‹ Kahel: carnet de voyageChapitre 3 sur 13 · FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

108, BOULEVARD SAINT-GERHAIN, 108

KAHEL

Lus voyageurs i[uc tvnte riiifoiiiiii des nouveaux moudes deviouiient chaque jour plus nombreux ; la gloire des découvertes nncieuncs, ravîvf-c par la comparaison des explorations plus n'ccntes, ('«veille notre t'nuilution ; les moyens de transport jusqu'au seuil des terres nouvelles, aujourtVIiui f\ la disposition de tous, offrent leur aide à notre curiosit»- ; le progr(?s nous porte sous d'autres cieux; nous avançons, gniilés par l'espih'aiice que des peuples primitifs poss^»le^t peut-ftre et nous diront le secret de la vie.

On nous demande souvent comment il faut sy prendre pour aller à cet inconnu, chez lui; ce qu'il en coûte de fatigues et de dangers. Nous donnerons ici quelques indications sur la vie du voyageur et sur les préoccupations qui en font le puissant intérêt; nous essayerons de mettre en i^videncc le but qui l'attire, et de dire comment il trouve sa force en lui-môine, dans la pensée haute qui doit k elle seule remplir son isolement et le soutenir dans sa lutte.

Si vous avez l'ambition d'acquérir un peu de gloire,

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aussi modestoment que co soit, votre vorago doit se proposer un but (^l(»vé ; choisissez donc avec discernenu»iit la conlrcf'c que vous allez parcourir, t(»lle qui» rint^Tt^t de l'humanité, de la civilisation, TintériH national soient avec vous. C'est h\ le but qui justifie votre entreprise, le but difficile à (établir, car les terres à ex{)h)rer s'olTrent en grand nombre à votre étude. Votre vaillance méritera les mêmes éloges, mais votre mérite sera partagé» si l'on vous a pris par la main pour vous mettre en roule vers un pays dont on vous aura signalé Timportance. Les rôves réalisés de Christophe Colomb, ceux de Vasco de Gama, n avaient reçu mission de personne; le nom de M. de Lesseps, dans Fhistoire, ra{»pellera la puissance de son initiative. Sans prétendre à un aussi grand honneur, vous pouvez apporter à votre pays le concours d'une pensée clairvoyante, et la soutenant de vos actes, en retirer une très souhaitable sympathie. Choisisse/ donc vous-même et choisissez bien votre but.

Ce n'est pas par hasard et sans le vouloir forl(»ment (lue 1(? voyageur quitte ses parents, ses amis, une vie toute faite, pour all(»r, par des routes inconnues tracées dans son esprit, vers le but qu'il rêve, à travers des dangers si pressants qu'il paraît courir droit à la mort; une force intime, une cause dans son âme, le met en voyage, .le voyageur est un missionnaire. 11 est entraîné par la foi, il croit à l'avenir de l'humanité; son action est toute faite de la belle illusion qui nous porte, dans la voie du progrès, vers le bonheur enfin. Mais ce n'est pas de Ta venir que l'homme <loit attendre le bonheur, il le trouve à toute heure dans le présent : le bonheur est dans le mouvement, dans le travail, et non dans le repos final. C'est là, dans la vérité

(le raction, que le voyag^Mir le conquiert; il dépense activement sa force, heureux de toutes les peines, parce que dans cliaque seconde (pi'il donne de sa vie demeure la fertile rosée où germera dans lavenir une longue suite de vies heureuses. Son bonheur, sa vie, ce qui Tenlraîne, c'est de se donner tout entier; il se donne pour Tidée qui par lui deviendra le bien de tous, et dans laquelle son âme demeurera. Les dangers pour lui sont les jalons qui indiquent la route, chacun deux est un but; s'il tombe, il a pris du moins le temps d élever son drapeau et de crier à d'autres : Je suis là, le chemin est par là!

Le bonheur est dans l'émotion des facultés que nous possédons; c'est dire que chacun le ressent différemment, selon ses moyens. On n'a pas toujours la liberté de le chercher où Ton a l'intuition (ju'on le rencontrerait, et si quelquefois on l'atteint, rarement on arrive à le posséder tout entier; ce bonheur extrême cependant existe, il est là, il nous appelle; les cœurs ardents, les esprits élevés, le savent bien, ils en (mt ressenti rîipproche, ils en ont connu la fugitive sensation dans l'insaisissable repos où l'équilibre se réalise entn» l'effort consommé et le désir sans cesse renaissant qu'il a[mise un instant.

Le voyageur atteint à celte émotion extrême, parce <(u'il met toulr» sa valeur en action et la dépense toute pour vivre davantage, etpropter vitam vitœ perdere causas y il la trouve à exposer sa vie à toute heure pour conquérir une vérité qui demeure. J'ai souffert dans mon âme et dans mon corps jusqu'à supplier la mort, j'ai été heureux jusqu'à penser perdre la vie, — la vie matérielle d'un corps impuissant à contenir une émotion infmie, — je sais avec ceux qui ont approché du seuil suprême,

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qui ont vécu cet instant ilc l'inlini où toute notre puissance de vie se résume dans un éclair, <jue rhoiiinit^ a en lui des n»ssources qu'il if^non»; ces ressourr<»s, il ne tient qu'à iu)tre coupajjt' de les dé'couvrir et de lour demander d(»s énu)ti(Uis plus |»rofond(»s, la vi(» de l'explt)rateur nous en olTre loccasion.

Pour obtenir de cette vi(» intense» tout son olT<»t, il faut avoir la vocation, cette ardeur intime qui rec^liorclie tout le contact j)ossil)le avcM- l'Ame secrète tl(»s rtrcs et des choses, curieuse d'entendre une |>an)le nouvolle de la natun». dette vocation, j«» l'avais reçue de nui fnniîlle et aussi de mcvs précepteurs. Mes premières aii!i<'»es furent dirif^é'es par Tabhé (îarni«»r. un saint liommt» dr'V<)ur à ses croyances, mort depuistlans les missit)iis. Il avait par cara<*tèr(»la douceur d'uiK» femme, la fermeté» un peu tètuo d'un Breton. Ses ji^rands vtMix clairs voyaient Dieu : il nuirrliail dans la vie dn pas Iranqiiilh» et sur d'un liomnu» qui sjiit où il va, d'un pas r(»t(»nu cependant, parci» que le but tlonl il ne doutait pas, mais qui cachait une» part d'inconnu, lui paraissait tout rapproché et l'intimidait : un peu de crainte involontaire ralentissait sa dét(»rmination au s«icrilice, il satUirdait aux clarté»s superl)<»s dont sa foi illuminait son à nu».

Notre meilleure récréation, à lui qui avait vinjrt ans, comme à nu:)i qui en avais sept, é»laît de jouer au inîssionnain».. A ('hessy, dans notre j(dit* rivière d'Azergue abritée sous les grands arbr(»s, sur les roch(»rs où se brisaient en chantant le courant d<' s(»s eaux clair(»s et peu pi'ofondes, nous établissions des statit)ns : j'avais nies lies, mes sauvajjes, nu's pirogues, il avait h?s siens. Il était rare que la séance se terminAt sans que nous eus-

sions subi le iiiui-tyrc. Mais h', h'wa triomphait, le sniig versé éveillait le remords, révéïicment faisait jaillir la lumière. Kn se retrouvant seul limis la hutfc saccagée, sur le Ht de mousse on le Père ne viemirail pins parler iloiie(;inent. le sauvage qui nous avait mangés se repentait, il (iemomiaif pardon, et sur la rendre de sa cui- >ini! il jurait de faire le Lieu toujours.

Mon sauvage fidèle, relui qui quL'Uiuefois par de merveilleuses ruses me di^robait an supplice, me sauvait la vie, sappelait Gut'nolé.

Puis mes années suivantes furent entourées des con-

seils du Père l.acordaire*.

Le torrent n elaif plus làbas courant dans les rocliors, nu creu\ de la paisible vallée, renvoyant son murmure à la prairie voisine oit

cliantaieut les grillons, le torrent était dans l'esprit et dans le cu:ur de l'ascète philosophe, du puissant Dominicain. L'exploration était lii sans limite dans un champ de lumière et de passion, la vie était immatérielle; le sauvage c'était l'erreur, ou le mal peut-être; le missionnaire c'était la vérité ou du moins la tendance vers elle, La croyance du Père Lacordaire était moins fermée, moins définie que celle de mon confiant abbé, il voyait le bien et sa loi, il va parlait aveo un art infini; il mêlait aux clartés de l'esprit les ardeurs passionnées d'un cœur qui veut se dépenser et qui sait trouver son but à chaque pas dans la joie de bien faii-e. Il parlait du chemin de la vie. dea

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f|ui ont vécu ret iiislaiit do Tin liai où toute iioln* puissnnce de vie se résunu» dans un érlîiir, <juc l*lioiniiir a on lui dos n»ssouroos qu'il ij^non»; ro> rosst)uivi»s, il no tient qu a iu)tro oonrago do los dôoonvrir ol d<» leur domander des oiuotions jdus |>rofond4's. la \w dv l'explorateur nous on otTro roorasion.

Pour obtenir i\v o(»tto vie inti»iiso toni son olTel, il faut avoir la vocation, ootto ard(>nr intime (|ui i*oolu>rclie tout le contact possible avec l'Ame secrète <l(»s titres el des choses, curiouso d'onlontln' nne pan)lo nouvoUc de la nature, (k^tte vocation, j«» l'avais n'çue de ma famille et aussi de m(»s prôcepleurs. Mt»s jiromièros ainnW^s furent dirif^ées par l'abbé (îarniiM*. un saint homme tb'voué à ses croyances, mort dtquiistlaus los missit)ns. Il avait par caractère la douceur d'une femme, la fornu'lé' un pou tètuo d'un Breton. Ses ji^rands vcmix clairs voyaient Dieu : il nmrcluiit dans la vi(* du pas tranquille et sur d'un honnne qui siiit où il va, d'un pas ret(»iiu cependant, parce que le but dont il ut; doutait pas, mais qui cachait une [KU't d'inconnu, lui paraissait tout rapproché (4 l'intimidait ; un ]m»ii de crainte involojitaire ralentissait sa d<H(M*mination au siicritice, il s'alUu*dait aux clartés superbes dont sa foi illuminait S(»n iuuo.

Notre meilleun» récré'ation, à lui <jui avait \\\v^\ ans, comme à nu)i ([ui eu avais sept, estait de jouer au missionnaire. A Chessy, dans notre jolie» rivièn» d'Azergue abritée sous les grands arbres, sur les roch(»rs où se brisaient en chantant le courant dv s(»s eaux claires (»t peu pi'ofondes, nous établissions des stations: j'avais mes îles, mes sauvages, mes pirogues, il avait h»s siens. Il était rare que la séance se terminAt sans que nous eus-

sioiis subi le murtyn'. ilais le liii'n (riomphait, \f sang vci-sv (Svi'illJiit le rpmords, rOvi-iieiiimit faisait jaillir la liiniic''iT, Kn sr l'oinmvuiil ««Mil iliiiis lu liiilto snct-agcic, sur It- lit <U' nuiussc ni'i le Vi-rt' ni' vi<'n(lrail plus parler tloiicetiii'ut. le simvagd qui nous avait mnngf'-s se rt'- [«■iilait, il (Icmamlait pardon, ol sur la n-iulpc de sa cui- >iiif il jurait de Taîrc le bien ttiujours.

5Ion sauvajçc fulf?!*', celui qui quelquefois par de merveilleuses ruses me dérobait au suppliée, inc! siiuvail la vî<'. s'app«dait (îuéiiolé.

Puis mes années suivantes furent eutourées des conseils du Père I.aeorilaîre*.

1-e lorrent n'élail plus làbas oouraut dans (es rneliei's, au ereux de la jiaisible vallée, renvoyant siin murmure à la prairie vuisiiu' où

ebantaiejit les grillons, le torrent était dans l'esprit et dans 11- ea'up de l'ascète pliilosoplte, du puissant Dominicain. L'exploration était là sans limite dans un chamj) de lumière et de passion, la vie était iiimiatérîellfl ; le sauvage e'éfait l'erreur, ou le mal peul-èlre: te missionnaire eefait la \érité ou du moins la tendance vers elle. La croyance du Père Lacordaire «tait moins fermée, moins définie que celle de uum confiant abbé', il voyait le bien et sa loi. Il eu parlait avec un art infini; il mJ^lait aux clartés de l'esprit les ardeurs passionnées d'un cœur qui veut se dépenser «-t qui sait trouver son but à cbaque pas dans la joie de bien faire. Il parlait du ebemin de la vie. des

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moyeus de le bien suivre, plus qu(» <les récompenses dernièn»s; il avait Tintuition de la loi de la vie hunuiiiie. faire le bien pour le bien. Il a laissé dans mon àine, eu traits de feux, les vérités immédiates qui n'empruuteni rien aux croyanc(»s tout(»s faites.

J'avais aussi un oncle, niissionnain» zélé, mais non dans les ordres, son earaetén» indépiMidant n aurait pas supporté la r^gle. 11 enseignait le bien et le faisait, vouait au secours de l'infortune, fondait <les écoles*. Il avait visité les îles lointaines : chez les s{iuvagt»s, il ponsii perdre la vie : attaché à la brocln», il allait être rôti, et ne dut son salut (|ua un accident, pour lui un miracle certainement — il en citait plusieurs dans sa carritVe de saint; — ses histoires étaient émouvant(»s. 11 avait la f^iî naïve des esprits croyants, il connaissait son Dieu; selon lui la vie était un pèlerinage, (tétait cep(Mulant un lioniiue instruit, mais il aimait surtout les choses de Fart, K»s vérités flottantes de Tintuition. Sa philosophie religieuse était rapetissée par la bé»alitude pressentie des récompenses à obtenir. Je suivais mieux le Père Lacordaire agissant comme une force bonne qui trouve son équilibre, son but, dans son action, et dont l'exemple et le conseil étaient par cela surs comme un fait.

Mon aïeul avait passé plusieurs années de sa vie à l'étranger, cherchant à s'instruire sur les homm(\s et les choses, cherchant pour son pays d'ulihvs enseignements ; il rapporta en cfl'et les procédés de fabrication de la ??ioifS' seline dont il dota la France quarante ans avant qu'elle ne fût connue en Angleterre. Par cette industrie il crr»a la ville de Tarare et en soutint la longue prospérité. C'était là vocation de missionnaire. Sa fortune fut absorbr*e dans

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cette fondation, mais il nous laissait un gi'nnd exemple de pnti'iotinuo dt'sintcressement. La reconnalssimcc de ses concitoyons lui fit voter une slaluc.

L'un des Tiindatijurs de l'École Centrale des Arts et Manurncliires lituit un de mes oncles; il consacra sa science, sa santé, tout son temps à cette oeuvre de missîonnaîi-e.

Sous l'influence de ces anli'-cédenls, il est (évident que ji' devais à mon tour chère quelque voie nouvelle. Je suis nlliS aux pays mystérieux voir curieusement si la nature y montrait la vérité. J'en ai rapporté, — ce que j'ai vu encore en action, — les vérités humaines qui ont précédé les nô- — très. Et en comparant ces temps de l'humunili'.

primitifs et modernes tout à la fois, à noire civilisation, j'ai aperçu le sens et la force du mouvement qui nous mène, — je l'ai résume dans un autre livre ; — dans ce mouvement est la loi évidente de la vie.

En 1871, mes concitoyens, dont j'avais à diverses élections représenté les convictions n'-publicaines, m'olfrirent le mandat politique, La députation était pour moi une sorte de mission, la tribune pouvait être une chaire de philosophie sociale. Mais la tribune politique n'est pas une chaire oCi l'on discute des théories, elle est un centre oii ne doivent apparaître que des opinions mCiries ailleurs

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par la discussion, par rrxpôriouro nu^mo. un tableau oit ne doivent s'inscrire nettement dessinées que des formules aussi exactes qu(» possible, exprimant des faits essayés déjà dans la pratique. Je n'acceptai pas l'bonneur qui m'était offert, et je servis mieux notre cause eu faisant remplacer mon nom par celui dt» M. Dufaure. Je ronierciai mes électeurs, pécheurs, ouvriers et cultivateurs, en leur rappelant notre foi commune dans b' projrrès, notre dévouement à uik» même idée qui avait étt' le lien <le iiotn* longue amitié.

Dans cett(» association captivante à la re<*bercbe tit» la vérité en collaboration avec d(»s esprits simples, je» n'avais pas eu de peine à montrer qui» la loi à laqu(»lb» obéit le développement de l'iuimanib', la loi de la vi(», est une loi de progrès, une loi dt» travail. La nature s'inté'resse à Teffort qui conduit son u»uvre à son but, et non à l'individu achevé; son unité de nu'sure est une quantité de travail. Les revendications sociales s<»ront conformes à cette loi si elles se proposent d'augmenter le renib^nieut de la valeur de l'individu, si elles ont pour but de faire travailler notre esprit en même temps ([ue nos hras donnent leur effort.

L'horam(» progressivcMuent transformé s'avance vt»rs un état plus élevé oii le bien-être spirituel sera apprécié et re<?herché par tous; il est visible que la fin do notre intelligence n'est pas dans le rêve des jouissances définies : cette forme primitive du bien-être n'est qu'un moyen: dès que notre pain quotidien est assuré, nous avons à penser aux problèmes élevés de notre vie. Chez les peuples primitifs eux-mêmes, nous trouvons déjà naissant ce respect des préoccupations spirituelles, cette tendance

<|iii. (le tout tt'iiips, n jtn'piin! In grandoiii' <!(> rtiiimanit^'.

Missionnaire île ws iilée» tic progrt's dans uoIk^ sociiitr. je l'iinraîs ôti' avi'c jiitUMir, muis il fnut à co ilifficili' mélîfT une sflrpt»' et niif siibrii-ti' de v«os (juc je u'urrhaîs |ias à lîxer au milieu des mille tliéDries ijiii se oomhattenl dans le idiamp social ef an\i|uelles j'avais rnoï-niOnie des vi'riti's à [iroposeï". Je pensai non sans raison que chez les |»euples de race moins aviinei-e, je pourrais eu conscience i-nseigiier nos vieilles vérités, nonvc-tles pour eux, el sans crainle de me tromper, mettre tonte mon ardeur an si'pviee (In projîrès que je voulais aider. L'explorateur, en portant la lumière parmi des peuples ignorants, mais jeunes et vi^)ureu\, hâte dans l'intéri^t de riiumanité ' l'avènement d'un milieu nouveau, d'une sève puissante; el même iilors qu'il croit céder à des consiiIérati<ms de 1» vie pratii|ue, il obéit inconsciemment, à la loi de la vie <|ui a pour lin un progrès maximum.

Si nous voulons iHablir fortement notre race chez les -Noirs, assurer l'avenir, nous devons reconnaître que la colonisation est un mmivement voulu par la loi de lu vie, l't ([ue par suitf elle doit, au delà des iuti'trèts immédiats, se préoccuper du proj;rès {i^énéral <le l'humanité que cette loi poursuit.

Je dirai brièvemeut ici. si le lecteur veut bien accueillir comme un renseigneim-nt ces di'dnils tout personnels, îi la suite de quelles circonstances j'avais l'espoir de triompher des fatigues et des surprises du voyage. En 1S62 — j'étais encore à l'École — j'avais traversé la France d'une mer à l'autre dans un étnût bateau de course, par )a Seine, l'Yonne, le canal de Bourgogne, la Saône et le

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Rhône. Mon li'*p»T bati*an. fait «l'un»» niino* lann* Jf otMln\ |K)nt(* (1 Une toile At* >4.»i** vrrnic |ia«»<;tit la nuit «Mii^nrusenient ronrlin sur il**s rtMi>'»in'». •'{ ]•• «lorniai^ à rôti» «!»• lui en plein rliaiii|i. J'etTertuai iu<»n \iiya^*- ni»n >;ins /*niotioii<. mais <ln nmin** <^in** li«*^itati«»n<. *-{ >**u\ru\ /•piyé par ili*?!! incidents toujours liienvi'nu*^ : un >iiir. à l'ahri rlan> les oseniii*> ile> bonis ilu Kh«'ine. y fus arrètr par les p*n<larnies : mais, à vin^^t aii>. les lieux i|iie iiou^ remplissons de notre vie ne nous appartiennent-ils pa^? Je viMiai** <le rainiT pendant «piator/e heures, u'«»lais-j'pas le maître du tleuve, \v propriétaire di* eett«» riw déserte? hevaiit une aus>i belle ri»nvirti«»n. Ie> bi>iis ;r«*ndarmes n'abusèrent pas de la situation. Mon eriiiit* «dait de n'avoir pa> de papier>, je n*a\ais pa> de papiers î

n«Mix ans après, je refis le même \oyage .■ par torre ». en véb)('i[)ède, et je b» rontinuai juxjue dans les F^vn'»nées ; c'était la pn'mière fois ipie b» vébK-ipètle apparaissait sur ces ionfjues routes, p(»ur la première fois ijih.» Ion pan'ourait ties étapes de 200 kiloniètn*s.

Plus tard, en mer, je sauvais une j^Oi'dette en ])erilîtion sur les brisants d<» Maumussiui.

Pendant la j^Mierre, <'n 1870, fait prist>niiier en divcrîM*> reconnaissances suceessives, je fus condamné à mort trois f(Ms dans la même semai mî.

Touriste eonvaineu, j'avais parcouru les Alpes ol les Pyrén<'M»s, escaladé leurs monta|j:n(»s, le mont lilano, la Maladetta..., et poussé ma curiosité jusqu'en Islande, au mont llécbi.

.Pavais visité rKurop<', d'Arkang(d à (iadix, d'Athènes à lleykjavik.

J'avais d(»puis longtemps expérimenté que jo pouvais.

sans (éprouver aucune gt^iie, sans porter atteinte à mon activité, rester trois jours sans manger; cette fncuItiS ma été utile entre toutes.

Après ces essais d'entraînement, je croyais pouvoir compter sur moi, je croynis pouvoir supporter les fatigues d'un voyage d'exploration; je n'avais raison que dans une certaine mesure, car je me trouvai, en Afrique, en présence d'un élément non pas inconnu, mais plus actif que dans nos régions tempérées, je veu\ parler de l'actinisme de son violent climat. C'est reuneiiii que l'on ne peut éviter, et j"en ai souffert ; je le dis comme un avis à d'autres, it est bon d'être prévenu de son action avant de l'affronter.

Ces indications paratlrontpeut-êfre un peu personnelles mais elles ne seront pas inutiles, je crois, aux calculs des voyageurs qui se proposent d'aller jouir fortement de la vie dans un pays libre de toute civilisation, et d'un climat non encore apaisé.

Le voyageur parle sans cesse de lui et il ne peut l'éviter, ayant à redire un dialogue, à expliquer une lutte entre deux forces, la nature et la civilisation, dont il représente l'une.

Mais le lecteur oubliera bientôt la forme personnelle du récit, ou mieux il s'y complaira, s'il veut bien considérer que toute action ici décrite, si elle est bonne, il l'eût faite lui-même. Sur trois lecteurs, l'un est prêt à partir, l'autre partirait volontiers, mais il est retenu par des circonstances indépendantes de sa volonté; d'après les réflexions ou les confidences que j'entends chaque jour, il me semble que le troisième seul hésite. J'espère que tous les trois voudront bien, en suivant ici le voyageur,

KAHBL.

partager ses enthnii>ia.snie>. faire Inirs m»> espérances, soulTrir avre lui «le la faim el «It' la fièvre, avoir ehautl. avoir p«*ur, ri qu'à l'étape ils siTont las avec lui. J\*spèn* «|ue la pensive iiuliilp'iiti* «lu h'cltnirviruilra jusque ilaus la mieuue. rt qu'au iiiiliru du uia{^uifiqur tr«'»Nor n'»s<»rvf» où la nature prôpan» l'avrnir rt «l4>ut nous aurons violi* \v secret, il reeonnaîtra que par la ji>ie ou parla pt'iiu», ttius nos pas vont au but: que, tt>utt» joir rst l't^llVl il'uiK' iléeouverte acquisr. r\ que, par une inrrvrilh'usr anxiété <le nos facultés, joir ou peine, t4>ut. pour l'explorateur, est à la limite tles émotions (^xtn'^mes où les >t*iis{iticuis se confondent, à la limite où Ton pens<" perdre la vie rroyanl vivre davantage. Si le lecteur ici \oyage à mui gn», «l«»s mimvements inattendus el qui lui sont perstmmds agitt^ ront son ànie; et tandis que je dirai : ^ J'étais là. telle clios*» inadvinl »». j'espère ((u'il voudrait y être lui-même v\ i|ue ses patriotiqu(»s ambitions accordenmt leurs sympathies à m(»s i»ITorls

lu de mes envoyés est mort t»mpoi.sonne: moi-niôme j'ai été (mipoisonné trois fois: maintes fois les menaces de» mort m'ont assailli : j'ai assisté aux préparatifs de mon supplice: malgré c(»s trist(»s pronu^sses ou peut-t^tre à caus(» dédies, je vous dirai : Si vous voulez vivr(\ si vous voulez savoir quelles fore(»s dorment en vous, vous connaître, vous posséder, allez là, allez à ce lumulto des forces do la nature, vous en reviendrez tout surpris d'avoir ressenti dans votre âme rimpalii'nce des foices inoccupées en réserve pimr les silualicms extrêmes: chaque émotion nouvelle vous en révélera quelqu'une, el en fera jaillir une j(missanc(» imprévue».

L'histoire ne nous montre-t-elle pas (jue ces forces la-

tentes existent, que les hommes de valeur ne manquent pas aux peuples qui savent les reconnaître. Si les circonstances ne les appellent pas, ils ne sortent pas des situations moyennes de la vie, ils demeurent inconnus, s'ignorant eux-mêmes; et cependant ils sont là, ils sont parmi nous; le lecteur est celui-là peut-être, l'occasion seule lui manque pour faire jaillir Tétincelle des courants endormis, c'est le rôle de l'initiative de la fain» naître.

Au sortir de la bataille vous aimerez la vie de toutes vos forces, parce que toutes auront été appelées à l'action ; la vie vous paraîtra plus présente, plus expliquée ; vous en jugerez autrement, plus profondément et plus justement la valeur, vous en aurez la mesure, vous en apercevrez la loi ; vous voudrez avec ardeur la bien posséder, pour le dépenser toute au service des ambitions normales de l'humanité.

Au retour de mon précédent voyage», M. de Lesseps me fit le très grand honneur de présenter à l'Académie des Sciences mes notes auxquelles M. J.-B. Dumas, alors secrétaire perpétuel, réservait au nom de l'illustre assemblée le plus encourageant accueil. Les Sociétés de Géographie de la plupart des grands centres d'étude ne m'ont pas été moins favorables. Ce sont là de bien vives satisfactions; c'est la pleine récompense des longues heures d'angoisse pendant lesquelles le voyageur, souvent à bout de force, a dû croire que ses efforts seraient perdus.

Je remercie tout particulièrement ici M. Gauthiot, secrétaire perpétuel de la Société de Géographie commerciale de Paris, de la constance de ses sympathies ; l'atten-

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lion toujours active qu'il prMe à notre expansion coloniale, les vues élevces qu'il apporte dans IVtude des événements généraux de la science géographique, sont, pour le voyageur, un sûr guide vers le but patriotique et humanitaire qu'il poursuit.

MINISTÈRE DES COLONIES (l).

Ces notes ne devaient ôtre publiées que plus tard, parce qu'en ces choses il faut agir et non parler; mais, sans attendre, je les avais remises au gouvernement pour qu'il pût retirer avantage des sympathies que je m'étais appliqué à acquérir à la France dans le Foutah-Djalon. Le gouvernement s'étant adjugé le pays par le traité de 1890 avec l'Angleterre, j'ai dû lui demander l'autorisation de continuer mes travaux. J'ai dû tout d'abord lui demander de ne pas me déposséder des terres que j'ai acquises avec tant de peine et qui sont les jalons de ma route vers l'intérieur, les seuls que des Français possèdent dans ce pays, alors que, tous les jours, les Noirs anglais de Sierra-Leone y acquièrent librement les terres les mieux situées.

(1) Ces notes de voyage écrites en 1887-1888 ont été dans leurs parties essentielles remises dès mon retour en 1888 au Sous-Secrétaire d*État des colonies et expliquées plus tard dans une conférence publique.

La carte itinéraire jointe à ce volume a été de même remise en 1888 au Sous-Secrétariat d'État des colonies et au ministère des Affaires Étrangères.

J'ai depuis lors soutenu sans relâche mes conclusions auprès du gouvernement, et j'ai eu la satisfaction de trouver nos hommes d'État favorables à la formation d'un ministère spécial chargé de nos intérêts coloniaux.

16 KAHCL.

Mais le gouvernement, malgré son il*'»sir «le favorîs«»r raclivité nationale srms toutes ses form<*>, n'a pu que m'assurer de sa lionne volont*'*, il n'est pas lui-iiièuie autorisa* par le pays, par l'opinion, à s«»eon«ler ouvertoment notre expansion eoloniale. L'opinion hésite «»u de justes appréhensions, elle exagère en bien ou en mal, d'après des romans merveilleux ou tnigiques. la valeur des terres nouvelles et d(»s peuples «jui h»s habitent ; le rapport entre le travail national et le rendement possible de la colonie ne se ilégagt» pas clairemiuit, il est obscurci sous le voile des éléments secondaires. Mais, par des expériences renouvelées, la vérité» pi>u à peu se fait connaître, l(*s renseignements épars s'unissent par leurs concordances, se traduisent en des formules pratiques et convergent à une même conclusion.

Aujourd'hui, sous la pression de notre conniierco à la recherche de nouveaux marchés, un mouvement se dessine, entraîné par l'elFort de nos colonisants convaincus: les explorations se multiplient et nous présentent un cortègi» de faits qui éclain»nt et justifient nos tentatives. Dans l'intérêt du commerce et d(^ l'industrie, pour les intérêts généraux de la patrie, l'opinion instruite et convaincue voudra s'associer aux conseils du gouvernement, les autoriser, et par \h fortifier ses décisions; la nation voudra une politi<|ue coloniale active, et, pour l'assurer, elle voudra un Ministère des Colonies autorisé et responsable?. Dans Tespoir de contribuer à cet avènement, j'ajouterai modestement ici mes renseignt*mentsàceux de mes confrères explorateurs.

Nous avons à nous demander pourquoi l'Afrique, puisque c'est de ce continent qu'il s'agit ici, attire et re-

LEXPLOHATEUR. 7

cette fondation, mais il nous laissait un grand exemple de patriotique di'sintéressemt'iit. La reconnaissance de ses eoncitoyens lui fit voter une statue.

L'un des fimdateurs de l'École Ceiitraledes Artset Manufactures était un de mes oncles ; il consacra sa science, sa santO, tout son temps à cette œuvre de niissionnaire.

Sous l'influence de ces nnlécOdents, il est évident fjiii' je devais à mon tour cIiitcIiit quelque voie nouvelle. Je suis allé aux pays mystérieus ^oir curieusement si la nalure y montrait la vérité. J'en ni ni]]porté, — ce que j'ai vu t.'iii(irr en action, — les vérités humaines qui

ont précédé les nù- ^W^

très. Et en comparant ces temps de rhumunité.

primitifs et modernes tout à la fois, à notre civilisation, j'ai aperçu le sens et la forec du mi — je l'ai résumé dans un autre livre; ment est la loi évidente do la vie.

En 1871, mes concitoyens, dont j'avais à diverses élections représenté les convictions républicaines, m'offrirent le mandat politique. La députation était pour moi une sorte de mission, la tribune pouvait être une chaire de philosophie sociale. Mais la tribune politique n'est pas une chaire où l'on discute des théories, elle est un centre où ne doivent apparaître que des opinions mûries ailleurs

ivement qui nous mène, - dans ce niouve-

■ - -Ji''.- '

tient notre attention, et quelles causes nous poussent à pénétrer dans ses territoires défendus par un climat meurtrier et des habitants (jui nous repoussent.

Est-ce que notre vieilh» terre de F'rance ne» peut plus nourrir ses habitants? Est-ce que notre industrie encombre d'une production surabondante d'inutiles entrepôts? De telles causes (expliqueraient immédiatement notre mouvement d'expansion, mais elles n'existent pas. ici. Notre population n'augmente pas, notre sol suffit à nourrir tous ses €»nfants, à les bien nourrir. Notre industrie perfectionnée, très soignée, toujours artistique jusque dans ses moindres productions, plus spirituelle que matérielle, s'adresse aux nations de A'ieille race, à nos confrères en civilisation: elle trouve là son marché grand ouvert.

Pour pouvoir import(T nos marchandises, nous devons d'abord importer notre cÎAnlisation, au moins dans ses principes élémentaires; notre action, étendue sur des territoires fertiles, doit assurer aux peuples qui les occupent la paix qui amène la richesse et par suite développe un luxe relatif. *-^

Nous avons organisé de UJl^s marchés, mais non au profit de l'industrie française. Si nous parcourons les factoreries de toutes nationalités échelonnées le long des côt(»s de l'Afrique, nous constatons que les marchandises dont elles trafiquent sont anglaises ou allemandes; il y a <[uarante ans, elles étaient toutes anglaises, depuis plusieurs années déjà elles sont pour ime très grande part allemandes. Les principaux articles de la traite marchande sont V alcool, dont les Noirs sont avides ; \a poudre^ dont les tribus se servent pour s'entre-tuer, se faire des

prisonniers, des esclaves, et au besoin pour tirer sur nous-

18 KAHEL.

mônics ; la guinée, cotonnadi» blcMu» <Iont ils font K»ur vêtement, leurs ôomAoi/.v; enfin h» tabac, f|iii se vend eu feuilles entières attachées en longs ]>a(|uets cjue les nègres appellent une a tète de tabac »: pour le piler, ils le froissent simplement entre leurs mains, et à cet état ils h» fument et surtout le mâchent, en y ajoutant de la cendn» dont la potasse apporte au mélange une âpretë qu'ils recherchent.

A ces (|uatre espèces de marchandises, il faut ajouter rinnombrable série d(»s petits couteaux, brimborions, articles de toutes sort(»s, qui peuv(»nt tenter les Noirs et sti« muler par la curiosité leur indidence qu aucun Ix^soin ne sollicite, car ils ont tout le nécessaire à discrétion. Ces menus articles forment de un dixième h un i\iuiv{ seulement de TassortinuMit gé»néral.

Qu'avons-nous donc à fournir dans cet (*nseiiible? Presque rien pour le moment. Notre alcool nest pas fait pour des gosiers de nègn^s : Hambourg et Liverpool se disputent la fourniture dUn alcool bon marché que la vigne ne saurait produire ; la poudre, la guiné»e fnbriquées en France sont de (pialité supérieure, mais plus chères quecelles de nos voisins et par suite délaissées, carie Noir regarde avant tout la quantité, le prix appanMit (la guinêc venait autrefois de l'Inde, mais depuis longtemps elle se fabri(|ue dans le nord de la France, en Relgicpie, à Manchester); le tabac vient directement dWméricjue. I/ambre et le corail, qui ont quelque importance dans ce commerce, viennent surtout de la Poméranie et de Nnples.

Comme importateurs en Afrii|ue, nous sommes donc surtout des intermédiaires, le gain de l'industrie première n'est pas pour nous.

Au retour, les produits de l'Afrique viennent dans nos

-iKiii? ■■ •Iv!'^-^ ^^- ■ ■fc'^r:

ports alimenter une industrie puissante, très active, très prospère. Ces produits sont les graines oléagineuses, — arachides, sésames, cotons, palmistes, touloucounas, purghères, et cent autres, — de la gomme, du caoutchouc, un peu d'ivoire et quelques onces d'or. (.)n pourrait allonger beaucoup la lisU^ des produits à importer, je ne parle ici que de ceux qui sont actuellement dans le commerce.

Ce sont là des éléments intéressants de prospérité, notre marine marchande participe au transport de ces grandes quantités de graine et nos ports vivent de cet important trafic. Mais cet intérêt matériel na pas été le promoteur assez fort à lui seul pour faire naître et pour exalter Fenthousiasme de nos croisades lointaines ; il est pour notre ardeur un prétexte, un moyen, il aide notre race à porter le secours de notre valeur intellectuelle à des races inférieures; c'est le désir d'étendre les bienfaits de notre civilisation qui nous entraîne. Cett« œuvre de missionnaire est le véritable élément de notre succès avenir; la population autochtone de l'Afrique recherche notre conseil et attend notre protection. Notre présence, il est vrai, effraye les musulmans arabes; ils nous combattent désespérément. Mais ces négriers ne voient dans l'indigène qu'une marchandise, ils l'exploitent sans se préoccuper de lui enseigner les principes de notre civilisation, l'humanité nous invite à leur rappeler ses lois.

Autrefois, après les découvertes de Christophe Colomb, le prestige des colonies tenait du merveilleux; elles passaient pour être des sources inépuisables de richesses, de fortune facile, et le moindre appel à les exploiter lUait aussitôt entendu. Dès ce moment la France était

20 KAHEL.

attim» vers ces jmys lointains par \o «lésir do faire parlicijMT (les peuples sauvagi»s aux avantagi»s d<» la rîvilisation; toutes nos chartes de colonisation depuis le XVI* siècle expliquent longuement que le but de nos expéditions est de jK)rter nos principes à des peuples qui p4?uvent les coniprendrt».

Nous faisons certainement la guern» avec plaisir quand on nous y obligi», mais jamais par intérc^t de marchands: nous sommes un peuple philosophe, dévoué à Tidée: notre principal article d'exportaticui c'est l'idée, (resl notre activité généreuse» ipii nous a portt'»s vers des terres nouvelles avec Briic». Dupleix, Ihissy, 1^ Bourdonnais, I^fayette, ('hamplain, f»t tant d'autres, pour ne citer que» ces fi:lorieux efforts di» nos ancêtres en faveur «le la civilisation ; mais Tintén^t marchand, le seul iutérc^t commercial, n existait pas chez nous d(»rrièr(» ces j^^énéreux élans, il n'avait pas en France <les racines profondc^s.

Nos voisins au contraire sont ohlif^és d'occuper des colonies, leur territoire ne produit pas en (|uantités suffisantes, en qualités diverses, les aliments de la vie, tandis cpril leur donne avec surabondance h» charbon, aliment de rindustrie. Ils fabriqm^nt forcément, et il faut (|u'ils vendent pour vivre, de là une poussée irrésistibh» d'exportation, une nécessité d'ouvrir des mnrchés. CelU* poussée durera aussi longtemps {\\w les mines ch» charbon ne siTont pas appauvries ou trop difficiles à exploiter, <'est-à-dire cent ans encore». Dans cent ans, un grand nombre d'industries seront arrùtt'es ou déplacées par la cherté du combustible; (et déjà les grèves généîrales ne sont possibles que parce que h» charbon devient plus difficile à extraire; s'il était à (leur de terre, il n'y aurait pas

de spécialité ouvrière, pas de grève possible). C'est h» commencement de la période finale de 1 âge de la houille en Europe et des peuples dont il fait toute la richesse.

Ces raisons de coloniser n existent pas chez nous, ce sont des causes plus élevées (|ui nous ont conduits ; aujourd'hui le prosélytisme colonial s'affirme de plus en plus en France, et pour soutenir pratiquement notre œuvre de missionnaire, il se montre ce qu'il est, un mouvement de notre esprit national.

En dehors de cette tendance toute spirituelle et de l'inférét matériel qui doit l'accompagner pour la soutenir, il est une autre cause, dominante et première, qui nous pousse, sans que nous ayons conscience de sa tyrannie, à chercher des colonies en Afrique. Cette cause est dans la variation des conditions climatériques, variations exigeantes qui nous entraînent; leur action est lente, il est vrai, mais elle est constante. Si par les évolutions astronomiques de notre globe, notre climat va se refroidissant, au moins nattendons-nous pas pour aller chercher fortune au soleil, qu'il ait ramené chez nous les glaciers d'autrefois : facilement aujourd'hui, les peuples d'Europe émigrent vers le sud. Pour nous. Latins, ce glissement nous amène en Afrique et nous fait habitants désignés de ce continent voisin. Telle est la cause profonde qui nous pousse inconsciemment à créer des ponts volants sur la Méditerranée pour reculer notre frontière et tendre notre champ sous un climat d'avenir.

A côté de ces causes immédiates ou lointaines, une autre obligation est imposée à notre activité par l'activité de nos voisins. Nous ne pouvons assister au partage de la terre entre les peuples de races supérieures sans pren-

22 KAlibL.

lire notre part; si nous n'avons pas de eotonnade à vendre, nous avons du moins d(»s ilevoirs de civilisation à remplir, des idées à répandre. Notn» rang parmi kn* peuples, la loi de la vie i|ui Ta déterminé veut cjue dan> rhumanité à venir s*» retrouve la trace dominante d«* notre particijNition à sa formation.

Une dernière cause enfin, la plus active, celle qui nous sollicite le plus, c'est que parmi ces peuples noirs, no> voisins par TAIgérie, nous pouvons trouver des soldats: des soldats peu disciplinés juscprà présent, mais faciU»> à former, et possénlant les qualités essentielles d'un bon soldat, la force et le mépris de la mort. Si notre population demeure stationnaire alors cpie cht»z nos voisins elle s'accroît rapidement, où trouverons-nous, sinon là, des forces pour résister lorsque notre droit de» vivre nous sera contesté parce que nous n'en usons pas davantage, lorsque notre infériorité numériijue nous livrera sans défense à ceux que tente notre beau pays de France? Co temps viendra, il est prochain, on le sait, pourquoi vouloir n'y pas penser? Ce n'est pas en introduisant la loi ou les exhortations dans l'alcôve que nous augmenterons le nombre des naissances; la paucité a des causes profondes que les meilleurs discours ne pourront pas modifier, dans la nature elle est un signe de race; un seul germe végétal produit d'innombrables fruits, l'animal se multiplie par grands nombres, chez les nègres les enfants ne se comptent pas; en France il ne nous reste que la pensée, on pourrait supprimer les 91) centièmes de la population sans diminuer sa valeur spirituelle. Pour compenser l'infériorité numérique où ce progrès nous laisse, un moyeu s'offre à nous infaillible, et c'est

le seul : ce serait chaque année d'acheter des enfants, c'est-à-dire de les élever aux frais de TÉtat; ils nous seraient offerts eu nombre illimité. Mais ce recrutement efficace où tendent certaines théories serait peu moral, il nous conduirait aux abîmes ; nous devons chercher ailleurs, nous devons trouver des hommes faits là oii ils sont, en Afrique.

Pour nous installer dans ces nouveaux pays, pour vivre à Taide des ressources qu'ils nous offrent, nous devons tout d'abord choyer les habitants qui les exploitent et qui en font pour nous la principale valeur; l'Européen, en effet, ne peut pas encore au centre de l'Afrique se livrer aux travaux des champs. De là la nécessité de nous mettre en relations amicales avec les indigènes. Le commerce est un premier moyen de relation; l'échange des idées, l'éducation, la civilisation par le contact et la justice en sont un autre, c'est celui que la France a employé et qu'elle développe ; la colonie ainsi formée devient territoire français, la race autochtone aime à porter nos couleurs; nous n'asservi ssons pas l'indigène, il devient un compatriote.

Nous devons ouvrir des colonies et nous le pouvons sans imposer à nos enfants, comme un service obligatoire, de sacrifier leur vie dans ces périlleuses conquêtes hors de nos frontières. Il nous suffit pour cela d'accepter les concours volontaires, d'accueillir l'œuvre de l'initiative privée. Pour les colonies comme en toutes choses maintenant, l'avenir de la France est dans la libre expansion de la valeur individuelle; pour notre peuple civilisé, je veux dire d'un esprit élevé, capable de comprendre les lois de la vie, pour le peuple français instruit par la

24 KAHEL.

longue suit^ dos évéïienioiits qui reinplissenl son histoin'. rinilépen(lanc(» de Tindividu <»st lu puissant fncteur de progrès duquel il doit attendre sa grandeur: il faut que l'initiative individuelle soit en honneur. Notre i^inaneipation sociale na pas d'autre sens, elle» tend à co but et parait y toucher aujourd'hui; l'Htal na plus qu'à sauvegarder notre liherté et à coordonner les effets tio iiotn' activité; ce sera tout son devoir loi'sque \v peuple aura pris rhahitude de se conduire lui-nu^nie. I^ France retirera les plus grands avantages de cette» liberti^, car FinitiatiAC première est la «jualité caracléristîquo de notre vaillance.

Nous avons h» caractère qu'il faut avoir pour aller rt*pandre la civilisation parmi les peupl(»s jeun«»s et leur enseigner la vie; il y a en France» h(»aucoup d'activités inutilisées que h» rudt» et lier métii»r d'explorateur peut seul satisfaire, il ne faut pas leur fermer la carrière: TinitiatiAT de c(»tte activité doit être protégée par le principe même, principe élevé, de nos institutions républiblicaines; sous notre régime de liberté et de vérité, elle ne doit plus être exposée aux violences des intérêts inavoués qui les découragent en détournant à leur i)rofît le fruit de ses travaux.

Aujourd'hui, par h» suffrage» univ(?rs(»l, la nation a conquis le pouvoir, elle» (»n a en même temps assumé les responsabilités, sa vie publi(jue doit être active et non plus comme juscpi a présent passive», il faut que sur toutes choses eUe s'éclaire, qu'elle se forme une opinion réfléchie et (ju elle la fasse connaître. La qu(»stion coloniale plus particulièrement doit être aujourd'hui l'objet de ses réflexions et de ses décisions; depuis trois siècles déjà,

nous devrions avoir un ministère spécial uniquement préoccupé d'organi^sor des terres françaises sur les contin(»nts abordés. La France doit avoir un mandataire spécial dans lé partiige de la terre offerte aux nations civilisées. Les intérêts à représenter là sont de toutes les sortes et d'une importance dominante pour le pays, ils doivent être confiés aux plus sûrs de nos hommes d'Etat, et non point à un aide-ministre : il nous faut un Ministère des Colonies.

Toute la nation dans le présent et dans l'avenir est intéressée à la prospérité de nos colonies, elle ne peut l'assurer que par une politique coloniale étudiée, calculée et toujours suivie, prévoyant de longues années à l'avance les organisations à faire ; la nation tout entière composée d'honnêtes gens et de légitimes intérêts s'en rend compte il faut qu'elle exprime sa volonté.

