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CHAPITRE XXXV

TIFIKOULT — FORT NATIONAL — TIZZI- OUZZOU

Nous avons traversé le col de Tifikoult, vallée étroite, pressée entre deux montagnes qu'elle séparé et dont les parois, presque verticales, laissent rouler les torrents du haut des pics neigeux jusque dans les profondeurs des gouffres. Mais au fond de ces abîmes, quelles fraîches prairies s'étendent sur les bords des ruisseaux ! Quelle puissante végétation se développe à l'abri des ardeurs brülantes de l’été et des glaces de l'hiver ! Les eaux limpides fécondent le sol; les grands arbres d’essence forestière, pins, cèdres, frênes, mêlent leurs branches aux arbrisseaux des vergers. On se croirait, sous cette latitude africaine, dans une fraîche vallée de la Suisse ou du nord de la Franèe.

eûmes-nous l’excellente idée d’inviter tout ce monde à déjeuner. Ils ne se firent pas prier et se mirent à jouer des mâchoires en gens qui rompent un jeûne forcé; puis nous continuâmes notre route, salués des salamaleks de tous ces estomacs reconnaissants.

: Nous marchions silencieux, gravissant les rampes, pendus aux crinières de nos chevaux, et, arrivés sur les sommets, je me retournais pour contempler la route parcourue et repaître encore mes yeux de ces beaux pays, de ces verts mamelons, de ces pics nei-

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geux du Djurjura, que je quittais à regret, car je ne dois plus les revoir.

N'est-ce pas toujours ainsi dans la vie? L’homme, qu'une destinée heureuse ou fatale entraîne, ne laisset-il pas incessamment derrière lui un regret de ce qu’il abandonne, et n’a-t-il pas un vague effroi de ce qu’il va chercher ?

Au détour du sommet d’Aboudid, dont l'accès est assez difficile, tout à coup apparaît, comme le décor d’un vaste panorama, la forteresse de Souk-el-Arba, nommée fort National, et située au milieu du territoire des Beni-Raten. Ce plateau était le centre où se réunissaient toutes les tribus voisines dans un marché tenu le mercredi et pour cela appelé Souk-el-Arba, marché du mercredi.

J'ai parlé plus haut d’une forteresse couronnée de bastions, armée d’obusiers à longue portée et destinée, sur ce piton élevé, à dominer toute la Kabylie du nord du Djurjura. Des hauteurs de la tour, on voit le territoire de toutes les tribus qui rayonnent à l’entour et dont elle est le point central. On domine la vallée du Sébaou, et dans le lointain on aperçoit les montagnes d'Alger. Ce point stratégique a été admirablement choisi pour tenir en échec ces populations remuantes des Beni-Raten et des Beni- Yenni, des Maketas, dont les villages s’étagent sur les mamelons voisins. Là où il n'existait qu'un pauvre marché kabyle, a surgi une

ville qui, tous les jours, prend de l’accroissement.

PL

Des casernes immenses, unhôpitalparfaitement agencé, -un boulevard bordé de marchands de toute espèce et paré de deux hôtels confortables, la maison hospitalière d’un honorable négociant, M: B:.,quinousfit,, sans nous connaître, l'accueil le plus cordial, voilà ce qui remplacé les tentes des marchands nomades.

J'ai aussi parlé de la route militaire qui relie Le fort” Nagonnl à Tizzi-Ouzzou, tracée en suivant les crêtes

‘et frasgrsant la vallée de Sébaou. Tous les corps parti-

cipèrent à ce‘travail. OR Faconte que les turcos, tirailleurs indigènes, se | plaigngient de travailler aux tranchées et se trouvaient b hunäliés. L'un d'eux aborda

. le général renault, à avec cette familiarité ppriclière

aux Arabes : = dE: à « Mon général, ditil en langage mb, trabajar, barout bono, trabäjar | terra makach! travañley ia poudre, c’est bien; travailler la terre, pon. » ER Le général sourit, et, caressant:fa joue ‘du -turep ;. :d’une tape amicale, il lui dit, dans le même langage : « Faisons la route d’abord, et après.nous travaillerons la poudre beaucoup (trabajar barout besef). » Le turco, satisfait, retourna au travail.

La route descend dans la vallée par des lacets faciles, puis traverse le village de Sikkou Medour, qui

n’était autrefois que l’emplacement d’un camp fran-

çais. .

Bientôt le bordj de Tizzi-Ouzgou (le col des genêts épineux) apparaît. C'était une vieille construetion tur-

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que; c'est aujourd'hui une ville qui se fonde; ce sera demain un centre important de commerce. Les Kabyles y apportent leurs olives, leurs figues, leurs raisins, emportant en échange du blé, des denrées ou des produits de notre industrie qu’ils commencent à apprécier.

Tizzi-Ouzzou est dans une vallée, car nous avons | quitté les montagnes, et on les aperçoit déjà dans un lointain de quinze kilomètres Il n’y a plus que des collines et des vallons; en approchant de la mer, les terraias s’abaissent et descendent en pente douce jusqu’au rivage de Dellys. C’est encore la Kabylie, mais la Kabylie de la plaine, et les habitants indigènes ont les mœurs plus douces que leurs frères de la montagne. Avec les montagnes a disparu aussi la puissante verdure des plateaux élevés; les arbres sont devenus rares, on ne rencontre plus que des champs de blé ou d'orge et de maïgres prairies déjà grillées par le soleil de juillet.

Tizzi-Ouzzou, comme toutes les villes nouvelles, n’a de curieux que quelques ruines romaines sans importance, restes de ce squelette immense couché sur ce vaste pays, témoins muets de la puissante volonté, de la grandeur de ce peuple romain qui, voulant laisser partout où il avait passé l'empreinte de son génie, semait derrière lui des monuments, comme les jalons de la route parcourue. Nous nous y arrêtâmes quelques heures à peine; le lendemain, : nous quittions Tizzi-Ouzzou, et, traversant au galop

des quatre chevaux de notre diligence, l’harrach, autrefois un marais insalubre, aujourd'hui un centre important de population, la Maison-Carrée, ancienne caserne turque, appropriée À une maison centrale de détenus arabes, nous arrivions en quatre heures à Alger. Notre voyage était fini.

Je pourrais clore ici ce livre, en disant au lecteur, comme dans les comédies espagnoles :

Excusez les fautes de l’auteur.

mais avant de mettre ce mot si doux, « fin », au bas de la dernière ligne, je veux, en quelques pages, faire connaître ce peuple voisin, qui a le singulier honneur d’occuper en ce moment la France entière. Même pays montagneux, même population turbulente, pillarde; mêmes mœurs indisciplinées, mêmes costumes ; l’assi- L gailation est complète. Une frontière idéale nous sépare des tribus tunisiennes, mais les ferments de division

sont profonds; il est bon de les signaler.

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