désolés.

Effaceront les pleurs qu'une autre a fait couler ?

LE PÈRE Soit!

LA MÈRE

Mais, découragé, seul, éloigné de nous, SU s'abandonne aux premiers mots qui seront doux D'un amour consolant, mais indigne de lui.

Ne préfères-tu pas son chagrin d'aujourd'hui?

LE PÈRE Encore faudrait-il qu'il consente à s'éprendre...

LA MÈRE

Ce cœur endolori s'offre à qui veut le prendre!

LE PÈRE (impatienté)

// aurait donc perdu tout respect de soi-même! Ne saiS'tu pas,..

LA MÈRE (pleurant)

Je sais qu'il a besoin qu'on l'aime, hQu'on prenne doucement son cœur et le réchauffe, fEt c'est parce qu'il faut qu'une femme le sauve, I Pour me le rendre heureux tel que je Vai rêvé. Que je songe en pleurant à qui va le sauver !

LE PÈRE

Voj^ons..,

LA MÈRE

Ah ! s'il le faut, qu'il parte !

LE PÈRE

Tu t'agites!

LA MÈRE (sortant à gauche) Non, laisse-moi pleurer !

LE PÈRE (à Kaatje qui, dans un mouvement de tendresse veut la suivre)

yy vais, reste. Ah ! petite.

Si nous ne f avions pas, grand Dieu !

Il la serre dans ses bras.

KAATJE (en l'embrassant;

Mais vous m'ave:^/ Le père sort à gauche. Seule, Kaatje demeure rêveuse, debout auprès de la taUe, puis répète ces mots, en essuyant une larme :

Et je songe en pleurant à qui va le sauver!...

A ce moment, Jean rentre par la porte de droite, n est sombre. Sans regarder Kaatje, il remonte vers le fond de la chambre.

KAATJE (timidement) Tu sors?...

JEAN

Non.

KAATJE (après un silence) Le jardin est tottt fleuri...

JEAN

Ten viens.

KAATJE (après un nouveau silence, s'approche de la fenêtre)

. Puis je ouvrira

JEAN (indifférent)

Si tu veux.

KAATJE (ouvre la fenêtre. Elle regarde Jean, puis, après avoir hésité)

Pourquoi ne fais-tu rien ?

JEAN (bnisquement) Toi atissi?... Je f en prie!... Asse^ de réprimandes!

KAATJE (prête à pleurer)

Oh! ce n'est pas pour moi que je te le demande, Tu le sais bien!

Pour qui?

Pour mère! Elle a pleuré Tantôt! Elle te voit toujours désespéré,..

Mais non!...

JEAN

Distrait de tout, sinon de ta souffrance; Elle attend un effort...

JEAN

J'en fais plus qu'on ne pense!

Hélas! Je sais !

JEAN

Oh non! Tu ne fen doutes pas!...

Mais à quoi bon parler encore de cela ?

KAATJE Si tu voulais pourtant...

JEAN (impatienté)

Si je voulais quoi? Certes Le reproche est aisé! On raisonne, on disserte, On dit : a Si tu voulais, ce serait bientôt fait ! » Quand on ne souffre pas, c'est tout simple ^ en effet!

KAATJE (tristement) Crois-tu notre tourment à ce point égoïste?...

JEAN (radouci) Pardonne-moi ; je suis méchant;... mais je suis triste!

Je le sais bien. C* est pour cela que je croyais Donner un bon conseil à ton cœur, inquiet Et douloureux, qu'il faut soigner comme un malade. En te montrant ce beau soleil de promenade.

JEAN

Je suis plus triste encor lorsque je me promène! Chaque pas que je fais, dirait-on, me ramène Vers un endroit oii se réveille un souvenir.

Et le ciel est trop bleu pour ne pas m* attendrir!...

Après un silence :

Et pourtant^ je fus presque joyeux, ce matin, De voir, là, flamboyer tout à coup, le satin, La soie et le velours de tes tulipes d'ocre Et de pourpre, qui font les autres fleurs médiocres! Mes yeux les admiraient, énergiques, tenaces, Fiéres d* avoir bravé V hiver et ses menaces, U humidité, les nuits de gel, et, peu à peu.

Superbement ouvert leur calice de feu !