Mais sur ce sujet, dès que notre action s'affirme, l'Angleterre jalouse l'entrave par tous les moyens; par ses agents secrets elle travaille activement à en détourner les esprits, il semble que nos journaux soient rédigés à Londres; si bien que le public serait prêt à croire que nous avons eu tort de conquérir le Tonkin notre seule porte ouverte sur la Chine, et Tunis frontière nécessaire de notre Algérie. Le vice-roi d'Egypte? nous avait donné (il y a cinquante ans) une principauté sur la mer Rouge, les Anglais ont menacé Louis-Philippe d'une guerre continentale s'il y envoyait un colon ; nous avons rendu la principauté au vice-roi! Cependant les Anglais trouvent tout naturel de prendre ici et là ce (jui leur plaît, et sans avoir aucune supériorité avouable ils se moquent du continent. Nous ne devons pas plus longtemps nous laisser influencer par

leurs cris poussés clans nos pn>pros journaux. C'est à Paris qu'ils ont ruiné Dupleix et aussi 1^ Bourdonnais leurs vainqueurs clans llnde, c'est ici encore qu'ils cornbattent dès qu un homme d'Etat en France s'occupe de colonies. Pour en finir, point n'est besoin d'allumer la guerre, un peu de lumière suffira, toute l'Europe continentale, par intérêt semblable, sera avec nous.

Le temps des explorations est passé, depuis quinze ans TAfrique nous est connue, la vérité dès maintenant est évidente, nous avons beaucoup plus à organiser qu'à découvrir. C'est dans ce but c|ue j'ai dirigé mon voyage. L'élément musulman tendu comme un réseau sur une grandt* partie de l'Afrique, forme une unité puissante mais artificielle partout destructive; elle ruine le pays par scm exploitation improductive et n'y laissera que des cendres. L'Islamisme pénètre et dégrossit dc^s êtres inférieurs, mais eu exaltant des principes faux ; la civilisation qu'il apporte assainit à la manière d'un incendie, il faut Téteindre ; le seul moyen de le réduire, car il est tout puissant, est de se ser\'ir de lui-même pour rasser\'îr.

M. Sévin Desplaces, un de nos Africains qui ont étudié la questicm coloniale avec la plus attentive persévérance, inspiré par une haute et noble ambition française, nous montre dans son livre, F Afrique et les Africains^ toutes les valeurs qui sont en présence dans notre Soudan; il connaît les races et les chefs, les nomme, décrit leur caractère et met en lumière la force qu'on en peut faire jaillir. Avec Machiavel il répète fort à propos ici : Il faut ou gagner les hommes ou s'en défaire.

A côté du Musulman est le Noir autochtone, en lui est la force au pays, le présent et l'avenir de l'Afrique ; sans

■'«■aMi-riTi.a'ir «iiri

lui nous ne pourrions pas mettre on valeur ces terres brûlantes. Il est docile, et comme les enfants, il est avide de justice. C'est le plus domestique des animaux, ou le moins personnel des hommes, s'il faut lui donner ce nom par égard pour nos respectables préjugés. C'est sur le rapport à établir entre ces deux éléments africains, l'indigène et le musulman, que doit porter tout d'abord l'utile soin de la conquête. Pour bien connaître ce problème et soutenir avec persévérance l'effort qui peut le résoudre, il nous faut une politique coloniale longuement suivie, des traditions continuées, une politique de gouvernement, c'est-à-dire un Ministère des Colonies.

EÉSCLTATS ICI PEÉS£?(TÉS.

Sans entrer dans l'expos*'» de cette ronquùte pacifique» je peux en montn»r les élémenfs, et dire ce que sont ces peuples dont le développement normal de rhumanilé sur la terre nous offre le secours pour acheminer notre race vers lavenir.

Un gnmd nombre d»» peuples, de niées très difTérent*^ les unes des autres, différant plus entre eux quuii Latin d'un Saxon, occupent la région africaine qui nous intéresse ici ; nous pouvons comparer Brames, Papels, Bijougots» Maujacs, Tiniénés, Sérers, Sousous, Natous, Malinkés» Peulhs, Yolofs, Bambaras, etc., etc.*, conquérants venus de TDrient ou restes des peuples vaincus chassés de Tintérieur et réfugiés sur le bord de la mer: nous pouvons les rencontrer et commencer à les connaître en suivant h* voyageur dans le milieu où nous allons vivre.

J'ai fait d(»ux voyages dans l'intérieur de rAfricjuo, j'v ai en\ oyé trois expéditions successives ; j'ai actuellement une petite troupe de 3000 hommes qui suffirait à faire la police d'un grand territoire, je suis prêt à centupler cette petite force et à en faire une puissante armc^e. Une telle armée existe, elle a ses vivres, elle a son trésor pour payer son armement ; il n'y a qu'à se lever pour la commander. Organiser cette force, > oilàce que nous avons

BÉSULTATS ICI PRÉSENTES. 2»

il faire en Afrique, le but que je me suis proposé. C'est le seul moyeD d'être fort contre le climat et contre ceux des . indigènes qui prolongent les hostilités, mais surtout c'est

If seul et tout-puissant moyen sur ce continent d'être forts contre les menées de nos compétiteurs européens. Ce n'est pas là nous détourner de nos préoccu|>ations supérieures, car une telle armée dans notre Soudan

30 KAHEL.

serait moins éloignée de nos fn>ntières continentales que ne Tétait autrefois I.utèce pour K»s troupes de César dans Rome.

Pour pénétrer ces tént^^bres <|u«» Ii's Iépt*ndi*s ou Thistoire vraie protègent contre notrt» curiosité par des récits terrifiants, pour créer un centrt» français dans ces terres peu connues, je me proposai il y a quinze ans, en 1877» de trouver quelque part en Afrique un empire primitif ou des tribus puissantes dont les maîtres et les peuples ardents à la vie, curieux, sans en avoir conscience, des forces de progrès qui mènent Thumanité, st^raient aptes à recevoir les enseignements de notn» civilisation : je me proposai de trouver des peuples qui, vierges de nos erreurs, pratiqueraient sans hésiter les lois touti^ faites dont la découverte et la discussion nous ont coûté des siècles d'efforts. D'après les renseignements que je recueillis à la cùte, le Foutah-Djalon était la contrée liabiUible, l'empire bien ordonné par où je devais entrer et qui pouvait servir de base à mon pouvoir.

Je parcourus dabord l'archipel des Bissagos à la recherche d'un port qui me serait un abri contre toute surprise et d'où je pourrais constamment ravitailler mes installations. N'ayant pas de mission officielle, je ne pouvais passer par les points occupés, je relevai sur la côte les lies et les rivières entre le Rio Grande et le Cassini ; cette partie du littoral n'avait pas encore été visitée, elle était laissée en blanc sur les cartes, et signalée comme côte non reconnue.

J'installai sur le bord de la mer un premier comptoir, un ensemble de factoreries où, par réchang(\ jo me mis en contact avec les Noirs venant de Tintérieur. Le

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de spécialité ouvrière, pas de grève possible). C'est h» commencement de la période finale de Tàge de la houille en Europe et des peuples dont il fait toute la richesse.

Ces raisons de colonis<^r n'existent pas chez nous, ce sont des causes plus élevées (|ui nous ont conduits ; aujourd'hui le prosélytisme colonial s'affirme de plus en plus en France, et pour soutenir pratiquement notre» œuvre de missionnaire, il se montre ce qu'il est, un mouvement de notre esprit national.

En dehors de cette tendance toute spirituelle et de l'intérêt matériel qui doit raccompagner pour la soutenir, il est une autre cause, dominante et première, qui nous pousse, sans que nous ayons conscience de sa tyrannie, à chercher des colonies en Afrique. Cette cause est dans la variation des conditions climatériques, variations exigeantes qui nous entraînent; h»ur action est lente, il est vrai, mais elle est constante. Si par les évolutions astronomiques de notre globe, notre climat va se refroidissant, au moins nattendons-nous pas pour aller chercher fortune au soleil, qu'il ait ramené chez nous les glaciers d'autrefois ; facilement aujourd'h.ui, les peuples d'Europe émigrent vers le sud. Pour nous. Latins, ce glissement nous amène en Afrique et nous fait habitants désignés de ce continent voisin. Telle est la cause profonde qui nous pousse inconsciemment à créer des ponts volants sur la Méditerranée pour reculer notre frontière ot tendre notre champ sous un climat d'avenir.

A côté de ces causes immédiates ou lointaines, une autre obligation est imposée à notre activité par l'activité de nos voisins. Nous ne pouvons assister au partage de la terre entre les peuples de races supérieures sans pren-

^2 KAHEL.

^vis se partagèrent sur le sort iiuVm rés«Tverait à coite violence inatt€»ndue. Le stapi» do trois ans ijut* j'avais fait à la côte, eu bons ternîtes ti»ujours avec les eiivovcs •<lu roi, me vint en aid«» : j'intervins dans la discussion, il fut décidé fju'on nie vendrait lear il faut les intéress4^r\ un enclos dans la ville et <|ue je pourniis y installer mon •<'oninieree.

Dès ce moment j'éUiis plus à Taise pour tracer ma route vers rintérieur profond. Mon hut était de }i:agner le Niger par le Foutah-Ojalon et le Tankisso, de descendre scm cours jusqu'aux rapides de Boussa, d«» visiter le royaume •de Sakalou, le Bournou, la contrée du Tchad, pays ri- •ches, peuplés et, par l'altitude de leurs régions monta* gueuses, d un climat probablement supportabb*. Prolon- .jC(»ant alors ma recherche dans Tinconnu, J4» voulais reconnaître le Centre africain entre rvWr région et It^ grands lacs; je Tai dit à ce moment; de là je pensais diriger mon itinéraire à TEst vers la cote orientale. Ci» n'est pas le sens des routes parcourues, les caravanes <lepuis des siècles, ou, dans les temps modernes, les

explorations venant de l'Kgypte et de la Méditerranée se sont acheminées vers le c(»ntre de l'Afrique» par des routes nord-sud ; allant suivant un parallèh», je coupais toutes ces voies et je devais recueillir des renseignements sur les régions qui pouvaient convenir à mes projets d'installation, à droite et à gauche, si elles n'étaient sur ma roule même.

Dans les montagnes du Foutah-Djalon j(» fus urrôté, retenu par l'Almamy, roi du pays. Les Anglais de Sierra- Léone lui faisaient savoir, me dit-il, que mes projets <^taient hostiles à son pouvoir.

RËSULTATS ICI PRËSENTÉS. 33

Ce procédé dans les habitudes anginisos ne me surprenait pas, c'est ce que nos voisins appellent avec eomplaisance de l'habileté ; prétendue habileté qui a toujours été et demeure leur arme îiivorite. En 1700, notre illustre gouverneur du Si^n^^gal André Brue avait étendu ses relations jusqu'au Niger, il avait, en Sénégambie, traité avec Latir, Daniel du Cayor, et attaché ce chef à notre amitié; circonvenu par les Anglais, l-atir, sous prétexte de négocier, attirait à Rufisque le gouverneur confiant dans la foi jurée et le retenait prisonnier. De nos jours nous voyous la même habileté s'opposer au percement de l'isthme de Suez, malgré l'intérêt de l'Europe entière, et ensuite s'emparer du canal achevé. Ce sont des exemples entre mille à choisir dans l'histoire d'hier ou celle de demain. Retenu par le roi, je ne manquai pas d'acquérir de l'influence et peu à peu de l'autorité sur son esprit; il était ou guerre avec son voisin de l'Est, le roi de Dinguirray, il ne voulut pas me laisser aller chez son ennemi, — défense de passer sous peine de mort (I), — mais il m'otîrait de me laisser passer par le sud ; par là, lue disait-il, j'arriverais au Niger aussi bien que par le Tankisso. Aujourd'hui cette frontière du Foutah est connue et ce que l'on en sait confirme ce que l'on m'en disait alors : elle est occupée par des tribus indépendantes, sans traditions, sans lois, révoltées contre l'Almamy; j'aurais été assassiné au premier village, sans

(t) En )8SI, ce roi, qui élait alors prélendant au trône, avait arrêté et relettu à Fougoumba le voyageur Hecquard, — officier de spaliis, envoyé auprès de rAlmamy régnant à Timbo, par Kaudio, capitaine de vaisseau, gouverneur du Sénégal, — et il avait donné l'ordre de le mettre à mort ; Hecquard ne dut sa délivrance qu'à la brusque victoire de l'Almamy.

34 KAHEL.

discussion ; jo ne voulus pas aller à ce désordro, où je serais mort inutilement, avant d avoir rien iHahli, maladroit, coupable et ridicule. Par Dinguirray au contraire et ensuite Ségou, j(» trouvais des autorités ri^gulières, des actifs réfléchis, th»s rois (|ui scTaienI mécontents de ma visite, sans doute, mais avec lescpuds je pourrais discuter et par conséquent très prohablem<*nt mVaitendre. Mage et plus tard Galliéni avaient été retenus pt'ndaut plus d'un an aux portes de Ségou et ils avaient fini par se faire» écouter.

Renon4;ant, pour le monuMil, à aller plus loin, je restai à Timbo et j'achevai d etudit»r les avantages <|ue m'offrait le Foutiih : autorité établie, chefs relativenuMit intelli- .genfs, climat tempéré et relations d amitié qu'il me paraissait possible de resserrer. Je passiii là deux mois au milieu des chefs de guerre, df*s marabouts et «le tout ce que le pays comptant d'ambitieux intelligents: la lumière toute vive m'apparut «légagée d(»s illusions de la h'^gonde et de rimagination. Les éléments du projet <}ue j'avais formé étaient là en préparation : dès ce premier pas au milieu des Noirs, chez eux, hommes et choses s'offraient à moi tels que je les avais coord(mnés d'après mes rt»nseignements. Dans l'intérieur, les noirs indép4»ndants et leurs seuls maîtres sont très différents des mêmes noirs rencontrés sur le littoral au contact et sous la loi des blancs. I^ conviction s'imposa avec évi*h»nce à mon esprit que le temps des explorations était passé, l'entité nègre n'était plus à scruter, elle se manifestait clairement; les chefs étaient curieux des causes de notre force, leur caractère paraissait, il me suffisait <le le comprendre pour me faire entendre. Il fallait sans perdre un instant organiser

ces tribus, fourmilières laborieuses ou guêpiers de frelons, toutes formées d'hommes proportionnés au climat et prôts à suivre nos conseils. Pur eux nous pouvons mettre on plus grande valeur ce riche continent où notre avenir se prépare.

Le Foutnh-Djalon devait ^tre le centre, à portée de la côte, d'où mon action s'étendrait vers l'intérieur ; les nombreux captifs que je voyais là, amenas de pays divers souvent fort éloignés, me donnaient des renseignements, vagues sans doute, mais instructifs cependant par leurs concordances, sur les centres de populations d'où ils venaient, sur Ifurs mœurs. Quelques-uns parlaient de régions glacées, de mers entourées de montagnes, de la (in de la terre. Le Foutah avait toutes les qualités que paraissaient avoir ces pays lointains, et il avait de plus ce précieux avantage d'être là à notre porte, le premier sur la route.

Dos mon retour j'expiosai au gouvernement mon projet de fonder un centre de civilisation dans le haut pays de Timbo, j'en parlai à Gambetta; ma pensée, au premier mot, fut comprise : '> Il y a un Soudan, me dit-il, ou il n'y en a pas ; si otii, il faut agir, si non, tout effort, si faible (]u'il soit, est inutile >y. Nous étions parfaitement d'accord sur la nécessité de ne pas déplacer la capitale. Saint- Louis est l'avant-garde de notre marche vers le nord, le Sénégal est notre ligne de protection ; Timbo groupera les forces pacifiques destinées à étendre notre conquête vers l'inférieur; ils s'aideront mutuellement.

Pourquoi le Foutab-Djalon était-il laissé en dehors de nos opérations? Il était connu comme tous les autres points de l'Afrique par des récits anciens, et plus ré-

36 KAHEL.

cemmoiil par les ronsrigiicniciils «rili^cquard (1852} el de I^nulH»rt (1860) qui en si{;iialaient riinportuuce. 1^ séjour (le ces envoyés auprès (l<»s Alniamys avait fait apprécier la courtoisie géiiéreus*» dt» Tt^sprit français el, lors(|ue dans mon voyajc<* j'ai 4»nlendu di»s paroles aiinie<. je n'ai pas manqué dVn re|>orler à ces compatriotes un reconnaissant souvenir. 11 naurait pas étr» sii^» d'attaquer le Foutali-Djalon «le vive force : protép» par st»s falaises, il constitue dans le Soudan un réduit «pii ne se rendn» qu'après toutes les autres «léftMises. Obligés d'agi rpar la force contre ses abords, nosofliciers, le général FaiilherlK* et plus récemuH'ut Borj^nis-l)(»shordes, (lalliéiii, Archinard, ont par les plus brillants exploits militaires aicconipli celt(» {i^lorieuse conquête du Soudan ; maintenant If Foutah isolé» va se n»ndre. Mais s'il était difficile de prendre le Foutah par la force, il était facile, autant (lu'on pouvait le souhail(»r, de s'en emparer par l'amitié do ses toÎn

L'accueil i|ue les Alniamys avaient fait à nos onvovt^s nous montre (jue ces chefs appréciaient nos conseils et désiraient h»s obtenir; il arrive tout naturellemi^nt dans uiw telle association du roi noir avec un conseiller blanc que ce dernier, s'il s'inspire d(»s prin«*i[)es supérieurs do sa race, domine promptement son. élève et le conduit. Le Foutah au lieu d'être, comme il arrive aujourd'hui, le résultat inactif de la conquête, pouvait être la base du mouvement.

A partir de cette base notre influence aurait été toute puissante et se serait propa{j^ée immédiat^îment au loin, nous naurions pas perdu notre situation sur le Niger, ni les riches provinces au sud du Tchad, aux confins du désert qu'on nous laisse. Actuellement \v Foutah demeure avec toute sa valeur, ses qualités inutilisées nHmposent

KÉStlLTATS ICI PRÉSENTÉS. 37

pas moins que précédemment leur concours à l'organjsiition de notre coiiquète africnine, dans l'intérPt de l'avenir de notre Soudan.

Après mon premier voyage (I) j'ai envoyé trois missions successives à Timbo et au delà pour eoulinuer l'u'uvre d'occupation que je m'étais proposée, et en 1888 je suis i-evenu moi-môme dans le Foutah, autorisé par ses chefs à m'y installer. J'ai obtenu la cession du territoire de Guémé-Sangan sur le Kakriman, au pied des falaises; celui de Dionghazi ù Fcllo-Dembi, au sommet du passage d'entrée sur les hauts plateaux; et enfin sur ri's plateaux un territoire plus étendu, le royaume de Kahel. Le titre de roi ou chef est la consécration nécessaire de mes droits et de mon influence, un passeport officiel indispensable dans un pays où l'on n'est rien si l'on n'est roi : il est surtout le meilleur litre à la confiance des chefs noirs de l'intérieur que je veux gagner à ma cause.

Après chaque voyage, j'ai remis au gouvernement mes cartes, mc?s renseignements et mes traités.

Six semaines après mon retour, en 1880, le gouvernement anglais se hâtait de combattre rtnipres.sion française que j'avais laissée dans le Foutah, il ouvrait un crédit de cent mille francs pour envoyer sans retard une mission armée à Timbo. Et en effet, le 22 janvier 1881, le gouverneur de la Gambie quittait Sainte-Marîe-de-Bathurst et, le 23 mars, se présentait devant l'Almamy, Il arrivait à la tôte d'une colonne de cent soldats exercés, offrant des présents d'une main, un traité de l'autre. Il fit ma-

(!) Voir ma relation De l'Atlantique au Higcr par te Foutah-

DjWon{i883j.

38 KAHEL.

nœuvrer sa troupe, l'Almamy signa séance tenante et avec force shake hands congédia ce visiteur incommode.

Je demandai plus tard à IWlmamy pourquoi il avait expédié si facilement ces guerri^Ts menaçants, tandis qu'il m avait retenu sous mille prétextes? « (l'élait, me dit-il, pour me débarrasser d eux, tandis que toi tu es mon ami. >» Le peu de cas que le roi faisait de ce seigneur anglais et de son papier était pour moi une satisfaction permise, car le gouvernement anglais, pour navoir pas, dans les conventions internationales qui se préparaient, à tenir compte de mon voyage à Timbo 4»t des accords que j'en avais rapportés, faisait publier à Londres (et en France quelques étrangers à la solde anglaise Font répété), que TAlmamy ne m avait rien accordé. « Quelque années auparavant, dit ce gouverneur, des Français avaient offert à TAlmamy de construire un chemm de fer dans le Foutah, mais il avait refusé malgré les avantages qu'on lui offrait, et il avait ajouté qu'il aimait les Anglais plus que les autres Européens. »

Peut-être ce roi netait-il pas plus sincère lorsqu'il m'affirmait qu'il préférait les Français; cependant j'étais sans armes, je ne l'intimidais pas; il m'est permis de croire que l'autorisation qu'il m'avait accordée de construire un chemin de fer, autorisation rédigée sous sa dictée par son marabout, avait été plus librement, plus volontairement consentie que le traité préparé et écrit par les Anglais et présenté sur cent baïonnettes. C^était aussi, je pense, l'opinion de la Société de Géographie commerciale de Paris et de la plupart des Sociétés de Géographie de province et de l'étranger, dont les encourageantes

appréciations me confirmvront dans mon sentiment patriotique.

Far leurs insinuations les Anglais avaient essayé de faire naître la défiance dans l'eaprît'de TAImamy, je voyais se dresser là, devant moi, ce mt^me descendant des pirates Scandinaves, iriconsolabJe d'avoir perdu sa part du continent, ijui se dresse devant tous les actew de la France, qui .s'est dressé devant Dupleix, devant Bussy. intriguant à Paris pour les perdre; devant André Briie, contre M. de Lesseps. Je ne compare pas mes modestes travaux à ce passé illustre, mais mon ambition pour mon })ays n'est pas moins haute que les plus vaillantes, et c'était pour moi une satisfaction deconstater la vivacité de cette manifestation anglaise : elle démontrait l'importance que nos compétiteurs attachaient au Foutah-Djalon, et par suite l'utilité de mes travaux persévérants dans ce pays.

Peu à peu la France reconnaissait elle-mi^me l'importance du FouUih-Djalon, En 1881, elle envoyait à Timbo la mission Bayol, Noirot et Moustier; et lors de mon second voyage, en 1888, je voyais arriver à Fougoumba le lieutenant Plat et le docteur Fras convenablement escortés, qui avaient pourmission de faire accepter par r.\lmamy le protectorat de la France. En elTet, après des négociations attentivement conduites, ils obtenaient la signature du traité qu'i Is avaient apporté. Ces négociations ne furent pas sans difficultés, l'Almamy et ses conseillers, ses grands électeurs, se défendaient, parce que l'engagement exigé d'eux dépassait les accords de simple amitié qu'ils acceptaient dans leurs cœurs.

Quelques joui-s plus tard le capitaine Audéoud et le lieutenant Radisson, auxquels s'était joint le capitaine LeCha-

40 KAIIEL.

tolior, à la t^te (riim» coloiiiio volante <!«» ciMil et quelques hommes, cuiraient dans le Foutaluel avec un élan su[>erlie arrivaient inopinément au centre du pays. Jigiioniis, et la mission avait ignoré comme moi le nuKivonieiit de cette colonne; l'Almamy cep(»ndanl avait d«'s piH»ssentimcnts et des renseignem<»nls, car il uiavait, (jiirlqin'> jours auparavant, demandé en grand secn»t si k»s blancs voulaient lui faire la guern» «'1 ce «pie j'en pensnis. Je lui répondis cpie les Fran<;ais ne Tattaqueraient pas, parce que le Foutah ne nécessitait pas un «^H'ort tlt» leur part; si nous avions à nous en occuper nous Iv prendrions comme un honinn» prend un enfant. Par ce discours y* mouillais la poudre que je sentais derrit^re sii questi(m inquiète ; le roi restii tlottant et ne prit aucune résolution.

Surpris et stupéfait par la soudaine irruptitai de la colonne Audéoud, FAlmamy se déroba, préoccupé de fuir plus que de serrer la main du capitaine; il était visible que son déplacement, entrepris subitement au milieu des paisibles cérémonies officielles (pi'il était venu accomplir dans la ville sainte, n avait rien de pn^pan». Bientôt rejoint dans sa fuite précipitée, TAlmamy fut obligé de tenir audience. C'était d ailleurs une visite de courtoisie qu'il recevait, et nos officiers ne man(}uaient pas d'assurer ce souverain de toute la déférence d(»s sentiments qu'ils venaient lui exprimer de la part du Commandant supérieur colonel Galliéni.

L'émotion cependant était alerte dans les deux camps : il fallut un effort de raison des deux cotres pour ne pas accentuer la rencontre d'une violente bataille; les amis du roi ne cachaient pas assez leur mécontentement, et nos

officiers l't nos soldats n'ayant jamais paru qu'en vainqueurs dans les capitales du Soudan n'entendaient pas siins impatience leurs rodomontades en sourdine.

Mais le vieil Almamy, qui savait ce que lui avait coûté de puino la conquête du trône, — battu à la tôte de ses partisans, il avait fait empoisonner sononcle et prédécesseur, l'Almamy Omar, pour pouvoir prendre sa place — et qui tenait fort aux jouissances que donne le paisible exercice du pouvoir, ne voulait pas de complications. Rattrapé à la course, le pauvre homme à turban s'était résigné, mais aussitôt après l'audience, emmenant avec lui la foule de ses clients, ses femmes et son gouvcrnemenl , il défilait dans un pompeux désordre devant nos officiers et se perdait à leur vue, allant plus loin. Il défila devant le capitaine, inquiets tous deux, le regard aigu glissé dans un sourire : Henri 111 et le duc de Guise ; quel était le roi? quel était le duc? Le moindre incident pouvait faire une vi time.

Peu de temps après le roi mourait; peut-on supposer que ces invasions multipliées avaient augmenté le mécontentement de ses ennemis et fortifié leurs résolutions? Il avait empoisonné son prédécesseur et pouvait s'attendre à un sort pareil.

Le 10 août 1890, l'Angleterre renonçait par compensation à ses droits ou prétentions sur le Foutah, le pays était attribué à la France.

■le dis i< droits », parce que plusieurs explorateurs anglais ont pénétré dans le Foutah à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, quelques-uns y sont morts â la peine, et j'estime trop leur vaillance pour ne pas en tenir compte.

42 KAUEL.

Est-ce à dire qu apr{»s avoir exploré \o Foutah-Djalon, mis ses (|ualitr»s en (évidence, apnS avoir par de longs -efforts gagné lamitié de ses chefs pour obtenir droit •de cité dans ses montagnes, après avoir sans aucun aide préparé ià un concours d'influences dont notre action a reçu et recevra dans 1 av<»nir de grands avantages, après 4ivoir créé U* premier foyer fran<;ais dans cette contrée, comme je lannonc^ais en 1880, après avoir obtenu ces résultats alors que le Foutah était indépendante je doive me retirer parce que la France — que j'appelais — sen empare? Est-ce que je dois être dépossédé des moyens d'action que je me suis créés pour m'avancer dans l'intérieur, aujourd'hui que les esprits les plus éclairés et les -(Hénements survenus ont reconnu la juste prévoyance de mon action ? Et au profit de quelle plus méritoire activité. alors que n ayant rien demandé à personne, j'ai donné tout ce que j'avais découvert ou obtenu? Je ne le pense pas. Si je poursuivais un avantage personnel, mon entreprise se réduirait à une simple opération de commerce, mais il s'agit ici de l'intérêt général et de ce qu'il peut attendre de l'initiative individuelle.

L'initiative privée n'est pas encore tolé'rée eu France. mais sous notre gouvernement de liberté il faut espérer qu'elle se fera reconnaître, car elle est la force vive de la nation. La République est le très solide gouvernement par le concours de tous qui assurera, sous le seul contrôle des lois, la grandeur de la France nouvelle par le libre essor de l'initiative individuelle. Sur ce point les Anglais nous enseignent comment pour être forte une nation libre doit encourager et honorer la valeur de chacun de ses citoyens.

DâSULTiLTS ICI PHËSENTÉS. 43

Je ne voudrais pas ciUîr un exemple emprunté à nos voisins, alors que noire histoire est si riche de hauts faits ■et d'actions gi^néreuses. mais venant de l'adversaire ÎI est plus stimulant, je le rappellerai ici : A In On du siècle en 1793, un Anglais, Philif Beavcr. abordait avec âl.T luminics dans nie de Boulamn d dis 1 ii 4-litpel des Bissago-i, sur lu cùte de Guinée 11 devait, pour le compte ■d'une compagnie approuvée par le gouvernement, occuper 1 île de

Doulama, où il était facile de se défendre contre les habitants du continent, et là organiser une vaste exploitation agricole. Le climat opposa une brutale résistance à ses projets, la petite colonie fut bientôt îiiii'aiitic ■en moins de deux ans le capital, — plusieurs mii^ lions, — était absorbé, et il ne restait des 27"> pion niers que 4 ou 5 hommes et le chef de l'expédition; la plupart étaient morts; quelques-uns, affolés par la souffrancela misère, avaient fui au hasard, ■croyant fuir la mort. Il fallut se résigner et rentrer tristement à Londres.

Qu'aurions-nous fait dans ces cir- ■constances ? Christophe Colomb{') est mort de misère et de chagrin (*), Dupleix a eu la mi^me fin ; que leur serait-il advenu de plus cruel s'ils s'étaient trompés? Là est écrite uotre réponse : nous condamnerions l'expédition et son

^-W^-^i^^Bi

44 &AHCL.

c]w{ nuilheiireux. Li'^ An^^laisoiit frappa iint» in«'*tlaillr m riioniieur d«* Bt^avrr. nialheiireux il t->t vrai. niui> counippux, <|iii n'avait pii** «liuil»'- «l»» >•-< rMUciloyens et avait jusqu'à ladi'rnirn» rxtnMiiitf tenu tri»* aux difKnilt*'< vi ti*nt«'" il»* li^* vaincn*! Us y aj«»ulfn-nt r»iMMMi francs ilf lU- «lomma^omont. Ils Ik muraient !•• rnunic»' anglais t't le [•roposai«*nt on exonipli*.

}io\i< trouverons noU'^ aus'^i la fi»nv' puî>santo qui dans l'avi-nir frra la grandeur tout*» nouM'Ilo Je la France, à laisMTagir librement notn* raraitén» national, vi sa gt-n*^ reuse initiativ*». Il r>t tn»s jiroliaMf «|u*' livnt^àt'IU^niêni»- [HMir la priMuiêri' fois<it*pui> lt»s teuip> iraulois, la Franc»» se Hiontn'ra non moin*^ vaillant*» t|u'*'lle ne Ta êtt'> Janslt* pa-*'**'. mai'* nioin>chan<:i»ante. neelianp»antplu> de niaitn*.

\jr< rér-its lie voyap» *|ui» nou> présentons ici sadn>- M-nt par !••> conclu sion*^ toutes natun»lles dt^ ot»s«^rvalions qu'iU rapportent, à nos pn'»ooou|Ki lions les plus iniméiliatf*^: nou^ parli»n»ns il»- loocuiKition du Soudain nou en ««impie curieux, mais *»n rom|K)rant s«»s valt»urs à mw divers int«'»n*ts. afin de sa>oir quelle part chacun de non*» doit prendre à s'i conqu^^te.

l*our défendre le sol de la iKitri*» nous sommes prt^ts à doimer notn» vie. sommes-nous prC ts a!i même saerîlioe. non plus pour déf«*ndrf» ce patrimoine héréditaire, mais [K»ur acquérir au loin des colonies où puissi» s'étendre notn* commerce? devons-nous exposer la vie de nos eufant^dans ces entreprises, alors qu'il est possible d'obtenir autrement b.*s mènies ré>ullats?

Nou* n'aiironspas de peine sur ce suj<»t à mettre en évidence une forte vérité qui satisfait nos intérMs et notre

juste ambition. Il est plus facile, il est vrai, de voyager parmi les forces toutes simples de la nature que de faire revivre dans un récit et mettre en commun les enseignements qu'elles comportent, mais indépendamment de Tauteur, le sujet lui-môme fait connaître sa valeur par Téloquence des faits qu'il invoque ; je demanderai donc au lecteur de trouver la vérité dans les réflexions que ces faits éveilleront en lui, sans s'arrêter à la forme inégale d'un journal écrit à chaque étape dans la vie du continent Noir, sous l'impression des événements de chaque jour.

34 KAHEL.

discussion ; je ne voulus pas aller à ce désordre, où je serais mort inutilement, avant d'avoir rien établi, maladroit, coupable et ridicule. Par Dinguirray au contraire et ensuite Ségou, je trouvais des autorités régulières, des actes réfléchis, dos rois qui seraient mécontents de ma visite, sans doute, mais avec lesquels je pourrais discuter et par conséquent très probablement m'entendre. Mage et plus tard Galliéni avaient été retenus pendant plus d'un an aux portes de Ségou et ils avaient fini par se faire écouter.

Renonçant, pour le moment, à aller plus loin, je restai à Timbo et j'achevai d'étudier les avantages que m'offrait le Foubih : autorité établie, chefs relativement intell i- .gents, climat tempéré et relations d'amitié qu'il me paraissait possible; de resserrer. Je passai là deux mois au milieu des chefs de guerre, des marabouts et de tout ce que le pays comptait d'ambitieux intelligents; la lumière toute vive m'ap parut dégagée des illusions de la légende et de l'imagination. Les éléments du projet que j'avais formé étaient là en préparation ; dès ce premier pas au milieu des Noirs, chez eux, hommes et choses s offraient à moi tels que je les avais coordonnés d après mes renseignements. Dans l'intérieur, les noirs indépendants et leurs seuls maîtres sont très différents des mêmes noirs rencontrés sur le littoral au contact et sous la loi des blancs. La conviction s'imposa avec évidimce à mon esprit que le temps des explorations était passé, l'entité nègre n'était plus à scruter, elle se manifestait clairement; les chefs étaient curieux des causes de notre force, leur caractère paraissait, il me suffisait de le comprendre pour me faire entendre. 11 fallait sans perdre un instant organiser

'•* * w -;- 'mf-T- - • -.iA^ <■•?■■ -»■ ■ -♦uiT ^i-^jj- .- .-. . j'^1^— '«

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citerai les évéïiemenls tout simples do la vie du voyageur,. intéressants par le but qu'ils se proposent plus que par eux-mêmes, et sans insistera chaque pas sur les dangers et les fatigues de cette vie nouvelle, je dirai seulement qu'il importe de ne pas oublier que la mort, dans la situation où se trouve Texplorateuç, est la fin inévitable de la négligence des détails.

Je ne dirai rien de mon voyage de Paris aux frontières^ du pays Noir; c'est là, à bord des magnifiques bateaux de la compagnie des Messageries Maritimes, dans les confortables installations de cett« puissante compagnie, une détente très bien venue ; dix jours pour se reposer de la précipitation des derniers jours de préparatifs et penser une fois encore aux chers souvenirs qu'on laisse derrière soi et que Ton ne doit pas, si l'on veut être vaillant à la tâche, emporter avec soi dans la bataille ; dix jours pour se ressaisir, revoir son plan, mesurer de nouveau tout ce qu'il est possible de prévoir, car de l'escale' on peut encore communiquer avec la civilisation ; dix jours pour oublier le passé, penser à l'avenir, et dans ce repos complet faire provision de force.

Si le temps est beau, c'est une fête ; s il est mauvais^ c'en est une autre.

Nous sommes à bord de V Equateur^ Commandant Minier, lieutenant de vaisseau, très homme du monde, administrateur clairvoyant, marin expérimenté, toutes qualités constamment à l'épreuve, le Commandant étant la seule autorité à bord, représentant tous les étais que la société organisée arc-boute autour de chaque citoyen. Ce sont les intérêts d'une ville que le Commandant a sous sa responsabilité : 800 passagers, sans compter l'équipage, la

36 KAHEL.

cemmeut par les renseignements d'Hecquard (1852) et de Laml)ert (1860) qui en signalaient l'importance. Le séjour de ces envoyds auprès des Almamys avait fait apprécier la courtoisie généreuse de Tesprit français et, lorsque dans mon voyage j'ai entendu des paroles amies, je n'ai pas manqué d'en reporter à ces compatriotes un reconnaissant souvenir. 11 n'aurait pas été sage d'attaquer le Foutah-Djalon de vive force ; protégé par ses falaises, il constitue dans le Soudan un réduit qui ne se rendra qu'après toutes les autres défenses. Obligés d'agir'par la force contre ses abords, nos officiers, le général Faidherbe et plus récemment Borgnis-Desbordes, Galliéni, Archinard, ont par les plus brillants exploits militaires accompli cette glorieuse conquête du Soudan; maintenant le Foutah isob'î va se rendre. Mais s'il était difficile de prendre le Foutah par la force, il était facile, autant qu'on pouvait le souhaiter, de s'en emparer par l'amitié de ses rois.

L'accueil que les Almamys avaient fait à nos envoyés nous montre que ces chefs appréciaient nos conseils et désiraient les obtenir; il arrive tout naturellement dans une telle association du roi noir avec un conseiller blanc que ce dernier, s'il s'inspire des principes supérieurs de sa race, domine promptement son. élève et le conduit. Le Foutah au lieu d'être, comme il arrive aujourd'hui, le résultat inactif de la conquête, pouvait être la base du mouvement.

A partir de cette base notre influence aurait été toute puissante et se serait propagée immédiatement au loin, nous n'aurions pas perdu notre situation sur le Niger, ni les riches provinces au sud du Tchad, aux confins du désert qu'on nous laisse. Actuellement le Foutah demeure avec toute sa valeur, ses qualités inutilisées n'imposent

DE PARIS AU FOUTAll-DJALON. 49

me rappelle son très aimable accueil à Gorée lorsque je suis revenu du Foulah en 1880, et c'est pour moi une joie et un bon pronostic de rencontrer ses encouragements autorisés au début de mon second voyage ;

Le lieutenant de vaisseau Davout, qui est allé à Tombouctou sur une canonnière et qui y retourne sur une autre canonnière, il Ta avec lui dans ses bagages, treize cents colis, dans la cale. De tous ces morceaux il formera là-bas, sur le bord du Niger, un bateau à vapeur ; il aura à faire tous les métiers, et s'il manque quelque pièce de fer égarée, ou de bronze volée, il devra forger et faire le fondeur. Beaucoup de gens dans toute leur vie ne vivront pas autant que le lieutenant Davout pendant les quelques mois que vont durer le transport à dos d'hommes de ces treize cents colis à travers la brousse, du Sénégal au Niger, sous le soleil tuant, avec des auxiliaires indigènes d'une paresse extrême, puis le remontage de tout l'appareil, coque et machine.

On ne se rappelle pas assez tout ce qu'il a fallu de ténacité pour achever de telles entreprises, et lorsque une triste et laconique dépêche nous dit : « Le lieutenant Davout est mort », avons-nous adressé à cette vaillance qui combattait pour les intérêts généraux de la patrie le tribut de regrets qu'elle mérite?

Avons-nous pensé un instant aux causes de cet accident et à ses conséquences? La patrie s'esl-elle préoccupée de la mort d'un bon serviteur? Le public, le citoyen n'a pas le droit de laisser passer sans y réfléchir un tel événement; le peuple qui s'en désintéresse n'est pas digne de diriger lui-môme sa vie, il n'est pas mûr

pour l'émancipation républicaine.

50 KAHEL.

Concert pour les pau\Tes gi*ns passagers sur le pont, on chante, on danse, on fait la (|uî^te.

De lavant à l'arrière des courants de sympathies forment des groupes, des intrigues s<» nouent et se résolvent, des jalousies sVveillent, de fàdieuses colères éclatent.

A Dakar, où m attend mon yacht le Jean-Bapiisie^ je m'arrôte chez le très sympathique maire de la ville, M. Alexandre Jean. De la pointe du lazaret je vais admirer le gracieux tableau qu'offre à la vue Tile de GonV, appel enchanteur du poème africain. Couchée sur Teau comme une sirène, abritant ses maisons blanches et s<^s palmiers épars derrière son énorme tète relevée contre la mer du larg(\ counmnée d'un diadème d'or par les nmrailles de sîi forteresse qui brillent au soleil, à demi voilée sous l'écume des brisants, par ses vives couleurs, par le tumulte des Ilots qu'elle semble refouler d(»vant elle, l'île s'anime sous nos yeux, on la voit cingler vers le grand inconnu, <m a le vertige de la suivre.

Dès mon arrivée à Boulam (décembre 1887), j'expédie Ali à Bassyah par le Rio Grande de Boubah et le sentier de Kandiafara. Il devait voir d'abord Yaya, chef de Kadé, mais on me dit {on est un Noir qui arrive de Kadé même) que Yaya vient de partir pour Labé, appelé par Agui-Bou, son frère, pour partager les biens et la situation d'un voisin qu'ils ont fait assassiner. C'est vraisemblable, mais — je l'ai vu ensuite, — Yaya n avait pas quitté Kadé, la situation ayant changé, je suppose. Les Noirs sont flottants dans leurs renseignements, non qu'ils soient tou-

jours faux à dessein, mais parce que la parcelle de vérité (|ui forme le noyau de leur récit est perdue sous l'exubérance de leur imagination, sous la foison qu'elle y ajoute ; ils laugmentent de tout ce ([ui aurait pu arriver. Donc Ali va à Bassyah, sur le Compony.

Il va voir Charles Coucou, roi de l'endroit, qui a, paraîtil, de bons porteurs Nalous, Timénés, Sousous, à me proposer; il m'en ramène, en effet, ([uelques-uns en <5chantillon. J'indique à ces hommes leur logement au premier étage, dans une galerie; mais n'ayant jamais couché que sur la terre, ils sont pris de frayeur à la pensée de gravir un escalier et de dormir en l'air; il faut tout le jour et le mouvement des allants et venants pour leur inspirer un peu de confiance. Au coucher du soleil, ils se réunissent, montent tout d'un trait et se roulent dans leurs nattes, serrés lesuns contre les autres. Pour tout Tordu roi, pour un sac de riz, ils ne sortiraient pas la tête de leurs coquilles. Le matin, ils reprennent courage et se montrent fiers de cette première expédition Jchez le Toubab (le blanc). J'ajouterai que le renseignement que j'ai sur Charles Coucou ne m'arrive pas par hasard, comme pourrait le croire le lecteur qui, se confiant en de si heureuses facilités, penserait qu'il suffit de se présenter pour avoir tout à souhait. Je sais que Charles Coucou a des porteurs parce que j'ai des agents en permanence à la côte et que, pendant ces derniers mois, ils ont fait des recherches de divers côtés.

Ali me rapporte de mauvais renseignements; dans l'intérieur, les chefs sont en guerre, on ne me laissera pas passer. J'interroge ses impressions pour connaître le mieux possible la vérité qu'il ne cherche même pas à

S2 KXHEL.

dr-gagcr l't 'y pars sur li- Jfan-Baptifte avec lui. Allrtij.

M'BarC). Maiicl tlics [M.rlfiirs Niihms. Ali. fsprit t)>'li.'.

vaniU'ux, imrl<' f.nilah, iiiiûs pa- Ir rnmraîs ; All^n-

brave pirrim. parle un jw-ii Tramais, im ih.'ii niandin^'V

M'Rar. l"Hi cIih-ii (i.lôl.-. «loiiv an n'|>.». Ifrriltle daib

luctioii. m- parli' rien «Inlili-. Si'-nTi-, \\\\w\ ; Manol. ciii-

siiiier. ivn' du matin au soir •>t

ilu Miiraii malin, malgré lf> tiir-

ri'ctionsqui- lui inflip' sou brav

lioninu' lit- iK'n\ dt-puis île longuei

aun>'''s dr si-rvici' à uiuii bord.

i^B ^^^^I I" ri', ponr fiiirt- liuiincur à moii

^V^ "^^^^^Bk^ ^iini\. l'avail adninuestô loul

■W^^ ^^^^2j^2^\ spiTiali' nu-ut. il mVst ar-

!i lèvre fi-niluo. 11 devait s'appro vision lier vi prépariT un di^ j.-on.T à son idéo.

(■iinrnrrooimenl uvi.'c II.- ciiisinifi' oïdinaiii' i{Ut> j'ai là tli'puis doiui' ans. afin qui' je puissf jn^T dr sos talents; niaif il n'a pas n-sisté à la tentation, il a bu avoe l'argent qu'il îivnit reru. l/lioun' de déjeuner venue. M'Bar d'un geste iiiépi'i^int. me le uiuntre au soleil, rouir- à Iitpc, ixn mort. Sun jiêre voulait redoubler ses exhortations, cm il était lion(eu\ le dtgiiu bomine. mais maintenant c'est inutile, jusqu'à la dernière factorerie les eoiips uo l'em- |)i^<dieront pas de boire, et dans la montagne il sera forcément sobre. Il est bon cuisinier et il a de la race, je

n'aurai pas de peine à en tirer de bons services dans les cas difficiles, de cela il faut tenir compte. Nous levons Tancreà minuit le 31 décembre 1887.

Le Jean-Baptiste a un peu vieilli depuis mon précédent voyage (1880), mais il s'est aclimaté; s'il a perdu de son lustre, il a gagné en expérience, sa voilure est plus haute, 26 mètres, sa quille a ét<» renforcée pour les échouages inévitables lorsqu'on navigue hors des balises connues ; son pont, doublé aux endroits sensibles, ne gémit plus sous la hache du cuisinier qui chaque jour fend le bois informe ramassé dans les marigots et dont il alimente son fourneau. Mon bon compagnon! maintenant il connaît toutes les routes, les bas-fonds, vase ou rocher, l'aboutissant des marigots ; dans chaque endroit, il sait l'heure des marées, il prévoit les tornades. La cabine est la même, on n'y a rien changé, je retrouve un seuil ami, je me livre et m'endors, bercé par le rêve du voyageur : l'Afrique me prend pour son guide, elle me confie ses espérances ; elle a confiance dans le Toubab qui laisse derrière lui le doux pays qu'il aime pour venir lui parler de la civilisation des hommes blancs ; elle me porte dans ses bras, me préserve du climat jaloux, et pliant docilement sa force à mes conseils, elle groupe dans la magie du rêve l'empire africain, lempire noir, le seul qui puisse organiser ces luxuriantes peuplades sur cette terre ardente. Je m'endors, la France achèvera le rêve.

