Le pays qu'arrose l’Yémen
échevelée, furieuse, environnée de la foule des femmes,
e parcourait [es tentes en excitant les Djadicides à la vengeance; elle répétait dans les tribus les vers inspirés par son indignation :
< Non, il n’est rien de plus avili que les Djadis! ils «“ laissent insulter leurs fiancées, leurs épouses! Dites! « l'homme de cœur qui a ?s présents à sa fiancée, « qui a payé le douaire, peu | consentir à tant d'igno- « minie ?
« Oh! la mort, la mort, pl Ôt que de laisser outrager l'épouse qu'il a choisie!
« Mourez donc en gens de cœur, ou bien assassinez « votre ennemi; allumez, secouez les mille brandons « de la guerre!
“ Ou bien fuyez de ces contrées, allez cacher votre
honte au milieu des déserts, et périssez de misère.
« Ah! le trépas est plus beau que le séjour au milieu « de vous, dans l’abjection et la souffrance !
« Après de si grands outrages, si la colère ne vous fait pas bondir le cœur, soyez donc femmes; allez
« vous faire parfumer comme des filles, vous n'êtes
faits que pour porter des haïks et laver des gandouras.
« Loin d'ici celui qui n'ose s’armer contre le tyran « pour laver dans son sang la pudeur outragée des « femmes! Loin celui qui ne sait que se pavaner et « marcher fier au milieu de nous ! »
« C’est ainsi qu'Ofayrah allumait l’indignation et
soufflait la vengeance. Aswad, son frère, était puissant
et aimé de ses frères : 1l les poussa à la révolte.
« Enfants de Djadis, criait-il à la multitude assemblée autour de sa tente, les fils de Tasm sont-ils plus que nous, parce que le roi qui nous commande est de leur race ? Renversons ce tyran, ce sera un acte méritoire. J’ai concu un projet qui nous affranchira du tribut honteux qui pèse sur nous. Venez à moi, vous tous que le malheur a frappés. »
« Les hommes de la tribu répondirent :
« Parle, nous te sommes dévoués, mais les Tasmides sont plus nombreux, plus forts, mieux armés que nous. |
« — Écoutez! j'ai le dessein d'organiser un grand festin hors des tentes; j'y inviterai le roi, qui y viendra avec ses Tasmides, et quand ils seront au milieu de nous, à s’enivrer de la liqueur fermentée, à s’admirer dans leurs longs vêtements de fête, saisissons nos armes et égorgeons-les jusqu’au dernier.»
« Aswad prépare un grand repas hors des tentes, et
recommande à chaque Djadicide de cacher à l'avance un sabre tranchant, sous le sable, à la place qu'il devra occuper. Au signal d'Aswad, qui frappera le roi, chacun
devra massacrer un des chefs tasmides.
« Imlik tut invité; Imlik vint, entouré de toute sa
cour. La toule, revêtue de longues tuniques, s’avança en
bon ordre et s’assit en cercle sur le tapis; ils mangèrent, ils burent à longs traits, et lorsque la gaieté préside au festin, Aswas se lève et renverse Imlik sans vie. Les Djadicides sont armés et frappent le convive le plus voisin; un Carnage affreux commence; les nobles sont égorgés, et après eux, la foule éperdue; un seul homme échappa. Il s’appelait Riah, fils de Mourrah. Riah s’enfuit et alla implorer le secours du tobba Hassa, roi des Himiarides dans l’Yémen. |
« Prince, dit Riah au tobba, nous sommes tes rayas; « les Djadicides ont violé les lois de l'humanité; viens « à ma parole contre ces hommes qui nous ont tendu « un guet-apens infâmé. Viens, tue-les, et il y aura « pour toi glorieuse récompense; jamais tu n'enten- « dras récit d’une pareille trahison, jamais tu ne ver- « ras jour pareil à celui où la traîtrise assassina les « Tasmides !
« Nous étions venus chez eux, sans défiance, sans « armes, la ceinture aux flancs, avec nos manteaux « rouges aux vertes broderies; on nous offrit une diffa .« de mets nombreux étalés sur les vastes tapis, en plein « air; puis les oiseaux de proie, les tigres sè ruèrent « Sur NOUS.
« Viens, fonds sur cette tribu que Dieu ne saurait « protéger ni défendre. »
« Le tobba promit son secours, réunit son armée et partit du côté du Djaù, où étaient réunies les tentes des
Djadicides. Lorsqu'on fut à trois jours de distance, Riah dit au tobba :
« Prince, j'ai une sœur qui est mariée parmi nos ennemis : elle se nomme Zarka-el-Yamamah (le bluet du Yamamah), parce qu’elle a les yeux bleus. Son regard perçant distingue un homme à une distance d’un jour et une nuit de marche. Je crains qu’elle ne nous voie et qu’elle ne mette les Djadicides sur leurs gardes ; ordonne à tes soldats de se munir de branches d’arbres et de marcher derrière. »
« Le roi ordonna à ses soldats de suivre le conseil
de Riah.
« On approcha de l’Yamamah, au milieu de la nuit.
Zarka, dont la vue est plus perçante encore la nuit que
le jour, plongea son regard dans l'obscurité et cria :
« Enfants de Djadis, je vois des arbres qui marchent, et derrière eux les Himiarides. On ne fit que rire de
son avis. »
« Le lendemain, à l'aube, le tobba surprenait les
Djadicides, mettait tout à feu et à sang, et massacrait
tous les habitants du Djaù. Zarka fut amenée devant le
tobba, qui lui dit:
« Qu'as-tu vu ?.…
« — J'ai vu des arbres, et derrière ces arbres marchaient des hommes armés. »
« Le roi fit arracher les yeux à Zarka, et ordonna
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« Le meurtrier d’Imlik, Aswad, et sa sœur Ofayrah, échappèrent au carnage, et, fuyant sur un coursier rapide, ils allèrent s'établir sur les monts Adja, à la limite de Hedjaz. Plus tard, Samah, chef de la tribu des Beni-Tay, suivi de tous ses gens, abandonnant les sauvages plaines de l’Yemen, vint s'établir dans la vallée fertile où croissent les dattiers, entre le Selma et l'Adja. Les Beni-Tay s’emparèrent des troupeaux qui paissaient dans la vallée, Bientôt vint à eux un homme de stature gigantesque ; c'était Aswad, fils d'Ofar. A son aspect, les Beni-Tay furent stupéfaits, car jamais ils n'avaient vu d’être humain de taille aussi haute. Ils se retirèrent; mais bientôt, remis de leur frayeur, ils revinrent sur leurs pas, et l’un d'eux, fils de Samah, nommé El- Rauth, suivi de quelques hommes, alla trouver Aswad, et conversa longtemps avec lui; Aswad s’informa de leur pays, de leurs intentions, et pendant qu’il écoutait leurs réponses, El-Rauth lui décocha une flèche et le frappa mortellement. La tribu des Djadicides s’éteignit avec lui, et les Tayides s’emparèrent du pays?. »