‹ Kabyles et KroumirsChapitre 67 sur 159 · L'ANAYA — LA FAUSSE MONNAIE EN KABYLIE · texte numérisé non relu

L'ANAYA — LA FAUSSE MONNAIE EN KABYLIE

Les marabouts ont institué, en Kabylie, une coutume sublime, qui n’existe chez aucun autre peuple, et dont pourraient s’enorgueillir à bon droit les nations les plus civilisées ; je veux parler de l’anaya, espèce de sauf-conduit donné par un Kabyle à un voyageur, à un proscrit, à un hôte, et qui doit le rendre sacré pour tous. Ce sauf-conduit se manifeste toujours par un signe ostensible : une lettre, si c’est un thaleb qui a donné l’anaya; un bâton, un burnous, un fusil connus, et qui, dans les tribus, servira de sauvegarde au voyageur plus sûrement que la présence d’un homme armé. Le porteur de l’anaya est en sûreté sous sa protection; et s’il était brisé, selon l'expression kabyle, toutes les

tribus de la confédération se lèveraient pour punir le village qui a laissé accomplir ce crime. La femme ellemême, si déchue de toute influence, a le droit de donner l’anaya, en l’absence de son mari, et la violation d’un anaya donné par une femme alluma la guerre entre plusieurs kuébilas.

Un homme de la tribu des Bou- Youcef devait, dans le cours d’un voyage, traverser le territoire des Aïth- Menguelate. Redoutant quelque vengeance, il va trouver un de ses amis du village de Thaourirth, appelé depuis dachera El-Kelba (le village de la chienne), à cause de l’aventure, pour le solliciter de lui accorder son anaya. L’ami était absent, sa femme seule se trouvait au logis. Elle donna, comme sauf-conduit, une chienne, connue dans tout le pays pour être la propriété de son mari. Le voyageur se met en route sous la protection de la chienne, qui revient bientôt seule et ensanglantée. Il avait été assassiné et jeté dans un ravin. Les gens de Thaourirth, indignés de la violation de la coutume sacrée parmi eux, prirent les armes, entrainèrent plusieurs tribus dans leur querelle, et firent essuyer de sanglantes représailles aux Aïth-Menguelate, sur les terres desquels l’assassinat avait été commis.

L’anaya jouit d'autant de considération que celui qui l'a donné. Si c’est un marabout qui l’a signé, le voyageur peut, dans toutes les tribus qu’il doit traverser, réclamer la protection des marabouts, et ceux-ci s’empresseront d'ajouter leur anaya à celui de leur confrère.

Page 1