Dans la journée nous croisons le Dakar ^ vapeur postal français allant de Rio-Nunez à Boulam, Casamance, etc. ; je salue de mes trois couleurs, son pavillon trois fois s Rabaisse, c'est-à-dire: « Vive la patrie! Vive la France! Ami, faites bon voyage! » A Boulam, il prendra mes lettres et

TO-^PKJW I M l ». I» ■ »L ■ m l U M l II ». Il - » » -

44 KAHEL.

chof malheureux. Les Anglais (»ut frappé une modaillo on riionneur de Beaver, malheureux il est vrai, mais courageux, qui navait pas douir» de ses concitoyens et avait jusqu'à la dernière extrémité tenu tMe aux difficultés et tenté de les vaincre ! Ils y ajiuitèrent 50000 francs de dédommagement. Ils honoraient le couragi» anglais et le proposaient en exemple.

Nous trouverons nous aussi la force puissante (|uî dans lavenir fera la grand(»ur toute nouvelle de la Franco, à laisser agir librement notre caractère national, et sa généreuse initiative». Il est très probable qu(» livrée à elle-même pour la première fois depuis les temps gaulois, la France se montrera non moins vaillante (|u\»lle ne Ta été» dans le passé, maismoinschangeante, ne changeant plus do maître.

Les récils de voyage» que nous présentons ici s'adressent par les conclusions toutes naturelles des observations qu'ils rapportent, à nos préoccupations les plus immédiates; nous parlerons de loccupation du Soudan non en simple curieux, mais en comparant ses valeurs à nos divers intérêts, afin de savoir qu(dle part chacun de nous doit prendre à sa conquête.

Pour défendre le sol de la patrie nous sommes prêts à donner notre vie, sommes-nous prêts au mèiue sacrifice, non plus pour défendre ce patrimoine héréditaire, mais pour acquérir au loin des colonies où puisse s'étendn* notre commerce ? devons-nous exposer la vie d(» nos enfants dans ces entreprises, alors qu'il est possible d'obtenir autrement les mêmes résultats?

Nous n'aurons pas de peine sur ce sujet à mettre en évidence une forte vérité qui satisfait nos intérêts et notre

juste ambition. Il est plus facile, il est vrai, de voyager parmi les forces toutes simples de la nature que de faire revivre dans un récit et mettre en commun les enseignements qu'elles comportent, mais indépendamment de l'auteur, le sujet lui-même fait connaître sa valeur par l'éloquence des faits qu'il invoque ; je demanderai donc au lecteur de trouver la vérité dans les réflexions que ces faits éveilleront en lui, sans s'arrêter à la forme inégale d'un journal écrit à chaque étape dans la vie du continent Noir, sous l'impression des événements de chaque jour.

DE PARIS AU FOUTAH-DJALON (l).

Dakar-Gorée. — Boulam. — Le barrage du Compony. — La fontaine de Socotoïa. — Le Rio-Nunez à Baralandé. — Factoreries. — La C" du Sénégal, M. Matton, accueil hospitalier. — Demiers^ préparatifs.

Dans un voyage d'exploration le voyaginir ift*st pas constamment aux prises avec des iWénenients tragiques ; les^ situations difficiles sont fr(^qu(»ntes sans doute, le danger est continu, mais les menaces de mort violente — en dehors de celles, constamment agressiv(»s, qui nous vîenneul du climat — sont relativement rares ; on doit les prévoir afin de les éviter, car la violence brutale est inaccessible aux transactions, il n est pas toujours possible de la détourner lorsqu'elle fond sur nous. Au contraire, la lutte contre les menus obstacles est de tous les instants, la surveillance des détails ne doit à aucune minute se relâcher. Je puis donner ici quelques indications sur la vie quotidienne qui nous attend chez les Noirs en Afrique; je

(1) La prononciation du mot Poutah par un indigène foulah se termine, comme un grand nombre de mots de la même langue, par une légère aspiration exprimée ici par cet h flnal; Pouta ou Futa, est l'orthographe allemande qui ne pouvait maintenir cette termi* naison, Vh allemand étant beaucoup trop dur pour exprimer cette légère et poétique interjection de la voix.

citerai los (Svênemeiits tout simples de la vie du voyageur,, intéressants par le but qu'ils se proposent plus que par eux-m^mes, et sans insister à chaque pas sur les dangi.>rs et les fatigues de cett« vie nouvelle, je dirai seulement qu'il importe de ne pas oublier que la mort, dans la situation où se trouve l'explorateuc, est la fin inévitable de la négligence des détails.

Je ne dirai rien de mon voyage de Paris aux frontièresdu pays Noir; c'est là, à bord des magnifiques bateaux de la compagnie des Messageries Maritimes, dans les confortables installations de cette puissante compagnie, une d(*tente très bien venue ; dix jours pour se reposer delà prêcipitiition des derniers jours de préparatifs et penser une fois encore aux chers souvenirs qu'on laisse derrière soi et que l'on ne doit pas, si l'on veut être vaillant il la tâche, emporter avec soi dans ta bataille ; dix jours pour se ressaisir, revoir son plan, mesurer de nouveau tout ce qu'il est possible de prévoir, car de Fescaleon peut encore communiquer avec la civilisation ; dix jours pour oublier le passé, penser à l'avenir, et dans ce rfcpos complet faire provision de force.

Si le temps est beau, c'est une fôte ; s'il est mauvais, c'en est une autre,

Noussommesàbord de r£^ua;«»r, Commandant Minier, lieutenant de vaisseau, très homme du monde, administrateur clairvoyant, marin expérimenté, toutes qualités constamment à l'épreuve, le Commandant étant la seule autorité à bord, représentant tous les étais que la société organisée arc-boute autour de chaque citoyen. Ce sont les intérêts d'une ville que le Commandant a sous sa responsabilité : 800 passagers, sans compter l'équipage, la

DE PARIS AU FOUTAH-DJALON (l).

Dakar-Gorée. — Boulam. — Le barrage du Compony. — La fontaine de Socoloïa. — Le Hio-Nunez à Baralandé. — Factoreries. — La €*• du Sénégal, M. Matton, accueil hospitalier. — Dernierspréparatifs.

Dans un voyage d'exploration le voyageur n'est pas constamment aux prises avec des événements tragiques; lessituations difficiles sont fréquentes sans doute, le danger est continu, mais les menaces de mort violente — en dehors de celles, constamment agressives, qui nous viennent du climat — sont relativement rares ; on doit les prévoir afin de les éviter, car la violence brutale est inaccessible aux transactions, il n'est pas toujours possible de la détourner lorsqu'elle fond sur nous. Au contraire, la lutte contre les menus obstacles est de tous les instants, la surveillance des détails ne doit à aucune minute se relâcher. Je puis donner ici quelques indications sur la vie quotidienne qui nous attend chez les Noirs en Afrique ; jV

(1) La prononciation du mot Poutah par un indigène foulah se termine, comme un grand nombre de mots de la même langue, par une légère aspiration exprimée ici par cet h flnal; Pouta ou Fula, est l'orthographe allemande qui ne pouvait maintenir cette termi* naison, Vh allemand étant beaucoup trop dur pour exprimer cettelégère et poétique interjection de la voix.

k'<ii^

DE PARIS AU FOUTAll-DJALON. 49

me rappelle son très aimable accueil à Corée lorsque je suis revenu du Foutah en 1880, et c'est pour moi une joie et un bon pronostic de rencontrer ses encouragements autorisés au début de mon second voyage ;

Le lieutenant de vaisseau Davout, qui est allé à Tombouctou sur une canonnière et qui y retourne sur une autre canonnière, il Ta avec lui dans ses bagages, treize cents colis, dans la cale. De tous ces morceaux il formera là-bas, sur le bord du Niger, un bateau à vapeur ; il aura à faire tous les métiers, et s'il manque quelque pièce de fer égarée, ou de bronze volée, il devra forger et faire le fondeur. Beaucoup de gens dans toute leur vie ne vivront pas autant que le lieutenant Davout pendant les quelques mois que vont durer le transport à dos d'hommes de ces treize cents colis à travers la brousse, du Sénégal au Niger, sous le soleil tuant, avec des auxiliaires indigènes d une paresse extrême, puis le remontage de tout l'appareil, coque et machine.

On ne se rappelle pas assez tout ce qu'il a fallu de ténacité pour achever de telles entreprises, et lorsque une triste et laconique dépêche nous dit : « Le lieutenant Davout est mort », avons-nous adressé à cette vaillance qui combattait pour les intérêts généraux de la patrie le tribut de regrets qu'elle mérite?

Avons-nous pensé un instant aux causes de cet accident et à ses conséquences? La patrie s'est-elle préoccupée de la mort d'un bon serviteur? Le public, le citoyen n'a pas le droit de laisser passer sans y réfléchir un tel événement; le peuple qui s'en désintéresse n'est pas digne de diriger lui-môme sa vie, il n'est pas mûr

pour l'émancipation républicaine.

50 KAHEL.

Concert pour les pauvres g(»ns passagers sur le pont, on chante, on danse, on fait la ([ui^te.

De lavant à larritVe des courants de sympathies forment des groupes, (h»s intrigues se» nouent et se résolvent, des jalousies sVveillent, de fâcheuses colères éclatent.

A Dakar, où m'attend mon yacht le Jean-Baptiste. je m'arrùte chez h» tn'^s sympathique maire de la ville. M. Alexandre Jean. De la j)ointe du lazan»t je vais admirer h» gracieux tahleau qu'offre à la vue File de GonV. appel enchanteur du potMue africain. Couchée sur l'eau comme xme sirène, abritant ses maisons blanches el s(»s palmiers épars derrière son énorme tMe relevée contre la mer du large», couronnée d'un diadème d'or par les murailles de sa forteresse (jui brillent au soleil, à demi voilée sous l'écume des brisants, par ses vives couleurs, par le tumulte des tlots qu'elle semble refouler devant elle, l'ile s'aninn» sous nos yeux, on la voit cingler vers le grand inconnu, on a le vertige de la suivre.

Dès mon arrivée à Boulam (décembre 1887), j "expédie Ali à Bassyah par le Rio Grande de Houbah (»t le sentier de Kandiafara. Il devait voir d'abord Yaya, chef de Kadé, maison me dit {on est un Noir qui arrive de Kadé môme) que Yaya vient de partir pour Labé, appelé par Agui-Bou, son frère, pour partager les biens et la situation d'un voisin qu'ils ont fait assassiner. C'est vraisemblable, mais — je Tai vu ensuite, — Yaya n'avait pas quitté Kadé. la situation ayant changé, je suppose. Les Noirs sont flottants dans leurs renseignements, non qu'ils soient tou-

iurft.iih'S.Tnr.ffi ii-iiif^n^i tiMiTUrîffrrf^T ■■! tié'" '"

jours faux à dessein, niais parce que la parcelle de vérité (jui forme le noyart de leur récit est j)erdue sous l'exubérance de leur imagination, sous la foison qu elle y ajoute ; ils Taugmentent de tout ce qui aurait pu arriver. Donc Ali va à Bassyah, sur le Compony.

Il va voir Charles Coucou, roi de Tendroit, qui a, paraîtil, de bons porteurs Nalous, Timénés, Sousous, à me proposer; il m'en ramène, en effet, quelques-uns en ^échantillon. J'indique à ces hommes leur logement au premier étage, dans une galerie; mais n'ayant jamais couché que sur la terre, ils sont pris de frayeur à la pensée de gravir un escalier et de dormir en Tair ; il faut tout le jour et le mouvement des allants et venants pour leur inspirer un peu de confiance. Au coucher du soleil, ils se réunissent, montent tout d'un trait et se roulent dans leurs nattes, serrés les uns contre les autres. Pour tout l'or du roi, pour un sac de riz, ils ne sortiraient pas la tête de leurs coquilles. Le matin, ils reprennent courage et se montrent fiers de cette première expédition Jchez le Toubab (le blanc). J'ajouterai que le renseignement que j'ai sur Charles Coucou ne m'arrive pas par hasard, comme pourrait le croire le lecteur qui, se confiant en de si heureuses facilités, penserait qu'il suffit de se présenter pour avoir tout à souhait. Je sais que Charles Coucou a des porteurs parce que j'ai des agents en permanence à la côte et que, pendant ces derniers mois, ils ont fait des recherches de divers côtés.

Ali me rapporte de mauvais renseignements ; dans l'intérieur, les chefs sont en guerre, on ne me laissera pas passer. J'interroge ses impressions pour connaître le mieux possible la vérité qu'il ne cherche môme pas à

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Concert pour les pauvres gens passagers sur le pont, on chante, on danse, on fait la qucVte.

De lavant à l'arrière des courants de sympathies forment des groupes, des intrigues se nouent et se résolvent, des jalousies s'c^veillent, de fâcheuses colères éclatent.

A Dakar, où m attend mon yacht le Jean-Baptiste^ je m'arrête chez le très sympathique maire de la ville, M. Alexandre Jean. De la pointe du lazaret je vais admirer le gracieux tableau qu'offre à la vue l'île de Corée, appel enchanteur du poème africain. Couchée sur l'eau comme une sirène, abritant ses maisons blanches et ses palmiers épars derrière son énorme tète relevée contre la mer du large, couronnée d'un diadème d'or par les murailles de sa forteresse qui brillent au soleil, à demi voilée sous l'écume des brisants, par ses vives couleurs, par le tumulte des flots qu'elle semble refouler devant elle, l'île s'anime sous nos yeux, on la voit cingler vers le grand inconnu, on a le vertige de la suivre.

Dès mon arrivée à Boulam (décembre 1887), j'expédie Ali à Bassyah par le Rio Grande de Boubah et le sentier de Kandiafara. 11 devait voir d'abord Yaya, chef de Kadé, mais on me dit {on est un Noir qui arrive de Kadé même) que Yaya vient de partir pour Labé, appelé par Agui-Bou, son frère, pour partager les biens et la situation d'un voisin qu'ils ont fait assassiner. C'est vraisemblable, mais — je l'ai vu ensuite, — Yaya n'avait pas quitté Kadé, la situation ayant changé, je suppose. Les Noirs sont flottants dans leurs renseignements, non qu'ils soient tou-

n'aurai pas de peine à en tirer de bons services dans les cas difficiles, de cela il faut tenir compte. Nous levons Tancre à minuit le 31 décembre 1887.

Le Jean-Baptiste a un peu vieilli depuis mon précédent voyage (1880), mais il s'est aclimaté; s'il a perdu de son lustre, il a gagné en expérience, sa voilure est plus haute, 26 mètres, sa quille a été renforcée pour les échouages inévitables lorsqu'on navigue hors des balises connues ; son pont, doublé aux endroits sensibles, ne gémit plus sous la hache du cuisinier qui chaque jour fend le bois informe ramassé dans les marigots et dont il alimente son fourneau. Mon bon compagnon! maintenant il connaît toutes les routes, les bas-fonds, vase ou rocher, l'aboutissant des marigots ; dans chaque endroit, il sait l'heure des marées, il prévoit les tornades. La cabine est la même, on n'y a rien changé, je retrouve un seuil ami, je me livre et m'endors, bercé par le rêve du voyageur : l'Afrique me prend pour son guide, elle me confie ses espérances ; elle a confiance dans le Toubab qui laisse derrière lui le doux pays qu'il aime pour venir lui parler de la civilisation des hommes blancs ; elle me porte dans ses bras, me préserve du climat jaloux, et pliant docilement sa force à mes conseils, elle groupe dans la magie du rêve l'empire africain, l'empire noir, le seul qui puisse organiser ces luxuriantes peuplades sur cette terre ardente. Je m'endors, la France achèvera le rêve.

Dans la journée nous croisons le Dakar^ vapeur postal français allant de Rio-Nunez à Boulam, Casamance, etc.; je salue de mes trois couleurs, son pavillon trois fois s'abaisse, c'est-à-dire: « Vive la patrie! Vive la France! Ami, faites bon voyage! » A Boulam, il prendra mes lettres et

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dégager l't jo pars sur le Jean-Baptiste avec lui, Allens. M'Bar{'), Manel et ces porteurs Nalous. Ali, esprit déliiî, vaniteux, parle foulah, mais pus If français; Allens, brave garçon, parle un peu français, un peu mandîngue; M'Bar, hon chien fidMc, doux au repos, terrible dans laction. ne parle rien d'utile, Si^rfre, Papel ; Manol, cuisinier, ivre du malin au soir et du soir au matin, malgré les corrections que lui inflige son brave homme de p^rc, depu îs de longues années de service à mon bord,

1.C jour où je l'ai engagé, son HIC, |iour fain- honneur à mon rliiiix, l'avait admonesté tout -pécialemont, il m'est arrivé avec un oeil poché.

lii Ifîvre fendue. Il devait s'approvisionner et préparer un déjeuiuT à son idée, concurremment avec lu cuisinier ordinaire i|Uf j'ai là depuis douze ans, afin que je puisse juger de ses talents ; mais il n'a pas résisté à la tentation, il a' bu avec l'argent qu'il avait reçu. L'heure de déjeuner venue, M'Bar d'un geste iiiéprisjiiit, me le montre au soleil, roulé à terre, ivre mort. Son père voulait redoubler ses exhortations, car il était honteux le digne homme, mais maintenant c'est inutile, jusqu'à la dernière factorerie les coups ne l'empCcbeninl pas de boire, et dans la niontîigne il sera forcément sobre. Il est bon cuisinier et il a de la race, je

et qui porte avec lui sa récompense dans le bonheur immédiat quïl nous cause. Chacun revient à son bord, les voiles s'orientent, et dans la brume pâle de la nuit doucement éclairée, la silhouette lentement s'efface.

Tout cela ne prend qu'un moment, trois quarts d'heure depuis le premier appel jusqu'à l'adieu, merci.

L'équipage aurait essayé de se sauver dans l'embarcation, mais vainement peut-être, car le manque d'eau aurait paralysé ses forces, — les noirs se passent de manger sans trop de gène, mais le manque d'eau leur est insupportable — ; le cotre allait se briser. Je participe pleinement à l'émotion d'une situation oîi je me suis trouvé plusieurs fois moi-môme dans des passes inconnues : le bruit sourd du bateau qui talonne, le craquement de cette coquille qui va se briser en éclats comme par jeux, le néant subit du naufragé, sont restés imprimés dans tous mes sens. Lorsque la brise chante dans les voiles et que la nef gaiement s'avance relevée sur le clapotement de la mer complaisante, le doux balancement du navire est une caresse de la vie heureuse ; mais lorsque le vent ronfle dans les cordages, lorsque du fond de l'abîme la mer soulève contre nous le lourd assaut de ses vagues furieuses, c'est un coup du diable, il exalte aussi en nous la vie, mais il nous la fait apprécier autrement.

Ici l'événement est tout simple et d'une reposante philosophie ; dans le calme d'une nuit d'été, dans l'indifférence hostile du grand désert partout égal, où le grondement des brisants lointains, lugubre et sourd comme un appel de mort, garde par l'effroi qu'il répand ces solitudes pareilles au royaume du néant, des êtres cherchent la vie. Détresse inoubliable de la faiblesse matérielle de

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arrivera à Dakar à temps, j'espère, pour le courrier du 8. 2 janvier. — 2 heures du matin, clair de lune, temps calme, nous naviguons avec prudence, à la sonde, entre les bas-fonds de Giomberros aux Alcatras. A la hauteur du Compony, au milieu des brisants, nous distinguons dans le lointain une voile aux allures étranges, courant tout au travers de ces fonds inégaux. Quel motif la pousse à braver ainsi des dangers trop certains? Elle cherche visiblement à se rapprocher de nous ; bientôt même nous croyons entendre qu'on nous hèle, un appel triste, une plainte longuement prolongée, roule sur les eaux et nous tient attentifs. C'est un cotre qui a perdu sa route, il va de Grambie à Boulam, mais ayant passé au large d'Orango sans relever aucime terre, aucun indice dans les courants, dans la couleur des fonds, il ne sait où il est, et ses provisions sont épuisées, il n'a pas de biscuit, plus de riz, plus d'eau. Je lui donne un sac de riz, un baril d'eau et un homme, — le second du Jean-Baptiste — , pour le remettre sur sa route : Alcatras, Polon, Giomberros et le chenal de Cagnabac. Rencontre émouvante de ces deux infiniment petits, brins de paille perdus dans la solitude du grand désert. L'un est condamné, car les brisants, furieux sous le flot qui monte, l'attendent de tous les côtés et il n'en connaît pas la carte ; l'autre suit la route exacte et sûre dont la trace invisible est dans son esprit. Chacun a mis une embarcation à la mer. tandis que les deux bâtiments en panne dessinent dans la lueur grise du clair de lune leurs silhouettes indécises, dérivant au courant de la marée; il faut se hâter. Les deux embarcations, deux points tout petits, se rapprochent, échangent l'aide et le conseil, pour l'amour du bien inné dans l'homme

. . fj

(le roc qui obstrue rentrée du Compony. A mer basse, cette digue de roc émerge de deux mètres au-dessus de l'eau; la muraille qu'elle forme d'une rive à l'autre est coupée en trois tronçons échelonnés entre lesquels, avec de l'attention, un navire peut se faufiler lorsque la mer est étal et le vent suffisant. En 1885 et 1886, j'avais envoyé dans ces parages un capitaine au long cours pour relever divers détails de cette côt« afin de n'ôtre pas retardé à relever et choisir mes routes.

Je monte en canot pour aller reconnaître cette digue naturelle et je rame pendant une bonne heure ; le matelot qui tient l'autre aviron souque ferme pour m'équilibrer, je suis en bon état d'entraînement pour le voyage.

Le Compony vient de Test, mais en aval de ce barrage qui le coupe nord-sud, il fait un coude à angle droit et descend dans ce même sens nord-sud, vers les brisants.

Le 4 au matin, brouillard épais, à 8 heures on voit à peine à cent mètres; nous passons le défilé. Je donne eau-de-vie et cochon salé à l'équipage et à mes Nalous, du sucre au capitaine (jui ne boit pas, — c'est un vœu qu'il a fait — , un poulet à partager entre Ali (musulman) et M'Bar (Sérère). Ali ne mange pas de cochon parce que Allah..., M'Bar non plus parce que??? il a sans doute fait aussi un vœu ! Il faut respecter toutes les croyances, elles sont des affirmations diverses, proportionnées à chaque individu, de la môme vérité. Au départ, j'avais donné à ces gens à vœux des patacons (monnaie de cuivre), pour que chacun achète les vivres que sa religion lui permet; Ali, le pieux Ali, n'avait rien acheté et il ne mangeait pas ! il ne mangeait pas mais ne se plaignait pas ; je m'en aperçois par hasard, fort heureusement, car cette résignation

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rhomino, victoire superbe de son intelligence ; Tesprît a dompté la matière, jalonné le désert, tracé sa rout« dans le ciel balisé d^étoiles, chassé Tinconnu de son domaine. Ces conquêtes dans le passé nous font prévoir la grandeur de notre avenir.

Quatre heures et demie du soir, peu de vent, le courant d(^ la marée montante nous porte sur les brisants, il faut mouiller. Levé lancre à 8 heures, mer plus haute, courant moindre, vent meilleur. Faisant route à l'est, nous arrivons perpendiculairement dans le chenal du Compony, et des fonds de trois brasses nous entrons dans des j)rofondeurs de sept brasses ; nous remontons le chenal jusqu a minuit et mouillons par douze brasses.

3 janvier, levé lancre à 6 heures et demie, route estnord-esl, nous remontons le chenal avec le flot et un peu de vent. Cinq brasses, on aperçoit la terre ; la barre de brisants qui garde Tentrée du fleuve est bientôt visible ; à mer basse, elle ressemble à une ville toute blanche qui s élèverait et disparaîtrait tour à tour.

Le plus court chemin de Boulam au Compony passe entre Mehl et Polon, range Alcatras à bas-bord et arrive plus bas dans le chenal du Compony, remonte route au nord jusqu'auprès des brisants qui sont à l'entrée du fleuve et là préfère la passe à gauche laisî>ant les derniers brisants à tribord, presque accore il y a 20 mètres d'eau. La route en dedans d'Alcatras est plus courte, mais si le vent faiblit, on ne peut se diriger, les courants portent sur les bancs, il faut mouiller, perdre du temps, tandis qu'au large on va droit de jour et de nuit, usant du moindre souffle.

Le 3 janvier, nous jetons l'ancre en aval du barrage

La surface dos eaux, moirée par les remous, paraît sourire à notre curiosité, c'est la sirène ; et dans cet instant d'une contemplation où se délient tous nos liens avec la terre, où les sens s'épuisent sans se heurter à aucune désillusion, le malheureux voyageur exhale toute sa vie; il rentre dans sa cabane avec un bon accès de fièvre. Mais la fièvre passe et Tencliantement demeure.

Le noir est bien l'animal préhistorique qui convient à ce pays, vêtu il serait inconvenant, nu il est beau, il est dans la vérité du tableau.

Arrivé à Bassyah à deux heures, nous jetons l'ancre, le soleil commence à percer. Je descends à terre.

On arrive au village par un chemin sinueux que l'écoulement des eaux de terre, aidé d'un peu de main-d'œuvi'e, a creusé profondément dans la vase, jusqu'au sol ferme. A cheval sur les épaules du plus grand de mes porteurs, je vois à peine par dessus les deux berges de vase qui encaissent ce passage. A mer haute, l'eau recouvre le tout; si par accident l'on s'aventurait sur cette bouc, on y enfoncerait jusque par dessus la tête. A mer basse, une nuée de tout petits crabes ayant chacun pour domicile un trou à part,, apparaît au soleil; ils s'ébattent et se combattent sur ce terrain riche en proies de toutes sortes. Leur unique pince blanche s'élève et s abaisse sans cesse en un brusque mouvement qui donne à ce petit peuple un air de danse; elles se ferment avec des claquements de mâchoires dont l'ensemble sert de musique à cette fête Carnivore. Dans ce pays tout sent la bataille à mort pour la vie.

Un noir me montre les cendres de ma case, il me dit que c'est lui qui a mis le feu, naïve bête ; il m'explique pourquoi, le prétexte est une jalousie de femmes, la raison

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muette se serait obstinée indéfiniment dans son fanatisme.

Jusqu'à neuf heures temps sombre, des nuages noirs, tout en lambeaux, pendent dans le ciel, on dirait qu'il pleut à terre. La rive est couverte de brumes où se découpe, au-dessus de l'épaisse forôt, la silhouette des palmiers épars, merveilleuse végétation, mystérieux paysage, où nous glissons silencieusement portés par le courant des eaux qui remontent vers l'intérieur. Sous les voiles indécis de la lumière diffuse, dans le silence de cette nature sans contours où la vie avec le flot qui monte, se gonfle dans toutes choses pour éclore bientôt au soleil qu'elle attend, on a l'impression d un monde étrange, la réalité n'est plus qu'en rôve. Tout échappe à nos sens, cependant suspendus, attentifs; il semble qu'avec le Dante nous entrons dans un monde sans bords, où la fiction du poète s'anime et nous frôle de son insaisissable réalité, et que tout à Theure au réveil tout va s'évanouir et nous laisser désenchantés. Mais non, c'est la première page du grand poème, les choses et les hommes vont à chaque pas accroître notre étonnement, grandir notre émotion, et toujours combler, dépasser notre attente.

Au loin la silhouette de deux noirs debout dans leur pirogue ; ils glissent comme des âmes entre ces rives sans espérance, car on n'y peut aborder : quoique oiseau troublé par le fantôme de nos grandes voiles, tend son vol effaré vers les îlots rocheux qui nous précèdent, de lourds pélicans flottent à la dérive :

... Le duvet de ses flancs est pareil

A des neiges d'avril qui croulent au soleil,

Sa grande aile Tentralne ainsi qu*un lent navire {i).

(1) Sully-Pnidhomme.

le COU, les poignets, les chevilles, ornés de plumes, ils sont beaux comme dans les images. Ces sauvages, car ce sont eux, j'imagine, que ce nom veut désigner, vivent dans les racines des palétuviers; ils nont pas de terres, pas de cases ; ils courent ou dorment comme des botes sur le réseau inextricable des racines aériennes dont les longues tiges descendent jusque dans la vase et portent au-dessus de la marée haute l'épaisse forêt des mangliers. A mer basse, [a vase où plongent ces racines amphibies apparaît à cinq )u six mètres au-dessous du pied des arbres ; ces noirs /ivent des mille botes qu'ils chassent dans ce domaine îtrange. Ce n'est pas sans un petit frisson ([u'on se denande là si vraiment tous les hommes sont semblables ; ►n fait involontairement des réserves.

Sans exagérer ma philanthropie, je préfère empêcher la fit aille, on perdrait dix minutes à se découper, on entame- 3ucceux de mes hommes qui sont dans l'un ou dans Tautre a,mp, puis il faudrait discuter, fixer les responsabilités, .^ider, juger. Le noir aime bien tout cela : avoir des >:h1s et en discuter; il aime les bons coups et aussi la : stice, il se montre tout heureux quand il voit éclater vérité ; c'est un enfant. C'est sans doute par cette

^ur que nous sommes frères. Je préfère juger tout de .ite ; le blessé tout dégouttant de sang qui sert de pièces c^onvictions, n'avait rien à faire dans la discussion ; il

^té blessé par hasard, par un coup qui ne lui était destiné, il n'y a donc pas injure, tout s'arrange, je

IMais j'ai perdu quarante minutes et la marée qui n'attend -s me laisse faute d'eau à trois kilomètres du port de îbarquement, dans un étroit marigot. Je passe la nuit à

60 KAHEL.

une rivalité d'intérôt, le noir n'a été qu'un instrument. J'envoie chercher Charles Coucou, il est à la campagne. Remontant en canot, sur le bord de l'eau je tue quelques oiseaux bleus, noirs, feux, argent, vert d'eau, corail vif.

Le roi me donne vingt porteurs pour aller jusqu'à Baralandé, à trois jours de marche ; je choisis et j'engage eu outre huit hommes qui feront partie de ma troupe pour aller dans l'intérieur.

Au moment où j'allais regagner mon bord, ayant pris congé du roi et des habitants, une querelle commence. Dans une discussion, un noir d'un village voisin donne un coup de sabre ; un signal retentit, les quarante ou cinquante noirs qui participaient à la dispute, se séparent aussitôt en deux bandes faisant front Tune à l'autre. Ces hommes sont tous armés, les discours tumultueux ont cessé, les paroles deviennent brèves; le blessé tout sanglant est placé en enseigne au bout du quadrille, il est visible qu'on va s attaquer, faut-il dire : avec courage? c'est bon pour nous autres civilisés, paisibles dans le courant ordinaire de la vie et qui éveillons notre courage quand il est nécessaire, pour soutenir une idée, mais ces Noirs! ça se bat pour le plaisir d'abord, l'idée, la cause à défendre n'est que le prétexte. N'était la fâcheuse entaille, le sang versé, les oreilles coupées, le pitoyable préjugé, je laisserais aller la fête, j'assisterais à une joyeuse bataille.

Il y a là, plus remarquables, des nègres de la forêt voisine, plus nègres que nature, Uitoués, peints de toutes les couleurs, jaunes, rouges, le front chargé d'un énorme bec de toucan, gros, long et pointu, sorte de corne artificielle qui leur sert d'arme offensive ; le nez, les oreilles,

haies des tôtos crépues, dos yeux inquiets, tes longues sagaies brillent dans le feuillage : puis, voyant un blanc,

ils prennent confiance, se risquent hors du village, s'approchent, on échange des grognements courtois et enfin de joyeux bonjours.

Après l'échange des présentations je vais boire h la

62 KAHEL.

bord, au milieu de la for^t qui nous enserre, deux hommes font sentinelle ; cela me donne le plaisir de revoir mt»s sauvages d'hier. Le bruit de la chaîne dans i'écubier lorsque le Jean-Baptiste a jeté Tancre, leur a signalé le mouillage, ils sont venus sautant, grimpés sur les racines •iles mangliers (|ui craquent sous leur passage ; perchés <:omme de grands sing(»s, dans ce lacis branlant, à six mètres au-dessus de la vase ; ils ont héh» mon équipage*. Les hululements modulés, les cris les plus savants ont transmis au travers de la nuit le cjui-vive de ces faunes inquiétants ; je ne sais pas leur langue, mais j'ai un interprète qui fait pîissablement la chouette, on se reconnaît <;omme de vieux amis, nous pouvons dormir tranquilles; — avant le jour et sans attendre la visite incommode de ^'es habitants des bois, prestement je démarre.

A sept heures du matin nous débarcpions à l'entrée du marigot de Galignan au nord-est de Bassyah, nous remontons le lit du marigot à pieds presque secs, les eaux étant basses; puis, après trois hennis de marche[dans les hautes herbes encore couvertes de rosée, où le soleil nous cuit à rétouffée, nous faisons halte et déjeunons à Tombre, a^ bord d'une petite rivière deau douce bonne à boir^*» large de vingt mètres; eau peu profonde, — jusqu'au-"^ genoux — , peu de courant, coulant vers le nord.

Le soir nous couchons à Socotoïa, grand village'' bon chef.

On nous avait pris d abord pour un parti ennemi, c^-^ •on est en guerre déclarée avec les villages voisins. Il ^ fallu camper à 300 mètres des palissades, parlementer, ^^ faire reconnaître. Les hommes courent aux armes, &^^ groupent, nous observent, nous apercevons dans le

vestales vouées au culte inconscient de ta beauté, tentations de sirènes, le bonheur de vivre est leur seul vilement, le bonheur est leur vie. L'apparition de l'étranger les étonne un instant, elles ont la pudeur innée, l'attrait que ce voile imaginaire garde à la femme jalouse d'elle- ' môme, mais nul embarras ne les contraint; les devoirs de l'hospitalité, le" désir de plaire animent leurs jeux, la curiosité lait briller leurs yeux ; elles s'empressent de faire les honneurs de leur ft^te à l'heureux mortel que les dieux leur envoient. Gracieusement agenouillées près du bord, élevant au-dessus de leurs t^tes leurs calebasses qu'elles ont rrmplies au creux de la source vive, elles m'olFrenl l'eau qui apaise la soif et le sourire qui la réveille.

Mais je n'ai plus soif, mes yeux ravis ont désaltéré toutes les lassitudes de mun corps, réveillé toute son activité ; la poésie enchanteresse de cette heure de l'âge d'or oubliée là par le temps, a transporté mon âme dans le rêve que poursuit l'humanité souffrante ; là est le bonheur d'autrefois, le bonheur de Thommo-béte, pleine ardeur satisfaite des sens, somme de la terre. Aucun peintre des ondînes troublantes, des baigneuses audacieuses,n'ajamais exagéré; il y a peut-Mre dans les cieux d'autres terres peuplées d'hommes, maïs il n'y a pas d'autre fontaine de Socotoïa.

Chez cette race toute jeune le cu'ur commence à naître ; l'esprit naîtra par la suite, apportant avec lui sus jouissances plus liantes, mais la vie animale ne lui a pas encore fait place, le Noir n'^pas souci de la vérité haute, de la fin raisonnéc. Ce bonheur de béte n'est pas le but de lit vie, visiblement il n'est qu'un moyen, une étape fuyante dans l'incessant progrès.

66 RAHBL.

Plus loin lu collino harnint l<* vallon sacré s*ëli comme un rempart, sa cn^te deiitol«»o d'arbres gt^a étend un voile jaloux, gardien respectueux de ce sai tuaire.

Mais il faut aller r^vc»r aill<»urs, il est défendu de ve là, on m'appelle, on me rejoint, }o reviens au village

Je reviens pensif, cherchant hi vérité dans lacompai son d(*s temps. Renvoyant dans 1 omhrc» mystérieuse d^^ fontaine les formes indécises d'abord de ces coi superbes peu à peu ré»vélés à u»es yeux agrandis, jo i rappelais le sculpteur antique du poMe :

La figure à l*appel de rëbauchoir agilo, »% laisse deviner lentement, puis saisir ; Au soleil par degrt^ sort de l'obsi-ure argile Et s'ofifre toute nue aux yeux pur> de désii*s.

Ceux de nous que la chair a séduits par la li^nc.

Enviant aux anciens cette fortune insigne, D^avoir connu le beau qui ne se voilait pas,

Sa forme souveraine, à leurs yeux coutumière. Leur exaltait le cœur au lieu de le brûler,

ils voyaient s'animer et s alanguir les danses Sans que lallure humaine eût aucun rythme bas, La grâce y dédaigner d'hypocrites prudences Sans avilir jamais les gestes et les pas.

Ils y pouvaient surprendre une attitud»' heureuse. Une élégance innée édose saus elTort; L'âme enfin d'une raee aimable et géuéreuse Librement devant eux souri;iit dans b's corps.

Mais plaignons nos sculpteurs, n«'< loin de la contrée Où florissait la forme en liberté jadis ; Jamais dans sa candeur ils ne l'ont rencontrée Sous l'avare soleil de nos pâles midis.

Nous foulons un sol froid qu'à peine un rayon touche Où marchent tous les corps cruellement vêtus, Où la chaste beauté, menacée et farouche, Met la peur du regard au nombre des vertus.

Sullï-Pkuudoiuie.

Lorsqu'on se plonge brusquement et en plein dans un milieu primitif si différent du nôtre, on a la sensation involontaire de ce que nos descendants, dans deux mille ans, ])engeront de nous; mille choses qui dans les usages et dims les lois, nous paraissent importantes, nécessaires, auront disparu, leur description conservée dans l'histoire paraîtra invraisemblable citer aujourd'hui soulèversiit un scandale . Cependant ici, la notion du temps subitement (éliminée laisse apparaître clairement, à ce qu'il semble, la vérité.

|j' chef nous donne une poule, c'est l'usage, et trois rah-))asses de gros mil. Délicieux le gros mil bouilli, (lidicieux; je mange du riz à l'huile de palme, délicieux le riz à l'huile de palme fraîche, délicieux, une vraie pommade, il faut se hâter d'en prendre l'habitude. Je m'étends sur la natte du fidèle M'Bar'; très Hatté du grand honneur, il va plus loin s'asseoir sur ses talons, attendre pieusement que je me sois reposé. On se repose en etTet, ainsi couché presque au contact de la terre; après quelques minutes toute la fatigue qui contracte les muscles a disparu, la détente est complète, le repos est tranquille. Il semble que le fluide {?) produit par les actions mécaniques etphysiolo^ques dans le corps,

66 RAHBL.

Plus loin lu colline barrant le vallon sacré s'élève comme un rempart, sa crôt^ dentelée d'arbres géants étend un voile jaloux, gardien respectueux de ce sanctuaire.

Mais il faut aller rôver ailleurs, il est défendu de venir là, on m appelle, on me rejoint, je reviens au village.

Je reviens pensif, cherchant la vérité dans la comparaison des temps. Revoyant dans Tombre mystérieuse de la fontaine les fornuîs indécises d'abord de ces corps superbes peu à peu révélés à mes yeux agrandis, je me rappelais le sculpteur antique du poète :

La figure à Tappel de Tébauchoir agile, îi^e laisse deviner lentement, puis saisir ; Au soleil par degrés sort de robscurc argile Et s'ofifre toute nue aux yeux pui s de désirs.

Ceux de nous que la chair a séduits par la ligne,

Enviant aux anciens cette fortuno insigne, D'avoir connu le beau qui ne se voilait pas,

Sa forme souveraine, à leurs yeux coutumière, Leur exaltait le cœur au lieu de le brûler.

Ils voyaient s'animer et s'alanguir les danses Sans que l'allure humaine eût aucun rythme bas, La grâce y dédaigner d'hy])ocrit<'s prudences Sans avilir jamais les gestes et les pas.

Ils y pouvaient surprendre une attitude heureuse, Une élégance innée éclose sans effort ; L'âme enfin d'une race aimable et généreuse Librement devant eux souriait dans les corps.

Mais plaignons nos sculp!<'urs, nés loin de la contrée Où florissait la forme en liberté jadis ; Jamais dans sa candeur ils ne l'ont rencontrée Sous l'avare soleil de nos pâles midis.

DE PAHIS AU FOUTAH-DJALON. 69

- pieds sembarrassK'iit dans cette chevelure sortant de terre, tondis que leurs feuilles de rosL-nu nous coupent le figure ; on ne voit pas oîi l'on marcIie, je n'aperçois pas l'homme qui me précède; de l'air, pas un brîn, et le soleil tamisant par eu haut distille en vap<rurs chaudes la rosée du matin (jui coule le long des herbes, nous sommes cuits à la vapeur.

Voici t'arbre qu'ils appellent Quéré; mes Noirs en prennent l'ik'orce et les tiges tendres, elles font macérer avec de l'eau dans leur bouteille de voyage qu'ils portent pendues ù l'épaule. C'est du quinquina quant à l'effet, goût amer du Quassia amara. Cet arbre abonde dans la région V rive droite du Rio-Nunez. A l'analyse il ne donne pas de ; principes cristallisables, il ne contient pas de quinquina, mais peu importe, s'il agit il guérira sous un autre nom. 1^ voyageur jouit pleinement de l'émotion présenté, mais il ne la partage avec personne, c'est le triste lot de sa solitude. S'il avait un ami ! Mais ils cesseraient bientôt de s'entendre, ils iraient par contrainte, discuteraient, se discuteraient peut-être. Vivre à deux ces émotions nouvelles en tout, serait donnera la vie toute sa valeur, respirer tout son parfum. Dans quelques années mon fils sera cet ami, par notre mutuelle affection je jouirai de ses émotions, je vivrai des joies que je lui aiderai à trouver à chaque heure dans le devoir et le travail. Mes cliers enfants! Et pourquoi les quittez-vous? me dira-t-on, La joie du cœur ne vit pas que dans le tête-à-tête, je ne suis pas loin d'eux. Si je peux ouvrir vers l'avenir quelque route nouvelle, ils me sauront gré de n'avoir pas trouvé mon repos dans la vie facile des habitudes toutes faites du corps et de l'esprit.

se ropande dans le sol conducteur, tandis que si Ton est couché sur un lit isolant de laine ou de soie, on est longtemps agité, le repos est moins vite réparateur.

La nuit est fraîche — il degrés — après l'excessive chaleur du jour; si je navals ma couverture de fourrure, couchant dehors, j'aurais froid.

Les porteurs de Charles Coucou sont pleins d'entrain, mais ils sont sous les ordres d'un grand maigre qui voudrait des honneurs à part, ou au moins des boules d'ambre ; et comme je ne veux pas payer les coups que je le vois tout prêt à distribuer, il invente mille prétextes pour retenir ma petite troupe. 11 fait asseoir les captifs, sur les([uels il a une autorité absolue, et trouble les autres par des discours perfides. Ils s'arrêtent toutes les demi-heures, bavardent sans (in, ne pensent (jua manger; il faut se fâcher, ce qui ne produit pas exactement l'effet désiré. Mais ce sont là des incidents accessoires de route nègn», je me reproche de m'y arrêter avec un curieux intérêt plus que j(» n'en ressens de contrariété' ; je respire pleinement dans la simplicité des événements, pers(mne n'est là pour m'aider, discuter mes proj<»ts, toute ma vie est entre mes mains, c'est la suprême liberté!

Le pays appartient à ces noirs, maispasautrement qu'aux autres bêtes qui l'occupent; ils en vivent, mais n'ont pas de liens avec lui, pas d'histoire. A la place où existaient hier des villages de terre, il ne reste rien, la végétation a recouvert les ruines et les a dévorées, c'est Tuniformîté de la mer sur un naufrage.

De Socotoïa, route à Test, presipie tout le temps dans les hautes herbes, hautes de trois mètres, serrées, touffues sur le sentier qui ne parvient pas à s'en défendre, nos

DE PARIS Ali FOUTAB-DJALON. H

y a moyeu de s'cnk'iuln*. les avis sont désoripnt(îs, nVtaiit pas unis ils sont «ins Torct', vt liinsspnt par se précipiter sur le ppemiff ili-upoaii inconnu qui se lôvc, croyant, <;uinme des moiituiis de Panurge, 'pirly a décision prise. Nous repartons. Arrivée ù Kolsauii. Deux porteurs, Maliki t-t Suleinian. se battent avec fureur. Quel entrain ! quels coups! Us sont frères, me dit-on, frf'res à la mode du pays, c'est-à-dire (ju'esclaves, ils ont été achetés tout petits pur le même propriélaire; parenté inconnue sur les bords de la Seine.

Le chef du village prétend que ses dieux ont été outragés parce conflit et qu'il lui faut un cadeau. Pour diminuer la carotte je lui dis de s'adresser aux combattants. Celui i[u\ a tort s'(;xécute, sans joie, mais convaincu que c'est nécessaire, ayant éti- par un imposant palabre de justice déclaré le coupable, il donne deux brasses de guinée. Ça m'aurait coûté dix fois plus. Je les lui rendrai, c'est un brave, il est le plus petit et c'est lui qui a commencé.

J'ai trois interprètes : celui qui prétend parler anglais, — M. Pift !ui-niiîme, qui pourtant avait l'esprit délié, n'y oulendrait mot, — celui qui parle le créole portugais, charabia que j'ignore à peu prés ; enfin un troisième qui baragouine le français, mais ne connaît pas les langues de ce troupeau. II n'est pas très facile de pécher un renseignement au milieu de cette tour de Babel, mais le génie du langage' est un, supposons-le. Plus le mélange est complexe, plus fortement ressort l'unité de consonance pour exprimer une même pensée. Hier soir, au palabre d'arrivée, j'ai traduit à l'interprète ce que le roi disait, non parce que c'est toujours la même chose et par nu-moire, mais parce que les intonations, le geste, étaient pareils à

70 KAHEL.

Lundi 9. — Rivières, marigots, bananiers, villagt» de Balama...

