AKBOU
verte de beau linge et de riche argenterie, nous eûmes bientôt oublié nos fatigues du matin; du bordeaux étincelait dans les carafes de cristal. Ben-Ali se contenta de boire de l’eau, et il eut tort, ma foi, car son vin était excellent.
L’agha nous présenta son fils aîné, qui se mit à table avec nous. C’est un beau jeune homme de dix-huit ans, de taille moyenne, d’un maintien froid, gracieux cependant. Ses grands yeux noirs, à demi fermés par de longs cils, encadrés de sourcils très arqués, ses joues imberbes, sa coiffure singulière, qui consiste en une bande d’étoffe bleu et blanc, serrée sur le front, découvrant les tempes rasées, et retenant en arrière la chachia, sa longue gandoura flottante, lui donnent un air un peu trop féminin pour un garcon de dix-huit ans. Ses mains blanches et longues, ses pieds cambrés et finement attachés aux chevilles, indiquent la pureté : de la race. La famille des Si-Ben-Ali-Cherif descend, m'a-t-on dit, du Prophète par une de ses filles.
J'avais causé très librement avant le déjeuner avec ce jeune homme, qui parle assez bien notre langue; à table, je remarquai qu’il ne répondait plus à mes questions que par des monosyllabes ; son père, qui s’apercut de mon étonnement, me dit : « Veuillez l’excuser s’il ne vous répond pas; il n’a pas l'habitude de parler devant son père. »
Nous voulions continuer, le jour même, notre voyage, et, pour gagner quelques heures, aller coucher
à la zaouia de Chellata; mais Ben-Ali-Cherif avait disposé de nous et de notretemps, et nous cédâmes avee plaisir à ses gracieuses instances. Le lendemain, nous: devions assister à une chasse au sanglier; c'étairune surprise que le sidi nous avait ménagée; nous accep= tâmes sans hésitation. Durant toute l'après-midi,'il ex pédia ses khielas à ‘sés amis arabes pour leur traris= mettre son invitation, [pendant ‘que nous visitions un jardin d’orangers et de grenadiers qu'il possède non loin de son bord), dans une vallée à l'abri des vents et des intempéries, vraie serre chaude en plein air.
A notre retour à Akbou, nous trouvons la cour pleine de mouvement et de bruit. Des cavaliers arrivent incessamment, et bientôt nos nouveaux amis du bord} de Beni-Mansour, le chef du bordj de Thazemath, arrivent à cheval, armés de leurs beaux fusils: Nous, qui n'avons pas d'armes, quelle piètre figure allonsnous faire au milieu de tous ces chasseurs ? Mais le sidi a pensé à nous. Les armes ne nous manqueront pas, et qui sait? peut-être aurons-nous la chance d’envoyer
* notre contingent de balles aux solitaires des grands bois!
La soirée se passa gaiement, en causeries sur les Kabyles et sur le pays. La conversation, vagabonde, capricieuse, tomba bientôt sur la sobriété si vantée des Kabyles et des Arabes. « Ils sont sobres, j'en conviens, dit un des chefs kabyles, mais quand s’oftre une occasion, ils se gardent de la manquer, et alors ils se gorgent le plus qu’ils peuvent. Aussi, toutes les fois qu’un Kabyle