Leur tige était solide et leurs feuilles épaisses; Elles n'avaient ni pâleurs tristes, ni mollesses. Mais une grâce forte et mâle, et Von voyait Qu* éclipsant les iris et les premiers œillets Par la belle santé de leurs couleurs loyales, Elles se sentaient fleurs maîtresses et royales! Pendant un bref instant elles m* ont enivré Comme enivre ce qui est fort, ce qui est vrai. Et J'eus l'illusion que mes yeux éblouis.

Avaient vu dans ces fleurs l'âme de mon pays l N'est-ce pas enfantin ?

KAATJE (souriant)

Non, je ne trouve pas !

JEAN

Mon pays! Mais f espère encor quil est là-bas! Tu sais bien... Mais comment saurais-tu!

Je devine !

Tout ce qui te fait mal, tout ce qui te chagrine

A son écho dans notre cœur et nous alarme,

Et bien sûr, je comprends la raison de tes larmes!

JEAN

Oh! la raison!...

Mais oui! Tu vis ici, loin d'elle; Tu l'aimes^ et ton cœur lui demeure fidèle.

Et ton devoir te dit qu'il faut le lui défendre, Et tu souffres, et c'est bien facile à comprendre!

JEAN (sombre)

Non...

Pourquoi dis-tu non? Et pourquoi f isoler?

Ah! ne crains pas que je cherche à te consoler Par la compassion de mes soins indiscrets!

Mais, sans tarir tes pleurs ni chasser tes regrets, — Ce qui te causerait bien du mal au contraire — Noms voudrions tâcher, un peu, de fen distraire!

JEAN

Me distraire de quoi? D'elle? De Pomona?

Il fa surprise aussi, ce nom qui résonna

Sur mes lèvres! Je rai bien vu! Pourtant, regarde.

Mes yeux sont secs ; et si ma bouche se hasarde

A prononcer le nom qui vient de V effleurer y C'est que f ai résolu de ne plus en pleurer !

KAATJE (affectueuse)

Pourquoi? Si ton chagrin peut trouver dans les larmes Quelque soulagement! Vois-tu^ ce qui désarme Tes parents, désireux de combattre ce mal. C'est ton renoncement douloureux et total l S'ils fentendaienty demain, sans cesser d'être triste. Leur parler de nouveau comme parle un artiste, Si, sans cacher tes pleurs cependant, tu voulais T' asseoir comme autrefois devant ton chevalet. Cet effort leur ferait un bonheur indicible!

JEAN (lentement)

C'est justement cela qui ne m'est plus possible!

Certes, à tout instant f ai le soudain émoi

De revoir son image entre le monde et moi.

Et sajorme, son teint, la grâce de ses poses,

Je les retrouve aux tons comme aux lignes des choses.

Mais si je sens alors mon cœur irrésolu.

Je crois bien cependant que je ne l'aime plus.

Et que je souffre moins de ne l'avoir suivie.

Que du vide effrayant qu'elle a fait dans ma vie!

KAATJE (surprise) Comment?.,.

JEAN

Oui; je f étonne en te disant celai Je me suis figuré quand elle s'en alla Sans vouloir écouter mon appel éperdu.

Que c'était notre amour seul que /avais perdu, Et ^frappé de ce coup que foi cru meurtrier.

C'est vers son corps qui fut à moi que f ai crié! On guérit son amour pourtant! Je le sais bien! Mais, trompant votre espoir — et peut-être le mien — Si je suis demeuré sans courage et sans force Après Vinattendu de cet affreux divorce, C'est qu'enfin f ai compris, comment ^ abandonné. J'avais perdu bien plus qu'elle ne m'a donné. Et que le jour épouvantable de sa fuite.

Elle entraîna dans la nuit d'hiver, à sa suite. Avec son corps, avec ses yeux, avec ses lèvres, Tous mes efforts, tout mon courage et tous mes rêves! S'animant.

Ah! tu crois ma pensée encore sous son charme. Tu crois que je l'appelle, et quand tu vois mes larmes, Tu me dis : a Pleure-la ! Pleure, puisque tu r aimes! » Ce n'est plus elle que je pleure! C'est moi-même!

Jean, je t'en prie!