Mes porteurs grognent à fendre les rochers. Nous partons k six heures et demie, à sept heures ils s'arrêtent, ils veulent déjeuner sous prétexta? (ju'il n y a plus d'eau sur la route en avant. Nous continuons cependant; arrêts, palabres sur palabres. Ces Nalous sont de braves gens, mais le moindre danger les met en fuite, gens faits pour être mang('»s, la joie du cannibale ; en paix ils bavardent comme des perruches sur un buisson, crient, disputent, menacent, font un tapage de perroquet. Us menacent de laisser mon bagage au milieu du chemin et de s'en aller; j'accepte aussitôt, m'organisant sans perdre un instant pour me passer de leur service. Alors ils ne veulent ni porter, ni s'en aller ; ils s'asseyent sur leurs talons sans lâcher leurs bagages. Au fond psychologique, j(» comprends bien ce qui les tourmente : ils s'exercent à faire l'homme, comme un jeune oiseau essaye de voler; discutant avec le Blanc, c'est-à-dire avec Yhomme^ ils veulent avoir l'air d'être de la confrérie ; et ils attendent que je les félicite comme de bons élèves, de leur zèle intelligent ; avec un compliment je m'en tirerai.

Centième palabre ; ici on parle toutes les langues, nalous, sousou, timéné, mandingue, yolof, foulah, créole, sérère même si le fidèle M'Bar prenait la parole; mais, homme sage entre tous, il se contente de promener des regards méprisants sur ces inutiles bavards et de rouler des yeux gourmands, espérant que ça vabientôt se terminer par des coups. On parle même anglais, à ce que prétend un certain Guémish, qui, tout Noir qu'il est, fait l'Européen de Sierra-Léone. Quand tout le monde parle à la fois il

(lue lu jiensée produit dans ces cervaux épais exhale conslamment son produit, il n'y a pas d'accu inuljitenr.

Arrivé à Corréra (nom qui veut dire en haut), sur la liante berge rivi' droite dn Kakandy ou Rio-Nunez, je traverse ie lieu ve pour gagner les factoreries de Baralandé qui sont eu face. M. Matton, agent de la Compagnie du Sénégal, me reçoit en compatriote. Il est actif et intelligent, ce doit i^tre un lion agent.

Le soir et toute la nuit il pleut. La case étant dépouillée de son (oit de chaume, comme il se fait dans cette saison dite slychf pour éviter les incendies (il est rare qu'il pleuve ici à cette époque), nous couvrons avec des cuirs de bu>ufs qui sont là ou quantité, les marchandises alignées sur les rayons dn magasin.

Sous la carcasse de la toiture enlevée on a établi un plafond formé de bâtons recouverts d'un lit de terre épais de vingt centimètres ; c'est un écran parfait commeil en faut ici pour se préserver de l'actinisme solaire.

M. Matton m'offre le vivTe et le couvert, et d'abord un verre de cognac, absinthe, etc. Je demande, puisqu'il veut bien me laisser le choix, un verre de limonade, un calmant; mais il insiste pour un réconfortant, que je préférerais éviter, je n'ose pas refuser. 11 fait apporter bitter et quinquina. Je ne sais quel mélange préparc et me verse le nègre sommelier, mais j'en suis empoisonné ; mon hôte boit antre chose. Quelques heures après je rends du sang à flots et des débris de mon pauvre intestin dévasté. C'en est fait de la provision de santé que j'ai apportée.

[J'ai continué mon voyage, mais tout le long du chemin jusqu'au dernier jour et longtemps encore après mon

72 KAHEL.

ceux que d'autres langues habillent d'autres mots de même résultante musicale, pour exprimer la môme pensée. Les modulations nègres ont encore des analogies avec les aboiements du chien.

A douze ou quinze kilomètres de Socotoïa cesse le terrain plat des al huions et commencent les collines dont les vallonnements se succèdent sans que l'altitude en somme augmente.

Mardi 10 janvier. — '■ Temps couvert, et le soir petite pluie qui dure toute la nuit.

A deux heures de l'après-midi j'aperçois au loin, dans les ondulations sombres des bois que domine notre sentier, un point blanc, c'est le poste de Boké sur le Rio- Nunez ; avec ma longue-vue je distingue les trois couleurs, le drapeau flotte au haut du poste. 11 dit bien des choses ce petit drapeau, et je les entends, et je me les répète avec une douce émotion.

Tout le long du jour mes porteurs refusent de marcher. C'est que j'ai eu la maladresse, — Charles Coucou avait l'air si bonhomme — , de m'en rapportera lui. lia traité pour la course de Bassyah à Baralandé où nous allons arriver, à tant par jour. Alors volontiers, pour gagner un jour de plus, on reviendrait en arrière ; à forfait ils auraient marché plus vite, mais ils n'auraient pas fait les détours qui m'intéressaient. Tout ça n'est pas grave. Dès sept heures du matin ils veulent camper; il faut faire de la psychologie à fond pour trouver les secrets ressorts; toute bète humaine a le sien, la plus tenace cède dès qu'on la pousse. J'ai donc allumé les palabres et contre-palabres, c'est le plus court ; les Noirs ont besoin de parler comme on a d'autres besoins; il faut que le peu de fermentation

DE PARIS AU FOUTAD-DJALON. 75

Dinah, roi dvs Nalous, reconnu par la France commi' successeur du roi Youra sou p<>re, n'a pas d'autorité; il dépend de ses feiidataires auxquels il est obligé de faire des concessions pour se maintenir. Le vieux Youra, dont j'avais cultivé la confiance pendant de longues années et quiacceptait volontiers la croûte de pain de l'amitié, surtout mouillée de Champagne, se faisait autrement obéir, '"('■tait uu précieux gendarme, il suffisait de lui signaler les coupables de (juoi que ce soit, pour l'exemple justice l'^tiiit aussitôt faite.

Toc-Ba, frère de Dinah, s'est taillé entre le Hio-Nutiez et le Compony un petit royaume indépendant bien surveillé où son autorité est respectée. Au bas du Hio-\unez, rive gauche, est Kartniou, neveu de Youra; il refuse de paraître au poste de Boké, disant qu'on lui est ennemi puisqu'on reconnuil comme roi Dinali qui a fait assassiner son père, frère de Youra, légitime héritier du trône. H n'est pas •sans logique ce moricaud.

Veudi-edi 13. — Toujoursblessé intérieurement, j'essaye d'un peu de riz bouilli u l'eau.

Samedi li. — Toujours de même ; la diète m'alTaiblit, j'essaye de manger, mais aussitôt la perte de sang devient plus violente; je prends pilules d'opium et encore pilules.

Dimanche 15. — Cinquième jour de diète, je vais mieux, je continue avec espoir les pilules ; je crois que les ravages se cicatrisent. J'ai encore deux hommes à engager, je pourrai, j'espère, partir mercredi ; je prends deux cuillerées de riz bien bouilli.

M. Kunzier vient passer quelques heures, très affable; il est un peu soufTrant. Chiffres et notes, renseignements pratiques.

76 KADEL.

Tout ce Rio-Nuiiez est rempli de Noirs de Sîerra-L«V)n«» ne parlant quanglais.

Lundi IG. — Toujours nialadt» : j'ai mangt^ 750praniin«^ de riz en tout, depuis cin(| jours, jt» vais essayer d'augnunter ce régime.

Cinq heures du matin, KJ degrés. Oumarou, qui aatcompagné Bruck à Bambaïa, demande à venir avee moi. Son voyageur a été dévalisé et est revenu tout nu I cV<i une recommandation originale.

Entre Corréra ici en face et Kandiafara il y a des fond? d'eau comme partout dans l'hivernage, mais aucun cou^ d'eau. Un Européen (jui a fait le trajet i>endant la saisi»n sèche me dit qu'il n'a pas trouvé d'eau pour faire boin son cheval.

La source du Rio-Nunez n'est pas très loin vu amont de Baralandé, me dit-on ici.

Mardi 17. — Mon estomac accepte presque un léger repas, les douleurs sont supportables; je partirai demain.

DE BARALàNDË A TIUBI-TOUHI.

Le Tiguilinla. — Le Gogon. — h'alaise du Paray. — Le Tomine. ■ Le Kakriinann. — Haute plaine des Timbi.

Mt'rcredi 18 janvier. — Nous avons hier tttitune pépétitioii giini^nilu pour répartir les charges. II faut confier les vivres <iux moins gourmands, les marchandises aux moins voh'urs, 1<! colis dont on peut avoir besoin à tout instant uu plus alerte, les sacs vides au plus intelligent qui no manquera aucune occasion dé les remplir, etc. Sans trop s'arrêter aux préfi^rences de chacun, il est bon d'en apprécier les rauses et d'en tenir compte. Les plus avisés prennent les sacs an riz dont le poids dépasse quelquefois, mois rarement, lepoids maximum réglementaire, mais qui le plus souvent sont à. demi vides; quoique renouvelée d'Esope, cette prévoyance pratique est encore vraie. Le paquet le plus lourd, le plus incommode et dont le poids ne pouvait varier que par augmentation accidentelle de quelques accessoires, — jo veux parler de mon lit contenant mes couvertures (') — a été réclamé par un vigoureux mais naïf porteur, qui, moyennant un léger compliment à propos, de loin en loin, l'a porté allègrement du premier jour jusqu'au dernier, toujours en léte de la colonne, fier comme l'âne chargé de reliques.

76 KADEL.

Tout ce Rio-Nuiiez est rempli de Noirs de Sierra-Lc^one ne parlant qu anglais.

Lundi 16. — Toujours malade ; j'ai mangé 750 grammes de riz en tout, depuis cinq jours, je vais essayer d'augmenter ce régime.

Cinq heures du matin, 16 degrés. Oumarou, qui a accompagné Bruck à Bambaïa, demande à venir avec moi. Son voyageur a été dévalisé et est revenu tout nu ! c'est une recommandation originale.

Entre Corréra ici en face et Kandiafara il y a des fonds d'eau comme partout dans l'hivernage, mais aucun cours d'eau. Un Européen qui a fait le trajet pendant la saison sèche me dit qu'il n'a pas trouvé d'eau pour faire boire son cheval.

La source du Rio-Nunez n'est pas très loin en amont de Baralandé, me dit-on ici.

Mardi 17. — Mcm estomac accepte presque un léger repas, les douleurs sont supportables ; je partirai demain.

DE BARALANDË A TIMBl-TOLMI. 8t

tlaiis sa (lurtii-; mais il le dépensait uvec inU-lligence ot vivemeiif, jVtais à peu pri>s servi.

A six heures un nous donne un bœuf, à sept heures et 4lt!iuie il est mangi^. Elrange phénomène! comme il faut |H3U tic temps pour changer profondément les résultantes d'un groupe (1 activités; je voyais là une vitalité puissante .s'cxhiilunt d'uni' masse organisée; elle a disparu, et la même matière nourrit maintenant dans le corps de ces iii''gres une vitalitr> diiïérente. Si je demandais à M' Darce i|ii'il eu pi-nsc! il me dirait : C'est grigri.

l.e chef Yousouf insiste pour son mouton, sa femme offre (lu lait caillé, coçam, sou lils apporte une poule; Ali se résigne à tirer ses boules de sa poche profonde.

Je suis toujours malade, je souffre; l'ascension de la 4;olline en plein soleil m'a fatigué.

Tous les ruisseaux que nous avons traversés depuis le Tiguilintit se dirigent vers ce fleuve, le thalweg se voit ■crici jnsipi'à l'borîzfm; il est par endroits resserré dans des l'tranglements abrupts. 1^ sentier que j'ai suivi a contourné ces obstacles, cherchant le plus facile et non le plus court, préoccupé surtout de suivre à découvert la région de plus grande sécurité.

Un envoyé de l'AImamy vient me souhuiter la bienvenu*!. — Il faut ici remarquer que ce roi là-bas, au centre de sa t<iilc d'araignée, est promptcment averti dès que quelqu'un entre dans son royaume, et qu'il prend aussitôt des dispositions pour reconnaître et au besoin surveiller l'audacieux, surveiller ses intentions, ses mouvements, et aussi veillera ce que son précieux bagage ne soit pas trop diméen roule, avant d'arriver à lui. — Son maître est, nie dit-il, h Dara, avec Bakar-Bîro et les autres chefs, à

Jp laisse mes dernières lettres pour la France. Nous partons à sept heures et demie. M, Matton, à cheval, m'accompagne assez loin sur ta roule ; je lui renouvelle ici tous mes remerciements pour son aimable accueil.

Près du Tiguilinta le sentier traverse l'emplacement

d'un village où j'ai couché en 1880, il était alors encore

habité, mais dnjà àdemi ruiné ; aujourd'hui tout adisparu,

les murailles de terre ont fondu, il n'en reste pas vestige.

Diverses nott's

C(^ Si^D , sur le terrain, les

altitudes et les eaux.

Jeudi 19. —Je roi de Gongourou.

ui commande la région de Giii^nu' où je me rends. Il est entouré di^ nombreux soldats, son campement occupe tout le ration. Son hamac est tendu sous tes iirbres où, entouré de ses intimes, il tient sa cour. C'est un Noir de la race des intelligents et des forts, caractérisée parmi les chefs du Foulali- Djalon par de gros traits massifs i la manif're de Mirabeau, une pcan de requin ; pas jolis, mais beaux, avec le*^ signes marqués d'une grande vigueur de caractère ; on i»^ peut les confondre avec d'autres quand on les a vus ur»* fois. C'est le camp de Doabdil, moins tout sauf lui.

Ce sont là gens avec lesquels on peut mettre une idf*' * en commun. Oumar Bêla s'empresse à me fêter au passag^^ assemble un grand conseil, tient un palabre officie*" tout haut, tandis que tout bas il recherche un échang"^

DE BARALANDË A TIHBI-TOUHI. 83

Kandiafara, ou du inoin» jusqu'au barrage (]ui est en timontde ce village et que J'ai Tait reconnaître par lu bas du fleuve.

[,a rtîgion depuis Bok6 offre partout le même syst^nle de collîneii et de valloui). Avant le Quel<^uel nous avons traversé un autre ruisseau moins important, orienté eu sens inverse, allant je ne sal» où, à moins que par détours ce soit îe même.

Mon lit est très confortable, c'est un lit de toiletendue {*), comme un pliant, modèle de la douane. Monombrelle(*}à trois étoffes, gris clair en dessus, bleue en dessous, et noire dans l'intérieur, me préserve parfititement de l'action solaire et m'épargne, je le sens bien, beaucoup de fièvre. Mon bagage est parfait, caisses longues en bois de peuplier léger, tapissé de clinquant à l'intérieur pour la propreté et contre l'humidité et les moisissures (*}, entourées d'un paillasson de jonc épais, mais presque sans poids.

p<mr préserver mes vivres de la trop forte cbaleur en plein soleil, le tout recouvert d'une forte toile à voile. Cette toile a divers avantages, elle serre le paquetage et forme cependant poche suppli:

mentaire, et elle préserve la caisse conlrt' les coups; ces toiles de couleurs diffi'rentes et rayées diversement sont des marques visibles de loin, qui facilitent le contrôle en route. En changeant les toiles, sans modifier le contenu des caisses, on déroute les observations des voleurs sans cesse en éveil. Comme vê-

80 KàHEL.

Un peu plus loin, à 31 kilomètres de Baralandé, nous traversons le Tigiiilinla (c'est le premier cours d'eau important que je rencontre), 40 mètres de large avec de Teau par endroits jusqu'à la ceinture. Malgré le site enchanteur, les frais ombrages, la prairiearrosée, les falaises pittoresques, il n'y a pas de villages ici sur les bords du Tiguilinta, parce qu'il n'y a pas de sécurité dans cette région intermédiaire entre la zone occupée par le Blanc et le pays foulah à Tintérieur.

Le pays est désert, mais le sentier très parcouru par de nombreuses caravanes.

Nous sommes à 40 mètres d'altitude, le fleuve s'écoule en jolies cascatelles sur toute sa largeur et va se perdre sur notre gauche dans une gorge étroite et sombre, entre des parois à pic hérissées de végétation qui intercepte le jour. A l'issue du gué nous passons sur des roches plates, striées de longs alvéoles, traces anciennes creusées par les éléphants qui aiguisaient là leurs défenses.

Nous couchons à Boulléré, en haut d'une colline, 220 mètres d'altitude ; c'est un village naissant, son oranger est encore tout petit. Je fais mes cadeaux au guide d'Oumar Bêla. A cette vue l'accu (îil un peu réservé de Yousouf, chef du village, se transforme en un zèle généreux, il amène un mouton, donne du riz, propose un guide, ofl're des porteurs. Mais Oumar Bêla a pourvu à tout dans l'étendue de son commandement.

Mon homme de» confiance, Ali, aie vol encore timide, il me fait des com])tes et combine tout un jour pour détourner deux ou trois boules d'ambre; en 1880, Maly, qu'on m'avait d'ailleurs présenté comme un brigand de race, avait débuté tout de suite largement : il mettait tout

UE BARALA^DÉ A TIHBl-TOUHl. 85

que la hauteur et l'aspt^cl du soleil dounont à trois ou cjuntrc minutes près; le baromètre est iiidispeusablt; pour mesurer les altKudes, il n'y a que nireuieiit intérêt à employer les méthodes plus exacli-s de la géométrie, I^niveau du capitaine Burel est commode si r<m se préoccupe d'un tracé de roule ou de chemin de fer ; on le fait liortor pur un Noir, ainsi que le télém&tre si on en a un. mais ce dernier instrument n'est pas très utile à l'explorateur. Le podomètre est le confident de tous nos pas, c'est pour lut que le voyageur travaille, on pourrait" se passer de tous les autres instruments plutôt que de celui-là ; il est contrôlé par le temps observé et la vitesse lorsqu'on a l'habitude de l'évaluer.

Une jumelle légère en aluminium est nécessaire pour surveiller la colonne lorsqu'elle s'allonge, pour voir les villages, les troupeaux, reconnaître tes caravanes et leur allure ; c'est le Noir qui la portf .

Le Blanc ne porte rien qu'an foulard dans sou casque, ses quatre cadrants, sim carnet et son crayon ; c'est tout, s'il n'a pas de lunettes bleues, ef il vaut mieux n'en pas avoir besoin; à la main son ombrelle, dans sa ceinture un petit revolver.

Une montre à répétition ou une petite horloge à sonnerie est très utile pour savoir l'heure la nuit; on peut avoir intérêt à ne pas allumer, et, de plus, il est bon d'économiser ses allumettes puisque tout dans le bagage doit Mre réduit au strict nécessaire et môme bien au-dessous de ruttc* limite. On peut, Il est vrai, se fier aux étoiles encore

préparer la guerre contre le Firdou. Yaya u fait «Strangler son frère Aguibou, ce roi de Labé qui m'avait ouvert la porte du Foulah en 1880: l'Almamy l'envoie chercher pour le uonimer roi à la place du mort, à moins que ce ne soit pour lui taire couper la Iftte.

Pâté est resté à Timbo, il est eu froid avec la cour; c'était déjà comme ça en 1880; ils so regardent en chiens de faïence. Pâté est puissant à lui tout seul, le syndicat royal a pour de lui. Depuis mon dernier voyage, Modhi Uiogo, le plus vigoureux partisan de Bakar-Biro, est mort, plus ou moins naturellement; cela ôte à Bakar un peu de sa force.

Samedi 21 janvier. — Gros nuages noirs, bon temps, soleil pas trop chaud, brumes, marche facile. Nous traversons le QuCléouel, gros ruisseau de 0",50 de profondeur sur 7 ou8 mètres de large, courant frais; il se jette dans le Tiguilintaà 30 kilomètres d'ici. Le sentier que non» suivons est très parcouru, la roche en est polie, c'est ou c'était une roule importante. Pai'tout la mémo roche rouge, quartz ferrugineux compact, à fleur de terre, roche dénudée, pas d'autre terre que la cendre des hautes herbes incendiées retenue dans les creux ; aux plis des collines oii la terre s'accumule ot recueille l'humidité, des lignesd'arbres et de lianes noires, serrées; quchiues bueufs d'ici de-là. . On me dit que le Cogon peut se descendre eu pirogue depuis le point où nous le truverserous demain jusqu'à

DE BARA.UNDÊ A TIUBI-TOUMI. 87

c'est presfjue le volume d'eau du Tiguilinta au point où je l'ai traversé; on peut le descendre en piro^e jus- «pi'au barrage qui est en amont de Kaadiafara ; cela parait vraisemblablu, le baromètre indiquant une faible altitude, 752 ; on peut d'ici te remonter encore pendant un jour eu amont, je vois là une pirogue. J'avais, en arrivant, parlé de m'en servir, on l'a fait disparaître; ces pauvres gens ne sont pas sArs de leurs biens, ils ont peur de tout. Les rives sont boisées, cultivées çà et là, le pays parait Atrc meilleur que tà-haul, il est même bon. Je traverse et campe sur la rive droite, à Sanguarégui. D'ici à Kaiidiafara, 80 à 100 kilomètres, me dit-on. Brillant clair de lune, puis le temps se couvre, et à trois heures du matin il pleut, comme la nuit dernière ; l'borizon est sillonné d't^clairs.

On ne peut exprimer le tintamarre que font ici les oiseaux de nuit, les crapauds et autres bétes ; oi^ede Barbarie, trompe de carnaval, ferblantier, réunion électorale, c'est un charivari qui donne une haute idée de la puissance productrice de la terre et du climat. De tous les cOtés à la fois d'innombrables grenouilles font entendre le claquement de leurs castagnettes, des singes grincent comme des ripes de maçon. Je ne sais quelle bète, immobile sur un arbre mort, pousse de seconde on seconde un cri strident, et cela dure toute la nuit, avec une constance et une régularité de métronome.

On ne connaît pas ici la rivière Nofonmu, et on me dit que le Cogon continue jusque tout près d'Orévendo, ce qui absorberait Nofomou dans Cogon; on m'indique un gros aftluent rive droite du Cogon, et plusieurs petits rive gauche, Lengourou, Pouss»- ou Seipou, m'Boura;

temciil : d'aliord un chnpi'nii large, «-pais, léger, blanc, noir et bU'u comnio l'ombrelle, c'est la seule pièce ùidispensable du vêlement ; des bottines lacées, à clous; de bonnes cbaiissettes; nii eule(:oH-piin(iilon fermé à la chedcux boulons |irTi en arrière pour [Uf les herbes ne s'y lireiinont pas), serrant le mollet il Hccrocbe moins les broussailles et essuie moins d'eau dans les tierbes mouillées , <iu'un pantalon flottant, l'ne ceinture en laine, ceinture du nmriit, est nécessaire pour se préserver d'un rcfi-oidissemcni dans les transitions de température lorsqu'un passe du plein soleil à l'ombre impénétrable des fourrés qui couvrent les ruisseaux et les fonds humides; i^ette ceinture préserve de la fraîcheur relative du matin et de la rosée abondante qui coule des herbes et des feuilles jusqu'à neuf ou dix heures du matin. Un veston do madapolam ou de flanelle très légère à nombreuses poches pour la montre, la bous^ sole, le baromètre et le jiudomètre, qu'il faut consulter il loul instant.

La boussole n'est utile que pour les détails, car au soleil, qui dans ces régions suit la même route que le voyageur, on s'oriente exactement ; la montre de même est utile pour mesurer des vitesses, des temps d'arrêt, non pour l'heure

DE BARALAI^DE A TIHiU-TOLINf. 8»

y Gut^iTn'^ et se jotto dans le Cogon, peiitt^tro parcourue oii • pirogue; cela in't^fouuc, nous verrons plus loin. Le soir î je gjiruis mes châssis,» tAtons sous ma couverture laeiisi'^ ■ , tétant percée de rayons de lune.

j Le baromètre baisse à74i), le temps se couvre, ta lune disparait, et nous sommes assaîsoi)n<^s une partie de lu ■ nuit d'une forle phtie avec tonnerres. Mon bagage esta l'abri dans une case de jonc, sous la garde du fidf'b! ^ M'Bar et d'Ali ; je couche dehors comme d'habitude puur ^. avoir plus d'air, abritf^ sous une toile tendue; c'est la toile à voile qui H-rt à empaqueter mon lit; je dors à merveille, mieux que Jamais aucunement dans le meilleur lit tendu de toutes les façons. Comment peut-on dormir dans un lit eufenné dans des rideaux isolants qui vous tiennent ('touffes dans votre propre fluide! Ici on se dépouille, on se dégage; le lluide produit par lesactivît<5s physiologiques, accumulé par le travail du jour, s'en va dans la terre, dans l'air, à la pluie, au tonnerre; car il fait un temps plein de bonnes puissances, je m'y m^Ie par mon fluide et je suis baigné, délass*'-, réconforté au passage des électpîeit(;s que l'atmosphire et la terre «ichangeut et se prodiguent comme deux amoureux. Un peu de mythologie ferait ici saisir la conception.

Mardi 21. — 1j? baromMre remonte à 732. Ce Cogon forme une entrée profonde depuis la cùle, mais il ne desservirait (lu'uu coin restreint; il vaut mieux entrer par Konkouray. Kakriniau et Kokoulo. et sortir de l'autre côté du Fontah par le Tankisso. .\u nord le Toniine a beaucoup d'eau, c'est déjà l'essentiel ;s<'s rapides inériteiil 'd'être étudiés <ie pri^s,

Sangarégiu est un village de captifs qui appartiennent

86 KAHEL.

plus sûrement que le jour au soleil, mais couché sous les arbres on les voit mal ou pas du tout.

Mes Noirs marchent sans mot dire quand il n'y a pas de vivres à bord de la colonne ; ils vont, pour gagner Fétiipe au riz, du matin au soir stms manger. Dès qu'il y a des vivres, impossible de les faire démarrer; ils restent rivés à la marmite. Si on a tué un bœuf ils sont sans courajçe, las, blessés même, ne peuvent pas tenir debout tant (|ue cette provision abonde.

Très propres d'ailleurs, dans tous les ruisseaux un peu profonds ils se plongent, se frottent nmtuellement, se savonnent môme de la tête aux pieds ; c'est laffaire d'un instant, et si la halto dure «[uelques minutes, ils lavent d'abord leur culotte et l'étaleiit au soleil, elle est sèch(^ quand Thomme sort du bain.

Dimanche 22 — Continué à travers bois et champs de pierres recouvertes à peine d'un j)eu d'herbe brûlée et de traces de terre insuffisante pour la culture du riz. Pays pauvre, quelques banifs et lents bergers. Mangé le fruit du Loïqué (?), tendre comme du coroso, savoureux (îomme du quartz, léger parfum de gardénia. Le soir, par une descente de 150 mètres de profondeur sur une pent^» rapide, nous arrivons de ces plateaux jusqu'au Cogon; le sentier passe sous bois d(» Goudamis (?) tout en lleurs; lleurs à pétales épais d'un jaune éclatant, ayant la forme» des (leurs de cerisi<T et groupées par touffes; on s'en sert, me dit-ôn, pour fabriquer des parfums; le chemin est coua ert d'un tapis d'or souple, l'air est violemment parfumé.

Le Cogon a 40 mèln^sde large sur 0'", 30 de profondeur, courant à O^îiO à la seconde (nous sommes en janvier);

m UARALANDE A TIMBI-TOUMI. 91

r-sont malades, leur estomac douloureux enfle en pointe, i^ils ont la peau du ventre grise et fanée, ils souffrent, ,Tiinalaise manifeste, sales nègres; ils savaient bien qu'ils . ^raient malades, mais pour eux la gueule passe tout,

comme on dit en Normandie.

«^ Allens a été matelot à bord d'un navire qui allait à Bor- .^jdeaux. Je lui demande ses impressions de voyage en j;^ iFrance, il ne tarit pas en éloges sur notre bonté. Il s'est .iHM >erdu un jour dans la ville, les passants auxquels il a emandé son chemin le lui ont indiqué exactement, perp^onne ne Ta appelé sale nègre^ ce qui est la suprême injure; quelques passants môme lui ont donné des sous. lII faut dire qu'ici un Noir ne peut pas demander son chemin : s'il s'égare loin de son village, loin des siens, il est bientôt fait prisonnier, emmené et vendu. J'ai ren- - . . contré un pauvre diable dans cette triste situation ; il ^^^ habitait sur la côte, en sûreté près des Européens, il s'est .aventuré trop avant en pays inconnu, et maintenant le voilà parti pour l'intérieur, captif, bétail, jusqu'à la fin . de ses jours. II pleure et me supplie de l'acheter.

J'ai envoyé Ali à Téléré ; il est de mince taille, il était seul, des singes l'ont entouré, il a dû faire feu de son gros " ipistolet.

. ç Mercredi (Alarba) 25. — Je prends quatre vues du , Cogon, arbres et lianes, longue pose, il est sept heures, .le soleil se fait attendre et n'envoie que de maigres rayons, l'horizon est tout noir. Nous partons. Je voulais partir hier, Ali dit qu'il vaudrait mieux attendre les neuf porteurs promis ; ce n'était pas mon avis ; en effet, ce matin trois porteurs seulement. Je renvoie Kanda, un gros homme mou qui ne peut pas suivre.

88 KAHEL.

renseignoitKMiis vagiies, qui indiquent du moins beaucoup d'eau dans ces collines. On connaît diffc^rents villages voisins que je nomme, mais on na pas souvenir de Fata-Hoda, Diarendé et Kikala, que je vois notés près d'ici sur la cart(» : les morts vont eucore plus vite ici que dans la ballade.

Je reçois la visite d'un fils du gros Abdul-Ay de Timbo; Abdul-Ay est le frère de Pâté, de Bikar-Biro, et d'Alioun; c'est lui qui en 1880 avait fait creuser le grand trou dans lequel il voulait faire disparaître mon interprète après l'avoir étranglé. Son fils est un tout jeune homme, il se présente assez hautain, bien escorté. Nous échangeons quelques paroles amicales, il m'apporte un écho aimable de l'intérieur, on m'y reverra avec joie. 11 me dit qu'il va à Boké. Quoi faire à Boké ? ça me paraît étrange. Il me demande des capsules. Incohérence des hommes et des choses ; si je rencontrais h» duc de Guise sur le chemin de Samarkande et qu'il me demandât des pierres à fusil, (|u'est-ce que je pourrais bien imaginer là-dessus? .le ne comprends pas ce petit astre errant, cinquième honneur, ramassant des capsules. Je comprendrai demain, car ici tout se tient, et tout ce qu'on néglig(» nuit.

Les habitants me font de petits cadeaux de bienvenue: riz, poulets; Allens et Ali engagentdespalabrespourobtenîr des provisions, mais voilà qu'on m'apporte (juatre gros paniers de riz de la part d'Oimiar-Béla, on me donnepji des hommes pour les porter jusqu'à Guémi*.

Lundi 23. — Temi)s toujours le môme, couvert, humide, 17 à 18 degrés le malin, 28 à 30 h» jour; très léger vent d'est, je ne suis pas du tout incommodé par la chaleur.

On médit que la rivière Seipou, qui passe près de

DE BARALANPÉ A TIMBI-TOUMI. 93

Téléré, six cases meilleures que les huttes de Sangaréfcçui. Le clief a fait porter dès hier (c'est beaucoup de zMe !), \ Paté-Foutah, les deux paniers de riz eu pailh»! qu'il doit me donner; 50 kilogrammes environ. Hier, à Sangarégui, j'ai fait piler deux paniers, l'un gratis, lautre pour i* petites houles d'ambre, soit 0^'',90, prix d'Europe. Chaque panier rend environ 43 canèques (mesure de ration), de 330 à iOO grammes, soit 20 kilogrammes pour 1 franc ; on a le piler cher dans ce village !

Au sortir de Téléré une troupe de singes nous assaille de ses aboiements ; le chef, un gros brun, trapu, poilu, gro#> V.ommeun mouton, assis en vedette isolée sur une branche '^ue, regarde s'il ne pourrait entreprendre quelque coup X("ontre nous et fait des signets à sa troupe dans l'attente; ^e tends la main pour prendre mon fusil sur l'épaule ■^J'Allens, le molosse saute de là-haut dans la brousse, tout disparaît.

Nous déjeunons à neuf heures et demie, au bord du Tessin ; le guide prétend qu'il n'y a pas d'autre eau que très loin. Je me demande si je trouverai mes deux sacs de riz à Paté-Foutah. (Je les ai trouvés échelonnés dans plusieurs villages par fractions de plus en plus réduites.)

Après Téhiré, Boogni, puis Baringui, tous villages de [captifs. L'arbre à Songala est commun dans cette région ; 1 a l'air d'un grand lilas; son fruit ressemble à la baie lu sureau, chaque grain est une petite boule grosse i3omme du plomb zéro ; c'est un grain dur recouvert tl'un mince enduit soluble et d'une peau sèche, il a Je goût de raisin sec à peu près. On le pile et met dans l'eau, il donne au liquide une couleur ambrée rose, d'un goût <le tabac assez sensible; il serait meilleur si l'on

90 RAHBL.

à Oumai'-Béla; ils cullivent aux environs et récoltent rix, mil, maïs, qu'ils engrangent pour le maître dans de petits silos aériens en paille enduite de terre; sept ou huit cases de jonc composent tout leur village, il n'y a pas d'autres habitants qu'eux.

On me donne trois porteurs, on m'en donnera dix si je veux attendre jusqu'à ce soir. Je consens à attendre, je déchargerai quelques-uns de mes hommes blessés par les premiers jours de marche sur la roche dure. Visites et palabres, cadeaux pour faire piler le riz, remèdes pour les malades du village et les porteurs blessés: l'iodol dans la graisse fait merveille.

Retenu pour diverses négociations avec un chef voisin, je travaille à mon dictionnaire et à ma carte; temps paisible, temps couvert.

Mes hommes ramassent des piments variés, les uns très forts, d'autres presque doux, et du diagato (tomate amère apéritive). On m'apporte un melon dont la chair est en bois; cuit dans le riz il lui communique un bon parfum de piment; mais j'ai toujours dos douleurs vives, un désarroi incoercible dans mon pauvre appareil, c'est une blessure sans cesse rouverte qui me saigne à blanc peu à peu. Je goûte la sauce au parfum succulent que mes hommes ont préparée, c'est bon tout à fait, mais trop fort pour mon malade. Je prends du riz bouilli à l'eau avec des légumes de Prévôt et un peu de Ihé, en lout très peu de chose. Mes trois hommes personnels, Allons, Manel et M'Bar, ont mangé comme des goinfres^ riz, sauces savantes, piments grillés plus ou moins bien choisis. Ils sont gais, bruyants, ivres de bombance toute la nuit; mais au petit jour je les vois mélancoliques, ils

DE BARALANDË A TIHBI-TOUHI. 93

rt^ristiquo, la libcrUS va nous le montrer ce qu'il est, un ' rieu ditTt-'reiit de ce que l'iiistoirc de ses cliefs artificiels le : o-eprésente. Il va paniitre lui-mâine, toujours prompt k r^'action et l'idée on avant, mais plus divers, étant plus a:. îbre dans ses aspirations, et aussi plus constant dans sa -?: »oIitique toujours conforme à son caractère ; seul maître ir-î.e sa force, il laissera paraître toute la Lonté de son cœur, ^ 3 philosophie de son esprit, doux et secourable pour les faibles, patient contre les présomptueux, indulgent à ^.erreur, invincible parla vérité.

■ ^ Ce vin de Songala a un goût inattendu de psychologie ;

,. 3 conclus que non pas le sang mais l'esprit africain

j ..ubira l'iiilluence de l'esprit importé, et que nous devons

^ous préoccuper de faire son éducation. Le peuple afri-

^^^ain ne renouvelle pas le sang arabe que l'Orient lui. a

j^ivoyé, les chefs s'unissunt avec les femmes du pays,

^îs il montre une grande puissance d'assimilation; par

ne modification profonde, sa vitalité toute jeune a

.rnn!, du germe supérieur «jn'tl a reçu, une espèce nou-

, --)lle. La race indigène ici a été un milieu favorable au

-oisement à ce point, que t'influence première prolonge

. ^^.g effets et parait avoir créé un nouveau milieu, une ^ ^^iriété stable ; un certain degré de sélection parait dé- ^^ - jitivement acquis.

« ^ Le despotisme absolu de l'origine a perdu de su rigueur

.^^ jnesure que par la diffusion du sang nouveau la diffé-

mce de race s'effaçait, il se transforme en «ne oligarchie

■verte dont les membres sont déplus en plus nombreux

seront bientôt toute la nation elle-même.

^- A trois heures et demie nous arrivons à Paté-Poutah.

j^ voyage n'a été qu'une agréable promenade, par temps

n KABEL.

Sur la route dr T6\éTé, un superbe captif vient me serrt'i' la main ; il est grand, ïort, a Taii- sérieux, intelligent, heureux ; il est chef d'un village près d'ici. Je voudrais et je pourrais, si j'i'tais installé dans le pays, avoir dix liommes comme celui-là, tandis qu'»îtrangcr, voyageur, ioumaranké comme ils disent, je ne peux enrôler que des vagabonds ou des aventuriers. Je lui propose de venir avec moi, il soiirît d'un bon sourire, comDie devant un r^ve, mais il cligne de l'œil du cûlr de son village où il \& retrouver sa femme et des amis, une vie sans accidents. Ce beau garçon vaut 200 francs.

ce u'f'st pas cher. Vraiment, l'esclavage a du bon lorsqu'il m'offre, toLt simplement pour un prix, un hoiniti« de cette valeur; on parcourt Parîs^ pendant des jours sans rencontrer I- qui parle, personne parfaite; si par un lieureux hnsard on rencontre cette âme ' brillant des plus rares qualités, on demeur* saisi,., et on ne peut que regretter le f»*" gitil' (?clair, inutile séducteur, tandis qu*'* iivL'c cette belle institution de l'esclavagÊ^' je jette une pincée do louis au cerbère qi^ la garde, et la pers(»nne est à moi. Ce serait de l'agré--^ ment, et la civilisation y gagnerait, puisqu'elle opérerait des rapprochements passionnément désirés.

Plus loin une belle jeune fille, à l'iril vif, buste élégant, nous montre gracieusement qu'elle n'a dans sa calebasse que des sourires (') et non pas le Inrâdam (lait frws), qu'Ali lui demande.

DE BABAUNDÉ A TIMBITOUMI. 97

sur uno nulle, dehors, devant ma cas*?, pour respirer lo bon air Au soir. Aussitôt tout le village, autorisé par l'échange des visites oflicît.'llos, vient s'accroupir aux alirutoui's; c'est comme aux Nubiens du Jardin d'acclimatation, sculcmt'nt ici c'est moi «lui fais lo Nubien'. Heureusement dans la foule de riantes jeunes filles

dont les hciiux yeux sont pleins de lumière, rellels du cœur pr?t à s'ouvrir; heureusement encore tout cela est noir zain: si c'était rose et blanc, le pauvre Toubab s'oublierait à l'étape.

Il est tout de suite attachant d'observer, do chercher à découvrir dans l'attitude de ces primitifs, dans l'expression de leur visage, ce que la vue d'un fitre aussi nouveau peut leur inspirer. Les pensées diffèrent profondément, cela se voit, suivant lu degré d'intelligence de chacun; les plus inférieurs regardent cet homme étrange, tombé

Mi KAHBL.

^l'écrasait pas le pépin. Deux jeunes filles s'empressent de m'en préparer une cah^basse ; je la paye deux boules d ambre dont une vieille maman (car ils disent « maman » ou quelque grognement naturel approchant) s'empare prestement ; tout le monde est content.

Au moins pour Tœil, ce vin de Songala est admirable; sa couleur de rubis a des transparences où le soleil éclate en reflets de métal, on sent que l'on va boire de l'élixir de vie. Mais le goût n'est pas à la hauteur de ces belles promesses, il rappelle l'herboriste, foin et poussière. N'ayant rien à faire qu'à attendre l'heure, j'imagine pour jpasser le temps de me représenter à l'aide de ce beau sang vermeil combien nos derniers rois avaient de sang de France dans les veines. Je suppose un roi et une reine, tous deux de notre sang gaulois ; ils ne sont pas nombreux dans l'histoire, mais je suppose. Je verse deux mesures de Songala pur dans une calebasse, puis, suivant les alliances dans les règnes successifs, je retire une mesure du mélange et j'ajoute une mesure de Songala si la femme du nouveau roi est de notre sang, une mesure d'eau si elle est de sang étranger. C'est à peine si apr^s ces dilution^ historiques mon mélange garde une teinte rosée. Je sai^ bien qu'il y a le milieu, mais le pâturage influant sans dout^ ^ ne supplée pas la race, et souvent même le milieu roy»-^ a été mêlé d'éléments étrangers. Le roi nous dit : « L'Éta.^ c'est moi » ; or dans ma calebasse il est déjà pelure d'oi — ' gnon ce roi ; l'Etat c'était lui, il aurait mieux valu quec^ fût nous. Aujourd'hui nous sommes libres, il nous fautuc»^ peu de temps pour nous ressaisir, mais nous y arriverons^ les progrès sont visibles; notre sang gaulois s'essaye &prendre le pouvoir, il va faire paraître sa valeur carac—

DE BARALANDÉ A TlMBl-TOUHl. 9S

à faire là-dedans, rieu ne l'attire non plus chez son voisin ■ où tout est pareil. Le cpuel est qu'il peut ôtre vendu, mais ce malheur n'arrive pas; depuis que l'infortune, les malchanees de la guerre l'ont aineni^ ici, il demeure, il est tranquille ; son maître a des esclaves, mais il n'en - fait pas commerce, il ne revend que les mauvais; les autres paisiblement vivent à plaisir, multiplient comme -des bètes, mangent à discrétion, le surplus seul de leurs Técoltes est pour lo maître. Si on leur proposait Is liberté, si on les rendait îi eux-mêmes, la plupart seraient maladroits, embarrassés, ils refuseraient peut-6tre, La vie '■mercenaire est triste mais plus facile, l'initiative est la jqualité rare qui fait la valeur de Thomnie.

Ce bonheur stupide dissimule les torts du système, tt ' nous cache la vi3rité, il est pour le philosophe la con- 1 damnation de l'esclavage; l'homme n'est pas fait pour ^-vivre comme une bPte à l'étable, il doit travailler, Cutter et non pas vivre paresseusement. La dignité de ^'homme est proportionnée à l'initiative qu'il dépense, à la ..^esponsabilitéqu'ilasuchoisiret qu'il prend. Une société ^ }ù l'Etat prendrait tout le souci, serait celle-là même de ^88 villages d'esclaves où je ne vois que des gens heureux,

— Boa souper, bon gtte et le reste.

.j)gslité dans la nullité; l'homme n'est pas fait pour la

quiétude de ce métier de béte.

^ . La vie est facile daus ce pays, tout pousse tout seul; il ..ssl vrai que les bag-bag surviennent qui mangent tout, Jn colon de Boulam avait créé une plantation de café, -.,ïacao, orangers, etc., les petites fourmis t'ont mangée et i^.'uinée. Elles n'ont rien de bien particulier, ces petites

-96 KAUEL.

<-ouvert, dans de beaux sites vallonnés, animés sous bois <lu bruit charmeur de mille sources.

Mon pauvre tube digestif est toujours en désarroi, •souffrant ; je perds mes forces, c'est dommage, car tout le reste de l'organisme fonctionne sans hésiter. Je déjeune -d'un peu de maïs préparé par mon cuisinier, et d'un autre préparé à la mode du pays. Le premier est la soupe de farine jaune, le second est une poudre à peine humide, très succulente, appétissante par les condiments; je mange un peu, très peu, des échantillons, pour ménager mon malade, au regret de toute ma personne qui a grand' faim.

Jeunes orangers; papayers; boudi ou melon de boit| bon épice; bananes; manpatas, sorte de nèfle; patotn; bentara; millet, pilé, cuisiné il forme colle, un Noir m^ 4ipporte assaisonné au Songala, c'est fade et serait surtout comme cataplasme. .^j

J'essaye de photographier l'intérieur de ma case jour diffus qui entre par la porte basse, pose 35 secondes. Malade, je dînerai d'une pilule d'opium.

Je ne souffre pas du tout de la chaleur dans ma case de paille ; nous sommes en janvier avec un doux soleil de juin. En mars il fera chaud, dès avril les pluies nous rafraîchiront.

Dans les villages de captifs d'Oumar-Béla que je traverse, les habitants me font bon accueil suivant les ordres qu'apporte l'envoyé du maître. A Paté-Foutah, le chef vient me saluer dans la case qui m'est offerte, il vient avec les autorités. C'est un vieux captif à barbe grise, il 41 l'air intelligent. Je lui rends sa visite au Missida où les principaux du village viennent l'assister. Puis je m'étends

de: baralandë a timbi-toumi. ioi

Ireporlours. J'acliMe en plus un autro mouton et 40 kilogrammes lie riz. Oiiri avait d "abord donné du riz non pil»', nnis Ali nn-content dit sèchement que jamais il n'oserait ' jrésenter ra à sou Blanc. Le chef grogne, Ali tient bon, les .'îeux recumiiiissciit que le toubab est un (Mre supOrii-ur, ■« chef fîiit piltT ïton riz.

(juémé ost eucorc dans le Bovi-; ses habitants sont en •elalionHrelativementfn'quentesaveclacôtcctilsn'admetcnt pas que si peu de distance augmente le prix des narchandises ; ils voulaient de l'ambre nnméro zi'ro lour leur mouton, ils ont fini par se contenter de 4 boues nnmi'ni I , qu'ils avaient refusées d'abord ; soit S fr. 80, coût de cet ambre en Kurope, puur un inoufon |p bonne laille, c est plus que le prix.

Visites ordinaires. Les nus se présentent bruyamment, urienx. sols, pleins d'assurance, enllant leurs boubous, nnité nègre, il n'y a rien dedans ; il ne faut même pas se router de li'ur présence, hormis le salut de politesse. :*» autres sont <liscrets, timides même, on peut les Kcueillir. mais il est difficile d'en tirer utilité. D'autres -nfîn se présentent ou se laissent rechercher simplement, -ans forfanterie ni timidité, ne parlent qu'à propos, ouver- ?ment : ceux-là sont la raison, ceux dont il faut faire cas our s'instruire. Ne blesser d'ailleurs ni les uns ni les -ulres.

Déjeuner : cenelles, foie, rognons, deux côtelettes et ouze oranges ; je goûte un peu à tout et je bois les ranges. Je pourrais ajouter macaroni, légumes, thon, Tirdines, etc., biscuit, chocolat, confiture, cognac(1848), jais ce sont vivres de route pour les jours de détresse et i n'eu ai que très peu, quarante rations en tout.

là comme un accident sans cause, mais plus d'un parmi les intelligents, montre par son regard tourmenté, que des inquiétudes secrètes s'éveillent en lui et rappellent à se rattacher à cette supériorité ici révélée.

