INFLUENCE DES MARABOUTS
à la révolte. Tels furent, entre tant d’autres, Bou-Maza, l’homme à la chèvre, qui souleva le Dahra en 1846; Bou-Bar’la, l’homme à la mule, qui conduisit contre nous les contingents kabyles en 1854; Si-Hamza, qui, au mois d'avril 1864, a levé l’étendard de la révolte, et jeté dans tous les hasards d’une guerre sans issue glorieuse les tribus ignorantes et remuantes de l'Est. Enfin l’insurrection de 1870, fomentée par le Mokrani, a été propagée par les khouans de Si Abd-er-Rhaman, ayant pour chef Si-Azziz, fils du vieux mokkadem de Chellata, Si-Haddad:.
Cette institution des khouans, dont j'ai déjà parlé, est curieuse à étudier. Le khouan, au premier abord, est un homme comme un autre. Rien ne semble le lier à une association; mais, en l'étudiant de près, on trouve qu’il a pris un engagement particulier, résumé dans ces termes de ses statuts : « Tu seras dans la main du mokkadem comme un cadavre entre les mains de celui qui le lave. » Singulier rapprochement; cette formule est la même que celle d’une société célèbre qui domine à huit cents lieues de là: Perinde ac cadaver. Voilà le vrai danger pour la société. Toutes les fois qu’un homme fait abnégation de sa liberté, qu’il devient instrument, ou cadavre, il est un péril pour la société française, arabe ou autre. Il y a encore des marabouts dérouiches qui parcourent le pays en mendiant. Ils n’en sont pas moins
1. Et plus récemment encore, en 188:r, les incursions de Bou- Amema dans le sud oranais,
vénérés; car les Kabyles ne considèrent pas la pauvreté qu’engendre la paresse comme un vice, mais comme. un accident, auquel tout être humain peut être exposé. Dès lors, point de mépris dans l’accueil fait au mendiant, point d’humilité de sa part; l’aumône est acceptée sans bassesse, comme elle est faite sans ostentation.
Ces dérouiches exploitent la crédulité des hommes, et plus souvent encore celle des femmes, en leur ven- -dant des amulettes de parchemin sur lequel sont inscrits des versets du Koran, et destinés à les préserver de tout mal, ou à leur procurer l’accomplissement de leurs désirs '. Quelques-uns de ces jongleurs vendent dans de petits sachets de laine, qu’on pend au col, des carrés de papier blanc, sur lesquels ils ont écrit avec du citron ou du vinaigre. [ls recommandent à leurs stupides clients d'approcher le papier de la flamme lorsqu'ils souhaiteront quelque chose. La chaleur fait ressortir l'écriture, invisible auparavant, et la citation du Koran fait une réponse ambiguë, dont le crédule Arabe ne manque pas de s’attribuer le bénéfice. Cette apparition lui paraît surnaturelle, et le dérouiche est vénéré. C’est à l’aide de pareilles jongleries qu’ils fondent leur réputation de sainteté, tout en faisant fortune.
Au dire des Kabyles, tous les marabouts font des
1, À toutes les époques d'insurrection, les dérouiches vendent des amulettes qui écarteront de la poitrine Îles balles françaises et rendront invulnérables.