L'HOMME AUX DEUX TOMBEAUX
Le marabout Ben-Abd-el-Rhaman, qui vivait ily a près d’un siècle, au temps de Mustapha-Pacha, habitait avec sa famille aux environs d'Alger, et avait autour de lui de nombreux disciples, ou khouans. Peu de temps avant de mourir, il alla se fixer en Kabylie, dans Ia
1. Je ne sais si les Kabyles payent encore aux mosquées l’achour, qui est l'impôt du dixième sur la récolte, et la zekkat, qui est l’impêt sur les troupeaux; mais ils payent au gouvernement français le lezma ou impôt de capitatiôn, divisé en trois catégories, selon la fortune, 15, 10 et 5 francs. Les indigents ne payent rien.
2. Les khouans de Si-ben-Abd-el-Rhaman. « Abd » veut dire serviteur. De là « Abd-Allah », serviteur de Dieu, « Abd-el-Rhaman », serviteur du Clément, «a Abd-el-Kader », serviteur du Fort. Dieu a ainsi quatre-vingt-dix-neuf appellations diverses.
tribu des Beni-Ismaël. Là, au milieu de ses disciples kabyles, il s’éteignit, plein de jours et de gloire, et il fut enterré par leurs soins. La nouvelle de sa mort parvint bientôt aux frères d'Alger, et la désolation fut grande parmi eux, à la pensée que le corps de leur maître resterait dans les montagnes. N’espérant pas obtenir à l'amiable la restitution de la dépouille mortelle d’Abdel-Rhaman, les khouans d'Alger résolurent de l'enlever de vive force ou par adresse, et de la transporter à Alger. Dans ce but, ils formèrent deux bandes ; l’une d’elles se rendit dans le village où était mort le marabout, se disant envoyée par les frères d'Alger, et demandant à aller prier sur son tombeau. Ils furent reçus à bras ouverts par les khouans, et leur tristesse, leurs regrets excitèrent la compassion, en endormant la défiance. L'autre bande alla se cacher dans la montagne, aux alentours de la koubba. Dans la nuit qui suivit l’arrivée de leurs complices, ils sortirent de leur retraite, ouvrirent le cercueil, chargèrent le cadavre sur un mulet, et se dirigèrent en toute hâte vers Alger.
Le lendemain, dès l’aube, les Kabyles étaient avisés de l’enlèvement des restes du marabout; ils éclatèrent en reproches et en menaces contre les disciples d'Alger, qu'ils accusaient de cette profanation; mais les frères se disculpèrent aisément, en disant que, venus de si loin pour prier sur le saint tombeau, ils ignoraient encore où il sc trouvait, n'ayant pas quitté leurs frères, et ayant mangé et dormi avec eux. Cela était vrai, et 1l
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fallut céder à l'évidence. Les Kabyles les laissèrent partir, ne pouvant se rendre compte de cette disparition.
A leur arrivée à Alger, les khouans firent au marabout de magnifiques funérailles, annonçant qu'ils possédaient le saint. Les Kabyles, ivres de fureur à cette
nouvelle, honteux d'une si lâche tromperie, résolurent de marcher sur Alger. Mais, avant de prendre une résolution définitive, l’un d'eux conseilla d'ouvrir le tombeau. Le cercueil était intact, et ne dénonçait aucune trace d’effraction. Il fut ouvert, et le saint fut retrouvé, enveloppé des fines toiles qui avaient servi à l’ensevclir. On cria au miracle, et le nom de Bou-Kouberin (qui possède deux tombeaux) fut décerné à Abd-
el-Rhaman, qui avait ainsi manifesté le désir d’être honoré par tous ses disciples, en des lieux différents.
Mustapha-Pacha feignit de croire à ce miracle, et fit élever, près de Koubba, au hamma, une mosquée, où sont enfermés les restes du marabout. Dans la tribu des Beni-Ismaël, au lieu même où était la sépulture primitive, 1l s’est fondé une zaouia, où quatre-vingts jeunes gens étudient avec des tolbas renommés, et tous vivent du produit des offrandes qu’apportent, chaque année, les nombreux pèlerins.
C’est en visitant la koubba de Si-Abd-el-Rhaman que nous fûmes assaillis par une bande de nègres, qui nous infligèrent un supplice d’un genre nouveau. A peine étions-nous étendus, à l’ombre d'un frêne, sur nos tellis étalés, en guise de tapis, que nous fûmes entourés par huit ou dix négros qui, aux sons d’une musique étourdissante, se mirent à exécuter une vraie ronde du sabbat; tourbillonnant, hurlant, ils se baissaient et se relevaient en cadence avec des mouvements simiesques que les coups de bambous sur les tars et les tamtams précipitaient ou ralentissaient tour à tour.
Un de nos spahis nous présente, avec un certain orgueil, ces musiciens ambulants nommés guelels. Partout où il y a une noce, une circoncision, une fantasia, on les voit accourir avec leur orchestre enragé de tamtams, de castagnettes de fer, et, bon gré mal gré, ils vous écorchent les oreilles de leur mélopée discordante,
jusqu’à ce qu’ils vous aient, de guerre lasse, arraché une
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abondante aumône. Les chefs de douar, fatigués de ces charivaris, ont vainement essayé d'arrêter l'essor musical des guelels, avec l'arguement irrésistible des
peuples
Arabes, le materek (le bâton); mais ils n’ont pu vaincre leur obstination et n’ont réussi à s’y soustraire qu’en payant le tribut.
La fantasia durait depuis un quart d’heure, lorsqu'un des nègres se détacha. du cercle, et se balançant alterna-
uvement d'un pied sur l'autre et battant d'un bambou un petit tambour appelé deuf, placé sous son bras, se rapprocha de nous. en nous montrant ses dents blanches, tandis que ses camarades redoublaient le vacarme; nous nous empressèmes de [ui jeter une pièce ronde qui paya largement l'aubade diabolique. Ils se retirèrent satisfaits, et nos oreilles ne le furent pas moins.
Revenons à nos saints, que ce souvenir drôlatique nous a fait oublier.
Ces marabouts, animés de sentiments de justice et de piété sincère, trennent dans leurs mains l'avenir du peuple arabe et kabvle ; détachés des biens de ce monde. donnant d'une main libérale œ que l'autre recueille. prodiguant les secours aux pauvres, les consolations aux malades, calmant les haines, les dissentiments. ces hommes de bien, comme les nomment les Arabes. sont appelés à jouer un grand rôle dans la société africaine: ils peuvent devenir les agents les plus actifs de notre colonisation, si nous savons nous les attacher par des égards.
Mais, à côté de ces hommes aux idées larges, aux cœurs droits, qui jouissent de la confiance et de la vénération de leurs coreligionnaires, il en est d'autres. remuants, fanatiques, qui, prenant le titre de marabout, ou celui plus commun de chérif, ne cherchent que l'agitation, la lutte, et, sous un prétexte quelconque, se jettent dans les tribus, proclament la guerre sainte, djedad, entraînant à leur suite ces populations promptes