JEAN

Oh ! laisse-moi'parler un peu De ces choses ! Crois-moi, je fais ce que je peux.

Je blâme chaque jour mon cœur stérile et lâche ; Je me dis : Ce matin je reprendrai ma tâche, Mes doigts pourront refaire un effort qu'ils ont pu, Et je continuerai mon rêve interrompu!

Puis V heure passe; en vain je tente d'éprouver L'enthousiasme ancien qui me faisait rêver Aux jeux de la lumière ^ aux caprices des formes; En vain je veux rouvrir sur eux mes yeux qui donnent; Rien! Je ne vois plus rien sur la blancheur des toiles! Ce cœur n'a plus de foi! Ces yeux n'ont plus d'étoile l

Jean ! Jean !

JEAN (s*animant e;icore) Rappelle-toi! Le jour de son départ.

Nous avons discuté; elle a ri de mon art En parlant du tableau que je peignais alors.

Tu fen souviens ? C'étaient mes tons fades et morts, Mon sujet mal conçu, mon dessin sans beauté!

Elle a parlé du Bron^ino ; j'ai protesté , Et niant sa critique et ses comparaisons, J'ai dit qu'elle avait tortl Mais elle avait raison !

Dieu !

JEAN

J'avais mis en elle — et ce fut ma folie! — Le culte que mon art vouait à l'Italie !

Elle était le virant souvenir de ma foi ; Et lorsqu'il m'arnva de douter quelquefois.

J'ai retrouvé ma force et ma ferveur première. En reposant mes yeux sur ses yeux de lumière! Son regard rassurait ma pensée hésitante ; Je songeais : Elle sait la gloire qui me tente. Son amour m* encourage et m'aide à la vouloir! Mais elle s'est enfuie aussi loin que la gloire ; Je suis sûr désormais de ne plus les atteindre. Et je n'ai plus d'amour, et je ne sais plus peindre !

KAATJE (essayant de le calmer)

Ah! c'est tout doucement qu'il faudrait ranimer Ton courage! Il faudrait...

JEAN (sans Técouter)

Je me suis enfermé Là-haut, les premiers jours, souviens-toi! J'ai voulu M' abrutir de travail, et, sans jr penser plus, La laissant s'éloigner et courir les grand 'routes. Terminer mon dernier tableau, coûte que coûte! Mais comment dire, hélas! mes efforts, leur misère y Mon découragement dans t atelier désert Où parfois mon esprit chavirait dans ses rêves? Devant moi, je voyais passer, passer sans trêve, Un cortège inoui d'images immobiles !

Apollon couronné chantait près des sjrbilles ;

Un damné traversait de sa chute soudaine L'ample sérénité de V école d* Athènes ; Les vierges f les martyrs, les saintes ingénues. S'unissaient dans l* Olympe à des déesses nues, Et tandis que vous m'affolie^ de vos tumultes, Héros de tous les temps et dieux de tous les cultes T entendais se mêler dans un concert étrange. Les chants de Raphaël aux cris de Michel-Ange!

KAATJE Mais jadis, cela fut ta force!

JEAN (exalté)

Ah! n'en crois rien !

Je suis anéanti par cet art italien Dont la splendeur m'attire et m'étreint et m'écrase!

KAATJE Autrefois, tu disais pourtant...

JEAN

C'étaient des phrases!

Ah! ces peintres! Comme un enfant j'ai cru pouvoir Les égaler!

Mais ton tableau...

JEAN (ricanant, se dirige vers les marches du fond)

Tu veux le voir^ Mon tableau? Le Festin! Tous les dieux réunis!

KAATJE (tandis qae Jean gravit les marches) Ilestjinif...

JEAN (avec un éclat de rir^

Mais je crois bien qu'il est fini!

Entrant dans Tatelier.

Tu pas voir! Tu vas voir!

n a ouvert rapidement la porte, disparut on instant, puis revient, tenant en main une grande toile entièrement lacérée; il la brandit en descendant les marches.

Tiens! Regarde! Contemple!

KAATJE (avec un cri) Mon Dieu!

JEAN (s*ezaltant de plus en plus).

Nouveau Samson,fai renversé le teniplel Tai déchiré ta^ur de mes mains redoutables!

Regarde! Le nectar a coulé sur la table.