Tous ces gens sont à vendre, 30 francs pièce, plus ou moins suivant qualité! L'esclavage est abominable, le négrier est le plus vil des hommes, un être déchu, la honte et la fin de l'homme. Mais il faut distinguer. Le pourvoyeur, le marchand d'esclaves est l'être infâme, il faut le détruire, tandis que le Noir qui joue sa liberté dans une guerre, contre la liberté de son ennemi, est un pauvre diable qui manque de lumière, mais dont on peut encore faire un homme. Le maître ici nest point méchant; tous ces gens sont heureux, ils travaillent un peu le matin, au frais, pour produire riz, mil, maïs, coton, etc. ; le jour ils dorment, le soir ils pilent, la nuit ils dansent. Leur propriétaire ne vient jamais, leur chef immédiat est l'un d'eu^ qui administre la petite colonie et la fait prospérer.

Ces chefs vieillissent et meurent à leur poste. Celui ^^ ce village est là depuis trente ans, il a une femme qui -^ mène par son gros nez épaté tout comme s'il était u^homme libre. La commère est alerte et joyeuse, on 1^^ donnerait vingt ans de moins si elle s'habillait chez Wort:>ou Félix, ou seulement au Coin du quai. Il n'y a pas u ^ Parisien qui ne soit un malheureux auprès de ces gens-L -^ si on mesure Theur à la peine. Ils ne sont pas libre^ d'aller au loin, mais le libre Parisien, si libre qu'il soit r n'a pas le temps de dépasser Asnières, plus d'un reste des mois, sinon des années sans sortir de son quartier, sans quitter sa montagne ou son marais. Or le territoire nègre n'a pas d'étendue, la forêt est impénétrable, le Noir n'a rien

DE HARALANDË a TIMBl-TOUMI. 103

îlacer un certain Alpha, marabout, espion, que j'ai mgagi' faule de mieux. Mes hommes assuraient (ju'il était i sa besogne et nu parlait Jamais. j'«i pris patience, mais lujou-rd'hui mes hommes iirieux viennent m lire qu'Alpha a excitiî les gens de GiiOmé contre nous pour qu'ils tie lous donnent rien, il a dit qu'il fallait ions faire payer :rèschGr.{Com- ■ne simple renleignemcnt h nés succès - «urs, je dirai [u'ils doivent se garder îoniier leurs projets à personne, les influences (établies i la côfo s'emploieront plus ïu moins h les faire espionner (t à prévenir contre eux les îhefs de caravanes et par eux es chefs sédentaires à l'intérieur.) Dès que je trouverai m remplaçant j'expédierai ce fâcheux.

Dimanche 29 janvier. — Temps cou vert, un peu de pluie; e chef nous a donné quatre porteurs, dont un enfant.

Compéta. — A mon arrivée, haie de curieuses, défilé de ieuscs jeunes filles, une seule est un peu jolie, elle s'em-

104 KAHEL.

presse d'ouvrir ses voiles (*) quelle élève légèrement sur sa télé, retombant sur ses épaules, pour ne rien dérober de ses charmes gracieux; les matrones à la mamelle liquéfiée déballent avec moins d'assurance, c'est généreux de leur part, cette poche fluide a Tair d'un fleuve de viande tant elle est plate, longue, large, et paraît liquide.

Le chef et les vieux ont tenu séance sur la place du inissida(mosquée) et après un palabre à demi-voix, salmen, rotements de satisfaction, ils ont déclaré qu'ils étaient bien contents et ont désigné les cases nécessaires. Puis l'envoyé de Yaya, qui est ici le haut commissaire supérieur, est venu me saluer.

Le pays est en émoi, un frère de Yaya occupe les routes, les montagnes du Tomine, le Baffal, et veut se tailler une part dans l'héritage paternel. Yaya a envoyé un homme de confiance avec une troupe de captifs guerriers pour proti'ger Compéta. Ces gaillards ont commencé par manger toutes les oranges, on ne voit plus que les écorces à terre, ils ont pris bœufs et moutons. Les habitants ainsi protégés ont éloigné à la hâte ce qui leur reste de leurs troupeaux. 11 me semble voir les événements des premiers temps de notre histoire.

Je ne peux pas, paraît-il, passer par la route qui longe le Tomine, elle est occupée par X. ; ça me serait égal de rencontrer cet audacieux, il doit avoir une valeur puisqu'il prend place; il serait bon de l'entendre, mais le chef ne peut me donner aucun homme pour aller de ce côté, X. leur ferait couper la tête. Il m'en donnera pour Téliko ou Orévendo ; soit, je repasserai pendant quelques kilomètres sur mon sentier de 1880, je vérifierai mes hauteurs et mes distances. Ici on ne connaît pas la

DE HAHALANDE a TIMBl-TOUMr. 103

montagne dite S»'niaki. on coniiiiit le mont BafFnf. Compila f^t à l'gale ilistiince ilc Costctliim et il'On'-

vendo, au sommet ou trianj^lo, il est a nii jour de mai-cho de chacun d'eux, 3oit."0 kilumc'tres;& deux jours de marclie de Msdina, pr6s Bouli, outre Costettam et Madina.

La nuit ici est silencieuse, quelques grillons discrets, ce n*est plus le tapage de Icxubérant Sangarégni; cela tient sans doute à Taltitude plus grande et au sol moiDs fertile, déroche partout.

Temps très couvert, noir comme s'il allait pleuvoir. La saison dite sèche ne dure pas six mois de soleil fixe. Dans nos régions, en dehors des tropiques, le soleil se rapproche de nous pendant six mois et s'éloigne pendant six mois ; entre les tropiques il se rapproche, passe au zénith, s éloigne vers le pôle, revient au zénith et s'éloigne pour la seconde fois, vers l'autre pôle, dans une même année. On compte ici, d après cette marche du soleil, deux étés, le grand et le petit, mais cela amène un peu de précipitation dans les arrangements successifs de Tatmosphère avec la terre ; dans la montagne, sous cette latitude compliquée d'altitude il y a un peu de confusion entre les saisons.

Température 23 degrés à peine, dehors ou dans ma case, c'est tout juste chaud, j'augmente mon vêtement d'une veste légère.

On me dit qu en juillet le Kakriman est navigable à Télibofi (je l'ai en effet traversé en pirogue en 1880), mais que maintenant, janvier, on le traverse à pied ; nous verrons.

Un grand papayer porte sept ou huit branches, ce qui fait une centaine de melons sur le même arbre ; un tout jeune sujet n'a de fruits que sous le chapeau (*).

Temps plus couvert, petite brise, 300 mètres d'altitude, 24 degrés dans ma case après midi, mes hommes ont froid.

J'ai donné l'ordre de chercher un porteur pour rem-

DE BAHALASDÉ A TIMBl-TÛUMI, 103

placer un certain Alplia, marabout, espion, que j'ai engag(> faute de mieux. Mes hommes assuraient qu'il était à sa besogne et ne parlait jamais, j'ai pris patience, mais aujourd'hui mes hommes

furieux viennent me , , '■•'

dire qu'Alpha a excité ^r^St-j. '-^' "~ -C^^^^^"

les gens de Guémé contre nous pour qu'ils ne nous donnent rien, il a dit qu'il fallait nous faire payer trèscher, (Comme simple renseignement à mes succès seurs, je dirai

qu'ils doivent se giirdfr di' confier leurs proji-ls à personne, les influeDci's «.Habites & la côte s'emplni front plus ou moins à les faire espionner el à prévenir contre eux les chefs de caravanes et par erux

les chefs sédentaires à l'intérieur.) Dès que je trouverai un remplaçant j'expédierai ce fâcheux.

Dimanche 29 janvier. — Tempscouvert, un peu de pluie; le chef nous a donné quatre porteurs, dont un enfant.

Compéta. — A mon arrivée, haie de curieuses, défilé do rieuses jeunes filles, une seule est un peu jolie, elle s'em-

104 KAHEL.

presse d'ouvrir ses voiles {*) qu'elle élève légèrement sur sa tête, retombant sur ses épaules, pour ne rien dérober de ses charmes gracieux; les matrones à la mamelle liquéfiée déballent avec moins d'assurance, c'est généreux de l(Hir part, cette poche fluide a Tair d'un fleuve de viande tant elle est plute, longue, large, et parait liquide.

Le chef et les vieux ont tenu séance sur la place du missida (mosquée) et après un palabre à demi-voix, salmen. rotements de satisfaction, ils ont déclaré qu'ils étaient bien contents et ont désigné les cases nécessaires. Puis l'envoyé de Yaya, (jui est ici le haut commissaire supérieur, est venu me saluer.

Le pays est en émoi, un frère de Yaya occupe les routes, les montagnes du Tomine, le Baflal, et veut se tailler une part dans l'héritage paternel. Yaya a envoyé un homme de confiance avec une troupe* de captifs guerriers pour protéger Compéta. Ces gaillards ont commencé par manger toutes les oranges, on ne voit plus que les écorces à terre, ils ont pris bu»ufs et moutons. Les habitants ainsi protégés ont éloigné à la hâte ce qui leur reste de leurs troupeaux. 11 me semble voir les événements des premiers temps de notre histoire.

Je ne peux pas, paraît-il, passer par la route qui longe le Tomine, elle est occupée par X. ; ça me serait égal de rencontrer cet audacieux, il doit avoir une valeur puisqu'il prend place; il serait bon de l'entendre, mais le chef ne peut me donner aucun homme pour aller de ce côté, X. leur ferait couper la tête. Il m'en donnera pour Téliko ou Orévendo ; soit, je repasserai pendant quelques kilomètres sur mon sentier de 1880, je vérifierai mes hauteurs et mes distances. Ici on ne connaît pas la

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monlagnc dite S(^nraki. on coiiiiiiît le mont Baffal.

Coinpéta est il rgale «lislance <)i- Cosldtam et d'On'--

, .^jfj'— ^

vendu, an sommet du triangii?. il est a un jour de marche de chacund'eux. noitoO kilomùtres;à denx jours de marche de Madina, près Bouli, entre Costettam et Madina.

Sur ma demande le chef me dit qu'il se rappelle avoir vu un Blanc se rendant à cheval à Timbo, il y a trenteans environ, Lambert probablement. Temps couvert, pluie une partie de la nuit, la lune pleine est à peine visible.

On dit que les ongles longs sont un signe de race, les ancêtres de mon torodo Ali doivent ôtre nés bien avanl le premier homme, car la racine de ses ongles couvre presque toute la longueur de la première phalange; il a ainsi de grands blancs au bout de ses noires pattes d'araignée, qui ne sont d'ailleurs pas sans élégance.

Lundi, temps toujours sombre, 24 degrés à midi dans ma case ; soleil complètement invisibh» ; pour la première fois je ne couche pas dehors.

L'envové de Yaya revient avec le vieux chef, je >"ais lui donner des lettres pour son maître et pour mes gens à la côte, j'écrirai à ma famille, ce sera un répit dans ma course.

On a servi ce matin sur ma table royale, c'est-à-dire à terre, du lait, du riz et du mouton, j'ai fait ajouter du chocolat et du thé ; ce serait somptueux si je pouvais manger. Ce mouton, nous lavons acheté hier à Guémé, ila montré peu d'entrain à quittçr son pâturage et s'est fait traîner, campé sur ses jambes raides, résistant de ses quatre pieds. Cette fatigue préparait sa vengeance posthume; il est dur, la côtelette est récalcitrante, la dent s'y imprime sans l'entamer. Je fais préparer le foie et la cervelle. Ce soir le microbe nous sera venu en aide, le gigot sera tendre, demain, s'il en reste, mes Noirs le mangeront à la cuillère. Je l'avais cependant fait reposer sur de la litière, il avait bu, et je Tai fait tuer de bon matin, il a mal répondue mes attentions.

DE BARAUNDÉ A TIMBI-TOUMI. 107

Toujours malade, cela devient fatigant; je vis de bismuth et de laudanum, maisj'jaimerais mieux dîner bien, j'en ai un besoin croissant.

Visité par cinq ou six seigneurs qui viennent me saluer, dire bonjour : Tana ala, cori dianval, diam, diam tou, tana o ala.

Le regard de la jeune fille hésite, léger, voltigeant comme un papillon ; le regard de la jeune femme butine comme Tabeille, rencontre mon regard, s'en empare et l'attire au fond de son œil pour le choyer et se faire désirer ; la femme mûre bourdonne comme un frelon, son regard se pose, touche à tout, et d un œil égoïste elle expertise et importune ; les toutes vieilles branlent la tête.

Je confie mes lettres à Modhi Tannou, le représentant de Yaya, il les portera ; pour en être sûr je lui donne une note contre laquelle, lorsqu'il remettra ces lettres, on lui donnera les cadeaux que je destine à Yaya et qui attendent chez moi : cent vingt gourdes environ (600 francs) en objets divers qu'il m'avait fait demander.

L'explorateur avec son bagage est un berger cherchant à faire passer un mouton appétissant au travers d'une bande de loups.

Le riz qu'Ouri, le chef de Guémé, m'a donné, a été fourni par les gens du village ; sur un ordre chacun en a apporté un peu. De même dans les petits villages les habitants apportent des vivres par corvées commandées. Le grand chef encaisse les cadeaux, les petits payent ; Oumar-Béla a encaissé, de même Yaya, de même Ouri, de môme partout ; c'est la féodalité, le seigneur en échange assure dans ses Etats la sécurité que ces gens sans consistance ne sauraient préserver.

108 KAHEL.

Un Noir du bas do la cote me raconte que les singes, nombreux dans son pays, attaquent les passants isolés, les femmes surtout, quelquefois même, à coups de pierres, ils assaillent de petits villages; ils sont très adroits, ne manquent jamais leur but. Ils pillent les champs d'arachides 4iussi prompt^miont que pourraient le faire des cultivateurs organisés ; ils arrivent en ordre, et, pendant que le rhef juché sur une branche veille et dirige Topération, tapant la terre de leurs petites pattes, ils font surgir les arachides, la récolte est faite en un instant. Ils tuent les plus gros serpents, les suspendent à une branche et reviennent les manger quand ils sont à point. Ils har- <}èlent les tigres en se mettant en nombre; ils s attachent h un seul, le suivent, et se réfugiant de branche en branche et saisissant Foccasion, ils le frappent à coups répétés et finissent par le tuer. Il y a peu de tigres et de serpents là où il y a des singes; c'est un destructeur des autres animaux. AuRio-Nunez ily a une petite espèce de singe au j)oil lustré qui ne vient jamais à terre, il reste toujours dans les branches ; pour boire, il casse ou plie une branche, la fait plonger, et descend tout du long jusqu'à l'eau. (Ce n'est pas Linné, il est vrai, qui me ra- •conte ces histoires, c'est un Noir; mais ce Noir est né dans le pays.)

Dimanche : état misérable, mon appareil digestif malade n'accepte ni riz, ni maïs, ni arachides, ni songala, ni le bœuf, non plus que le poulet; je lui offre de la colle •de pâte préparée avec de la farine de millet ; ça tremblote comme la colle des poseurs d'affiches ; j'offre du lait, un beau fromage blanc ; et finalement je m'en tiens au lau- <danum, aux pilules d'opium tout de suite calmantes;

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mais ça ne peut aller loin ainsi, serai-jc doue arrùté par ce misérable... accid«»nt de Baraland*'»?

J'entends pour la première fois cette année l'oiseau qui, ù l'aurore, chante ses tendres adieux à la nuit et salue d'un chant vainqueur le jour naissant ; son doux chnnl du matin me rappelle les émotions de mon précédent voyage. Dans le bas pays, plus ardent, les chants sont des cris sauvages, durs; ici à 300 mètres d'altitude, sous un climat plus souple, ils sont plus civilisés, modulés, presque spirituels, on entend même Finsolent pierrot du boulevard représenté par un petit gros-bec violet.

La région est boisée, mais ce n'est pas là qu'il faut habiter; à 1000 mètres d'altitude, entre Labé, Kakel et h»s^ Timby, NieguélendéetTimbo, l'Alpe (»st pluseuropé(»nne.

Rien ne me parait nouveau, il ne me sembh» j)as que je voyage, rien ne m'apporte plus d'émotion ; j'en suis réduit à chercher dans mon souvenir les émotions di» ma première rencontre avec le pays Noir ; si quelque incident les réveille je les accueille comme on retrouve d'anciens amis. C'est une sensation folle qu'on éprouve h chaijui^ pas lorsqu'on entre pour la première fois dans ces choses^ étranges et que l'on croit s'avancer dans un mystère. Mais^ il n'y a pas mystère, tout est là devant nos yeux, la nature nous oflre partout sa poésie et le nègre tout simple» est tout grand ouvert à notre observation ; rien n'est myst<;rieux, tout est bientôt mesuré, on cherche encore danscet inconnu après qu'on en a déjà plusieurs fois fait le tour. Ce n'est pas l'homme noir et son continent qui étaient difficiles à connaître, c'est la mer qui était trop large à traverser ; dès que nous avons eu de nombreux et rapides bateaux, nous avons abordé et dévoilé aussitôt h» pnHendu mystère^

itO K\UEL.

Maintenant il ny a pas une minute à perdre, le problème a livré toutes ses données, il faut organiser cette force qui s'offre à nous, et non pas nous attarder à douter de sa réalité et à la discuter, il n'y a plus à faire le Robinson dans une île qui n a plus de secrets ; le temps des explorations est passé, il faut partout arriver avec des institutions appropriées.

Dans ce but je suis là pour noter, mesurer et faire de la diplomatie locale.

Il ne m est pas facile de faire des progrès dans la langue du pays au milieu du jargon qui m entoure; un de mes Noirs s appelle Abdul-Ay. et on l'appelle ainsi quand on en a le temps, mais à l'ordinaire on dit : Ablay; il en est de môme pour la moitié des mots. La parole humaine ici est à Tétat embryonnaire, elle se borne le plus souvent à placer quelques coups de sonorité, comme des traits de lumière, sur le grognement qui fait le fond de cette tentative de langage ; j'ai de la peine à saisir au passage môme les mots que je connais. Mais à côté de cette paresse à leffort de Thomnie naissant dans la bète, il y a la précision de l'organisme tout neuf de cet homme jeune ; quand les Noirs prononcent, ils le font avec une diction très nette.

Que de pierres ! que de pierres ! C'est la Crau de Provence sur un labour dans la roche solide. Ces fragments gros comme le poing, ou comme la tôte, n ont été polis par aucune érosion, ils ont les aspérités de la pierre meulière; la roche massive, en place, déchirée de rugosités profondes, confond avec eux ses aspérités fixes qui affleurent partout. La marche est fatigante dans ces inégalités inexorables, les pieds nus s'y déchirent, mon pied fortement x^haussé se

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prend à chaque instant dans ces étroits sillons. Un peu de terre végétale, si peu qu'on ne la voit pas, un peu de poussière suffit à l'herbe qui recouvre tout dès qu'il pleut; alors la lande de pierre devient marais, car la roche sans fissures n'absorbe pas une goutte d'eau, toute laverse reste là, s'écoulant lentement par les bords de la plaine.

Lorsque les hautes herbes sont sèches on y met le feu ; c'est maintenant. L'Européen s'étonne, habitué à redouter l'incendie et aie combattre comme un ennemi ; ici on prend la peine de lancer un tison dans les herbes épargnées. Les flammes comme une mer mouvante s'étendent de tous côtés ; rouge sombre sous la clarté éblouissante du soleil et traînées par le vent dans les flots plus noirs de la fumée, elles ressemblent à des fauves en troupe se ruant à quelque proie ; elles rôdent à la lisière des bois qu'elles ne peuvent entamer, et de leurs gueules sanglantes cherchent h lécher les basses branches. C'est souvent le seul habitant que je rencontre dans cette région relativement déserte, les gens et les cabanes, les troupeaux même y sont plus rares que l'incendie.

Après le feu, dans la cendre, sous la rosée abondante, llierbe repousse aussitôt, les bœufs paissent grassement. Nitrates et superphosphates, tout comme le socialisme, sontencore inconnus dans ces contrées où la nature intensive offre à tous des fruits surabondants, se charge de satisfaire à tous les besoins de l'homme-bète.

Ces grands bois seraient agréables à parcourir par des routes bien tracées, à l'ombre sous les orangers et en intelligente compagnie; il n'en coûterait pas trois cent mille francs pour organiser la promenade de Longchamps de rOcéan au Niger par ces montagnes du Foutah ; arrêt à

112 KAflEL.

Kahel, Broual-Tapais, Yali (»t Socotoro. Il ou coûterait plus do diplomatie que d argent pour dérider les augures de Fougoumba et ne pas subir de leur part plus de contrainte que des gens nerveux ne peuvent en supporter. L'excursion cependant réserverait à une caravane parisienne assez d'imprévu, voire même de danger, pour tiriT une jolie femme de la contemplation où elle sabsorbe de sa précieuse j>ersonne et lui inspirer de petits râles d angoisses dont sa coquetterie pourrait au retour obtenir de^ effets nouveaux ; danger limité d'ailleurs, car le Dialonko très galant n est pas antliropophage.

Le chemin (|ue Ton fait par le sentier est plus long qu'il n'est raisonnable, allongé par les détours ; le Noir paresseux se laisse aller à la p«»santeur, s'il rencontre un obstacle, une touffe d'herbe, une branche tombée, il le contourne plutôt que de h? repousser ou de Tenjamber.

Les lianes à caoutchouc se rencontrent partout; elles ont un air pitoyable, toutes tailladées; leurs contoi'sions sont des gestes de suppliciés, on les entend crier, et dans le rc^ve, c'est la gent esclave, morte sous le fouet, qui peuple ces bois et poursuit le voyageur de ses lamentations, lui montrant ses plaies et appelant sa justice.

Compéta est à (lanc de coteau, au carrefour de trois vallons très boisés de grands arbres ; nombreux troupeaux de bœufs dans les pâturages, au loin. Du village on ne voit rien, la vue ne s'étend d'aucun côté, le Noir dans le choix de ses emplacomenls ne fait rien pour la joie de l'œil, du moins à mon sens européen. Compéta est un grand centre; en approchant de la ville j'entends un chœur nombreux de jeunes voix chantant la gloire d'Allah, et soutenu par le grognement nasillard d'une épinette dont les cordes

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 113

sont détendues; et ça dure, et il y a un ténor qui se détache sur le tout par trois ou quatre cris en solo dont les autres font le refrain; couplets tous pareils et refrain id.^ ce qui donne plus de force à Tinvocation répétée; Allah doit sourire d'aise et sa cour demeure saisie.

Je passe encore le mardi 31 janvier à Compéta, non pour mon agrément ; Tannou dit qu'ayant pris le village de force il n'est pas très aimé tout de suite, et qu'il ne peut exiger des porteurs quavec prudence; le vieux chef, vaincu pour le moment, dit qu'il ne peut rien sans Tordre de Tannou. Comme ils n'habitent pas ensemble et qu'ils ne demandent qu'à ne pas s entendre, cet échange de vues avec nous occupe toute la matinée. Je fais un petit cadeau à Caïphe, un petit cadeau à Pilate pour que l'interprète ne soit pas plus longtemps promené sur le pavé trop uni des bonnes intentions : une gourde en argent à Tannou, . — c'est ce qu'il désirait, bien modeste — , et trois gourdes et demie en ambre au vieux chef; il dit que ce n'est pas assez; et pourquoi donc ça, vieux nègre?

Ils s'entendent pour ne pas s'entendre, l'un m'offre un guide pour ce matin, l'autre des porteurs pour demain. Cette combinaison en zigzag est leur chef-d'œuvre. Je dis pour couper court à leur obstruction, que je vais laisser deux caisses qui sont destinées à l'Almamy et partir avec mes bagages. Ils répondent que l'Almamy leur est indifférent ainsi que ses caisses, mais il est visible qu'ils se vantent; ils ne veulent pas que je laisse en arrière, chez eux, des caisses aussi compromettantes ; je laisserais ma pipe allumée .dans leur magasin à poudre qu'ils ne montreraient pas une plus fausse assurance ; ils courent comme des fourmis dont un insecte malfaisant aurait

ii4 KAHEL.

occupé le nid, criant de tous les côtés à leurs échos de paille que ça leur est bien indifférent.

J'ai réuni dans ces caisses le plus lourd et le moins n«^ cessaire de mon bagage, mais cependant les objets les moins faits pour tenter ces pillards s'ils ouvrent les caisses, — mon sextant par exemple, — car je ne voudrais rien perdre n'ayant rien de superflu.

Je fais de petits cadeaux à trois femmes qui m'avaient apporté hier du lait; j'achète un quartier de bœuf à un captif de l'Almamy ((ui va à Rio-Pongo trafiquer pour son maître ; pas trop malheureux il me semble ce captif plus libre que moi. Je pense, — car ce n'est pas ici Tusagc qu'un homme, môme captif, c'est-à-dire porteur patenté, se promène par les bois et les villages un quartier de bœuf sur la tête, — je pense que ce captif a apporté l'ordre de faire tuer un bœuf qu'on me donnera de la part du roi, et suivant riiabitude il vient me vendre ledit cadeau ou du moins ce qu'il en reste ; et il dira de ma part au roi que je suis bien content, que je le remercie. Mais c'est l'usage, les courtisans vivent de^s largesses royales qu'ils mendient et que le peuple, par l'impôt, alimente ; si je ne m'y prêtais, ils me tiendraient pour un manant.

Diverses visites, autre captif de l'Almamy qui va à Bangalang, espions curieux, renseignements divers sur le Kakriman, le Kokoulo, Cambadaga, deux dixièmes de vérité, cinq dixièmes d'erreur ou d'à peu près, trois dixièmes de gros mensonge naïf se proposant un but.

En dépliant un paquet plié dans un vieux Figaro je lis le compte rendu de la première de la Souris de Pailleron ; quelle différence de genres de vie, combien de

DE BARAUNDÉ A TlMBl-TOUMI. 115

sif»cles entre ces cases, ces gens, ces mœurs, cl nos >alons!. Quel temps faut-il compter pour justifier une parenté, un lien?

J'ai essayé de déjeuner d'un pou de riz cuit avec du bœuf et des légumes, soutenu d'une tasse de thé; vaine tentative; le soir j'ai dîné d'une pilule d'opium qui ma doucement calmé, la nuit je repose et le lendemain je quitte Compéta tout dispos. Si j'étais installé, avec les ressources du pays je vivrais bien, le climat est bon.

Une femme m'apporte une calebasse de songala, impossible d'accepter, mon bagage est déjà prêt à partir, je n'ai rien sous la main à donner en échange» ; elle insiste cependant, car c'est gri-gri, mascotte ; j'ai donc trempé mes lèvres dans ce breuvage et passé la calebasse à mes deux gardes; ils n'ont pas lestomac malade et boivent l'œil braqué sur le fond du récipient.

1*' février 1888. — Au départ de Compéta, Tannou et le vieux chef avec ses seigneurs m'accompagnent un kilomètre hors du village. Bois et champs de pierres; ma route de 1880 parallèle à celle-ci et plus au nord montrait un peu plus de terre ; le sentier sur ce sol très inégal est fatigant comme dans une terre labourée.

Compéta est assez facilement approvisionné, la région a des ressources; bœufs, moutons, poules, riz, arachides, papayes, oranges, songala, mil; mais, par suite de l'état de guerre et de l'occupation par les gens de Yaya, on ne peut rien obtenir, ces vainqueurs se réservent tout. J'achète 10 kilogrammes de riz net c'est-à-dire décortiqué, pcmr quelques boules d'ambre valant 1 fr. 90 en Europe, soit environ 5'',70 ici, ce qui fait par 100 kilogrammes 57 francs; pour les gens de l'endroit, l'influence d'Oumar-

116 KAHEL.

Bêla n'a pas dépasse^ Guémé. A Compéta chacun est indécis, les chances de la guerre troublent les relations, personne ne domine assez pour commander complètement.

Ail kilomètres de CompéUi le sentier bifurque, la branche de droite va à TEst un peu sud vers Orévendo, la branche de gauche, la nôtre, va à TEst un peu nord; elle descend par un vallon creux, des bois de bambous sur 7 kilomètres, jusque dans une plaine coupée d'un petit ruisseau de quelques litres à la seconde courant sud-nord. Le schiste, de gros rochers de grès gris ont remplacé le quartz rouge ferrugineux. Des hauteurs avant cette descente j'aperçois dans TEstun peu Nord deux tours semblables à la tour de Maci et qu'on me dit être la montagne de Naté-Coba.

Midi, 28 degrés ; l'eau du torrent a 24 degrés, elle coule au chaud sous les bambous par filets courants et par larges flaques stagnantes. Temps couvert, il a plu quelques gouttes cette nuit; vers onze heures le soleil perce vaguement et fait un rond tout pâle. Je transpire à peine en marchant, légèrement vêtu il est vrai : pantalon et gilet-veste de madapolam, ceinture de laine, mes chaussettes, mes bottines, mon casque; en tout huit pièces, avec mon foulard et mon ombrelle, pas un fil de plus. Mon Noir porte mon petit châle de laine plus que commode, indispensable pour se préserver des courants d'air relativement frais lorsqu'on arrive en haut d'une côte gravie en plein soleil, pour traverser les fourrés à l'ombre, nécessaire pour s asseoir sur la terre humide, sur les feuilles piquantes, sur la roche dure; le Noir le porte dans une enveloppe de cuir, car sur son bras il lui communiquerait son horrible odeur.

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 117

Ici dans la montagne, dans ce mois do janvier, on peut iwe tout le jour dehors, le meilleur moment est le matin le cinq heures et demie à dix heures, puis de quatre à six iu soir, quoique encore Fair du matin soit un peu agressif pour le poumon ; les chefs me conseillent toujours de ne pas quitter mon abri avant sept heures et demie ou huit heures.

J'ôte mon vêtement, on le lave dans le torrent, il sèche et je repars après le déjeuner, propret, tout à neuf. Mes hommes commencent à s'habituer, ils ont fait 17 kilomètres sans hésiter, ne se sont reposés que deux fois.

Quand on trouve ici un long fil noir ou blond dans son riz, on est sûr que ce n'est pas un cheveu, c'est une patte d'araignée.

Mon porteur-marabout ou marabout-porteur gémit tout le temps sous le poids de son bagage ; il est vrai qu'il n'est pas fort, mais il tient à faire cette besogne et à grogner. Aussitôt arrêté il prend sa planchette à prières et psalmodie tout en écrivant à Allah ! C'est un autre murmure non moins agaçant.

Ce marabout sans gène fait sa toilette, crache, mouche, nettoie dans le torrent, à quelques mètres en amont de l'endroit où mes hommes qui achèvent de déjeuner viennent de boire; ils se sont tous baignés avant déjeuner, mais plus bas. Tout d'abord on ne le voit pas derrière les racines qui pendent de la berge, mais au bruit de ses reniflements on le découvre s'agitant dans le courant ; une explosion d'imprécations éclate en cinq ou six langues ; le disciple d'Allah, borgne d'ailleurs mais pas sourd cependant, n'en crache pas une fois de moins sans se distraire de sa prière et offre le tout à Mahomet. Cet homme-

là connaît le cœur humain, on lo lui a expliqué, les camarades sapaisent dominés par son indifférence mystique.

A 21 kilomètres de Compéta, le Yangalé, joli torrent dans les rochers, oO litres à la seconde, coule au nord vers le Tomine, à deux heures d'ici. Nous couchons près d'un village de bergers, cabanes de feuillage, dépendant de missida Taganta, au nord-est. Jusqu'ici grès friable, prairies sablonneuses, troupeaux de bœufs. A l'ouest une longue échine noire barre l'horizon, elle parait avoir deux cents mètres de hauteur au-dessus de notre station au bord du Yangalé ; personne ne peut m'en dire un nom.

Temps lourd, nuages noirs, tonnerre, baromètre 739, température, à deux heures, 30 degrés. Avec quelques boucles d oreilles, article de Paris, j'achète lait, songala. mil en farine.

Sous ces abris de feuillage épars dans le bois, car ce ne sont même pas des cases, habitent une trentaine d'hommes, femmes et enfants ; ils ont le sang vicié, tous sont couverts de plaies ; sur les enfants nus on les voit de la tète aux pieds, les jeunes filles en cachent, sans s'y appliquer, ce que le boubou d'usage peut cacher, les vieux sont horribles. Que de rétlexions sans fin amène la vue de ces malheureux, la chair vive à nu, assaillis par les mouches, l'odeur septique, pires que Job, mais plus naïfs dans leur misère étant sans discussion avec aucune cause; pour eux leur état est normal, tout simple, sans étonnement ; ils me considèrent peut-être avec compassion!

Mon campement ce soir est du plus bel effet, les hauts bambous éclairés eu dessous par nos feux forment un clair rideau tiré sur la nuit profonde; sous la voûte de leurs longues tiges, au centre les bagagi»s, et tout autour.

DE UARALAMDE: a TiMIthTOiJHI. 119

les porteurs divcrticmenl groupés; les uns cuisinent, d'autres se rnccommodont , les paresseux s'i^tendent, quelques-uns, toujours les nii^mcs, font des tours d'acrobates, les bavards sont en rond.

Après tonnerres, éclairs, tourbillons de vent, menaces

de tempête, il a plu à torrent mais paisiblement toute la nuit. J'avais abrité mon lit sous une toile tendue (*), snus les bambous ; mes Noirs roulés dans leurs nattes comme des mollusques dans leurs coquilles, ont dormi sous l'averse, indifférents au temps. De grosses fourmis blondes m'ont assailli de concert avec d'autres petites noires, le moindre froissement les tue, mais il est incommode pour dormir d'avoir à se débattre sans trêve.

120 KAHEL.

2 fiH'rier. — Temp(Taliirc à six heures du malin 20 degrés, baroniMre 7i2, temps clair, quelques nuages.

Je pourrais acheter uu bœuf, le marché est conclu, mais je n'ai personne pour porter la viande et je ne peux mattarder à la consommer dans ce campement trop chaud pendant le jour et qui n est pas mon but ; je crois qu'au fond, pour ôtre sincère avec moi-môme, je trouve ces bergers trop lépreux pour m'approvisionner chez eux.

De belles falaises encadrent le Yangalé ; dans ce vallon étroit la terre est noire et assez épaisse sur la roche sousjacent<? ; je vois de nombreux troupeaux. C'est ici le premier endroit habitable où Ion pourrait cultiver, mais il est bas, encaissé, manque d altitude; nous avons redescendu et ne sommes qu'à ioO mètres au-dessus du niveau de la mer; on doit pouvoir d'ici gagner la côte sans avoir de montagne à franchir, en suivant la fuite du Tomine. Nous retrouverons même roche, môme terre, entre le Kakriman et Labé, avec laltitude maximum du Foutah, sur le plateau de Kahel.

On m offre biradam (lait frais) et cossam (lait tourné), en abondance, pas d'oranges depuis Compéta; si j'avais suivi le sentier qui traverse les missida et les grands foulahsso, j'aurais eu constamment des oranges, mais aussi plus de contrainte, palabres, cadeaux à faire, retards ; par les villages de bergers pas d oranges, mais pas de palabres, lait à discrétion. Je vois dans le paysage, sur la gauche, de belles falaises isolées, semblables à de larges bornes; l'indigène désigne ces géants de pierre sous le nom de Foutah-Fanga.

Nous déjeunons dans la vallée du Donso ; des femmes

DE BARALANDÉ A TlMBI-TOL'Ml. 121

lu Owro (village de bergers) voisin viennent voir le Blanc imi du roi, le saluer et offrir du lait ; sur le bord du torrent, est un marché de caravanes, quelques femmes, trois ou quatre, vendent du lait tourné (cossam), un peu de riz, des poulets. Le Donso (15 mètres cubes à la seconde) se jette au nord dans le Tomine; beau lit de grès dur; son lourd flot transparent, tordu dans les

rochers, a ravi mes Noirs, ils se plongent joyeusement, — quoique sortant de déjeuner, — s'abandonnent dans le courant et roulent dans le tohu-bohu des cascades et des tourbillons jusqu'au bas du rapide; et remontant par terre ils recommencent, heureux poissons !

Ces Noirs m'humilient, je croyais manger vite et voilà qu'ils avalent 1 kilogramme de riz (trois demi-rations), pendant que je goûte à la mienne. Mon estomac toujours empoisonné ne se guérit pas et ça m'épuise.

Arbre à caoutchouc sur le chemin ; le sentier est souvent à l'ombre, 29 degrés à midi, temps découvert, beau soleil, fraîche brise. A quatre heures nous nous arrêtons aux cases de Diaïa Kadé, femme de qualité sans doute, qui possède ce coin et commande ici. Nous sommes au pied d'une falaise (*) qui a nom fello touldé (hauteur) Paray.

Ce rocher m'hypnotise, je prends quatre hommes pour me frayer la route et je grimpe à la suite de ma curiosité. La falaise a environ 200 mètres au-dessus du village, 230 au-dessus du Donso. Après 10 kilomètres de course et ascension pénible, difficile mi^me, dans la brousse et au flanc de la falaise à pic, puis sur le plateau couvert de hautes herbes et de bambous, le guide improvisé se perd; je m'oriente et ramène la petite troupe au bord de la falaise ; nous cherchons la brèclie par où nous sommes

128 KAQEL.

arrivas, ofi le sentier conum'iicc; nous en somme-» font pri'si, mais la niiil lumltc, toiilo iioirc partout: wius le> bambous sorrés oii nous tâchons d'avancer, on ne distingue pas un r(>|ii''n'. pus une direction, cl \v tlanc de la falaise à pic osl là à droite il quatre ou cini] pas: il est imprudent, il est impossible de faire un p<i> sims risquer de glisser dans le vide; nous remontons le talus, gagnons le centre du plalcau et décidons (orcémeut de coucber là. le l*aray (Hanl à pic.

isolé tout autour, ■le suis sans bagage et n'ai pour cou- \erture qiie ma lorgnette et mon parasol . Mais nous avo&s nos armes ; de sun fusil à pierre un Noir retire un peu do poudre qu'il verse sur de la paille siVlie. el du reste de la cartouche dont il a remplacé la bulle par des bribes de sa culotte de cotonnade, il fait feu ; la poudre saute, la paille flambe; lu bribc de coton de la cartouche s'est allumée comme de l'amadou, c'était une réserve de feu par précaution pour le cas oiï le coup n'aurait pas fait

DE HARALANDE A TlMBl-TOUMI. 12^

lillir 1*1 llamine. Nous avons un grand feu; sons l'abri l'un berceau ilo bambous nu»s Noirs nie font un lit de vaille où j'ai d'abord bien dormi. Vers neuf heures il ommence à faire frais, presque froid, je mi? rapproche lu feu. Il est sur les restes d\ni nid de bag-bag abanloDoé, un peu surélève^», le sol redescendant en pente oui autour. Je passe la nuit à me rôtir d'un côté, me ;eler de Tautre, étant peu vt^tu; mon parasol me sert ['oreiller, il est un peu osseux pour cet usag(\ Mes Noirs iorment comme à Tordinaire, de temps en temj)s Tun ou 'autre, réveillé par le froid, ouvre un œil, tend le bras, net du bois, tisonne et se rendort; touchantes hôtes, ils ►nt les pieds au feu, en haut d<» la pente, la tète en bas. t cependant ils dorment à Taise. Quelle dilTén^nce y -t-il en ce moment entre cette masse noire qui ronfle et in chien qui dort ? Le chi(»n ne dort que d'un œil, le J^oir dort comme une souche ; à mesure qu(î Tèlre monte t s'élève en degrés dans l'échelle des ôtres, à mesure u'il croit en valeurs supérieures, ses valeurs inférieures écroissent, Tinstinct animal est moins vivant dans la lartie animale de Tètre humain que dans Tanimal aôraé.

Pour distraire mon loisir j'amèncî à moi l'extrémité .'un bambou et au moyen dune» longue licelle qui desend jusqu'au sol j'y suspends une pierre; étendu à terre ous ce long pendule, je vise une étoile qui veut bien lasser à mon zénith. Elle s'est fait attendre, et comme je le pouvais juger d'avance si elle arriverait juste sous le ir vertical de ma ficelle, ma veillée a été occupée. 11 fait pais, sans le feu je soutTrirais du froid. Le matin, mardi, ion pauvre estomac qui paye toutes les irrégularités de

i2i KAHEL.

ma fortune est trùs douloureux ; la fiè>Te est une partie de plaisir à côté de ce mal ruineux.

Dès que le jour s'annonce, quelques instants avant le lever du soleil, dès que nous pouvons nous diriger, nous regagnons le bord de la falaise pour replonger par le sentier à pic vers les lieux habités. J'ai hâte d'arriver, car il n'est pas bon que le voyageur reste éloigné de sa troupe. Et que vont dire les vieux ! J'ai aperçu au centre de notre plateau des bambous coupés plantés en rond, Hs avaient l'air de garder quelque mystère, et comme je m'approchais pour voir, mon guide m'a prié vivement de ne pas aller de ce côté ; il y a là des dieux, c'est sûr ; et en bas dans la plaine tout le monde s attend à des maléfices, Juste vengeance des manitous outragés . Nous aurons discussions, palabres et retards, et, ce qui me navre toujours dans ma qualité d'homme sans que je puisse m'y habituer, la stupide assurance de ces gens qui croient que ce qu'ils croient est vrai parce qu'ils le croient.

Cependant il faut, puisque nous sommes là, achever l'inspection de ce plateau ; il est abordable parait-il par trois sentiers, nous allons redescendre de l'autre côté. lia environ 1800 mètres de long sur 300 de large; il n'est pas facile de s'en rendre exactement compte, car il est couvert d'immenses bambous serrés, touffus, et de quelques arbres. La terre parait bonne, mais le lieu est sans doute inhospitalier, on n'y voit pas la moindre bète, le plus profond silence a régné toute la nuit sur notre aire, aucun cri, pas un oiseau, pas un insecte; il y a des tracer de quadrupèdes, les gens d'en bas y ont mis des bœufs, me dit-on ; étrange !

Ce touldé Paray (hauteur Paray) est de roche de

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 125

grès, coupé à pic tout autour, il s'élève sur uu talus de terre qui lui sert de piédestal. Ce talus iuférieur est couvert de végétation très drue, de bambous enchevêtrés sous lesquels la circulation est laborieuse. Ce n'est pas trop de mes quatre nègres pour m'ouvrir un passage dans ces piquants de hérisson ; le moindre brin de jonc, en ce pays siliceux, résiste comme un fil de fer et vous crèverait non seulement les yeux, mais la joue ou même la poitrine si vous l'attaquiez ferme de bout ; je parle des moindres branches de bambous, pas plus grosses quun crayon, elles ne cèdent pas comme les menues branches de nos bois, elles ne plient pas ; dans Therbe le moindre fil de paille résiste sans se rompre et vous retient, il faut s'arrêter pour se dégager si Ton est accroché, et comme c'est à chaque pas, l'agacement ne tarde pas à atteindre une tension énorme.

De là-haut belle vue sur le Tomine et le Donso. La vallée accidentée parait avoir 30 à 33 kilomètres de long sur autant de large ; les montagnes qui l'entourent sont taillées en falaises comme ce touldé Paray et les deux touldés Séniaki (signalés par Lambert, 1860), qui sont là tout près vers le nord; elles ont la même hauteur. Dans le fond, du côté de Labé, s'élève une montagne à deux bosses que je prendrais, d'après sa forme, pour le Kinsi de mon précédent voyage, mais Kinsi est plus à gauche , Il est difficile de se renseigner, les Foulah mentent au hasard, par politesse ; hier ils me disaient qu'il, fallait six heures pour traverser le Paray et quinze heures pour aller d'un bout à l'autre, or il suffit de quelques minutes. Cette exagération est dans tout, en plus ou en moins ; il faut user de coefficients et les proportionner à la bobine

126 KAHEL.

<lo riiulividu. Je m arrête à parlcM' de ce Paray parce que (M»s touldés sont très frç^quenls dans le Foutah et donnent au pays un caractère tout particulier, on eu rencontre dans clia([ue paysage ; le Foutah central n'est lui-même <[u une sorte de» touldé plus éfendu portant le plateau de Kahel, tcuiidé le plus élevé.

Aux lianes d(»s falaises du Paray s ouvrent des cavernes <run accès difficile, qui gardent peut-ôtre des vestiges de riiomnie noir ancien, du nègre primitif; mais sous ce climat, le temps moins encore qu'ailleurs ne resp(»cterien; le hasard guidera peut-être nos recherches dans des abris tout particulièrement préservés.

Cetti? vallée du Yangîdé, Donso, Tomine, est fertile, très habitée, nombreux villages, bonnes terres, bœufs. On pourrait y avoir des cases et faire des lougas (cultures); de même sur le Paray, à la saison des pluies, mais laltitude est insuffisante, 400 mètres à peine audessus de la mer.

Ce jour, mardi 2 février. — J'arrive à six heures du matin de mon escapade sur le Paray. Je fais un petit cadeau à mes hommes qui s'étaient couchés bien tristes hier soir, sans dîner, pendant que la grosse marmite au pilaf fumait au camp. J'ai faim aussi, mais comment faire? J'essaye un peu de manioc, on est allé me chercher des oranges dans un missida, al;} kilomètres; une fille d'Apha Dion, précédent roi de Labé, avec lequel j'avais entretenu des relations par mes agents, en 1877, me fait offrir un bœuf, elle veut bien me le vendre 250 francs; aimable princesse I il en vaut peut-être cinquante!

Je vais voir la vieille Diaïa Kadé : très polie, de l'aisance dans les manières. Tout dans sa case est dans

DE BARALANDE A TIMBI-TOUMI. 127

un ordre» parfait, le sol sur UmjucI elle est accroupie est net comme un tiipis, sou coton, à tiîrre à coté d'elle, est éblouissant de blancheur, elle carde et (iie avec adresse. C'est elle qui nous a logés dès hier à noire arrivée; ce matin, à mon retour de là-haut, j'ai trouvi» une poule qu'elle avait envoyée. Elle répond à ma visit(^ par deux kolas symboliques que jo payerai d'un p(»lit radeau. Je négocie un achat de vivres.

