‹ Kabyles et KroumirsChapitre 12 sur 159 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DJIGELLY — STORA'— PHILIPPEVILLE

Le Titan lève l'ancre et continue sa route; en quelques heures nous sommes devant Djigelly, l’Igigeli des Romains. On trouve encore dans la ville les traces de leur séjour; entre autres, le pavé en mosaïque d’un temple.

La ville est petite, bâtie en pointe sur un promontoire. Le pays qui l’entoure, et que nous apercevons en longeant la côte, est cultivé et paraît fertile. Les hauteurs sont boisées. Djigelly se compose de quelques maisons que surmontent l’hôpital et la caserne, reconnaissables à leurs dimensions. Quelques maisons arabes, d’apparence misérable, sont groupées autour de la mosquée dont le minaret élancé se détache sur le flanc du rocher.

Quatre blockhaus, reliés entre eux par une muraille, forment toute la défense de la place. Le vent d'ouest souffait avec violence, et l'état de la mer ne permettait pas un long séjour dans cette rade peu abritée et qu’il

serait facile de rendre sûre en exécutant le plan de Duquesne; ce plan consistait à relier entre eux les flots du port par des maçonneries, en les prolongeant par un môle.

Djigellv fut pris en 1664 par la petite armée du duc de Beaufort : on ne trouva, dit la relation véritable",

1. Relation véritable des événements, etc. (manuscrit de la bibliothèque nationale).

DJIGELLY, STORA 25

dans la ville abandonnée, que dix canons en fer, et des maisons si laides et si misérables qu’on pouvait à peine croire qu’elles eussent été habitées par des êtres humains.

Un autre passage de ce manuscrit, dont je citerai quelques lignes, prouve que ce peuple n’a pas changé et qu'il est encore aujourd’hui ce qu'il était alors :

« Plusieurs étaient nus comme la main, d'autres avaient une houppelande blanche qui les couvrait depuis le haut de la tête jusqu’à la moitié des jambes ; quelques-uns avaient de longs fusils et des sabres, la plupart n'avaient que des zagaies d’un bois fort lourd : les cavaliers, habillés comme les fantassins, ont un morceau d’étoffe au bas de leurs jambes pour tenir leurs éperons longs d’un demi-pied. Leurs selles sont pareilles à des bâts, les leurs brides ne sont que de méchants filets; tous les chevaux que nous avons vus sont petits et efflanqués; néanmoins ces gens-là les poussent du haut d’une montagne en bas à toute bride. La cavalerie n'osait point s'approcher de nous à cause du canon, mais quand quelqu'un des leurs était tué, ils aimaient mieux s’exposer beaucoup que de l’abandonner :. »

Djigelly a été presque entièrement détruit, il y a peu d'années, par un tremblement de terre. La ville se relève de ses ruines, mais il y a encoredes quartiers abandonnés et dont les maisons n’ont pas été réédifiées.

1. Salluste a tracé des Berbères de son époque un portrait qui ne diffère guère de celui-là; je le citerai plus loin.

Le lendemain, vers midi, nous arrivions en vue de Stora, le Tretum des anciens, après avoir doublé le cap Bougarone ; de belles montagnes, couvertes de bois toujours verts, abritent un petit village de pêcheurs maltais, coquettement assis sur le rivage et les premiers échelons de la colline. Stora, autrefois habité par les Romains, n'a conservé d’eux que de belles citernes presques intactes. Une route coupée dans le flanc de la montagne et ombragée d'arbres d’essences diverses, caroubiers, pins, chênes-lièges, conduit à Philippeville, se dresse au bord de la mer à quatre kilomètres. Mais qui le peu de fond de la rade ne permet pas aux vaisseaux d'approcher du port qui se‘creuse en ce moment, et les voyageurs sont obligés de débarquer à Stora.

Philippeville est une ville nouvelle, fondée en 1839 sur les ruines de la colonie romaine de Russicada ; elle est donc toute française et les Arabes peu nombreux qui se sont groupés autour de nous ne forment pas le vingtième de la population.

Les Romains avaient habilement choisi ce lieu pour servir de port à leur puissante Cirta, Constantine d’aujourd’hui, et l’on retrouve encore les restes grandioses de leur établissement. D’antiques et immenses citernes ont été découvertes sur la montagne, et devaient largement approvisionner d'eau Russicada; des statues mutilées, des chapiteaux très ornés, des fûts gigantesques de colonnes marquent la place de grands monuments. Sur l’un des füts de marbre, nous avons retrouvé ic des-

Page 1