Et le repas divin se termine en orgie l Ah! f aurai bien peiné cette mythologie !

Mes doigts ont commencé^ mes poings ont fait le reste! Mais le chef-d'œuvre est prêt, car mettant dans mon geste

Ce que f avais encor de force et de courage.

Par un dernier crachat f ai signé mon ouvrage ! £n sanglotant, il jette la toile dans un coin de la chambre.

KAATJE (l'implorant) Jean! Jean! Je f en prie!

JRÀN (se passe la main sur le front et se calme brusquement

Oui ; c'est vrai ; je gesticule Comme un gamin ^ et tous ces cris sont ridicules ! C'est fini l Mes pinceaux sont là! Pleurons sur eux!

Tristement.

Ah! ce chagrin vaut bien un chagrin d'amoureux,

Je t'assure! Des mots d'amour, on en retrouve!

Mais un coeur, éprouvant ce que mon cœur éprouve,

Une pensée émue au frisson de la mienne

Et qui rallume en moi la flamme et l'entretienne,

Hélas! où retrouver cela ?

KAATJE (après un long silence, parlant avec peine)

Que vas'tu faire?

Il faudrait,...

JEAN (avec un geste las)

Oui, je sais, m'en aller! Tantôt père M'a parlé d'un nouveau départ. Je partirai!

Amèrement.

J'irai voir comment font les artistes, les vrais!

Et je promènerai che\ eux, de ville en ville.

Mon cœur désabusé de son rêve inutile!

Allons ! ne parlons plus de cela /...

Après un silence, il remonte vers le fond et regarde par la fenêtre

Quel soleil

Éblouissant!

Il rêve un instant.

C'était par un printemps pareil,

Que je m'en suis allé gatment vers F Italie!

Ah ! comme la gatté meurt en mélancolie!

Quel silence ironique après V appel des Muses l

Pendant qu'il prononçait ces dernières phrases, Kaatje, le cœur lourd, s'est assise près de la fenêtre ; machinalement elle a posé sur ses genoux son coussin de dentellière et s'est remise à la besogne. Jean s'approche d'elle distraitement, puis la regarde travailler. Au bout d'un instant il lui dit :

Cest un joli dessin... Très joli... Ça f amuse?

KAATJE (péniblement, avec un sourire triste)

Oui; c'est mon art à moi ; mon pauvre petit art... Je Faime d'exiger seulement mon regard Pour conduire le jeu de mes mains cadencées.

Et de laisser tout son caprice à ma pensée...

JEAN

Cest difficile ?

KAATJE (tout doucement et de plus en plus émue)

Non; puis ce que j'aime encore, Cest de voir, peu à peu, point par point, mes décors

Les plus majestueux comme les plus subtils,

Naître, mystérieusement, d'un peu de fil,,.

Il ne faut rien qu'un peu de fil... Mes mains le nouent

Si vite et si gaîment qu'on dirait qu'elles jouent

Du clavecin,,. Quelques épingles, peu de chose,

Et voici cependant des étoiles, des roses,

Des palmes qui vont Vune à Vautre s'enroulant.

Et ce n'est que du fil, rien qu'un peu de fil blanc.

L'heure passe, mes doigts travaillent, et, tandis

Que légère comme un oiseau du paradis,

La dentelle apparaît, peu à peu, point par point.

L'âme légère aussi, je suis mon rêve, au loin.

Battant de l'aile comme une voile qui cingle...

Il ne faut rien qu'un peu de fil et des épingles.,.

JEAN (attendri) Et ce rêve? Où va-t-il?

KAATJE (relevant la tête)

J'aurais bien de la peine A te le dire! Un rien l'éveille et puis l'entraîne. Mais il reste, en dépit de ses métamorphoses. Le rêve d'une enfant qui sait si peu de choses!

JEAN

Commenta

Je ne sais rien! Si j'en avais un doute Il suffirait que tu me parles ! Je f écoute ;

Tu me dis ce que tort commande; tu essaies

D'accorder mon esprit au vol de ta pensée;

Je vois tes yeux fixés sur ton but idéal;

Tentends bien que c'est beau... Mais je comprends si mail

JEAN

Mais non!

Oui. T avais cru te comprendre autrefois!

