‹ Kabyles et KroumirsChapitre 9 sur 159 · BOUGIE —— MOHAMED-OU-AMZIAN, MORT DE M. DE MUSSIS · texte numérisé non relu

BOUGIE —— MOHAMED-OU-AMZIAN, MORT DE M. DE MUSSIS

Bougie, défendue par les habitants et les Kabyles, descendus à l'appel des Bougiotes et attirés par l'espoir de la victoire et du pillage de la flotte, fut prise après de sanglants assauts; nous ne dirons pas cette guerre de rues, de maisons, qui dura trois jours, pendant lesquels de féroces représailles eurent lieu de part et d'autre. En parcourant la Grande Kabylie, nous décrirons un de ces combats acharnés de la campagne de 1857, et qui fera connaître le degré d'énergie, de courage aveugle, de férocité implacable de ce peuple kabyle. Je veux toutefois raconter un triste épisode de cette possession de Bougie et de ses environs : l'assassinat de M. le commandant Salomon de Mussis, en 1836.

J'inscris ici ce souvenir, parce qu’il m’a été raconté sur place par Bel Kassem, l’un des témoins de ce lâche attentat.

Les négociations entamées avec les tribus qui avoisinent Bougie, les Messaoud ct les Beni-Mimoun, fréquemment interrompues par des meurtres de nos compatriotes et des coups de main des Kabyles, venaient d’être rompues tout à fait par le colonel Larochette, lorsqu'il fut rappelé à Alger, et le commandement provisoire fut donné à M. le chef de bataillon Salomon de Mussis. Saad-Oulid-ou-Rabah, plus connu sous le nom de cheikh Saad, qui avait organisé la défense de Bougie en 1834, et qui nous avait si longtemps combattus, venait de mourir, et Mohamed-ou-Amzian, son frère, lui succédait dans sa dignité de cheikh et dans son pouvoir. Ce nouveau chef nous déclara franchement la guerre. « Je vous préviens, écrivait-il à M. Larochette, que mon intention est de vous combattre; ne comptez plus sur la paix, car, je vous le déclare, c’est désormais une guerre à mort.» Et tout en rompant avec nous, il ne cessait de solliciter des cadeaux en envoyant les siens. « Je vous envoic un petit sanglier, disait-il en post-scriptum de cette même lettre, afin que vous remettiez en échange, au porteur de ce message, un moulin à café et du tabac à priser. Envoyez-moi en cadeau du calicot et quelques pains de sucre. » Ce trait

de mœurs peint bien la race kabyle. Son présent fut refusé.

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Quelques jours plus tard, Amzian écrivait encore : « Toutes les tribus musulmanes sont réunies pour faire la guerre: le paradis est le prix du sabre, et nous vous combattrons avec une grande joie. Les Kabyles se rasent la tête, parce qu'ils n’ont pas peur de la mort, et ils ont le crâne extrêmement dur; ainsitenez-vous pour avertis, Car avant peu nous vous attaquerons, ?# cha Allah, s’il plaît à Dieu :. Écrit par ordre de Mohamedou-Amzian. Dieu donne la gloire aux musulmans et extermine les Français! » Cette fois, il ne demandait pas de cadeaux.

L'attaque eut lieu, en effet, quelques jours plus tard, et un grand nombre de tribus vinrent faire le coup de feu contre nous. Mais elle échoua devant le courage de nos troupes et, disons-le, contre les murailles qui les protégeaient; car la garnison était trop peu nombreuse pour tenir contre une armée dix fois plus forte qu’elle et animée d’un courage féroce. Aussi le cheikh adressat-il une nouvelle lettre au gouverneur de Bougie, lettre qui fut trouvée aux avant-postes, attachée à une lance fichée en terre :.

« Si vous êtes Français, vous viendrez dans la plaine vous mesurer avec nous. Vous ne devez pas nous tirer des coups de canon et de fusil derrière vos remparts;

1. Cette expression cest très usitée par les Arabes; ils l'ont sans cesse à la bouche. C’est le fatalisme musulman.

2. Cette façon d’envoyer des messages à l'ennemi est une réminiscence des Romains.

si vous êtes des gens de cœur, vous quitterez vos murs et marcherez contre nous; sinon, vous êtes tous des juifs. »

M. Salomon de Mussis, brave officier, mais peu expérimenté, voulant à son tour jouer un rôle politique, et espérant amener les Kabyles à signer un traité de paix, essaya de renouer les négociations. Dans ce but, il tenta un rapprochement entre lui et Mohamed-ou- Amzian. Après de nombreux pourparlers, pendant lesquels les Kabyles avaient renouvelé leurs attaques contre nos blockhaus du mont Gouraya, une trêve fut conclue; toute hostilité aurait dû cesser dès ce moment de part et d'autre; cependant des escarmouches avaient lieu, et nos avant-postes étaient menacés. Ce fut dans un de ces engagements qu’un Kabyle qui s’avançait sans armes vers la ville fut tué d’un coup de feu par une sentinelle. Il fut reconnu par un jeune Bougiote pour un marabout, ami d’Amzian qui lui avait donné l’anaya'. En apprenant la mort de celui qui était placé sous sa protection, Amzian, dans Île premier moment de la colère, fulmine des menaces contre les meurtriers. Mais bientôt il comprend que la dissimulation l'amènera plus sùûrement au but qu'il se propose, ct il envoie demander des

explications au commandant de Bougie. Celui-ci, igno-

1. L'anaya est un sauf-conduit que Îles Kabyles s'accordent, et qui fait respecter de tous celui qui en est porteur. (Voir plus loin.) L'anaya est quelquefois un objet appartenant à celui qui le donne, un bâton, un chien, connus des villages kabyles.

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