Sous ma couverture, car le soIcmI entre dans ma case <-omme dans un panier, je garnis mes châssis pour photographier le Paray. Mais j'ai la fièvre et des douleurs qui me tiennent mort ou convulsif jusqua midi, malaise sans danger mais qui me fait ])erdre du temps. Enfin, avec de la patience et de Timpatience j'ai retiré les pellicules qui ont posé hier, j'en ai mis d'autres, je suis pn>t à partir avec mon aid(», mon porteur de confiance : mais voilà des envoyés du chef du village qui viennent me saluer d'abord, et grogner ensuite. Ils disent que leur maitre et ses amis sont très mécontents de ma course» sur leur montagne, qu'on va donner cin([uante coups de corde à chacun des captifs qui m'ont révi'lé le passage, etc., (»tc. Ali répond ce qu'il veut, assez convenablement, il peut dire n'importe quoi de calmant, il doit seulement ne pas oublier que j'ai passé la nuit là-haut parce ((ue j(î lai voulu et que je défends qu'on frappe personne.

Je ne veux pas m'occuper de ces importuns, ils m'impatientent ; je voudrais seulement qu'ils partent pour que je puisse aller photographier, le soleil va tourner et je ne pourrai plus prendre la tôte du rocher. Je suis malade, ça me gône. il faudrait finir, mais, guigne royale ! voilà un envoyé de Yaya, il vient gou-

128 KAHEL.

v(»nier la provinco ; c\»st doue comme Tannou à Compila, j(» commonci» à h» connaître le coup du gouverneur: allons, vivement: bonjour, ça va bien chez vous? moi, aussi, entendu, Tana o ala, n est-ce pas? A peine ai-jefait un pas v(»rs la porUî avec mon appareil que voilà un(» autre visite encore, de je ne sais qui, un seigneur trè> important; ot enlin le roi mécontent lui-môme! il sexcuse (et pendant ce temps le soleil tourne), de n'être pas venu me saluer [vi si malgré tout je sortais mon œil de verre, les colères impatientes ne se contiendraient plus), il était malade, absent môme, oui c'est ça, absent, disons absent. Je suis poli, mais vexé ; malgré une colique tourbillonnante, jf» lui fais un petit discours ; il pourrait me faire assassiner, ou éconduire, ou inquiéter, à son choix; ma politesse n est pas absolument désintéressée, maiseUe est très réservée. Enfin il se retire flatté, étonné, soumis, se reculant dans Tinfériorité de sa race ; ce blanc c'est l'homme, Sagata ; et doutant de sa valeur, troublé dans sa vanité, le pauvre nègre en lui-même se réfugie parmi les bètes. 11 se retire, mais il reste inquiet du sort que je suis allé jeter à ses dieux, sur sa montagne. U diplomatie a été laborieuse, car l'accueil est plutôt frais; or, s'il importe peu de n avoir rien à manger, il importe de garder son rang, seule force du Blanc perdu dans cette meute, et que chacun observe les distances.

Tous ces gens disparaissent enfin ; le roi gémit, mais il rend hommage, c'esttout ce qu'il me faut, allez. L'audience levée, je reprends mon appareil, mon porteur le tient dissimulé sous un plaid, la route est libre, filons! Arrive un orage, le temps est tout noir. Tant pis, je mie dissimule dans un pli de terrain pour échapper aux regards

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. i29

inquiets qui partent du village et ni'arrivent comme des flèches. Je prends six vues du Paray, deux du Tomine à Test, la pluie tombe, on n y voit goutte.

Les gens de Yaya désirent que je passe par Labé, ceux d'ici, me disent-ils, sont voleurs et peu généreux; le fait est qu'ils prétendent navoir aucune provision et demandent des prix énormes de la moindre des choses. Je me contente de cent sous de hentara^ et 200 oranges ; nous mangerons plus loin, si c'est possible. Ces gens se disent pauvres, cependant ils ont bonne mine, leurs cases montrent de loin des toitures dorées de paille nouvelle, en bon état, châteaux de rentiers, c'est évident; cm aurait certainement tout en abondance et à bon compte si Ion séjournait et prenait le temps de devenir ami.

Le roi mécontent a promis des hommes pour demain, la pensée que j'étais en terme d'amitié av(»c TAlmamy a un peu dégelé sa résistance.

3 février. — Au soleil levant je photographie la falaise bien éclairée à lest, et j'essaye de prendre le joli panorama de la route que je vais suivre, mais il est tout juste dans le soleil, l'épreuve sera voilée. Le roi n'envoie pas de porteurs, il envoie un guide seulement, et à huit heures! Il est Sédianké et porte peu d'intérêt au bagage que je destine à l'Almamy qui est de la famille des Sauriankés; il nous a donc en somme mal aidés et, sauf le guide, rien donné ni vendu. 11 ny a plus rien à tirer de ces gens-là. Je laisse Kancou (»t Baï (leurs caractères différents se contre-balanceront) avec leurs colis, pour garder le bagage de Kanda, congédié. Je les recommande au fils du roi de Fougoumba qui est venu me voir hier soir et me parait très ouvert de caractère.

i30 KAHEL.

Le seiiti(»r traverso de nombreux néfliers; l'arbre a la tournure d'un large pommier, ses branches mal feuilhi^s, plus étalées que hautes, sont chargées de petites pommes en forme et de couleur de nèlles, capucin pénitent; elles ne sont pas encore mûres à cette époque, la pulpe assez épaisse est recouverte d'une mince peau, et au centre, un noyau offre» encore une grosse et bonne amande.

Nous passons dans des terres noires, très fertiles, faciles à labourer, le sous-sol est peu perméable, mais il est facile h drainer par Técoulement naturel des eaux sur les pentes de ce terrain ondulé. Çà et là l'arbre à sagou, immenses palmes qui sortent de terre en gerbes touffues: elles sont très belles et d'une exubérance que ne contiendrait aucune de nos serres ; pour l'Européen, c'est un spectacle nouveau, paisible dans sa puissance, révélant dans la nature des forces surabondantes, un art infiniment varié. De la jieau d(» ces joncs sont faites les nattes en usage ici.

Je traverse deux fois le même joli torrent, puis encore une troisième fois et deux fonds d'eau claire ; tout ça aménagé constituerait de bonnes fermes.

Kn traversant un fond d'eau, le pont de roseau qui nous porto cède et s'enfonce. Je prends un bain intempestif pour mon j)auvre être malade, le soleil me sèche promptement, j'éprouve néanmoins de» vives douleurs, je n'ai point de forc(»s.

A dix kilomètres, nous arrivons au village de Modhi- Saga. On me prête un captif qui pour quelques boules dambn; n" 4, part tout suite pour Diaïa-Kadé chercher mes homnu^s et le bagage de Kanda.

Le lils du roi de Fougoumba a été hospitalier, il adonné

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 131

riz et sauce à mes deux gardiens auxquels j'avais laissé riz et oranges. La sauce est très importante comme symptôme psychologique, la peine qu'elle coûte à préparer en fait un présent qui révèle de la bonne volonté.

Parégui. — Nous achetons difficilement un peu de fougni^ mil microscopique ; de bentara, manioc ; des patates douces très sucrées, des diabérées, pommes de terre aigres, bonnes cuites, malsaines crues. Ali et M'Bar montrent du mécontentement, ils trouvent que ces vivres de paysans ne sont pas à la hauteur de leur mérite; les autres sont contents ou se résignent ; Ali est un serin, M'Bar une vieille bête.

Des Foulahs qui se disent passants, — depuis que j'ai pénétré dans le pays Noir il me vient beaucoup de ces passants par hasard, et il ne me déplaît pas que le Foutah soit ainsi mis en éveil par mon arrivée, — passants par hasard viennent m'offrir un bœuf; j'accepte, mais sans grand espoir ; ils m'ont tout Tair de faire partie de la collection des espions échelonnés envoyés par les divers .partis pour reconnaître mes intentions. Je commence à connaître leur langage étudié, toujours le même, et leur aisance de cour qui tranche sur la luiïve et gauche province. Ils m'offrent un bœuf pour marchander et voir mon bagage; d'accord sur leur prix que je discute à peine, ils partent chercher le bœuf, et ne reparaissent plus.

Je déjeune à quatre heures de poulet et de patate douce en purée. Temps lourd, 32 degrés dans ma case de paille à claire-voie, la paroi circulaire est un clayonnagc» de brins de bambous; nuages chargés de pluie, éclairs, tonnerres, orage menaçant tout autour de nous.

A cinq heures je vais à cent pas tirer cinq cartouches

132 KAUEL.

sur les promiors arbros dovant ma porto, oiseaux partout Je pn*fère les pigeons, j'eu tue sept de mes cinq coups, un tireur moins maladroit ou moins distrait sur le iiaysaf^^^ eu aurait tué quinze. A ma dernière cartouche partait deux compagnies de perdrix, rien à leur envoyer ; d*ailleur< elles filent rasantes au-dessus d*un fouillis impénétrable où un Noir, même alîanK», ne pourrait se glisser; « trop verts », nous n en vouions pas. Je ne manque pas de ramasseurs de gibier, tous les gamins du village. Vraimeat bon fusil, mon cboke bored, je tire de très loin et comme au basard ; ce sera un plaisir au retour de dépenser mes cartouches ; maintenant je les garde précieusement, moven de (b'»fense ou mieux d*intimidation.

Cette chass(» me prend dix minutes, je donne les pigeons aux hommes qui n\uit pas grogné le matin sur le bentara, ils sont triomphants. Je rentre sous mon toit de paille, l'orage sest rapproché, roulant vers nous, toujours grondant; il éclate enfin, deux heures de torrents d'eau qui se continuent vn petite pluie ; Âllens me prépare du thé cbaïul, nettoie mon fusil. Le thermomètre dans le ruisseau de plui(», devant ma porte, marque 22 degrés. Et pendant que j'écris j(» ne vois pas que ma bougie est à toute extrémité, la mèche seffondre et robscurit^^ subite met fin à cette conversation que je me tiens là à moi-même.

4 février. — Ali achète en abondance du lait caillé; il achète du riz, un franc le kilogramme, c'est exagéré, je le sermone parce que, à se laisser tromper, le Blanc perd de sa taille ; mais comnu» il a fait danser Tanse du panier à son profit, le mal n est pas bien grand, c'est un stimulant nécessaire (ju'il faudrait inventer s'il n'existait

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 133

pas ; ce que je ne veux pas, c'est qu'il subisse la loi des intrigants du pays. Pour acheter on n a pas qu'à aller au marché, il faut s'informer, visiter le village, plonger de i'œil dans les cases et dans les consciences, avoir beaucoup de menues initiatives. Nous voilà du riz pour deux jours, je ne peux pas en prendre plus, c'est trop de charge. Des gens de l'endroit me proposent un bœuf, je leur dis qu'ils sont trop pauvres pour posséder un bœuf, ils paraissent piqués, ça les décidera peut-être.

Notes et renseignements sur le commerce, le monopole, l'Aimamy, Alpha Gassimou et ses factoreries ; ligne de pénétration du Kokoulo au Tankisso, rois vassaux dans le Soudan, etc.

Le Foutah-Djalon doit être le premier centre de notre domination organisée dans le Soudan, le second sera vers Sakatou, la région du Tchad ; mais pour nous créer des amitiés utiles parmi les chefs que Barlh nous montre lisant Aristote et Platon, il faut d abord bien discerner la qualité maîtresse du pays africain, et y conformer notre plan dWganisation de la puissance autochtone. La France n'est pas en Afrique dans les mômes conditions que les autres puissances européennes; elle est africaine, indigène par l'Algérie, elle a les inconvénients du contact musulman, mais elle peut, elle doit en recueillir les"avantages.

5 février. — Nous quittons Parégui. J'ai loué deux porteurs pour trois boules n° 2 chacun. Cet engagement ne se fait pas tout simplement, il faut pour qu'il soit possible de le conclure que la population ne soit pas hostile, et que les porteurs n'aient pas peur de suivre cet homme tout pâle qui a des yeux dévorants, il faut que le chef

personnellement consente ; ça n'a pas été trop de trentesix heures pour coordonner toutes ces volontés.

La région des estuaires, plate, basse, très chaude, des alluvions fertiles, est fourmillante ; les premières collines jusqu'à Guémé et Compéta sont moins riches, la roche est dure, souvent à nu ; après Compéta la nature du sol change, la roche est moins compacte, de gré friable, la terre arable la recouvre en couche épaisse, le pays produit davantage.

A 6 ou 7 kilomètres de Parégui, le sentier dans une gorge profonde suit le pied d'une falaise Est-Ouest dont la face (jui regarde le Nord «»st à lombre pendant huit mois de l'année ; on pourrait habiter là.

Vers 10 kilomètres je croise sur le sentier un Noir de bonne mine, je lui rends son bonjour avec sympathie, il disparaît dans le fourré (*) ; un quart d'heure plus loin il reparaît escortant deux femmes qui portent des calebasses de lait, fromage épais, et un kola; présent aimable et désintéressé. Je goûte par politesse et gourmandise au fromage délicieux qui donne la colique, mes hommes le boivent, le kola à Ali. Ces gens : Kana et Santon, sont d'un village voisin qui appartient à Oumar-Béla,

Pendant que mes hommes déjeunent sous les bambous, je vais m'asseoir sur le bord du Tomine, à l'ombre, sous les arbres et dans les rochers. Un serpent qui me reluque de l'autre rive se met à l'eau, traverse, la tête dressée, l'œil fatal ; il aborde à vingt pas de moi, rampe sur la roche à découvert jusqu'à l'arbre le plus voisin, et de branche en branche, — restant immobile, tendu dans le vide d'un arbre à l'autre, ([uand je le regarde, — il vient jusqu'au-dessus de ma tète ; sur ce je m*éloigne et

DE BAHALANDÉ A TlMBI-TOUMl. )3a

regagne la plaino. Allons arrive à propos pour m'aidcr à rt'grirapt-T la berge encombrée de troncs d'arbres enchevêtrés. Il venait voir ce qne je devenais et me dit qno co n'est pas bon de s'arrCler là ; « poissons, » lui dis-je ; sans doute, mais n serpents, araignées. » ri'?pond-il, n caïmans

les autres nègres pas

au creux des eaux profondes ; lui et li venus là, restés près du sentier »; il me fait froid avec ses renseignements convaincus.

Le Tomine, là en amont du Donsn.

débite environ 10 mètres cubes à la seconde; il cotiie lentement dans un lit de section rectangulaire crensidans le roc vif. Il a assez d'eau pou permettre de naviguer jusqu'au Géba Portugais un peu au-dessous de Kadi sous des sources sulfureuses de Cofara que j'ai fait reconnaître en 1883. doit être possible de rendre ses rapides praticables, la diiïérence des altitudes n'est pas grande ; le passage où je l'ai traversé en 1880 est très escarpé, mais on pourrait l'améliorer assez pour le franchir au moins en descendant.

Bon pays, pas de fièvre, pas de moustiques. Huit de mes hommes ont él*' malades pour avoir mangé je ne sais quoi, un autre a un abcès dans la bouche probablement pour la même cause, un autre a une mauvaise piqûre, la jambe enflée, je lui applique un cataplasme froid de iodoforme inséré dons du riz bouilli ; je n'ai pas

136 KAHEL.

de ces accidents, mais toujours les suites opiniâtres de mon empoisonnement à Daralandé, ça me suffit.

Le sentier remonte le cours du Tomine au fond d'une vallée de 2 kilomètres de large encaissée dans des falaises que surmontent des talus boisés de bambous et de grands arbres. Ces deux murailles parallèles selèvent de 400 mètres envirim au-dessus de la rivière; de belles chutes d'eau à droite et à gauche indiquent sur ces hauteurs des plateaux étendus.

A 18 kilomètres de Parégui, dans ce long couloir, la température est relativement fraîche à l'ombre de la falaise rive gimche qui regtirde le nord, mais lair est étouffant sous le tunnel transparent des hautes herbes, petits joncs de li ou 4 mètres de haut, pas plus gros que le petit doigt, au feuillage grêle, desséché et coupant. Une meute de 40 ou 50 singes nous accompagne en criant.

Peu à peu le sentier s'élève sur le talus inférieur de la falaise; en bas, au fond, le Tomine roule sur un lit accidenté, son bruit de gave remplit les échos ; au kilomètre 19, 500, à 300 mètres d altitude, nous franchissons un col et prenons la pente au revers du contrefort. Successiv(»meiit nous traversons quatre ruisseaux clairs coulant vers notre gauche, très en pente, Peau est peu profonde, mes Noirs s'y couchent sans se baisser et la reçoivent en douche.

Depuis Parégui les joncs palmiers dont on fait les nattes ordinaires abondent, le sentier passe sous leurs rameaux.

Le mont qui apparaît dominant le Tomine, sur la gauche de notre route, est le mont Côté. Impossible d'acheter bœufs ni moutons, on nous répond par les

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 137

lûmes histoires. Dans les villages de captifs il y a des œufs, mais le propriétaire habite au missidaplus loin; ans le missida on trouve le propriéliiire, mais les bœufs ont dans les villages de bergers; il faut traiter au misida et attendre le bœuf ou se faire accompagner jusqu'au toumdéj Ouro ou Foulahsso, villages de captifs, de ergers ou habitation de campagne du propriétaire. Le [lieux est, si on le peut, de passer un marché avec un •araceolet pour qu'il vous suive et vous fournisse, à prix xé d'avance, un bœuf tous les jours suivant vos besoins; lais ce monopole exclusif ne plaît pas toujours aux hefs de villages.

Après le col nous descendons dans la vallée fertile et ion cultivée de Paniata. Nous nous arnHons à un groupe e cases de belle apparence, propres et en ordre, cases des aptifs qui cultivent ces champs; ils n'ont pas de proisions, le village est plus loin. Mes hommes sont un peu is, mais il suffit comme toujours pour les ranimer de se ubstituer à leur âme découragée. — Un palabre court t vivement mené avec les trois ou quatre gardiens du lieu, net en lumière Tabsence de vivreset la facilité d'en trouver lus loin. — Ils reprennent leurs charges, un peu grognons lais convaincus ou au moins résignés, nous repartons, l faut dire que depuis la côte, le sentier sur la roche dure, onstamment raboteux, déchirait les pieds d(?s poreurs; s'il pleuvait, l'eau détrempait la corne qui les irotègc, il était impossible de faire une longue étape ur les aspérités de cette mâchoire de requin, tandis ulci le sentier est de terre battue, égal et doux aux •ieds nus; cette sensation plaide pour le départ. Un rage nous vient de l'horizon, sa menace active les

138 KAHEL.

paresseux, chacun hâte le pas, bientôt il éclate sur notre dos, il pleut ferme. A 6 kilomètres nous arrivons à Li^momS bon village bien clos et bien bâti, village de captifs, mais bien pour>'u d orangers couverts de fruits, bananiers, bentaras, etc. Nous avons fait 30 kilomètres, reçu pour terminer une bonne averse, maintenant brusquement la nuit tombe, nous restons là.

Nous attendons à la pluie, sous les orangers. Il faut d abord palabrer pour se faire reconnaître, scène humide mais inc^vitable. Personne dehors, les rues sont déserli»s; Ali s\»n va de» case en case chercher des renseignements, il faut s'informer avec prudence pour obtenir une réponse. 11 apparaît courbé en deux, le cou allongé sous l'auvent de paille d(»vant la porte toujoui*s basse; la lumière projetée par le feu qui flambe à l'intérieur dessine sa silhouette luisante dans le reflet brillant de leau où il pataug(î ; d'une case à l'autre il apparaît et disparait dans la nuit noire. Enfin on le reçoit, il entre, nous ne voyons plus rien.

11 pleut toujours et nous avons grand'faim. Ali ressort, on lui indique la case du chef, il replonge sous la porte désignée, un indigène sort de la case, il va prévenir le chef qui est chez un voisin. Comme il fait nuit, ce Noir allume pour circuler dans les rues ou sentiers ménagés entre les cotonniers, un long faisceau de pailles sèches qu'il a tiré en dessous du toit de chaume. Le chef et des notables convoqués sortent avec des torches pareilles ; ces pailles flambent par éclats, le temps de voir passer dans la nuit ces autorités locales (jui piétinent dans Teau et se hâtent.

Ali a bien parlé, on est content ; de case en case on se

DE BARALANDÉ A TIMBI-TOUMI. 139

eouccM'to. Pendant ce temps je continue à attendre dignement sons mon oranger, avec une patience n'îsignée et [ileine dexpérience, qne la pluie achève ce qu'elle a à nous dire. Un chien aurait été tout de suite à l'abri, mais pour un grand chef blanc il faut de la pompe. On décide, le chef a désigné des cases, il vient nous y recevoir, je lui donne audience de bienvenue.

Ces gens pourraient supposer que nous avons faim, ayant fait une longue course sans rien manger depuis la veille, si ce n'est quelques mampatas [nèfles) ramassés sur le chemin, et alors que nous montrons un vif désir d'acheter des vivres. Malgré ces indices d'appétit probable, ils laissent là dans ma case de la viande fumée, séchée, qui n'a pas mauvaise tournure, d(»s fusées de maïs suspendues au plafond de roseaux, du mil, des provisions de toutes sortes, dans un coin un amoncelliîment de diabérés. Ils savent que je suis un ami du Foutah et sont convaincus que je? ne toucherai à rien ; c'est flatteur, mais la discrétion même diplomatique est peu nourrissante. J'essaye d'acheter quelques vivres avec de Tambre n' 4, le chef se récrie : les Blancs, dit-il, ont de jolies choses, mais ils prétendent leur vendre les laides; il refuse donc de me vendre rien, mais comme je suis l'hôte de TAlmamy il m'apporte des présents : une poule, du riz et des oranges, cinq ou six douzaines; c'est l'offrande officielle ; [un captif porte la poule ; un autre, dans une calebasse sur sa tôte, hî riz non décortiqué, riz en paille, dans sa paille blonde ; un troisième, dans un sac fait d'une peau de bouc retournée, le poil en dedans, porte lourdement sur son épaule une charge» d'oranges ; le maître présente le tout.J

140 KAIIEL.

Lo lendemain je h» fais venir et je lui explique que puisqu'il veut de jolies choses je vais lui en offrir, — il est moins facile (|u\)n ne pourrait le croire de savoir tout d'abord ce qui, pour ce nègre, est joli, — je lui donne des bagues, médaillons, boucles d'oreilles de bazar; c'est joli, paraît-il, le chef est ravi et surtout triomphant de sod succ(\s; et moi aussi. Je le prie, en (échange d aussi rares avantages, de nw, faire préparer du maïs par sa femme, lui promettant un autre cadeau pareil; il dit quïl va le faire faire» ; nous verrons bien. On me dit que sa femme cuisine ça en gourmandise.

Ce vieux chef paraît avoir soixante-dix ans, peut-être plus ; il me raconte que lorsqu'il était enfant, dix Blancs sont venus ici avec des marchandises, des fusils pour chasser vi se déf(»ndre ; ils se proposaient de cultiver pour vivre. Ils sont n»stés huit mois, cinq ou six sunt morts, les autres ont tout laissé et sont partis, les Noirs se sont emparés d(»s objets abandonnés. C'est, je suppose, de l'expédition IVddie et Campbel — 1817 — qu'il s agit.

Un kilomètre avant d arriver ici, nous avons traversé, sur un pont de roche massive à fleur d'eau, la rivière Paniata;de grands arbres, une végétation touffue, dessinent les sinuosités de son cours dans la vallée. Je pénètre avec le sentier sous ce bois sombre, m'apprôtant à sauter de roc en roc ou à \nv faire porter pour franchir le torrent; mais le torrent dont le bruit nous assourdit, ne se montre pas et j(» me trouve l'avoir traversé alors que j'en suis encore à calculer. Le torrent bruyant, tumultueux, de 4 mètres cubes d'eau à la seccmde environ, plonge, disparaît, s'engouffre sous un pont naturel, long et large de

DE BARALANDË A TIMBI-TOl'ML lit

20 mètres, et ressort de l'autre c6té bouillonnant, fuyant, grondant, irrité de cette surprise.

On m'amène des captifs à vendre. C'est tout de inique raide qu'un homme en puisse vendre un autre, qu'on puisse l'acheter, et que tout un ordre social consacre et proti-ge ce trafic et empêche la révolte, si bien que de père en fils le captif de guerre deviendra nature esclave, un autre homme, parfois intelligent, actif, honnête, digne de la confiance de son maître, mais escta\'c de race, ignorant l'initiative, heureux d'obéir. A ce signe on mesure la déchéfLDce; l'initiative dans l'action ou dans ridée, la volonté première, la responsabilité recherchée mesurent la valeurde l'homme civilisé.

Dans le champ derrière ma cime est un petit haut fourneau oiï le village fabrique son fer : 2 mètres de hauteur du trou de coulée au sommet, l'',oO de diamètre; il est un peu enterré, il est éventré pour l'extraction d'un loup de 0,35 à 0,40 de mètre cube qui représente jx'ut-ètre le produit normal, la fabrication courante; il e^t difficile de s'informer, les Noirs craignent toujours le diable sous ces questions et ne répondent pas exactement.

La femme du chvf m'a préparé un bon maïs en poussière, à la sauce d'arachides. Je le demande à dix heures pour déjeuner à midi, il est prAt à quatre heures. Il ne faut pas montrer d'impatience, ça n'aurait d'autre effet que de suspendre les bonnes volontés. Il est délicieux, il y en a une énorme calebasse.

Il me semble, malgré l'histoire du vieux chef, qu'on pourrait vivre ici avec une chaumière et un cœur, n'était la trop grande quantité de ces nègres, animal sans poésie, utile sans doute, mais parfois encombnint. Lii vallée est

i42 KAHEL.

close de tousctWîs par de hautes falaises, le sol en est fertile. Manioc, patates, diabérées, maïs, gnianibi, riz, trois espèces de mil comestible, papayes, bananes, oranges, fruits des bois, nette, etc., piments divers, diagato, poulets, moutons, chèvres, bœufs, lait frais ou fromage, tous les légumes d'Europe, coton, indigo, etc., voilà ce qu'il y a en abondance ou qu'on peut avoir, cultiver sans peine, sans frais, belles eaux vives partout.

Les serviteurs, captifs libérés, ne coûteraient rien ou à peu près. Mais pour vivre en .paix il faut avoir lamitiéde ses voisins, et pour cela avoir chez soi la force, sinon on est dévalisé par le premier chef qui passe et dont la troupe a faim, et ces troupes ont toujours faim.

On^ use peu de lumière car il faut se lever avec le jour pour profiter des bonnes heures du matin ; le soir, la lumière attire les insectes en vols serrés. Premier déjeuner à six heures, vivre jusqu'à dix ou onze heures à tous travaux, déjeunera midi avec appétit, travailler à Tintérieur jusqu'à quatre heures, puis encore dehors de quatre à six, dîner légèrement, se reposer en respirant l'air frais du soir, puis se coucher. Los Noirs prolongent volontiers la veillée, les conversations autour du feu très avant dans la nuit. Si l'on avait une vraie maison, de l'ombrage tout autour, ombrage choisi pour ne pas entretenir les serpents trop près de soi, la vie serait bonne tout le temps; il en est autrement pour le voyageur obligé d'aller ici et là, partout, à toute heure, pour voir, s'instruire ou se défendre.

Mais cette vie manquerait de journaux pour les jours de pluie, de livres^et de revues, de laboratoire ou d'atelier pour varier ses rêves. J'ai apporté quelques volumes

DE BAUALANDÉ A TIMBI-TOrMI. 143

pdur iih' jn'ociinM' un Irie-à-trle : Hoiisard, Moiilîu^nr. < l4n-iicillr. HaciiK', Voltaire. La not'li(\ .hi les César, IMiitanjiu\ I.afoiitaine, Machiavel, sans coinph'r (jucicjiies techniques; c'est h» plus lourd de mon l)a^a<;e et c'c^st Ut plus nécessaire ; ici tout est praticjui* de la vie ininiédiale, il faut s'en défendre, se ressaisir. De si loin les splendeurs de la civilisation ont l'invraiseinhlance d'un rêve insaisissable ; peinture, musique, science, élégances surtout, tout cela paraît loin comme un chant dllomùre. La poésie seule parfois, la poésie de la nature, nous prend et nous berce, et nous enchante si doucement, et nous pénètre, et nous ravit de si pleine extase, (jue le poète parlant n'est plus qu'un écho, un écho imparfait qui n a pas tout entendu.

On mourrait stupide de bonheur dans ce paradis, rhomme n est pas fait pour cela ; la mort heureuse est sur le champ de bataille de la vie active.

En 1880 les bètes qui pullulaient dans ma case inquiétaient mon sommeil, c était trop nouveau ; maintenant c'est à peine si je les honore d'un regard. Ma case est tapissée d'araignées grises, plates, venimeuses ; des rats familiers courent, montent partout; crapauds à gauche, crapauds à droite poussent leurs cris ; viande fumée (à demi pourrie) pend comme un lustre au milieu, lodeur m'en parait supportable ; des chevreaux font leur galerie de l'auvent circulaire, ils se poursuivent, bêlant ; galopant au milieu delà nuit, ils se précipitent dans macasecomme un tourbillon ; je le remarque comme un intéressant contraste avec nos habitudes civilisées, mais sans penser à le trouver mauvais.

Sur les trente kilomètres que nous avons faits hier il

faut on retraiirliêr cinq pour les détours inutiles, plus un dixième pour les sinuosités.

Le chef dit que la route directe d'ici à Timbo est par Ilennén», Télihofi, Niegiu^lendi», mais je la connais, c'est ma rout^ d<» 1880, je prendrai donc plus au nord.

Le plaf(»nd de ma case est formé de longues tiges de palmiers joncs dont la peau s<Tt à faire des nattes et dont nous faisons des cannes : ils ont là quatre ou cinq mètres de long, lisses, h'un\ réguliers, luisants, noircis par la fumée du foyer ; (juatre piliers d<» bois dur supportent co plaf(»nd à hauteur d'homme, c'est le grenier sur lequel on met les provisions. L'échelle pour y monter n'est souvent (|u'un bambou pas plus gros qu un manche a balai dont les aspérités suftisent à un orteil de nègre, prenant comme un orteil de singe, pour se cramponner. Le plafcmd n'est ((u'à 1",()0 du sol (les Noirs étant toujours accroupis autour du feu, ou couchés sur leur natte, rarement debout, ne se dressant ([u'à demi pour s'enfiler sous la porte lorsrju'ils veulent sortir), je ne peux me tenir droit, c'est fatigant à la longue; le cardinal La Ballue a dû passer de bien mauvais moments dans sa c^ge.

J'ai dîné d'un peu de macarimi.

Le Tomine coule en direction est-ouest; sa rive droite est fornn'*e d<»s hauteurs continues qui portent Tavantdernier étage, les plateaux supérieurs du Foutah, et sont en maint (»ndroit en falaises à pic sur la rivière. Sur la rive gau(^he trois vall(»es, Donso, Paniata, Dionkine. s'ouvrent sur son cours comme des chambres sur un étroit corridor ; il coupe par des gorgi*s abruptes les montagnes (jui forment h»s contreforts mitoyens de ces plaines.

La vallée de Paniata ou Lémoné, où nous sommes eu

m^^m^mmmm'^mmn^mmimnÊm^m^^^im^mmmm^^gm

DE BARAUNDÉ A TIMBI-TOUMI. ii'6

ce moment, est riche, très habitée, phis grande que celle de Donso, ceinte tout autour de falaises pittoresques, montagnes bien découpées, toutes à peu près de même hauteur.

Je prends midi ; pour observer sans danger d'insolation, j'ai un chapeau de moelle d'aloès de dix centimètres d'épaisseur, sous cette petite maison je ne ressens pas 1 action du soleil.

Après divers palabres et visites inévitables, tentatives pour acheter bœufs ou riz, à neuf heures et demie je vais tuer quelques pigeons. Le soleil est très chaud, il repompe son eau pour un nouveau déluge.

On me propose un bœuf, mais c'est toujours le même ; dès que j'accorde le prix demandé, on demande autre chose. Ils veulent 40 boules n** 2, 24 francs prix d'Europe, pour un gros bœuf — gros pour la race du pays — , je les donnerais volontiers, mais où est-il ce ba»uf? ils n'en ont pas qu'ils soient autorisés à vendre. Ils me vendent 15 kilogrammes de bonne viande d'antilope pour trois boules n* 2 ; c'est meilleur, moins cher et tout dépecé ; singuliers esprits! à moins que ce soit un cadeau qu'un chef m'envoie et dont ils tirent profit, ainsi que ça arrive d'ordinaire ; dans tous les temps et tous les pays il a éti» lucratif d'être le dispensateur des faveurs du prince.

Il est nécessaire que les poches à montre, boussole, baromètre, podomètre, soient fernié(»s par un bouton ou que l'instrument soit attaché à un cordon, sinon il tombe lorsqu'on se baisse, ce qui arrive à tout instant, et il se casse, ce qui est irréparable dans ce désert.

Nous quittons ce village hospitalier ; à la première

halte sous un grand arbre. <|uatr(» jeun(»s filles, quatre

i46 KAHEL.

sœurs à ce qu'il nie semble, sortant d'une casequ onapcTçoit au loin dans la plaine, viennent nous offrir du lait — leursquatre calebasses s offrent ensemble, front alignement

— le geste barmonieux, la taille souple, le regard luisnnt. un grand air de jeunesse qui offre autant qu'il attire. Je l(»ur donne des boucles (roreilles, leur joie ravie est la satisfaction psycboiogique du voyageur. Je regrette d«^ n avoir pas mes châssis tout prùts ; là en plein air, sous un arbre, — un bel arbre assurément, dont l'ombre ronde a 40 mètres de diamètre, mais avec un fort soleil tout autour, — les préparer n est pas commode. J'irais bion dans la case de c(»s jolies bergères, qui seraient de Florian par la grâce (»t le naïf maintien si elles avaient dt»s rubans, mais combien d»» temps faudrait-il perdre à négocier, et voudraient-elles ne pas s'elfrayer? Si Ton venait comme photographe on serait toujours prêt, mais comme explorateur on n'a pas le temps, il faut faire l'astronome. \i) géographe, Tarpenteur, le géologue, le naturaliste, le guide, le diplomate, pourvoir à la cuisine, c^tre malade et trouver (»ncore le temps de se reposer.

La transpiration <létruit mon carnet de poche, il faudrait qu'il eût une couverture de cuir; ce carnet est nécessaire pour relev<'r les accidents de terrain au fur et à mesure av(»c quelipies détails. \a's histoires peuvent être notées à rétap(», ou même plus tard, mais les cotes et dimensions, h?s alignements, doivent être notés sur les lieux mêmes, sinon ils ne sont pas exactement rapportés.

Malgré la pluie, les fréqu(»nts orages, la terre reste sèche, contracté»e (»t partout sillonnée de fissures caractéristi(iues de la saison. Dès que le soleil paraît l'humidité s'évapoin?, il n'y a pas de moisissures dans les cases. Pour

DE BARALANDË A TINBl-TOUHI. 147

mettre fin à fetto sécheresse, il taul les déluges ininterrompus de la saison des pluies, ce qu'un appelle l'hivernage, quoique ce soit l'été. Alors la terre so gonfle, les fentes se ferment, les plaines sont inondées tous les jours pendant plusieurs heures ; et dans cette eau chaude, les cailloux eux-mûmes se gonflent de mousses et les mousses nourrissent les liaules ht-rbes.

Dans les terres profondes la vie est exubtSrnnte, tumultueuse; la végétation serrée, furieuse, s'étoulfe dans la pour jouir avec avidib; de bi vie qui lui arrive de tous cOté:?.

de la terre et du climat. Les plus vigoureux ôtent la vie !iu\ plus faibles, et leur triomphiforme lu forêt qui s'élève; s'il u'y a pas de germes de gi-andes espèces, la brousaille des petits fttres demeure enchevôlrée, impénétrable, elle ne s'élève pas. - — ■ La production est proportionnelle non pas à la surface mais à la quantité de vie qui sort de la terre et du climat ; la nature n'attend pas qu'il y ait de lu place au soleil, elle projette sa force. Pour que chacun vive à Taise ['}, il faut sarcler réduire le nombre, le proportionner à la surface et laisser perdre de la force.

Duisle petit enclos où le» Noirs cultivent des plantes de choix, coton, maïs, bananiers, lu terre fumée de fumier

pur de bœuf niiuasst'- dans les i)âlura(p.'s. jiroiluit en jifu (II- temps la n-collo atti'inliic, un sarclap? rigourt-ux (■>! nécesmiire. La vitalilt- aiiiniali' (irojeUe de uièiiic plus quile milieu ne peul nourrir; les populiitions primitives paraissent suivre la niOine loi dans leur développe nu'iil : cette pléthore engendre la guerre, des massacres iiiii viennent sîtrcler Lrut^iienient. Le nombre est le prodinl aveugle des forces inO^rienres; d^s que rinlelligenrc

paraît, elle cultive lu qualit<'> de préfc'reuce h la quanti té.

Les bag-bag pullulent, innuinbrables; «ne seule mèrt'. une grosse et uni(|ut< femelle, un milieu du nid, pond de? nuées de petits ba^-biig.

Chez les n^g^■s, je vois autour de chaque couple des troupes de négrillons {*), (;a produit comme ça mange, à la grôce de Dieu; la femme produit autant d'enfants qu'il lui estpossibb'd'en fiiire. |»as un de moins. Le roi, qui met s» fovcc cl la valeur de son royaume dans le nombre de «■> sujets, veille à ce qu'il uy ait pas de facultés perdues ; les

DE ItARALANDË A TIMDI-TOUHI. 149

paresseuses sont mal nolées. et si ce sont des captives elles ont moins de prix.

En Europe on voit aussi beaucoup d'eufiints par tète (*) de famille. Nos bons voisins ne dédaignent pas ce mode d'expansion qui leur permet d'accaparer des territoires dont ils retirent de grandes richesses. Le Turc a la grâce d'Allah, il aime beuuroup et ca ne produit gui'-re ; mystère. Le Français vit de tout s<»n cu'ur(')et de tout son esprit, le reste est un prétexte ; il n'attend pas que la guerre ou la famine sarcl s<>n champ. Croisse/ et multipliez est la for mule des éleveurs de {H-uples à leur début lorsque le nombre fait la valeur ; c'est la for mule des broussailles que je vois ici. Où est la vérité qui doit satisfaire à toutes les conditions dit problème? Elle parait comme toujoui-s dans les faits avant d'apparaître à notre intelligence; on ne la voit pas tout de suite parce que l'on se préoccupe de satisfaire aux conditions anciennes qu'on a l'habitude de comprendn?, négligt^'ant par inattention les conditions nouvelles que le progrès de IVlre vient d'introduire ; mais la loi de la vie de l'univers suit sa marche, nous pouvons prévoir ce qu'elle veut, non le modifier, l'avenir par la science appartiendra à la qualité et non plus à la quantité sans mesure.

Le manioc en purée, le ligneux enluvé, convient à mon pauvre intestin malade ; la patate douce est une vraie gourmandise, c'est de lapuréi- de chAtiiigne 1res sucrée; lors-

148 KAHEL.

pur de bœuf ramasw- dans les pâtiiPiigi-s, produit eu pini de temps la nicolto attcndin-, un sarclage ingoiireiix vA nécessaire. La vitalité iininialu projette de nu^nie plusi|uc le mdieu ne peut nourrir; les populations primitive* paraissent suivre la nièuie loi dans leur développemnil: cette pléthore engendre la guerre, des massacres qui viennent sarcler brutalenteiil. \a' nombre est le prod'ùl aveugle des ftm-es iiiféneures; dès que rintelligcm'*'

Les l)ag-bagpulliileiil,iniioinbnibli's; une seule raè«'^ une grosse et unique i'enielle. au milieu du nid. poud i\<'nui'es de petits bag-bng.

Chez les nègres, je vois autour de cluiqne couple de» troupes de iiégi'ilhjiis{*). (.a produit connue ça mange, à la grâce de Dieu; la femme produit autant d'enfants qu'il lui est possibled'eii faire, pas un de moins, i-c roi, qui met sa force et la valeur de son royiniiiie dans le nombre de se> sujets, veille à ce qu'il n'y ail pas dc^ facultés perdues ; les

DE BARALANHÉ A TIMBI-TOUMI. 151

Soudan, les descendants de la race noire seront plus forts que les nôtres, notre race ne pourra pas n^inplacer la sienne comme nous le faisons en Amérique.

DeBoulam je» projetais de passer pîir Bassyah, Guémé, etc. Ali envoyé en avant ma rapporté des renseignements elTrayants : la guerre était partout, les routes coupées par des pillards traversai<»nt des régions dévastées, je ne trouverais de vivres nulle part, etc. ; j'ai en effet rencontré tout cela, mais le Blanc a des privil(>ges de naissance, j(* devais passer outre. Le plus à craindre pour nous, ce sont les embiiches organisées de loin par d autres Blancs.

A Guémé cm me dit avec de grands gestes qu'il m'est impossible de passer par le haut Tomine. il est tenu en état de guerre par le farouche Vu tel ; j'avance et le? Farouche suspend ses coups, se limitant à manifester sou mécontentement par une surveillance plus étroite, espionnage et refus de vivres.

Arrivé sur le Tomine, les gémissements, l'c^ffroi redoublent, Ali se croit perdu, je lui accorde d'incliner ma route un peu à droite; mais bientôt 1(î danger est partout. Ali me rapporte à tous moments des histoires de mauvais chemin, et ne sachant de quel coté est le pire, il se résigne et dit qu'il me suivra comme j<» voudrai. Je reviens à ma prerai<'»re direction.

Ce petit détour vers le f(md de la valléo de Paniata, entre le Tomine et le Kakriman, par où nous devions gagner la route de Nieguélendé, ma mieux fait comprendre la nature de lendroit.

On aurait tort de ne pas tenir compte des craintes et des renseignements divers dont on est assailli, il faut tout entendre, tout peser, et l'œil bien ouvert, l'oreille tendue.

152 KAIIEL.

la décision fenuo toujours dans le mâme sens, tenir son gouvernail droit au but; si quelque obstacle vous i^carte j)ar force de votre direction, ne céder que pour mieux revenir. Un tel voyage» n est pas une promenade, il faut le tracer d avance, si le voyageur se laissait détourner, arr^^ter por les menaces ou les tentations qui s avauct4ît de tousccMés, il ne serait plus qu'un touriste errant, or il n'importe j)as encore d(» s'arrêter aux détails ; ce qu'il faut reconnaître, ce s<mt de longues lignes droites p*mr aller vers des |>oints donnés, supposant provisoireincnl ((u'à droite et à gjmclie de la route la région est à pi'u pr(»s pareille. D'ailleurs ici et probablement dans tous les autres territoin^s on exist<» une autorité forte, les chefs ne tolénTait'ut pas une curiosité minutieuse, les détours <|u'ils vous imposerai(»nt vous ramèneraient bientôt vers la porte.

Nous déjeunons scnis un arbre (|uelconque; un cheval ne galopeniit pas tout droit devant lui pendant cent ans sans sortir de sim ombre, mais tous mes hommes épars, nos trois feux de cuisine t»spacés, me laissent encore de la solitude loin du bruit et de la fumée, (-e n est cependant pas le magnifique benténier où l'ieil mesure la piropie pr()f(m<le et large ce mime un navire; dans l'archipel dos Bissagos j'ai assista» à l'embarquement de plusieurs familb^s, tout un village, avec bœufs et moutons, dans le même tronc d'arbn», émigrant de Tiie de Gognabac à Tile de fîallines.

En allant au Paray j'avais cb» la peine, au sortir du village, en terrain plat, à suivre le train de mes Noirs; précédé de mes (|ualre nègres et suivi de près par mes cin- ([inmle ans prochains, j'ai du me forcer pour ne pas faire

■■M4nnMiHiHV«H«P«naHBBP;HP«p«H««HP«Mip«aaiHHHpHgM

DE BARALANDÉ A TlMBl-TOUMI. 153

mauvaise ligure; à la montée, plus lente, j'ai pris sans peine la tête et lavance. 11 y a huit ans mes jambes me poussaient, aujouitlliui elles me suivent, la prochaine fois il faudra les faire porter. Depuis trois jours je vais un peu mieux, je reprends des forces, l'étape à faire avec ses mille incidents, ses spectacles imprévus m est d'un agn'?ment intini.

Nous rencontrons une famille de sangliers; mes Noirs cQ avant s'arrêtent pour me les signaler, deux plus noirs et plus bêtes s'élancent à la course pour \vs rattraper ; mais la bête moins bête détale et les deux Noirs courent h perte de vue : quels idiots ! Mais... c'est peut-être moi «|ui suis ridiot, puisque je leur ai vu forcer un lièvre — ■ ijuc j'ai mangé.

Nouspassons, danslavalléesuivanto, au roumdéDiégué, village du chef ou manga Samba Ouri. 11 est situé dans un des nombreux et pittoresques replis de la falaise, sur la première assise en hautdes champs inclinésqui montent jusque-là depuis le fond de la vallée ; on bas le Dionkine, gave de deux mètres cubes à la seconde, roule ses eaux vers le Tomine; son joyeux grondement remplit l'étroite vallée; si ce n'était la présence du nègre, animal sans poésie, je me croirais dans les Pyrénées, sur la route de Saint-Sauveur à Gavarni, mais avec^ en plus, ce climat des tropiques qui exalto la vie organique, rappelle dans l'être des forces nouvelles. Notre pauvre (rorps, depuis do si longs temps éteint sous les neiges du pôle, retrouve ici comme dans un rêve la sensation du soleil qui assisUiit à la naissance de Thomme. 11 faudrait venir eu ces lieux pour éteindre les souffrances de notre esprit et de notre cœur distendus par l'excès de civilisation: Vùnw privée de

154 KAnEL.

tout succomberait d'inanition, serait bientôt morto sous la b^te exubérante que IVxtr^me activité de tous lesHuiilt-s gonfle de vie surabondante, elle sVt^indrait dans la mort consciente dont rc^ve le poète :

nuit ! nuit du néant, prends-moi ! — La chose est sûre, Quelqu'un m'a dévoré le cœur, je me souviens (1).

Je loue deux captifs, trois boules n® 2 chacun, pour alléger demain quelqu(»s porteurs blessés lorsque nous aurons à pravir la hautt» falaise en face. Us marchent sombres comme h» Destin, sans parler ni s arrMer ; pauvres diables, ça ne pens(» à rien, ils n'osent pas.