Était-ce ton accent, la fièvre de ta voix, L* enthousiasme ardent qu'elle me révélait?... Mais quand tu m'as montré ce pays de palais Oit la beauté s'offrait en fleurs épanouies ^ Comment n*aurais-je pas été tout éblouie ?

Puisque tu le disais, f ai cru que c'était là, Che^ ces peintres qu'aucun des nôtres n'égala, Qu'en f inspirant de leurs tableaux les plus fameux , Tu pourrais devenir un grand peintre comme eux! Mais depuis ton retour je regarde, je pense, Je tremble de V effort auquel tu te dépenses, Le vertige méprend du songe qui t'enivre. Et je sens ma pensée incapable à te suivre!... Ah! ne f afflige pas d'entendre ces paroles ; Je ne suis qu'une enfant! Mais ce grand art m'affole A présent! L'Italie apparaît à mes yeux Comme un jardin rempli de bosquets merveilleux Qui s'étagent au gré des pentes galonnées.

Mais dont toutes les fleurs seraient empoisonnées !

JEAN

Non! L'odeur est divine et ces fleurs ont raison ! Les incapables seuls y trouvent du poison!

KAATJE Les incapables f

JEAN (amèrement)

Oui. Je n'étais pas de taille A livrer ce combat ; fai perdu la bataille!

Les vaincus seuls ont tort et c'est tant pis pour eux ! Et c'est juste après tout!... Mais c'est si douloureux. Quand la réalité, tout à coup, vous convainc Que le rêve était fou; que l'effort était vain; Qu'ayant un idéal hors d'atteinte pour cible. On a tiré vers lui des flèches impossibles.

Et qu'après tant d'élans vers les biens qu'on préfère, On n'en a rien! Et qu'il n'y a plus rien à faire! En prononçant ces derniers mots, Jean s'est assis, accablé, sur un

siège un peu éloigné de Kaatje et demeure longtemps pensif.

Kaa^e, toujours assise près de la fenêtre, ne travaille plus ; elle

semble absorbée par sa pensée.

KAATJE (après un long silence, et comme en ne parlant que pour elle-même, à voix basse)

Plus rien à faire î. . . Hélas !. . . Et pourtant, il me semble Que puisque rien de ces gens-là ne nous ressemble, Il vaudrait mieux ne pas les imiter... S'ils vont Par des chemins plus beaux que ceux que nous suivons.

Ce qui fait avant tout leur talent surhumain.

C'est d* aller vers leur but, en suivant leur chemin;

Ils pleurent leurs tourments comme ils chantent leurs joies,

Et s'ils peignent des dieux si beaux, c*est qu'ils les voient L . .

Je songe alors : Pourquoi ne pas faire comme eux?

Ils aiment leur œ{ur; aimons nos ciels brumeux;

Et si notre soleil darde moins de rayons.

Qu'importe! Peignons-le tel que nous le voyons!

Ah! ce n'est pas possible à celui qui s'exile;

Mais cela me paraît si simple, si facile.

Pour l'artiste qui peint dans son pays natal!. . .

Jean a levé la tête; il écoute; Kaatje, alors, hésite un peu, mais continue pourtant.

... Jeme trompe bien sûr... Je dis cela bien mal...

Car je divertirais mon esprit et mes yeux

Des combats des titans et des festins des dieux.

Et je rapporterais du voyage de Rome,

L'orgueil d'avoir aimé r œuvre de ses grands hommes !

Mais au lieu d'imiter leurs tableaux grandioses.

Si je peignais alors, ce serait d'autres choses.

Puisqu'on ne peut livrer son âme tout entière.

Qu'à celles qu'on connaît, qui lui sont familières.

Qu'on a là, dans sa vie, et qui, tant on les aime,

Donnent V impression d'être un peu de soi-même!

Simples, telles que chaque aurore les éveille.

Elles m'enchanteraient sans fin de leurs merveilles;

Mes yeux leur souriraient; toutes en seraient dignes.

Je connaîtrais si bien leurs couleurs et leurs lignes,

Que mon oeuvre en serait le beau portrait vivant l

Ah! Von ny verrait pas Jupiter enlevant

Europe, sur la mer, au clair éveil du jour;

Mais f y mettrais du moins tant de soin, tant d'amour.

