LA LÉGENDE DU DJURJURA
Légende singulière, où l’on retrouve les poétiques créations de la Grèce : les Titans foudroyés, Atlas portant le monde sur ses robustes épaules, et les humains créés par Deucalion après le déluge. Cette tradition kabyle contient le germe des récits mythologiques.
Nous en avons fini avec la nature abrupte, avec les cols accidentés et les ravins dangereux. Nous laissons derrière nous cette longue chaîne de crêtes dentelées, coupée de crevasses profondes. Nous entrons dans un pays toujours montueux, mais luxuriant de verdure et d’un accès plus facile. Les figuiers, les oliviers, les chênes à glands doux dont on fait de la farine, les frênes gigantesques, reposent la vue fatiguée des cataclysmes de la nature. On voit au loin les ruisseaux descendre de la montagne, se diviser en mille canaux créés par les Kabyles et arroser des vergers, des jardins. A mesure que l’on s'éloigne des rochers nus et stériles, on sent la vie renaître sous la main industrieuse de l’homme, et l’on voit apparaître la terre végétale, si nécessaire à l’existence des plantes. Les pentes se sont adoucies et sont couvertes de produits de toute nature. Les grands arbres étalent leurs branches touffues et protègent les jardins, remplis de cultures maraïîchères, contre les ardeurs du soleil. Les fontaines sourdent de tous côtés, et leurs eaux vives répandent l’abondance. Les villages sont toujours perchés sur les sommets; mais ils n’ont plus cet aspect misérable des villages des
hauts plateaux. Des vergers s’étalent tout autour, par- | 23
semés d’oliviers, de figuiers, au tronc desquels s'enlace et grimpe la vigne. Les maisons sont plus propres et moins entassées. Les habitants sont moins pauvres, et leur visage grave inspire un air de calme satisfaction. Les enfants sont moins sauvages; ils s'approchent et nous disent bonjour avec bonne grâce. Awbruit de nos, chevaux, les portes s’entr'ouvrent, et les têtes apparaissent pour nous voir passer.
En traversant Ilféraounen, nous nous arrêtâmes devant une vieille femme qui faconnait des Vases.en terre, à double et triple récipient, dont llusagerest assez difficile à comprendre. Elle nous offrit quelques-uns de ses produits si singuliers de formes, si étranges de ton. J’achetai une gargoulette double; peinteen jaune; bordée de rouge et tigrée de noir.
Je remarquai, pendant la conclusion du marché, cette vieille décrépite qui semblait vouloir lutter desingula= rité avec sa marchandise. Elle était aussi peinte que ses: pots. Une couche de rouge violent s’étalait sur ses joues et faisait ressortir davantage les tons d’ivoire de son front. Ses yeux entourés d’un cercle de hennah, ses sourcils charbonnés grossièrement, ses lèvres rougies, son menton, ses narines, ses tempes, illustrés de tatouages bleus, faisaient de cette femme la plus drôle et la plus laide poupée qu’on puisse voir. Ajoutez à ce portrait un turban noir d’où sortaient des chaînes, soutenant d’énormes boucles accrochées à ses oreilles, un haïk sale et troué qui flottait sur son corps maigre, et
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vous aurez une faible idée de cette variété du genre macaque.
A la sortie de ce village, nous suivons un sentier
bordé de champs d'orge, où des Kabyles, tête nue, sous le soleil brûlant, fauchent les épis. Ces hommes si simples, dont l'attitude énergique et fière rappelle le souvenir de ces anciens Berbères qui, depuis des siècles, combattent, pro aris et focts, contre leurs envahisseurs,
aujourd’hui soumis, nous saluent d’un geste.amical, et s’informent, d’un mot, du motif de notre voyage; puis ils reprennent la faucille à dents de scie, et se remettent au travail. | .
J'ai parlé de l'énergie de ce peuple que la civilisation n’a pas encore entamé, et qui, jaloux de son indépendance, a, pendant vingt ans, tenu nos armées en échec. Je parlerai bientôt de ces expéditions de 1840 à 1864. Mais je veux citer ici un trait singulier qui remonte à 1854, et qui donne la mesure de l'inflexible volonté et de l'astuce de sauvage des Kabyles.
En 1854, un Kabyle de la tribu des Frekat, jeune homme de dix-huit ans tout au plus, se présente devant le chef du bureau arabe de Dra-el-Mizan :,-et raconte qu’il vient du milieu des tribus soulevées par Bou- Bar’la dans l'intention de tuer .ce .chérif, mais que n'ayant pu réussir à l’approcher, il a tué un de ses lieutenants, et qu’il s’est enfui. Il sollicite une récompense. Le commandant lui demande la preuve de son assertion.
« La preuve, répond le Kabyle, la voilà ! » Et, entr'ouvrant son burnous, il montre une tête récemment coupée, défigurée déjà.
Ce récit fut fait avec un accent de sincérité qui n'éveilla aucune défiance. Le jeune Kabyle fut complimenté, et la tête enterrée.
1. M. le colonel Beauprêtre, tué en juin 1864, lors de l'insurrection soulevée dans le sud par Si-Hamza.