(les falaises sont fort b(»lles; les moindres accidents à la surface donntMît prise h la vr»gétation qui les accentue de lignes sombres, plantes et arbustes en Tair. La vallée s(Tait agri'able h habiter, mais peut-être chaude, étouffée, nous aurons plus d'air (»t de fraîcheur là-haut à 300 mètres sur le plateau découvert.

C'était la dent de f(T du sentier qui au début ralentissait la march(* de mes porteurs; depuis (ju'il est en terre battue, ils vont leurs 20 kilomètres sans trop gémir; le voisinage de Gassimou les stimule peut-être aussi. C'est ce détrousseur de grande rout^» qui en 1880 voulait faire couper lu tête de mon guide, riionorable Diafarou.

Un de m(»s Noirs, Gémisch, celui qui fait l'Anglais de Sierra-Léone, en jouant avec le fusil de M'Bar, a fait partir le coup sur moi, j'entends siffler la balle, je suis couvert de fumée; cela se passe sur l'étroite terrasse où nous habitons, contre la falaise. J'étais occupé à photographier:

(1) Leconte de Lisle.

DE BARALANDË A TIND1-T0UMI, 153

n'ayant plus rien à craïndro. puisque la balle est passée, j'achève mon opération saus me retourner, tout en réllé- [^hissiint. Je serai oblige; de punir le coupable, premier ennui ; de le renvoyer peu t-f'tre, ce qui me privera d'un porteur, deusiôme ennui, car j'ai besoin de tout mon monde. J'arrangerai tout en promettant une correction pour plus tard; le coupable inquiet marcbera si je sais bt lui dire ; à moins qu'il ne se sauve avec arme et bagage, ce qui serait le pire. ,

Quand j'ai terminé je me retourne, pliant mon appareil, jfi m'informe sans avoir l'air d'atlaebcr de l'importance à une action de nègre. Chacun paraît consterné; le fidèle M'Bar roule des yeux de toutes le.s couleurs, je l'interroge doucement; alors tout le monde parle à la fois, c'est une explosion, il faut que je sacbe la fin en même temps que le commencement; les uns prolestent, les autres accusent, les caractères se dessinent; !os captifs ne dlseiil rien, ça n'a plus d'opinion, même dans le b>nd de leur œil je ne trouve rien. To be or not lo be! Irisle! ananké !

M'Bar, à la côte, avait reçu un fusil en payement d'une rréance de 130 francs, il m'avait demandé la permission de l'apporter, esptïrant le vendre dans l'intérieur un prix énorme. Guémish, toujours en quête de quelque turbulence pour distraire sa tête de linotb», a trouvé plaisant de bourrer le canon jusqu'à la gueule, le canon a crevé sur Je côté, et la balle, au lieu d'aller tout droit devant, est partie de mon côté. Ce n'est rien, j'aime mieux ça.

Le manga Samba Ouri est un bon cbef, sji femme une bonne vieille ; gaiement elle uie cède sa case plus aérée que celle oiî j'étais entré tout d'abord; il pleut toute la

156 KAHEL.

Je i)hoto(:Piij)hi(' le foyer de ma case. — La vieilli' Dégpi-îiSL' uccrotipk* filtre ses polmes, assiso sur ses lalum. si-s ^'iioux ridt's Uml en avant, cuisine avec ses lon^» |iutlrs. bouMCulf \vTt lîsons. jmli>e les purées, se gratte, pofite les sjiuces et puis attend les eoudes ouveris sur ses ^cnoiiv. lesbrastendus, la main pendante ('). idiote, faisant lii-il de pie. ("est tout un pi>t>i»e ; ce jupon introït, coUaal. liJirfaiti'hiciil diTcnl d'iiilleiirî:. ce corps maigre, vigourciii

malgré son aspect iiiomilié. cet air vague de bète gonflée d(! vie, le geste ]»popriéliiipe, l'esprit lointain enfoui som des ténèbres (juil ne percera jamais et cependant visible à lit hicnr victorieuse qui depuis des siècles est monte lentement diuis cet c^lre bumain; tout ici dans la case a été emprunté à hi iialure immédiate, à la vie ambiante; et un milieu de ces dons favorables, sous ce climat propice, voilà que la iiiatién' s'anime, la hHe parle, il semble quelle va penser; le long passé avoue son elToi-t et dans ce mystérieux l'Iru révèle sa tendance ambitieuse. Vingt siècles encore de sélection par la lutte qui est la vie,

DE BARAUNDÉ A TIMBI-TOUMI. 157

^ronl de ce vieux lézard déjà domestiqué, un Atre seiiiblc à tous les rythmes, une intelligence ouverte à toutes .'S curiosités. Si j'avais le pinceau de M. Bouguereau, je irais tout ça clairement, ça saute aux yeux. Et la bonne fcMnme est là inerte, inconsciente, effet de la loi de la vie, ibre sans doute, mais libre d'être la négresse que voilà ft rien de plus.

Trois singes grimpés dans la falaise surveillent depuis e matin les cîises d'un enclos voisin. Tous les habitants fiant sortis pour divers travaux, les singes s'échelonnent, leiix en vedette, le troisième, en courant, pénètre dans la première case, sempare d'une calebasse» pleine et s'enfuit lux cris des habitants qui, avertis par nos appels, reviennent à la hâte, mais trop tard.

Je photographie trois femmes quelcon({ues qui se trouvent devant mon appareil, accotées à la palissade lleurie ie notre enclos; un bel oiseau bleu ci(d plonge dans la wallée.

Mes colis pèsent de 18 à 25 kilogrammes, plus 2 ou 3 kilogrammes que le porteur charge» d'ici de là pour son compte, au total 24 ou 25 kilogrammes en moyenne, ce ix'est pas exagéré. On peut admettre 30 kilogrammes pour iles étapes quotidiennes de 10 kilomètres, porteurs chargés sur la tôte et marchant assez vite», sans trop d'arrêts; pour fttire 20 kilomètres dans les bonnes heures du malin, il faut se limiter à 20 ou 22 kilogrammes. Ailleurs, en Afrique, des porteurs entraînés ou même ici d(»s captifs ^Haltraités peuvent porter davantage. II ne faut pas donner ^ux porteurs de petits sacs pour leurs affaires personnelles, Us y accumulent tant de choses dedans et autour que bientôt ils n'ont plus de place sur la tète j)our le bagagi»

toutsuccomborait d'inanition, serait bientôt morte sous la bôto exubérante que lextrôme activité de tous les fluides gonfle de vie surabondante,, elle s'éteindrait dans la mort consciente dont rôve le poète :

nuit ! nuit du néant, prends-moi ! — La chose est sûre, Quelqu'un m'a dévoré le cœur, je me souviens (I).

Je loue deux captifs, trois boules n® 2 chacun, pour alléger demain quelques porteurs blessés lorsque nous aurons à gravir la haute falaise en face. Ils marchent sombres comme h» Destin, sans parler ni s'arrêter ; pauvres diables, (;a ne pense à rien, ils n'os(»nt pas.

Ces falaises sont fort belles ; les moindres accidents à la surface donnent prise a la vég<''tation qui les accentue de lignes sombres, plantes et arbustes en Tair. La vallée serait agréable à habiter, mais peut-être chaude, étouffée, nous aurons plus d'air et de fraîcheur là-haut à 300 mètres sur le plateau découvert.

C'était la dent de fer du sentier qui au début ralentissait la marche de mes porteurs; depuis qu'il est en terre battue, ils vont leurs 20 kilomètres sans trop gémir; le voisinage de Gassimou les stimule peut-être aussi. C'est ce détrousseur de grande route qui en 4880 voulait faire couper la tête de mon guide, l'honorable Diafarou.

Un de mes Noirs, Gémisch, celui qui fait l'Anglais de Sierra-Léone, en jouant avec le fusil de M'Bar, a fait partir le coup sur moi, j'entends siffler la balle, je suis couvert de fumée ; cela se passe sur l'étroite terrasse où nous habitons, contre la falaise. J'étais occupé à photographier;

(1) Leconte de Lisle.

DE HARALANDK A TIMRI-TOL'Ml. li;:;

n'ayant plus rien à rraindro, j)uis([U(' la balle est passéi», j 'achî'vo mon opération sans mo rotourncr, tout en nMléohissant. .le serai oblige» de puuir le eoupable, premier ennui : de le renvoyer peut-être, ce qui me privera d'un porteur, deuxième ennui, car j'ai besoin de tout mon monde». J'arrangerai tout en promettant une correction pour plus tard; le coupable inquiet marcbera si je» sais h? lui dire : à moins qu'il ne se sauve avec arme et bagage, ce qui serait le pire. ^

Quand j'ai terminé je me retourne, pliant mon appareil, je m'informe sans avoir l'air d'attacher de l'importance à une action de nègre. Chacun paraît consterné; le fidèle ]\rBar roule des yeux de toutes les couleurs, je l'interroge doucement; alors tout le monde parle à la fois, c'est une explosion, il faut que je sache la fin en môme temps que le commencement; les uns protestent, les autres accusent, les caractères se dessinent; les captifs ne disent rien, ça n'a plus d'opinion, môme dans le fond de leur œil je ne trouve rien. To be or not to be! triste! ananké !

M^Bar, à la côte, avait reçu un fusil en payement d'une créance de 150 francs, il m'avait demandé la permission de l'apporter, espérant le vendre dans l'intérieur un prix énorme. Guémish, toujours en quête de quelque turbulence pour distraire sa tête de linotti^, a trouvé plaisant de bourrer le canon jusqu'à la gueule, le canon a crevc» sur le côté, et la balle, au lieu d'aller tout droit devant, est partie de mon côté. Ce n'est rien, j'aime mieux ça.

Le manga Samba Ouri est un bon chef, sa femme une bonne vieille; gaiement elle me cède sa case plus aérée

que celle où j'étais entré tout d'abord ; il pleut toute la nuit.

lâe KAHKL.

Je photogrupliic li- ftiver de ma case. — La vieille n*jrn-ssi' uecroiipie outre ses polerios. assise sur ses talitiis. ses p'iiunx ridôs tout eu avant, cuisine a%'ec ses luiijnies {Hitti-s. bouscule les tisons, pulpe les piiri^s, se gratir. ponte les Siun-es cl puis attend les eoudes ouverts sur s« },'('iioux. les liras tendus, iamainpcndunle('). idiote, faisaot l'ii'il de pie. (;'est tout un j>oèuie:ce jupon étroit, collunt. piirfnitcun'iil diMM'iil d'ailleurs, ce corps maigre, vigoureux

malgré son aspect iiioniilié, cet air vague de bHe gonflée de vie, le (;esle [wopriétain'. l'esprit lointain enfoui sous des ti'nèhres <|u'il ne percera jamais et cependant visible à la lueur victorieuse qui depuis des siècles est monif lentement daus cet c^ln? humain; tout ici dans la case a été eniprtmté h ta nature immédiate, à In vie ambiante; et au milieu de ces dons favorables, sous ce climat propice, voilà ((ue la matière s'anime, la biMe parle, il semble i|u'ellu va penser ; le long passé avoue son effort et (Uo* ce mystérieux être révèle sa tendance ambitieuse. Vingt siècles eucuru de sOlecliou par la lutte ({ui est la vifi

DB BARALANDË A TIMBI-TOUMI. 137

nt de ce vieux lézard déjà domestiqué, un Hre sen- L' à tous les rythmes, une intelligence ouverte à toutes !uriosités. Si j'avais le pinceau de M. Bouguereau, je ■s tout ça clairement, ça saute aux yeux. Et la bonne me est là inerte, inconsciente, ofTet tle la loi de la vie, e sans doute, mais libre d'5tre la négresse que voilà ien de plus.

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les colis pèsent de 18 à 2o kilogrammes, plus 2 ou logramraes que le porteur charge d'ici de là pour s<ui ipte, au total 2i ou 2.') kilogrammes en moyenne, ce lt pas exagéré. On peut admettre 30 kilogrammes pour étapes quotidiennes de 10 kilomètres, porteurs chargés la tète et marchant assez vite, sans trop d'arrùts ; pnur e 20 kilomètres dans les bonnes heures du matin, aut se limiter à 20 ou 22 kilogrammes. Ailleurs, eu ique, des porteurs entraînés ou même ici des captifs ■traités peuvent porter davantage. Il ne fantpus donner : porteurs de petits sacs pour leii rs alTuires personnelles, y accumulent tant de choses dedans et autour que atôt ils n'ont plus de place sur la tète pour le bagage

KAUEL.

du toubab, ils trouvent ça tout naturel ces naturels, et s'ils sont fatigués, c'est que le bagage du blanc est lourJ tandis que le leur ne pèse pas.

Au lieu de quatre poches sur le devant de mon veston fermé, il serait peut-être mieux d'avoir un étui légi»r en cuir, cousu, non collé, ne craignant ni la transpiration, ni Tcau des hautes herbes mouillées, ni la pluie, et s ouvrant à plat de manière à offrir au même coup d'œil les quatre cadrants à obs(»rv(»r : boussole, montre, baromètre, podomètre, avec une feuille de papier dans le fond du couvercle où Ton noterait, tout en marchant, les pentes, b orientations, les distances. Les poches ont Tavantagede ne pas attirer l'attention, de ne pas surexciter les curiosités fatigantes.

Des bois d'une gorge voisine monte jusqu'à nous le parfum des jasmins.

A cinq heures, un petit cadeau de riz à la sauce d'arachide vient se joindre au modeste dîner de ma cuisine; ayant très faim et mangeant très peu, j'achève en un instant un très léger repas. A six heures et demie on m'ap porte un dîner de riz et de j)atates préparé par la propriétaire, cadeau succulent; j'aurais encore assez d'appétit pour y goûter volontiers, mais mon estomac est trop fragile pour un tel dessert! A huit heures m'arrive un magnifique riz à la sauce d'arachide, cadeau du chef; par gourmandise et politesse, par prévision, car demain nou« n'îiurons peut-être rien, j'en mango quelques grains. Ces deux dîners séducteurs m'arrivent bien mal espacés après mon premier brouet. J'ai mal dormi après cet excès» mais j'avais bien reposé la nuit précédente, n'ayant paé dîné du tout.

DE BARALANDÉ A TIMUI-TOUMI. 150

Ces renseigneineutssoul sans intérêt pour la plupart des lecteurs, mais ils reviendront à propos à la mémoire de ceux qui pour la première fois auront à commander leur diner en pays nègre ; et le nombre de ces voyageurs augmentera tous les jours plus rapidement, maintenant que des portes d'entrée sont ouvertes de tous côtés.

Mercredi. — Sans souci ni gène du plein soleil nous quittons Diégué à dix heures et demie. Après avoir remonter assez haut dans la vallée pour trouver le gué, nous traversons le Dionkine et nous faisons prescjue verticalement l'ascension de la falaise en face. Le sentier des caravanes serait plus facile à suivre, mais les sentiers faciles ne nous apprennent rien, tandis que celui-là est caractéristique. Dès une heure le temps s est obscurci, les menaces de pluie me sont venues en aide, mon peloton hâte le pas, réduit les haltes. Bientôt l'orage éclate derrière nous sur le côté du vallon que nous avons quitté ce matin, la pluie en rideau serré nous cache la falaise de Diégué, et de temps en temps vient jus<ju'à nous ; elle nous cingle d'abord de quelques gouttes et bientôt nous n^joint à flots. Beaux éclairs, superbes tonnerres, la montagne trembh^ l'étroite gorge de Donkine mugit comme une trompe. Grâce à ces stimulants nous faisons 2 1 kilomètres, ce qui avec lascension constitue une étape suffisîinte pour des porteurs.

J'aurais pu les récompenser d'une bonne parole, mais c'eût été pour eux justifier leur mauvaise humeur en paraissant m'excuser de l'effort imposé, — effort réel, car c'est sous des torrents de pluie qu'il a fallu grimper la falaise haute et abrupte. — Je serais resté leur oblige», tandis que, ne leur disant presque rien, ils se sont trouvés tout fiers, — oubliant leurs hésitations, oubliant que le toubab

160 KAllEL.

a été ohlipé do vouloir pour eux, — ils sont tout liersot même étonnés d'avoir monté eetto nmraille. Comme des animaux ils cmt besoin de» stimulants, ils le savent et s^ les offrent réciproquement si le maître ny pounoit pjis; ils sVxcitent par des eliants, des eris sauvages lancê> contre la tempête (jui nous enveloppe, des hu^Iemellt^ soutenus, qui m'ont fatigué autant que la course, moi civilisé nerveux qui ai besoin dapaiser et non d*aC' croître mes surexcitations de t(»uriste comblé ; ces genslà feraient nuM'veille sous le f(met, ils le disent euxmêmes avec une naïveté convaincue.

Plus loin, en montant une colline, nous passons devant le village de Lamimoe, tout brillant d'or par ses orang(»rs couv(»rts de fruits; les longues et larges feuille» de ses bananiers divss('*es çà et là par-dessus les eases de paille ressemblent à de grandes oreilles tendues aux bruits du debors, loasis paraît attentive au voyageur passant. Mes gens voudraient bien entrer; il est coquet et séduisant ce village, or et lumière, groupé sur h pente, dans sa ceinture de purghères sombres qui forment sa lapade (sa clôture). Mais il faut gagner le plat4»au; si nous centrons dans ce bouquet d'orangers. retape est linie. On grogne, on insiste, on cherche de bonnes raisons; on louche» vers les femmes curieuses (*) qui nous lorgnent par-d(»ssus la haie; tout est là pour rhommcbête, la femme résume, contient toute la volonté de la nature, hî but, le moyou, la vie. L'important pour quf la cohmne n^ste mobile à mon ordre est que les porteurs ne se déchargent pas de leurs fardeaux; il faut surveiller les paresseux comme des mulets (ju on veut empêcher de se rouler sur le dos.

DE BAHALANDfi A TIHBI-TÛUHI. 101

Nous arrivons sur \v «icriik'r platoiiii. large, vert, frais, plantf', ptmplé; iioiiil>i-oij\ villugos, le premier est Pamméon, ou Painmoyo. suivant les dialocles.

I^ un petit albinos ; il est blane vieil ivoire de la têtu aux pieds, horrible. qur>ii[ue pareil iui\ autres négrillon!!

^lui sout bous à voir. C'est ipte la uoulcnr n<tin> babille i>t leur donne sous le nu la di-sinvollure ijui est la leur, L'elle d'une assez, jolie b(>te, tandis que co petit monstre blanc crï-me, tout pareil par la forme d'ensemble, est laid par les rugosités plus visibles de sa peau; de pins il esl iiconvenant de nudité.

Jeudi 2S février. ~ l.e viliatre <le Vendoii est près

162 KAHEL.

d'ici, de» platoan riciuhi, bien planté d'arbres, élev«' à pic presque do tous les côtés, s(Tait bon à habiter, on voit cpie la vie y est facile, les villag(»s se touchent. Le chef de Hérico, Ouniarou, me donnera des porteurs ; non \m\> cpie les miens soient insuffisants mais en les déchargc»ant un peu nous allons plus vile. Après m'avoir Iojtp dans de belles cases, bien au large dans un vaste enclos, le chef me propose de laisser là mes bagages avec mw hommes et de venir dans son missida, en me faisant escorter do mes deux gardes ; ses conseillers réclament riionneur de me recevoir et lui-même pourra dans sa ville me faire plus d'honneur; nous ne sommes ici qui» dans un foulahsso. Je n accepte pas; nous demeumns néanmoins amis ; on geigne toujours à être le centre et non le satellite.

Il me demande des remèdes pour pouvoir faire des enfants à sa femme ; elle l'attend, me dit-il, depuii^ quatre ans; hom! on n'est pas vif sur le plateau.

Le lendemain nous descendons de Pamméon sur le Kakriman, escortés, au sortir du village, par douze ou cpiinze enfants nus, courant, dégringolant la pente et s'arrôtant en avant, aux dtHours du sentier, pour voir le toubah face à face.

Au départ le chef a fait donner encore une calebasse de riz à Ali et à Alpha le marabout. Je repose la tête de ce saint en chargeant son fardeau sur la tête d'un porteur d'occasion; il est maigre! autant que saint. O délassement lui rend un peu de ressort; il est effrayé de mes colères, me dit Ali, et ne se reconnaît plus entre moi et Mahomet. J'essaye de l'apprivoiser, pour voir. Ces marabouts avec leurs ])lanchettes à gris-gris s 'intro-

DE BAKALANDÉ A TIHBl-TOUMI. 16»

(luisent partout, ils sont partout roçiis et (écoutés, c'est le réseau nerveux du corps inusulm&n. et le corps musulman est le naseau nerveux du peuple nègre, de la mer Knuge à l'Atlantique.

Nous descendons par un joli viillnn, grands Rrbi-es ut rochers de grès, lielle perspective sur le bas de la descente à perte de vue.

Après s'être abaissé de trois crnls mètres, le sentier ]Misse. à un petit escarpement, pr^s du villngo de Li^toundé. Des porteurs nous attendaient pour remplacer ceux de Vendou ; h' chef et les habitants nous apportent des nrunges à pleins paniers, pleins sacs de peau de bouc, pleines calebasses, elles roulent sur le sentier. 11 faut par politesse s'arrêter un instant, mais nous n'entrons pas dans le village, mes Iiommi's font frop de farces (|uand je ne les vois plus; ils vont, ou on les emmène, dans les petits coins et... i,-a nous tait iierdre du temps.

Mrin pauvre estomac, tout m ulhmt mieux, est le plus misérable appareil de la cbrélieiiti>. impossible d'avoir la paix; cette nuit, sortant de ma case un peu au hasard, au travers des pousses de bentaras (manioc), dans les maïs, les cotonniers, je trébuche sur des branches éparscs et je tombe sur un détilTt de imignans ; mordu aux pieds, aux jambes, dans ta barbe je déguerpis précipitamment, à tdtons dans l'obscurité. Klle est gentille à l'iril cette petite fourmi proprette, mais en un rien de ti-mps ses innombrables bataillons mangeraient un homme, la fuîto est le seul moyen de salut ; quand elles eutrent dans uu poulailler, dans une étable. une écurie, on ouvre bien vite les portes; on raconte à la ciMe, rjn'un prisonnier a été mangé dans une nuit. Le fait est i\u'h chaque coup de

164 KAHBL.

pinco Iv majj^ium (»niporfo un potit morceau de chair.

Ces Noirs n ont pas de cervelle, si on compte sur leur moral on n en tire rien, mais on obtient tout ce qu'on veut si Ton se substitue à ce moral absent. Cela explique pourquoi un captif fait couramment beaucoup de besogni*. son maître a de la volonté pour lui, tandis que le même homme livré à lui-mOme, n emploierait pas sa force, ne ferait rien. Ainsi hier après lascension de la falaise, hm'^ porteurs croyaient qu'un si mauvais chemin devait le> avoir fatigués, et ils ne voulaient [ms aller plus loin. A la halte ils s'étaient étendus moixiant Therbe, à plat: il a suffi d'un mot pour leur persuader qu'ils n'étaient pas fatigués du tout, et sauf deux ou trois harassés, ils sic sont relevés et animés à mille tours de g}'mnastiquc. faisant la roue, l'arbre droit, luttant à la course, à sauter; c'était à qui serait le plus léger. Si on leur dit qu'ils sont las, ils nont plus de jambes; si on leur dit avec conviction qu'ils peuvent aller, ils vont.

Mais cette înlluence du caractère sur Tindécision, ne se rencontre pas qu'ici; on voit aussi ailleurs des gens malades qui se trouvent mieux lorsque le médecin leur dit qu'ils n'ont rien. L'hypnotisme est la base des formations sociales.

Ici, à 9 kilomètres, mes porteurs se croient très fatigués, la descente ayant été un peu brusque ; j«» leur explique simplement, comme un fait, avec calme, qu'ils ne le sont pas ; pour l(»ur c(Tvelle de hanneton c'est un renscign(»ment sur. Us se trouvent aussitôt tout dispos et achèvent rapidement, même avec excès d'indépendance, IT) kilomètres, malgré (jue la pente raidc et le sentier glissant rendent la descente» pénible pour des hommes

DK B.VRALANDË A TIHBI-TOUMI. 165

charges sur ta tëte, d'un lourd paqupt en i^quilibre.

Nous rencontroDS quatre noirs deTornioso qui montent k Hérico, portant sur la l^ie chacun deux bambous; ce sont des hommes libres. Un peu plus loin tin Noir porte une lourde botte de douze bambous pareils, c'est un captif; il ne parait ni plu» ni moins accablé que les deux autres Noirs.

Lorsque, chez nous, nous entrons dans une boutique, nous allons à la marchandise sans nous occuper du marchand; ici c'est le conlraire, d'abord bonjour! tana ala? comment vas-tu? vas-tu vraiment bien? etc. Il faut remplir ces formalités sans en omettre et avoir i'air de s'y intéresser, de n'être là que pour ça. Il faut faire connaissance sans arrii^re-penséc, devenu lami on peut demander un verre d'eau ou acheter ; et on obtient proportionnellement à la sympathie qu'on a éveillée, à la place qu'on a conquise dans la pensée intime de l'habitant. De là des lenteurs diplomatiques; mais il n'y a pas d'autre moyen de pénétrer dans ces esprits; si Ion offre 10 francs pour une orange avant de s'f"! re présenté, le Noir s'enfuit pressé par la peur, tandis que pour quatre bonjours il vous en apporte un sac. Cet être est timide, il faut devenir son ami pour l'entr'ouvrîr ; n'est-ce pas le conseil de La Fontaine : " Phébus et Borée »?

Cette journée a été fatigante sous les réverbérations concentrées du soleil, dans les parties du sentier encaissées entre les falaises.

J'ai ramassé un échantillon d'hématite pendant la descente. Près du sentier un petit champ — un mètre carré — de papillons verts, bleus, blancs, demillecouleurs. serrés les uns à côté des autres, battant des ailes, ressemble à

un champ do prialcs aux vivos couleurs, tjue la brise ferait miroiter au soleil.

Au bas de la pente mes hommes voudraient s'arri^ler, mais il n'y a pas de vivres à bord, ils continuent. Cinq porteurs viennent me déclarer qu'ils veulent s'en aller: dans ce site isolé j(» nai aucun moyen de me passcT d'eux, ils le comprennent, on leur a tenu là-haut des propos «pii les ont troublés. J'accepte; n'ayant pas d'autre réponse à faire, je la fais du moins sans hésitation, afin de Its tromper; c'est une chance» de salut, car eux non plus n'ont pas grand moyen de se tirer d'affaire en ct»s lieux ennemis: <m \v\\t a promis des avantages peut- Htq, mais ils hésitent à perdir le certain pour l'incertain. Mon inditTérence évidente a troublé leurs calculs, ils ont réfléchi et j)res(jue invoqué leur droit de rester avec moi.

Plus loin deux porteurs se détachent de la colonne pour aller... boire dans une case (ju'on aperçoit asst»z loin sur le côté du vallon ; c'est bien inutile pour de leaii, nous traversons à chaque instant des ruisseaux limpides: si chacun courait à sou désir nous uavancerions guère. Je suis toujours h l'arrière de la colonne pour éditer qu'elle s'allonge : ces deux hommes avaient déposé leurs fardeaux près du sentier, je fais détacher le petit paquet de leurs nippes personnelles qui y est adjoint, et je mets mes deux colis sous la garde d'Ali, il restera de planton pendant que j'irai chercher d'autres porteurs; je considère ces deux indisciplinés comme démissionuaires, au risque d'être obligé de réduire mon bagage. A une heun* de marcbe je rejoins mes gens qui se baignent dans un torrent et j'envoie deux fidèles prendre les colis laissés

DE BAHALANDE a TIHBl-TOUMI. 107

Cil arrit're. Maïs les deux réfractaires inquiets de se voir si facilement abandonnés sont bien vite ai-coupus humbles el soumis, le pelît reste de rébellion qui fermentait encore parmi les plus excités s'est éteint; si bien que le soir à Tormoso, malgré qu'il n'y ait qirim quart de ration pour toute cette journée de 18 kilomMres, plus les oranges du matin, chacun fait bon visage; ei le lendemain matin chacun vient dire bonjour d'un air pitoyal)Ie.

Tormoso, où nous nous arrêtons, est à cent pas <ln Kakriman, iOO mètres d'altitude ; c'est un village de captifs appartenant au chef de Hérico; il est enfoncé dans un replis du terrain, l'air n'y circule pas. aucun rayonnement ne se dégage, mon système nerveux étouffe, cependant lu thermomètre ne marque que trente degri's dans ma case; c'est l'action actinique, tellurique. qui |iroduit cette oppression insupportable pour l'Européen et qui n'est pas proportionnée de la température.

Les incidents que je cite plus liant sont de simples exemples, car c'est tous les jours la même chose ou analogue ou pire. 11 faut cheminer sans cesse danis la cervelle des indigènes pour diriger leurs pensées, palabrer avec les chefs et les habitants pour obtenir des cases et des guides, trouver des vivres, faire avancer la caravane; toutes choses faciles, de iiiiiicc résultat partiel, mais nécessaires, qu'un rien peut entraver et <lont l'insuccès peut à chaque pas tout arrêter; il faut surveiller les intrigues des partis, ennemis de votre présence dans le pays, qui cherchent par tous les moyens ù vous mettre dans l'embarras, à vous empêcher d'avancer, sans se compromettre vis-à-vis de l'Almamy.

Et à la fin de ces préoccupations plus ou moins

stTÎeiises, II' but lui-inriiK» est-ii important? Mais peu importe mninU^nant, une fois en route il faut s'y attacher, ne plus s'en éearter, et réussir suivant le plan conçu iravance : si Ton admettait (|u'il soit possible li'y renoncer, autant vaudrait s'endormir là, n'importe où, et pour ttmjours, comme taut crhommes meurent ou sont morts ignorés, comme tant d'hommes qui ont fait de grandes actions peut-«^tre, scmt morts sans que perscmne pense à les remercier d'avoir (b'»f riche hi roule ; et cependant la marche de l'humanité s'appuie sur leurs travaux. C'est la loi, chaque génération est un échelon inconscient dans renseml)U», son devoir est de recueillir les progrès précédents et à son tour de former lappui plus élevé du ftogrès suivant.

Je lis monPlutarcfue, la Vie de César^ cela désintéresH> plus que cela n'encourage; il a fait de grandes choses, il a agi plus en chacune de ses heures que je n'agirai dans toute ma vi(», et puis? La force qui le conduisait est restiV vive jusqu'au bout, ambitieuse, avide d action ; il est mort, d'autres ont suivi, l'humanité nnuite sans pouvoir rieu rapportera ceux qui ont guidé ses premiers pas, le bonheur individuel est dans Theun» qui passe; buvez frais, mangez chaud, et t(»nez-vous h» co*ur à Taise; lisez, chantez, charmez votre esprit c»t vos sensibilités, faites le bien, aimez vos amis, détest(»z vos ennemis si vous savez haïr, (m dit que c'est une (h'dectation, je l'ignore et ne le regrette pas. Mais le bonheur de Theure présente n'est-il pas dans l'action (jui dépense notre vie au service d'une idée utile au progrès d(» tous? les (lus de l'humanité sont dans cette loi de charité».

Mais j'oublie mon nn'tierde nègre et le Foutah qui ba-

DE BARALANDË A TIMBI-TOUHI.

lance au soleil sa jungle pleiiio il'attinuiU'S surprisi's. Il faut un effort de volonté pour se tenir uttacluî aux humbles rivalités du chemin, quand il est si réconfortant de vivre avec les dieux de ma petite bibliothi^que,... cet étrange et plaisant Mcintaigne. Mais n'est-ce pas pour imiter leurs actions que j'admire, ([ne je cherche ici un des secrets de l'avenir? leur exemple m'attache à ces travaux apr(>s me les avoir fnit cluiisir. l'our chaque homme son action est grande, cht elli: 1 / est proportionnée à sa vali ' " ' '

On m'annonce une caravane de 150 saracolets qui vont vendre à Rio-Pongo, (lu ^

moinsils te disent, hœufs, cuirs, produits divers. Ils viennent me saluer de la part du roi de Labé:

soit, fais-les venir; bonjour, euchanW, bon vojujir.

Ils ont un air singulier pour

de paisibles marchands, je les croiniis plutôt délégués de l'aimable fiassirmiu; mais mu troupe est alerle et notre poudre est au sec.

Vendredi. — Rien à manger, le sac au riz est k la lessivc('). Rien dans le pauvre village ou du moins Ali ne sait rien obtenir, il est trop bavard, il exagèrtt les tatia ala. Je lui donne de l'ambre et des instructions précises, j'espère qu'il trouvera; je lui désigne des cases où hier en arrivant, traversant le village, j'ai aperçu îles grains

no KAIIEL.

divers. Il est vrai que c\st sou dimanche musulman, il aimerait ne pas voyag(»r, car il est vertueux. J'ai \n mon mystique marabout marmottera quelques portos ikn» paroles inspinu^s, des paroles mauvaises, je le crains.

Le soleil devi(nit chaque jour plus chaud et la côte à gravir, de lautn» cot<» du fleuve, est en plein soleil couchant, le pire des soleils. Peut-on s'inquitUer de si peu ! quand on voit que (^ésar allait en huit jours de Rome au Rhône, t^l qu avant midi il avait massacré 50 mille hommes* n'en l>erdant lui-nu^me (jue quelques-uns; c'est bien surprenant. Cela se passait au temps où nous ('tions les barbants! Est-ce que dans mille ans les habitants du Foutah liront nos eampapies actuelles en Afrique comme nous lisons la Conquête des (iaules par les Romains? Je voudraisbien chevaucher un instant dans les conditions où manœuvrait César. Le eeHain est qu'il avait intelligence, caraclèn», volonh» ; il a éti» à son heure une des forces de la nature dans Thumanité. Chacun agit suivant ses forces; Témotion, le plaisir ou la peine demeurent proportionnels, le rapport est constant ; Napoléon à Austerlitz n'a pas eu plus de satisfaction du succès de ses combinaisons que je nVn ai à gagner une partie d'échec. Dans la vie chacun aborde une lutte à sa mesure, ne sont malheureux que «•(»ux ([ue les eiroonstances, comme une prison, retiennent hors de lc»ur voie.

.le photographie deux vues du Kakriman; & Tormoso il rouN' ù dou/t» mètres cubes à la seconde ; il a plus d'eau ici que le Cogon à Sangtirégui, mais il pleut depuis quelques jours, il est p(»ul-étre aceidenlellement gonflé, pour lasais(U). Ce volume d eau est largement suffisant pour des barques à fondsjplats ; un lialagt* pourrait être oi^-

DK BARALANDÉ A TlMBl-TOUMI. \1\

nisô, économique et suffisamm(»nt rapide; chemin d'intérôt local pour desservir le premier étage du Foutali. ic descendrai par là pour étudier les rapides. J\ii vu hier de beaux benténiers, plus grands qu'il ne m'est nécessaire ; jp demande le prix d'une pirogue ; on peut m'en cons- Iruire une en vingt jours, pour 123 francs, de grandeur tn« suffisante pour nous. I/en\oyé que j'avais chargé, en 1884, de reconnaître le bas Tomine, en aval de Kadé jusqu'au Géba, en avait fait construire une en dix jours pour douze passagers, pour 100 francs.

Une douzaine ou deux d'oranges re[)osent du malaise que cause une exposition prolongée au soUmI.

Ali a trouvé un peu de mil et de manioc, il repart pour visiter les tabanques des alentours, la grande banlieue.

Cette nuit, temps noir, pas aperçu une étoile ; aujourd'hui ciel découvert. A quatre heures après midi je n ai que 28 degrés dans ma case, mais pas d'air, on est bien mieux sur la montagne. Peu à peu nous avons acheté de tout, manioc, riz, maïs, mil, poulet. Je déjcMine sur le tard de purée de manioc, — un régal, — poulet sauté et boite de légumes au jus, avec divers ingrédients aborigènes ou civilisés; mon cuisinier déclare que ça sent bon, mon vif appétit apprécie; mon foie a senti la carotte avec tressaillement je suppose ; santé parfaite pour aujourd'hui.

Étranges ces Noirs en visite, assis là sur leurs talons, dans leurs guenilles, portant avec confiance leurs arcs de bambous et leurs flèches de roseau, efficaces il est vrai contre des armes pareilles, terminées par un fer barbelé, long et gros, comme un crayon.

Je vais prendre une dilatation d'estomac à me nourrir

m KABEL.

lie pupûo tle iiiniiioc et d'orungcade ; il y a peu d'oningps (Inns ce villapt-, j'en fti mangé tout au plus vingt aujourd'hui .

Pris deux vues d'une case ft côté de lo mienne, eotou-

réo d'une pelil^ plunfjition de quelques pieds de muiior.

On fabrique ici des poteries, ces ouïes d'un joli proSl

forme Campnna, dont on se sert dans tout le Foulab eli

[il rùte. Us font cela à la main, devant Im

porte, sans aucune installation ; li

H//,^ ^ ""^' «l'inruiiUiirie rnî-ient en tas(*l. sa-

perpnfi»>es en rond, sur troi»

rungs, formant un puits oii le

potier aetive un feu vif it

charbon de bois.

Le temps est lourd dansn

f^ ~^ bas-fond, deux bauli^

talaisps encaissent \t ileuvi' et la berge où est le village, il n'y a que j 800 mètres de l'une ù l'autre.

Si je suivais les routes officielles j'aurais moins de peine, mais je ne verrais rien, les bons sentiers traversent des rhampH faciles Un\s pan'lls. Les chefs sont contrarias que je passe ainsi fi tnivers leurs retraites, chacun fait « qu il peut pour me persuader que je serais mieux surli grande route.

Mes hommes ont cueilli quelques fruits de Bof, petit melon de bois vêtu de drap vert et rempli d'une moelle s^che blanc rosé ; c'est le jmin de singe; ils mangent ça

DB BAHAUNDË a TIMB[-T0UU1. ll.t

très couramment comme un alimrnt ordinaire, c'est bon avec du lait, disent-ils. L'aspect est appétissant, le goût n'est pas désagréable, l'effet rafrnichissuiit ; on pourrait le cuisiner eu France. Le D*" Bouchut qui l'a étudié lui a trouva lies qualités hygiéniques, bon pour l'estomac ot l'intestin, bon contre la diarrhée des cufants. Cette pulpe farineuse mérite d'attirer l'attention, car elle abonde, un n'en Tait rien, pas plus d'ailleurs que de la plupart des autres produits du sol.

Samedi U. — Ali prétend que c'est lundi. Nous partons de bonne heure afin d'être on haut de la colline en face avant qu'il fasse chaud. Le chef de Loukouta, premier village que nous devons rencontrer, m'a envoyé deux porteurs de la part de son maître. Je traverse le fleuve sur le» épaules de Kankou et nous faisons vivement notre petite ascension, 400 mètres environ.

A Loukouta le chef vient sur le sentier m offrir l'hospitalité, jusqu'à ce que les porteurs qui doivent remplacer les deux de ce matin soient arrivés; Ali accepte bien vite, il faudrait se reposer tout le temps avec ces gaillardslà, pour eux le but de la vie est par frop restreint à k minute présente. Je le bouscule sur sa bCtise. J'explique au bon vieux que je désire avancer encore avant ijuc le soleil soit haut, et je le prie de me donner un homme libre pour me montrer le chemin ; il me comprend et je repars laissant deux chaînes. — les captifs portent paquet, mais un homme libre, ici, Il donc 1 — à la garde d'Ali ; d'Ali fort grognon de mon algarade, rur monsieur a de l'amour-propre. Je crois qu'il tentait de prendre de l'au- (orité sur mes décisions, pauvre bôle; mais line bf>te, il supplée au défaut de caractère, se riiltrape et s'impose par

174^ KAHEL.

les tuits inévitables plus souvont que je ue voudrais. A i2kilom{^tres dp Loiikoubi, presque liorizoïitalemenl. nous arrivons au villnpe de D('béa. Arrivés là vers (iii heures, nous nous arriHons sur un tertre, à l'onibnj uoiff d'un nrhre touffu, i<t attendons te retour du parlementaire i|uc j'ai envoyé clu'/ le chef du village.

Pendant que nous sommr>s

ur CH monticule, les geiisilu

que Iji runii-iir 1

jiri'venus apportent des présents, oranges, bananes, maie, diabiTi's, patates; un tout petit noirot vient dans le sentierC), ses deux petites niuins pleines d'une grossi" orange; il est aussi nu que noir, ses petites jambes s« perdent dans l'herbe, su démarche inhabile est chancelunte. il a le ne/ barbouillé, mais les bons yeux naïfs de renfunce qui croit toujours faire un acte important.

Ces présents arrivent en procession, par curiositt» et je crois aussi par politesse, car lu Foulab qui possède est volontiers généreux, si c'est du bel air. L'accueil csl

DE HARALANDÉ A TIMBI-TOl'MI. \r.\

['ailknirs très divers, co qui vient de la diversité des races onfondues sur ce territoire, dans ces montagnes où lepuis des siècles, des peuplades repoussées du reste de l'Afrique, décimées, se sont réfugiées ou ont été amenées captives. Il y a des villages grognons qui ne veulent rien tloiiner, des villages intéressés qui voudraient vendre au poids de For, des villages polis où Ton reçoit officielleiiient, Aos villages gais où Ion fait fête et tiipage, des viliagt»s simples et naïfs où Ton otlre tout pour l'honneur de rec^îvoir le Blanc, des villages impoliment curieux, des villages de captifs, sombres, indifférents aux fardeaux de» la vie, la pensée absente ; enfin des villages bien portants, dos villages malades. Ici on est un peu familier, mais en somme bonnes gens, on ma ai)porté par petits lots cent cinquante oranges.

On me loge; le vieux, ti'ès vieux chef du village vient me voir soutenu par son frère un peu moins vieux; il a déjà vu un Blanc, il y a longtemps, il est bien content que les Blancs passent chez lui ; il s'imagine (jue tous les Blancs qui voyagent passent ici. Us ont les traits assez lins, mais on ne peut rien leur dire qui ne se rattache à la pratique immédiate de la vie ordinaire, ils ne comprennent rien autre.

Ma case est envahie par la curiosité' féminine qui perd toute timidité dès qu'elle est en force, (»t ne tarde pas plus d'une minute à devenir véhémente ; il faut voir le Blanc, lui serrer la main, connaître le contact. Il y a là une collection de jeunes beautés de ([uatorze à seize ans, qui ont un art ouvertement pratiqué pour se mettre au bon jour, une coquetteri(^ dt» bète toute naturelle. Comme il me faut des porteurs, des vivres, des cases,

176 KAHBL.

ji' iiWoiidiiis personne. Mttis au bout de cinq minutp«. ceux qui H[U>iid(>nt dehors disent à ceux du dedans qii'iU sont indiscfols, (ni s'en vh, on revient; puis jo ferme iw port*", j'ai 1111 instant de paix.

Les oranges restent îi l'abandon, mes hommes nVii veuk-iit pins.

I.e propriétuiro. ou du moins l'habitant ordinaire de ras case est, parait-il, un |muvre homme, il est allé mendier du riz pour me faire un cadeau, ce soiil ilii ti'iiips J'Homère; je If rmuTiie et l'indemniiif laidement.

Ce village esl bon à habiter; j'ai 26 degré* dans maca.se aupluschaïui du jour; bon airdesmoRta^ies vui- ^ d'azalées. Heurs et parfums de jasmin, rhododendrons bizarres & belles lleurs rose «0let. arbres divers de lu végétation spéciale à ces altitud» et latitudes.

Interrompu par une belle fille de dix-sept ans, lk\K* minces, uez droit. luillemciit c^crasé, jolie taille, vcniie pour me serrer la main, comme on va puiser de l'eau àls f(mtaine. La visiteuse, un genou en terre, tend une main, l'antre soutenant le bras comme si elle offrait la mais qui est tendue (*), le gesie est gracieux. Je serre la palU' et je reprends mu plume un disant : Hirnuté, c'est-à-dirf

colliii

UE BARALANUâ A TIHBI-TOUHE. 171

■' ùle-toi de mon jour ». exclamation tenip<>i-ée d'ailleurs par un accent hospitalier. 11 ne fiiut pas oublier que chaque personne qui entre ou sort interrompt le jour comme une soupape à lumière; à chaque' visiteur qui s'attarde dans la porte, les premiers arpivvs poussent le cri : Bimuté!

Le soir, le chef du village m'envoie nnecalebusscdemil avec sauce, le propriétaire de la case une calebasse de mil bîeti cuit sur les indications de Kaiikou. sans sauce, mais il l'a noyé de songtda I pas tri's heureux le mélange, à mon avis, mais il ajoute son petit effet dans l'ordinaire, car je n'avais que trois quarts de ration à distribuer. Je dine d'un peu de maïs et de chocolat.

Demain Tinibi ot bientôt Timbô. Je déjeune d'un peu de lait cossam (lait tourné) et de maïs en poussière que j'ai fait préparer par une femme du |mijs. il est passable. Près de là un joli torrent de quatre mèlres cubes à la seconde, que l'on pusse sur un large pont fait d'un tronc d'arbre taillé à la hache. \a} volunut d'eau indique des rollines ou des plateaux étendus en amont: on voit eu elTct une longue perspective de cott-aux bien verts surmontant la région où nous sommes.

Rencontré dans un bois des fabricants de fer, les maîtres de forge du lieu; ce siHit le plus souvent, toujours peut-ètn-. des captifs; ils fabri<{uent leur charbon de bois avec un bois rouge comnu^ de l'acajou, miiia dur et lourd, susceptible d'un beau poli. Ils alimentent quatre ou cinq hauts fourneaux en même temps. Les environs sont encombrés de scories que la végétation recouvre & mesure. Quand ils ont épuisL' un gisement , ils vont construire d'autres fourneaux ailleurs; (jisemeiii

i:8 KAHEL.

épuisé v(Mit (lire qu'ils ne peuvent plus ramasser le minerai à la main, A qu'il faudrait creuser ou fendre des roches. Le minerai abonde, mais il n est jmis également bon partout. Avec peu de perfectionnenuMit on aurait là du fer au boisa bon compte p(»ur les usages locaux et le commerce inb'rieur: 1(» f<'r et beaucoup d'autres clioses.