Que devant cet aveu de ma tendresse émue,

On sentirait toute son âme qui remue...

Au doux plaisir de voir mêlant ma rêverie.

Je vais m' asseoir dans la prairie.

Parmi les fleurs et V herbe grasse;

Je place là mon chevalet.

Devant le tableau qui me plaît

Par sa grandeur ou par sa grâce.

Je regarde attentivement Les champs de seigle et de froment.

Les saules gris, les ormes verts.

Le ciel, les plantes et les bêtes.

Et tout ce que mes yeux reflètent Depuis que Dieu les a ouverts.

Puis, je peins, doucement ravie,

Comme si je peignais ma vie

Au milieu du bel horizon.

Car je mêle à l'oeuvre ainsi faite,

V émotion la plus secrète

De mon bonheur à la maison...

S'adressant à Jean plus directement.

Oui ^ je songe à celui qui choisirait pour tâche

De nous faire éprouver la beauté qui s'attache

Aux décors de che\ nous, reflétés fervemment

Par le miroir pensif de ses beaux yeux flamands !

S'il peignait, librement dans sa sollicitude.

Ce monde dont notre âme a la douce habitude.

Quand il nous V offrirait dans son oeuvre achevée.

Belle d'être réelle et non d'être rêvée,

PeuX'tu croire qu'un seul parmi ceux qui l'entourent,

Ne lui sourirait pas d'un sourire d'amour?

Ayant touché nos cœurs, exalté nos esprits,

Penses-tu qu'il vivrait solitaire, incompris?

Que personne, aux instants où sa force est rebelle.

Ne lui dirait : J*ai foi dans ton œuvre; elle est belle!

Et que pour reposer son front découragé.

Il devrait s'endormir contre un cœur étranger f

S'animant et lui montrant la campagne ensoleillée.

Ah ! regarde! Aussi beau qu'un tableau de légende Ou d'histoire, ce vaste horizon de Hollande, Aveclson fleuve lent, ses moulins dans les branches, Et leurs ailes en croix sur le ciel du dimanche ! Regarde le canal oit se mire en tremblant Le voyage étemel des beaux nuages blancs l O! décor de sa vie, embrasé de soleil, Soye\ son bel exemple après son bon conseil!

Dites-lui que l'on peut faire une œuvre immortelle En aimant son pays, en lui restant fidèle.

En mettant sur sa toile avec votre lumière^

La bonne intimité des choses coutumiêreSj

La ville, le jardin, la maison des parents,

La vieille chambre où rôde un parfum pénétrant,

Fait d'ordre, de bien-être et de fleurs invisibles...

Jean, depuis longtemps, a écouté Kaatje avec plus d'attention. U s'est levé, ému, quand elle lui a montré, toujours assise près de la fenêtre et baignée par les rayons du soleil couchant, le bel horizon de son pays. Peu à peu, il a semblé plus touché par ses paroles et maintenant, soudain, il l'interrompt et continue, la voix tremblante :

JEAN

Et, près de la fenêtre oit son prof l, paisible.

Baigné par la clarté du jour à son déclin.

Se penche doucement sous sa coiffe de lin.

Celle dont le cœur clair et simple me révèle

Un monde palpitant d'une beauté nouvelle!

Ah! Kaatje... dis-tu vraiî... Me montres-tu ma voie?.

De plus en plus ému.

Mais pour m' avoir donné, tout à coup, tant de joie. Pour avoir deviné mon cœur mieux que moi-même... Kaatje... tu m* aimes donc un peu?

KAATJE (qui s*est levée, très émue et très simplement)

Ah! si je faime!.,

JEAN (prêt à pleurer)

O mon bonheur! Mon art! Vous ai-je retrouvés^ Ah! petite, bonne petite!...

n s'approche de Kaatje et pose, en pleurant de joie» son front sur l'épaule de la jeune fille. Et tandis que, de la main, elle lui caresse les cheveux, le père, puis la mère apparaissent au seuil de la porte de gauche et s'arrêtent surpris.

KAATJE (se tournant un peu vers les parents, leur dit doucement, avec un sourire de bonheur)

// est sauvé!...

Ainsi se termine la pièce.

Des presses

de Madame Veuve Monnom

32, rue de t Industrie,

Bruxelles.

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