L(»s produits agricoles alimenteront mal nos relations commerciales avec rint<'»rieur, il faut avoir recours à*!»*? produits plus n'»niunérîïteurs. L'Afrique peut faire chez elle une certaine industrie, et elle la développera avitl'activité violente qu'elle apporte à tout ce qu'elle fait. I\mr l'organiser sùn^nent, il faut avec soin écarter toute> l(»s possibilités de spéculati(Mis, et ne confier Tœuvre à faire qu'à d(»s travailleurs. Nous avons à la coie et en France un certain nombre de maiscms de commerce qui ont fait IcMirs preuves dans ce difJicib» métier, elles ont un personnel expérimenté qu'il serait impossible d'improviste: à ces maisons il faut remettre le soin de fain.» les frais d'installation [)remièr(». afin qu'ils soi(»nt pratiquement (b'»pensés, et les indemniser de» leurs risques et peines eu leur eu laissant le bé'néfice. Le métier est trop périlleux pour su])porter dès le dT'but la concurrence; la spéculation malsaine seule tn>nv«» son compte à des situations liasardé?es.

Nous n'avons |>as fait iri des conquêtes difficiles pnir le seul jdaisir de possiMler d(»s territoin^s étendus et inutil(»s, pour avoir des colonies exclusivement militaires: il faut prévoir dans l'avenir une utilisation commerciale, industrielle et agricole de c(»s territoires au profit de tous: nuiis de même i\\\\\ a fallu conquérir par les armes sur les habitiuits, il faut maintenant conquérir 8ur le sol.

DE BARAUNDfi A TIHBI-TOUNI. l'Q

Pour cela il Faut ouvrir U' pays à un corps ilolïte capable de défricher, au petit nombre de ceux qui le connaissent, qui peuvent s'y installer et le mettre en valeur; après cette deuxième conqu<^te on appellera le public; dire dès les premiers jours : « Le payiî est ouvert à tout le monde », c'est rappeler que le pays n'est accessible à personne. Et dans l'inconnu des simulacres de travail colonial, la spéculation ramasse l'argent des nigauds; les désastres qui s'ensuivent jettent la déconsidération sur la colonie, et les actionnaires dépouillés crient auscandiile ;ils n'ont cependant que ce qu'ils méritent, ayant accepté en eux-mûmcs des principes de jeux contraires à la loi du travail. Si le gouvernement républicain est le syndicat des honnêtes gens, comme cela doit Hre et comme il montre parfois une tendance à le devenir, il nous doit celte organisation saine et puissante de nos colonies; s'il n'agit pas ou s'il suit les habitudes créées par la spéculation, il se fera inconsciemment le complice de ruines certaines, il en souffrira.

Voilà la fin du jour, les curieux rentrent leurs yeux, je vais dehors respirer le bon air; il a fait froid cette nuit, temps découvert.

Dimanche 12 février. — Ce matin, à six heures et demie, par un clair soleil levant, le thermomètre marque 12 degrés. J'essaye au petit jour, avant de partir, de photographier un polon (arbre) et un oranger ; j'achève quelques notes, topographie et agriculture. On ferme le dernier paquet qui attendait Tnppareil: une Femme à cet instant m'apporte un peu de mil cuit et de lait cossam ; je lui donne des boucles d'oreilles. Je goiUe à sa cuisine, — c'est toujours un plaisir d'être poli : — mais ce n'est qu'uQe formalité, Allens et Mancl à pleine bouche avalent

18<l KAHEL.

le contenu do la calebasse tout en achevant de se metlnen colonne. Kn route je grignote un peu de peptone; j»* inïmagine (|ue c'est un bon aliment associe^ au r«»giiiie des fi^culents (|uotidiens.

Nous suivons nne cornirhe à nii-hauteur, au Jlamd'une haute falaise; au-dessous, la plaine à perle de \uv est couverte de villages ou agglomérations de case> à demi cachées sous h»s orangers et les bananiers. Du dernier tournant la ww s étend sur la riche plaine des Tiinbi.

A 2**, 2.*) j'aborde Timbi Médina ; nmis la ville se coni|K>si' de (juartiers séparés, je trouve avec peine le missida, point d'orientation. De rues on places h' guide se perd ; enliii ncms arrivons h la case» du chef. J'attends sous Torangi^r pendant qu'on va le prév<»nir : il est en palabre ofJiciol: je vois sous l'auvent ([ue sa cabane (»st pleine de persimuages attentifs assis sur l(Mir derrière. On me dit qu'il doit partir demain pour Timbo. pour faire renouveler si c'i»st possibh» ses pouvoirs arrivt's à leur terme (on me l'avait en elTet annoncé hier). .ratt(»nds cinq minutes, puis ne voyant rien venir, ni rien d'hospitalier dans les dis* positions de la foule (pii me s(MTe d'un peu trop près, jf d(Mnande une ré|>onse tout de suite, au grand scandai»' de la haute assembléi» doni j'iMitends les grognenienlîi renfermés.

Le deuxiènu» clief du village, — h^ sous-chef par conséquent, — vient me saluer el me conduit dans ime cas*' convenable, mais qui, à num avis, est insuflisimte pour un village aussi unportant. Je le renvoie ou plulùt je le laissé là av<îc sa case, se rt'qx'lanl tout haut les paroles que je viens de lui dire en français ou du moins que je nu» disais a moi-même ; il retourne mes mots connue

DE UARALANUÊ A TIMBl-TOUMT. 181

uiioursfpii aiiriiit trouva iiii [Mit de iiiii-l vide, il cherche à PU (ItJcouvrir le sens, car il a. parait-il, liabité la côte. il sait des mots de toiiltHb; je retourne au palais royal. Lf roi me fait «lin- ifuil me recevra d^s fjii'il aura terminé avee son assenihir-e. Je ri'ponds que ce n'est point nie satisfaire, qu'il désigne des cases, je l'y attendrai, il viendra me faire sa visite. On va, on vient, l'assemblée se récrie, mon iiilerprMe n'ose pltis se risquer Ift-dedans ni me désobéir, et «piand il y est, il n'ose plus parler. J'cnlends du bruit, je vois «les boubous s'agilerù la porte, je me l'approche et je dis quelques mots à Ali qui est dans la cage aux animaux ; ou me conduit à d'autri's cases. Elles sont vastes, bien construites, mais on lie les a pas balayées avant de m'y inlroduin- ;chez<le [Hiuvres gens j'ai couché dans le poulailler, mais ici cette négligence est coupalde. Enfin îjesuis debout depuis ciii(| henres et demie du matin avec mon jeton de peplone pour tout déjeuner, il est trois heures et demie, je m'assieds ave<; plaisir; ce- {H-ndant de son petit ItaUii une esclave leste et preste balaye les pailles et la poussière.

Les femmes envahissent ma case, mais je crois n'avoir rien à attendre des gens d'ici, ji' n'ai pas de ménagements :i garder, M'Bar, sur un signe, fait sortir toute cette volaille qui repasse sous la porte en jacassant. J'attends mon bagage qui est resté à 2 kilomètres et demi, à l'aulre bout du village.

Timbi Médina est une ville riche, cases bien closes, enclos bien entretenus, poternes en murs de terre, places balayi?c8, proprettes. Orang<'rs de 10 à 12 mMres de haut; on ne cueille pas fous les fruits, la terre en est couveHe. Il faut occuper celle région, un ])eu humide

182 RAIIEL.

peut-ôlrcs mais facile à drainer. Les habitants sont influents, c'est une petite capitale», en rivalité d'influence parfois avec Timbo, un étendard y prendrait racine ; que de facilités pour la conqu^^te !

D'après le baromètre nous navons monté en somme que de 500 mètres; nous aurions pu éviter, je crois, les escarpements de Débéa eu les contournant par le uoihI. Je vois cela pour une» route, pour nous il est mieux d'avoir pris par en haut.

Un brave homme m'apporta un œuf frais, je lui fais signcî de poser là son cruf et je le remercie, les gens du dehors accueillent la nouvelle de cet événement avin» satisfaction ; ils no mangent pas les œufs et c'est gri-gri de h» voir accepté par le blanc.

Mon logement compte cinq cases dans un vaste enclos. Des bandes de pigeons vont et viennent, coquettant sur la place; je fais install(»r ini piège] en filet apporté tout exprès, mais inutilement; il est mal présenté, les pigeons ont tourné autour. Un grand filet serait, pour s'approvisionner, la meilleure des armes, économique et sûre; en ([uelques minutes on prendrait deux ou trois douzaines de pigeons. Mon insuccès ne tient qu'au peu d'attention <|ue j'ai donné à l'expérience.

Ce matin, pendant la marche, d'un village voisin de notre route on m'aj)porte d(»s poulets, mes porteurs les suspendent par les pattes à leur bagage avec des lambeaux d'écorce ; c'est l'habitude, ils font ça très adroitement.

Pour que le photographe soit impressionniste, il faudrait qu'il puisse reproduire en même temps que le paysage le vif couroti coucou du pigeon, le couou cou plus voilé de la tourterelle, ces roucoulements rem-

DE BADALANDÉ A TEHBI-TOUIII. 183

plissent l'espace cl uous orrivont sans tr^vc du fond (ie l'horizon.

I.t' soleil porte à lu colore, il est bon de le reconnaitre pour ne pas se filrlici- à tort; il vaudrait mieux ne jamais se mettre en colère, restcîr toujours en possession de soi-niOme ; ici les chefs sont toujours iinpussihlos, en uppareuce. la vivacité est de tK's mauvais ton (comme partout d'ailleurs) ; mais il est difficile de ne i)as céder au climat ou à la né<;essité <^ui e\ige parfois un peu de manifestation.

Il a fait froid cette nuit, dans tous les enclos j'entends tousser ; et comment ne pas s'enrhumer à courir tout nii ou à peu prèsd^s le matin, par t2de{îrésde température?

Lundi. — Le roi de Médina, Modhi Saga, prétendait que j'aille le voir, lui parler, lui faire ma cour; il m'a envoyé sou eiitourag»'. les esprits ont tourné contre son obstiuatiou. il est venu. C'est un bon vieux ijui vaut mieux que ses sujets, comme presque partout les chefs dans ce jMiys. Il portait la bague que je lui ai envoyée en remerciment de son diner d'hier soir. 11 a beaucoup insisté pour que je dispose de toutes choses à ma convenance dans son royanme ; c'est la toniuih' d'une jHilitesse toujours agréable. Je n'ai rien demandé, bien entendu, il ne faut pas confondre les affaires souvent orageuses avec les vi.sites de cérémonie dont la quiétu<le est la caracti'ristiquc; je venx seulement remar([uer, en passant chez ce nègre, que la politesse, formule de la vie sociale que Ton retrouve partout parmi les hommes, est toujours l'expression généreuse des meilleurs sentiments ; c'est l'expression naturelle de la loi de charité, loi de réciprocité qui conduit l'humanité et dont nous avons Tins-

484 KAHEL.

tincl. J'ai remis lu suite de la conversation au momenl où jo lui rendrais sa visite; mon interprète est absent, y crains de ne pas dire bien exact<3ment ce que je veux dire.

Le village de Diaia Kadé appartient, parait-il. à ce bon vieux roi ; il sait Thisfoire de mon excursion sur It» touldt^ Paray et h» mécontentement qu'elle a causé dans le pays. Mais lui. me dit-il, n'est pas mécontent, et si !<' chef de Tendroit m'avait contrarié il l'aurait fait amarrer (*t amener ici. Le fait accompli a toujours raison chw ces gens-là, il (»st la démonstration de la force ou du «Iroit, ce qui pour eux est tout un ; chez les nègres la force prime le droit! Chez W musulman, c'est la justi» conséquence du fatalisme.

Depuis la visite du roi les gens du village sont moins obsédants de curiosité, ils se tiennent à distance, j'ai la paix sans trop de peine. \a\ population non pas hostile, mais hardie, indiscrète, a obstrué mon repos dès mon iirrivée, j'ai pris le parti de renvoyer tout le monde.

Ces gens (jui s'imposent ne sont b» plus souvent que des gens dt* peu de* cbost», inutiles et non des personnages dont on «lit à rechercher Tiniluence; leur mécontentement nVst dangereux (|U(» s'il est (encouragé parles chefs.

Ouana, Noir anglais de Sierra-Letme au service d'une maison française du Sénégal, vient me dire des bonjours. Il me dit qu'il est Anglais, mais très dévoué à la France; il faut venir chez les nègres j)our voir un Anglais dévoué à la France ; si je pouvais l'embaumer, ce phénomène, je le rapporterais en Europe, à Grévin ou à Tussaud; les Anglais eux-mêmes voudraient le voir. Il est arrivé sur

DE BAKALANOÉ K TIMBl-TOUMI. 18H

; talons du roi et n'a jws perdu im mot do l'e que nous ons dit, uussi navons-nous rion dil, l,e froid m'a donné des iiévriilgies. Altitude 880. Mon romètrc est tombé dans un ravin, mais il iHait dans une isse. sur latèle de son porteur r|ui dégringolait uvei; lui, u suite d'une bataille, dénonenieut d'une vieill« haine; spère qu'il aura été préservé.

Lo roi est vieux, ses femmes sont jeunes, presque autant o sa fille qui parait avoir dix-sept ans. Ces vieux rélléis qui pullulent laissent de lenr ftgi'mùr iinef-énériiliou irtée plus à la pensée qu'à l'at-tinn.

Elle est très bonne à voir cette souplt; jeunesse, on iw )uve qu'il louer ; i'œil est vif. les traits sont quelconques, ais l'ensemble est engageant ; hi forme, les rellels, l'aniation des lignes, tout est content de vivre et de pliiîro ; ^ plaire à cet homme barbu et blanc qui semble fait d'un uage d'été, et qui vient sans doute de là-haut, de chez •s Dieux, choisir parmi les hommes une beauté digne de on regard. Combien de jeunes beautés sous notre ciel ris gémissent dans leurs gros vi^tenieuts et voudraient ion moins vivement que cette nue princesse faire clfet de purs joyeux détails! Ici ça va tout seul, la jeunesse se •are de tout ce qu'elle possède; les principes n'ont rien ■ voir dans la différeucc des usages, le soleil est la seule ause, le seul intermédiaire. Mais c'est l'habitude depuis enfance, personne ne le remarque, ce n'est pas remarluable, le regard ignore l'indécence; jamais la convoi- 'se n'a excité ses feux, il n'a pas connu la privation, il 'a pas eu le temps de former un désir, la réalité tou- |Ours présente lui évite le rc^ve?

Mais l'œil est puni de ces éclairs esthé-tiques, — l'o-il

186 KAIIEL.

onropt'on j'enl(Mids, I'umI délicatement élevé enserre, à Paris où toutes les femnies, à trente pas. sont jeunes et (le {gracieuse tournun»; — pour un modèle qui l'arrête il so déchire à cent sorcières échinées ou bouffies ; quand il en passe j«» baisse les yeux et je me pince le nez.

Je r<'nds au roi sa visite; il est empressé, affable sous sa forin*» d(* sinpe frisé. 11 me montre son chassepot modèle i86t), bien entretenu. Ces gens achètent facilement de bons fusils, ils nous donneront quelque jour de 1 Vmbarrns ; il vaudrait mieux s'en faire des amis puisque c'est possible. (]'est possible et c'est facile, et c'est le seul nioyt'n pour nous de posséder effectiveuKMit TAfriquê. clm(|ue jour d'observation depuis quinze ans me le dém(mtre. Je Viù dit en 1880, il me semblait même que j'avais ét(' viv(»m<»nt compris, mais les intrigues tK»s activ(»s de spéculations inavouables ont détourné le counnit d'int/»rèt national que j'ouvrais là; ça s'est termiaé au profil de trois ou (juatre poches, aux dépens de (luelques actionnain»s ; nous avons perdu le Niger et par suite la meilleure part de ce Nord Africain dont il nous reste des n^stes.

Lrs causes de c(»s défaites sont si simples, le geste à fnin» pour les éviter était si modeste, qu'on demeure surpris de la primitivité^ de notre esprit colonial ; les bonnes volontés et le dévouenieut d(»s honnêtes gens ne sont pas (»iîcore arrivés à posséder toute l'autorité, mais chaque jour nous rapproche de ce progrès. Nous trouverons aujourd'hui dans le concours de tous l'expression de notre esprit national ; dégagé de l'esprit de spéculation égoïste, cherchant dans la prospérité des intérêts généraux le bien de tous les int<'»rêts particuliers, nous reconnaîtrons que

DE BARALANDK A TIMBI-TOUMI. iSl

l'Afrique n'est pas un simple nuigasin de noix de cocos, mais qu'elle peut et doit Mvo un puissant empire, dont il faut orgîmiser la force pour l'associer à notre avenir.

Lundi matin, nous partons à sept heures et demie pour Timbi-Toumi ([ue Ton aperçoit à une petite distance vers le haut de la vall<'»e. La femnn; du roi m'envoie des présents, mil et hananes; l'envoyé nu^ les ollVe comme marchandise à lui et qu'il désire vendn», fraude commune. Je n'achète pas. il mange les hananes; mais comme il faut que tout disparaisse avec moi, il suit la colonne, va et vient tout le long jusqu'à ce que mes hommes aient acheté son mil ; alors il repart dire sans doute» à la reine que je suis bien content et que je remercie beaucoup, et qui» pas gi»uéreux je n'ai rien donné en échange, rien, « ajnonna », comme dit en ouvrant vers le ciel ses deux mains étendues un jeune Noir de mes porteurs en langage de* son pays.

A 6 kilomètres nous traversons une rivièn» marécageuse, plus loin le Kokouby au point où je l'îii trav(?rsé en 1880; Teau est clain» et profonde, 2 mètres, beaucoup de petits poissons. Avec le Kokoulo il court par Cambadaga, au Kakriman. D'autres fonds d'eaux claires et peu courantes se traversent de même sur d(»s ponts informes de branches et de troncs d arbres. Cette plaine b'gèrement vallonnée, argileuse, est marécageuse par (endroits, on y sent la nuit un air de fièvre paludétMme; il siérait facile de faire écouler ces eaux immobilisées, Tinclinaison générale de la plaine étant tournée du coté où elle s'ouvre sur l'étage inférieur. De ce coté on domine les montagnc^s fuyant échelonnées en contre-bas jusqu'à Thorizon.

En 1880 les deux Timbi, Médina et Toumi, étaient

188 KAHEL.

assez rapproches l'un de l'autre, mais ici les villes marchent, chaque incendie est loccasion d'un pas. Toumi s'est <^loigné et agrandi, je m'y perds. Le missida a chaiij?^ de place, nous faisons mille tours et détours pour le découvrir, ne le trouvant pas à son ancienne place.

TIMBI-TOUMI, KAHKL.

Timbi-Toumi. — Broual-Tepais. — Haut-plateau de Kaliel. Négociations, traité. — Gali. — Digui. — Fougoumba.

Le missida ou mosquée est une immense case circulaire de 20 mètres de hauteur, dans laquelle est une chambre carrée de 12 mètres de côté, en terre, plafonnée à 2",S0 de hauteur par d'énormes poutres de bois dur juxtaposées. Le vendredi, le marabout vient là réciter les prières officielles. Je me réfugie sous son ombre, à la fraîcheur relative de son épais dôme de paille, tandis que mes Noirs se tiennent au dehors, retenus par un craintif et louable respect de ce lieu consacré. D'ailleurs, par respect aussi, je demeure dans le vestibule circulaire qui précède le sanctuaire. Dans la mosquée de paille, je songe

Qu*elle n'a qu'une porte, et qu'elle s'ouvre au ciel, Du côté d'où vient Thirondelle (i).

Dans ce lieu tranquille, les hirondelles ont fait leurs nids; leur vol vient de France, leurs cris me parlent de mon pays; faciles voyageuses, libres visiteuses, elles

(1) Victor Hugo*

connaissent toutes ces régions aussi bien que les nôtres; elles auraient pu dire à Plolémée où étaient les bornes du monde et lui nommer les rois et les bergers vivant chaque jour comme lui d'un grave labeur, dans des régions où sa carte n'atteignait pas encore. En toutes choses, la vérité préexiste; mais Thomme ne la décomte que lentement, de proche en proche, et il ne comprendra jamais la vérité dernière, Tabsolu, son intelligence ne va pas au delà de la comparaison et de la mesure.

Le roi deTimbi-Toumi,TchernouMaïo, qui m avaitreçu, en 1880, avec beaucoup d'amitié et d'intelligence, et à qui j'avais promis de revenir, a été tué, il y a peu de temps, dans une guerre. Un de ses frères lui a succédé ; il est absent en ce moment, il est parti, me dit-on, pour Bambaïa, Gostettam, etc., où il a à nommer des chefs, administrer, faire son métier de roi, ce dont il s'acquitte en maître actif et prévoyant. Fâcheuse absence, car si mes renseignements sont exacts. Médina ne peut rien, mais Toumi possède une famille de chefs intelligents et entreprenants.

Pendant que je me repose sous l'oranger du missida, on va me chercher un frère du roi qui gouverne en Tabsence de ce chef. Lui et les siens m'accueillent avec joie, ils m'attendaient. Huit ans ne sont pas une longue absence chez ces peuples pour qui le temps ne compte pas; d'autant plus que pendant cette absence je lui ai envoyé trois ambassades successives. 11 me dit que TAlmamy veut envoyer chercher Maly, mon ancien inter* prête réfugié à Bambaïa, pour le punir de m'avoir volé, et lui faire couper la tête en ma présence. On ne com* prend pas tout de suite, enarrivant d'Europe, la simplicité

TlMBl-TOUMI, KAHEL. 19i

d'une telle justice; ici, ça n'entraîne pas à de grandes rdllexions, simplement on en parle. Mais le Blanc ne veut pas de cette protection, il n'apporte pas le malheur avec lui : « J'ai agi comme il m'a plu de le faire. Maly ne m'a pas trompé, laissons cela ; je me souviens des soins qu'il m'a donnés, du bon accueil que j'ai reçu et ne l'oublierai jamais. » Le jeune chef m'approuve, les vieux de la tribu opinent d'un grognement en ma faveur.

Je fais remettre à ce jeune chef un. fusil Lcfaucheux, il me paye de quelques « ba ! ba ! » d'ébahissement prolongé. Il m'a déjà donné tout de suite des porteurs pour aller chercher mes hommes et mes bagages restés à 10 kilomètres de là, sur le bord de l'eau où je les ai laissés à Tombre et faisant la cuisine. Je les ai laissés afin d'être plus libre de mes mouvements pour me reconnaître dans le dédale des sentiers, tous pareils entre leurs haies de purghères et d'euphorbes; il m'était plus facile ainsi de cherchera qui parler dans les enclos de la ville.

Bientôt le chef se lève et m'accompagne aux cases qu'il a fait préparer pendant que nous échangions les premiers bonjours. Bananes, oranges, lait cossam nous ont précédés. La case estbalayée, le sol bien net, — les Noirs s'as* seyent à terre dans leurs boubous sans les ternir aucunement. — Avec discrétion, il se retire, emmenant tout son monde, et me laisse toute la quiétude d'une parfaite hospitalité ; nous nous entendrons avec ce jeune homme. Déjà son frère aîné, le mort, m'avait, en 1880, produit la meilleure impression ; si son frère, le roi actuel, est de la famille, je pourrai parler. J'ai fait peu de frais pour le roi de Médina dont l'autorité manque de vigueur, j'ai simplement affirmé des relations d'amitié suffisantes. Ici

on est fort, le règne commence el il me paraît qu'on sait vouloir; sagata{i}'.

Je ferme mu porte, et je suis promptemcnt réparé par le plaisir de dt^jcuner dans la solitude, le silence et la propreté. Un fromage blanc mM de son petit-lait, dans une fraiclie calebasse blanche couverte de son Ii5fa de paiDe tressée en élégants dessins ; est-ce bon? est-ce trop aigre* c'est hygiénique; des bananes k point, d'un parfum npitciix; des orai^es, un tas; bienvenue de< peuples pasteurs. In peu de ce fromage, trois bananes et six oranges, ce n'est peut-être pas assez congestif, mais h midi, après tant de Htours et d'atlentes sous un soleil d'aplomb, c'H délicieux.

Lorsque mes gens ont été seuls, se sentant en pays ami, ils se sont répandus dans les caset voisines oii chacun les a comblés d'oranges el de bananes; ils riiiissent par arriver, je leur olTreme) provisions, mais ils n'en veulent plus. AU paraît grognon: faute d'un homme, il a dii se résigner à porter, luinu>me! un sac di; mil(*).

Le premier moment ainsi employé, le chef me pro- |)iise des cases plus dignes, pensc-t-il. dans l'enetos royal. 11 a fait sortir les occupants, des parents. La ease efi propre, mais elle est enoore chaude ; elle a servi, tout récemment servi; il y a des mouches, je préférerais ma première case un peu à l'écart, presque neuve, inhabitée, dont les murailles sentent bon la terre, l'air non respiré; mais ici Je dois plaire, j'iiccepte l'intention du jeune chel.

(1) « Sa'jala, ra c'uït un lioiiiino i>, disent les Noirs fln admirant le voyagfiur qui vient loul sptiI el parle en mallre.

TIMBI-TOUMI, KAHEL. 193

Il me fait apporter un sac Je riz, du mil; on amène un [nouton et un bœuf; il me donnera autant de porteurs qu^il me sera agréable.

J'explique, en particulier, à ce chef plein d'entrain et de mesure, que je suis d'accord avec TAlmamy pour venir àTimbo et que je me propose d'organiser le Foutah comme il convient, pour utiliser sa valeur, ses montagnes, ses peuples, ses chefs et ses institutions, etc. ; je lui en confie le secret jusqu'à ce que le moment d'agir soit venu. Il discute avec plus de sagesse que je n'en attendais de son âge, il développe de bonnes raisons : ce que je propose, dit-il, répond à leur secrète pensée, à des rêves entrevus, mes projets auront la force parce qu'ils sont la vérité. Et tout bas, car dans ce préau les cloisons sont de paille, il m'exprime son grand contentement ; ses yeux brillent, c'est Allah qui m'envoie. Je lui explique le traité par lequel je veux être « Alpha » dans le Foutah. Mahamadou Pâté m'avait offert, en 1880, des terres à mon choix dans son territoire de Sokotoro, dont il me vantait l'heureuse situation, mais je veux posséder et habiter les terres de Kahel qui font partie du royaume de Toumi. Nous nous expliquons sur les avantages qu'il retirera de ma présence pour l'exécution de ses projets* 11 est heureux de mes paroles, elles répondent aux es-» pérances que son frère aîné, le précédent roi, et son second frère, le roi actuel, fondaient sur mon retour. Il me dit que sa réponse est celle du roi lui-même.

Une fille et deux femmes du roi escortées d'une cap-* live de confiance et d'un garde, viennent me saluer j souple jeunesse à l'œil curieux, parée de la plus naïve coquetterie. Je passe au doigt de chacune de ces jeunes

194 KAHEL.

femmes couleur tabac, des bagues sans valeur, mais élégantes et d'un peu d'éclat.

En voyant mon livre où Ronsard me répète sa jolie chanson, un familier du chef, triomphant à propos, n me chercher un livre qu'il possède dans son trésor! Ce>t une Bible anglaise ! Moyen de pénétration ou du moins intention^ car ces Noirs ne lisent pas, ils parcourent même le livre à Tenvers comme si c'était de Tarabe, et ce n'est que de Thébreu. Si nous faisions des livres en langue do pays, texte et images «l'Kpinal, épisodes de guerre, miraculeux événements, berquinades, touchantes actions, tout ce qui agit sur la sensibilité un peu vivement, cela nous ferait connaître : mais le scepticisme inaltérable de nos convictions quand il s'agit de colonies ne s'intéresse à aucune méthode; il serait temps cependant d'avoir une opinion, et de la confier à un ministère qui n*ait pas d'autre préoccupation. On hésite à former un tel ministère parce que les traditions qu'il devra suivre n'existent plus ou pas encore chez nous, et que, cependant, le Ministre des colonies comptera parmi les plus influents de nos Ministres. A cause de la diversité et de l'importance des intén^ts à administrer, ce poste doit être occupé par un homme doué des plus rares qualités, et qui soil un honnôte homme.

L'absence de Ministère des Colonies n^empèche pas nos territoires de déployer leur fertilité et leur valeur commerciale, mais elle nous en ôte le bénéfice et le laisse aux étrangers ; ce que nous hésitons à organiser pour nous, les étrangers le prennent. En 1880, j'ai rencontré sur ma route, daus le Fontah-Djalon, une vingtaine de Noirs anglais de Sierra-Leone ; en 1888, j'en ai rencontré

TIMBI-TOUMI, KAHBL. 195

ilus de six cents. Ils s'installent sur les meilleurs points, .éfrichent, cultivent, bâtissent leurs cases et servent l' intermédiaires naturels entre les caravanes et les compoirs anglais. Pendant ce temps, un Français sollicite vainement l'autorisation de s'installer dans ces mêmes erres que les étrangers achètent sans que leur droit de >ropriété puisse être jamais contesté. Ainsi, par le fait, 'absence de Ministre, l'absence d'autorité coloniale française, aboutit au même résultat que si nous avions confié los colonies à un Ministère aillais.

?ïous avons cependant tous intérêt, directement ou inlirectement, à ce que nos colonies soient françaises: aut-il le dire?

Nous pouvons par de bonnes lois, en petit nombre, lécupler promptement nos relations avec nos colonies ; >n mesure tout de suite quelles facilités dans la vie naionale nous amènerait un tel mouvement, quelles carières nouvelles s'ouvriraient devant nous, quelle vitalité ioUiciterait toutes les formes de notre activité.

A l'heure du dîner, lorsque Alleas m'apporte mes >lats : cervelle, purée de patates, foie sauté, côtelette de uouton, boroboro (éptnards indigènes), plus un peu de ïossam (lait tourné), le roi à qui on apportait dans le Digme moment sa calebasse du soir, me prie de dîner avec lui. Je lui fais signe de mes instruments que je ne mange pas avec mes doigts; un de ses fidèles, naïvement sauvage de ces bois, roule dcxtrement une boulette dans sa main, l'avale et insiste du geste pour me persuader que c'est très facile. Cependant il compare la familiarité de sa gamelle de bois à mon isolement respecté, à la tête de mes quatre plats, dans ma vaisselle plate; il

196 KAHEL.

hésite et finit par soupçonner qu il y a une diCFérence entre nous. Je me fais excuser par Ali, car je ne voudrais pas froisser d'aussi bonnes intentions. Ali me sert d'interprète à l'occasion, il ne sait pas un mot de français, et moi pas un mot du baragouin créole qu'il essaie de parler, mais il est fin comme l'ambre, et s'il ne comprend pas ce que je lui dis, il comprend du moins tou* jours la situation, ses discours sont adroits.

Là devant ma porte, un cheval retenu par une courte» chaîne et un anneau de fer coulant le long d'un piquet fiché enterre. La pauvre bête, qui me parait être arabe surtout par sa frugalité, mange de la paille sèche et dure; les vingt-quatre heures lui suffisent à peine à absorber le nécessaire. Il est là au soleil, immobilisé, il pourrait faire pitié, mais il n'est cependant pas malheureux, il a bon poil, l'œil vif. Le triste, le pitoyable, Tapitoyant, le navrant, c'est le captif préposé au soin de la bête; accroupi dans la poussière, au gros soleil près du tas de paille, il froisse dans ses mains, poignée à poignée, cette paille revèche, il fait le hache-paille ; et en même temps il chasse les mouches qui tourmentent l'animal. Il na pas d'ailleurs l'œil plus inquiet qu'un homme heureux; bon pour un nègre peut-être, mais chien de métier.

Mardi. — Le roi par intérim vient dès six heures du matin s'asseoir sous Tauvent de ma case, attendre mon réveil. Il boit Tair du matin, le soleil levant, content sur sa peau de bique, de vivre un nouveau jour. Il caresse sa barbiche avec complaisance, ayant pris possession de l'être il se repose, il réfléchit. Puis une esclave apporte le livre des prières : Coran manuscrit en pages séparées, cent carrés grand comme la main, écrits en arabe d'une

TIHBI-TOUMI, RABEL. 107

belle calligraphie, enveloppé dans un premier fourreau de laine verte, puis dans trois étuis successifs do cuir travaillé, repoussé, nuancé. Le roi fait sa prière mentale, orale, lit quelques versets du Coran, adresse encore quelques demandes à Allah, referme son livre d'heures avec un soin attentif et peu è peu parait recevoir la grâce divine, la permission officielle d'employer pour soo bien ce jour que Dieu lui prôto, d'entrer dans la pratique des humbles travaux de la vie.

On apporte le déjeuner; avec ses familiers groupés en rond autour de la calebasse commune, il prend son repas; Allah a fait l'appétit pour le riz et le riz pour l'appétit, c'est absolu. Chacun plonge la patte à son tour, la conversation est discrète, tes boulettes de riz disparaissent dans leurs gésiers, ils avalent comme des dindons à la gaveuse ; une esclave préférée emporte le reste ; le repas n'a duré que quelques minutes.

Puis, le roi pensif s'appuie contre un des piliers d'acajou qui soutiennent l'auvent de la case et savoure les fumées d'une heureuse digestion; « pensif», il ne l'est que par l'estomac. C'est te bon moment de la journée, le moment pour lequel on vil : Allah a donné à l'homme l'estomac, et il a créé le riz pour le satisfaire, c'est absolu.

Un griot accroupi h. distance sous le môme auvent qui règne tout le ioi^ de la case, gratte sa lyre et en liredes airs digestifs; il suit de l'œil l'effet de sa musique, l'état du maître, et caresse & l'unisson de leurs émotions les fibres repues par la diffa.

Quand te roi est un peu débouliné, je vais lui serrer la main, plustôteûtété indiscret, il ne faut pas interrompre l'action de grâce. Dès qu'il me voit debout il me fait

i98 KAHEL.

apporter du lait frais (birftdam), — assez bon quand il arrive à propos, mais à Taube, dans mon état maladif, c'est un peu frais; le roi croit bien faire, j'y goûte par politesse, AUens le boit. — En même temps on me présente un bœuf; je fais appeler mes gens qui logent dans les dépendances, un peu plus loin ; le sacrificateur s'avance, le bœuf va mourir, là, tout de suite ; pauvre bote, sera-t-il de Tavis de César : « la mort préférable est la mort la plus prompte »?

Le mouton d'hier soir a dû être de cet avis, il n'a pas subi le supplice préalable du voyage, traîné au bout d'une corde le long du long sentier: 'il est arrivé tout dispos de son champ qui est voisin ; sa chair a été tendre et coquette d'ôtre trouvée bonne; le bœuf sera de même, espérons-le.

Le jeune chef est au courant, je le vois, des choses de la civilisation, il me demande des remèdes ! toujours la maladie enragée; ce n'est peut-fitre pas pour lui, car il a bonne mine, je ne lui vois rien de serpigineux.

On tue le bœuf, ses quartiers sont palpitants, les muscles s'agitent à la recherche de l'équilibre od aboutissait leur effort. J'en donne un quart au chef, Ali est grognon, il ne voulait donner que quatre côtelettes ; il doit avoir raison, il connaît mieux que moi la psychologie du nègre. Le chef parait content de la distribution que je fais autour de lui, de son présent. Je garde peu de chose pour mes hommes, ils ont de quoi manger ce matin, ce soir et encore demain matin, et quand ils ont à manger ils ne se déplacent pas volontiers. La digestion de ce mouton, de ce bœuf, oranges et bananes à discrétion, riz pleine ration, doit, avec les heureux hasards de la

TIMBI-TOUMI, KAHEL. 199

*oute, nous mener jusqu'à Timbo, — 100 kilomètres.

Hier soir le chef est resté trois quarts d'une bougie à causer avec moi ; je lui ai vanté et il pressent les avaniages d'un bon gouvernement, — dont il ferait partie aaturellement ; — il a aussi ses idées.

Le soleil monte, il y a des mouches ; les gens de la cour sont là, assis sur leurs talons, inoccupés, comme des bêtes; leur cervelle doit peu s'exciter à ce métier. Deux griots grattent leurs cordes de cuivre, un seigneur se nettoie les dents avec son mentemps (?), petit bâton dont le bout est effiloché en brosse; il crache de tous les côtés, fait du bruit, rote, exubère, vit tout plein. Oh ! Têtre inutile ! La terre nourrit tout ça à ne rien faire. C'est la foule, le milieu de culture où la loi de la vie pratique la sélection, c'est l'humanité en gestation do son perfectionnement.

Dans la chambre à côté, sous le môme toit, — la mu-^ raille de séparation, comme un paravent, ne monte pas jusqu'en haut, — les femmes jacassent, mangent, lavent, on entend toute sorte de bruits d'eau, les enfants font des caprices

Ces Noirs n'ont pas de nerfs, l'ardent soleil, l'action tellurique paraît détruire la nervosité, — le soleil assainit le muscle ; — et le riz ne la réveille pas. Le riz assimilé, le roi et ses aides prennent le café, c'est-à-dire qu'ils mangent des kolas. Ils en ont les dents jaunes et salivent de sale bave ; ils sont dégoûtants avec leur chi- [}ue de kola et de tabac salé de potasse, dont le jus immonde, retenu par gourmandise, gonfle leur lèvre inférieure et amène quand ils parlent un bredouillement eiccompagné d'un suintement jaunâtre aux coins de la

200 KAHKL.

bouche ; il faut voir ça et Tentendre pour savoir ce que c'est quun nègre, ni plus ni moins. Pour n'être pas desséché par celte liquéfaction, ils boivent de l'orangeade; tout pour la gueule.

Un marabout me fait un gri-gri, témoignage des bons souhaits de tous.

Je prends midi au soleil.

Hier soir temps couvert, cette nuit longue averse, ce matin temps clair.

Notes sur Gambadaga, le Kokoulo, le Kakriman coupé de nombreuses chutes ; navigation et topographie.

On me dit pour la deuxième fois que deux Français sont à Labé retenus par Alpha Gassimou, Blancs venant de Bakel et qui voulaient aller à Timbo. — J*ai su depuis que c'était à peu près exact, — le roi Gassimou voulait les occire, mais les vieux ont dit que ce serait mal faire ; très sensés ces pères conscrits modérateurs. Quel détrousseur que ce Gassimou! j'ai une peur rétrospective en pensant que j'ai passé deux fois sous ses créneaux ; si je n'avais pris soin de ma tenue il m'aurait entamé. 11 se recommande, je le vois, par Tindépendance de son caractère et son activité; ce doit être un homme intelligent, nous ferons connaissance.

Le matin au petit jour, et le soir, on entend les voix des enfants qui à la lueur d'un feu flambant apprennent à lire dans le Koran ; c'est l'école.

Les nuits sont tranquilles, peu de bruits tapageurs, le grillon seul jase et raconte aux étoiles nos vanités humaines.

Cette assistance permanente de quinze ou vingt personnes, dont souvent deux ou trois chefs qu'il convient

TIHBI-TOUHI, KAHEI.. 201

) distinguer et d'entretenir, ne manque pas d'être fati- LQte de six heures du matin à huit ou neuf heures du >ir. On s'y habitue, ces regards tendus me sont indîfTétnts, ils me manquent lorsqu'ils s'éteignent, cette leute de curiosité caresse l'épiderme d'un actif magnë- Lsme ; mais de temps en temps il se produit des converations bruyantes, l'auditoire ne se contient plus, son lonnement fait explosion; cette obsession sans trêve .evieni douloureuse à la longue.

La dernière allé du feu roi promène ses trois ou quatre irintemps. ornée d'un fil de perle autour de la taille. Trois femmes du roi actuel venues déjà hier revientenl aujourd'hui. Celles qui se promènent ainsi à l'air ibre ne sont pas les plus accortes, elles ont, si je ne me rompe, cessé de plaire ; elles jouissent d'une certaine considération après leurs courts et, je suppose, loyaux lervices, mais le maître n'est plus pour elles qu'un astre foilé, il ne leur envoie que des rayons sans chaleur. Les >lus aimées, en exercice, le gratin du harem, ne vague [tas par les rues. Ces princesses me demandent mille choses, entre autres de l'eau de Cologne et surtout à venir passer la nuit dans mon bon lit.

Au moins ici on s'explique, il n'est pas nécessaire de se rencontrer par hasard pendant toute une saison dans l'allée des Poteaux, ni de faire semblant de parler d'autre chose. La tension psycholt^ique est, il est vrai, de courte haleine, l'union des âmes n'a pas part au conflit, mais par contre la morale est respectée, foin de M. Malthus! La reproduction restreinte ne se rencontre pas chez les races inférieures, constatons-le, c'est le fait.

Je dis que mon lit est trop étroit, et je donne tout de

mftme des bracelets ; mais ce n'cHail pas pour la parure, c'était pour Thonneur. Ce n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de trouver des raisons sufGsantes pour sf tirer de là sans froisser des amours — propres et autres, — gonflés de désirs, sau[)oudrés de curiosité.

Une partie du quartier a brûlé récemment, on le reconstruit. Je photographie les cases neuves quon achève en ce moment. Ce sont les cases du chef qui me reçoit, modhi Oumarou, le frère du roi. De vrais palais de terre sèche et de bois dur, abrités sous leurs toitures do paille dorée. L'élégante courbure du toit de chaume est accentuée par de longs méridiens de roseaux, des cercles parallèles régulièrement espacés en maintiennent la surface, le vent ni la pluie ne Tentament. Tout autour des cases le sol est uniformément sablé de petites pierres rouges, Tenclos est entouré d'une verte tapade qui a poussé plus vite que les murailles, il est divisé par des paravents en paille tressée formant divers dessins.

Je photographie» devant ces cases un groupe de gamins qui m'observent, parmi eux un fils du fou roi, cinq ans, le plus petit à gauche.

Le soleil s'étant voilé un instant, je laisse mon appareil et je vais faire un tour dans la campagne, j'essaye de m'isoler, mais les curieux sur mes talons me suivent derrière les haies; impossible de placer mon monologue.

Le soleil reparaître reprends deux vues... et patience.

Le soir, un pou attristé de ma situation trop surveillée, j'entreprends, au coucher du soleil, une suprême promenade poétique, dans le silence et l'isolement. Cette fois le roi et la cour m'escortent, pleins d'entrain. Ah !

TIMBI-TOUMl, KAHEL. 203

hospitaliers, certes, mais bien encombrants. 11 faut pourtant que je m'explique, ça ne peut pas toujours durer. A l'entrée du bois je les prie d'attendre, ayant des sacrifices privés à faire ; et je me glisse dans le fourré libérateur. Un dél^ué, témoin assermenté près la cour, sans doute rapporteur de la commission d'enquête, s'attache à mes derniers pas. Ah ! tant pis, je déroule ma ceinture et comme Vendôme je donne audience ; il attend. C'est un détail sans doute à passer sous silence, mais chacun peut se mettre à ma place et me comprendre, et c'est de même dans chaque village, quand on n'a pas de chez soi installé et qu'on appartient à ces gens très curieux de tout et surtout des détails. Â la lisière du bois je reprends mon roi et mes chefs, et nous rentrons. S'ils avaient lu les Contes de Louis XI je croirais qu'ils faisaient exprès.

Tout le long du jour ces Noirs rotent avec complaisance, c'est du bel air, crachent, reniflent. Oh ! oh ! un chien fait moins de bruits divers. On devrait taire ces laides choses, mais alors on ne montrerait pas le nègre. J'ai dit ailleurs que ces sauvages se parlent et se comprennent comme les bètes par de simples grognements du gosier, exprimant de longues phrases sans moduler un seul mot.

Lorsque deux Foulahs se rencontrent sur le sentier, ils s'arrêtent, se contournent l'un l'autre, en se toisant lentement, comme feraient deux chiens, et comme deux chiens se reconnaissent; ils échangent des grognements classiques, des bonjours inévitables, et ils continuent ; ils ne passeraient pas sans s'être ainsi reconnus mutuellement.

âOS KAHEL.

même des bracelets; mais ce n'était pas pour c'était pour l'honneur. Ce n*est pas si facile q rait le croire de trouver des raisons suffisant tirer de là sans froisser des amours — propres — gonflés de désirs, saupoudrés de curiosité.

Une partie du quartier a brûlé récemment construit. Je photographie les cases neu^ achève en ce moment. Ce sont les cases di me rei^oit, modhi Oumarou, le frère du roi. D( lais de terre sèche et de bois dur, abrités sout? tures de paille dorée. L'élégante courbure < chaume est accentuée par de longs méridiens d des cercles parallèles régulièrement espacés en nent la surface, le vent ni la pluie ne Tcntam autour des cases le sol est uniformément petites pierres rouges, Tenclos est entouré d' tapade qui a poussé plus vite que les murai divisé par des paravents en paille tressée form dessins.

Je photographie devant ces cases un groupe < qui m'observent, parmi eux un fils du fou roi, le plus petit à gauche.

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Le soleil reparait, je reprends deux vues... et

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là-dedans ; mensonge de Foulah. Oumarou m'a accompagné assez loin hors de la ville et en me disant adieu il ne m'a pas parlé du retour de son frère ; hier encore il le croyait loin d'ici. Gomme je ne veux pas faire un pas d'avance, ce qui diminuerait tout ce que je viens de faire à Toumi, ni blesser ces gens qui m'ont bien reçu, je dis que par politesse je dois croire le chef (il m'a dit que le roi était absent) plutôt que le captif qui me dit que le roi est là. Cependant on insiste pour que je fasse un petit détour et que j'aille, à la case où le roi se repose, lui serrer la main. Je m'y refuse simplement.

Le roi, avisé de ma décision, se présente inopinénient à trente pas de mon chemin, à cheval, à la tête d'ixii peloton de cavaliers. Ils sont animés et offrent à la vue le tableau partout joli de la jeunesse ^ichantée. Ali ^e dit : — Voilà le roi de Timbi-Toumi, ne veux-tu pas l^î dire bonjour? — Oui, avec plaisir, qu'il approche. Mes ^oirs sont consternés. Le roi caracole sur place. Avec Son grand manteau de toile verte passée au soleil, son l^rge chapeau foulah, sur son cheval microscopique ^ui disparait sous les pans du manteau traînant jusqu'à terre et se débat sous l'éperon, il a l'air d'une chauvesouris aux prises avec un rat. Je ne sais ce qu'il comprend; le guide inquiet de la tournure des événements a disparu, Ali est muet de saisissement; je continue de mon côté, les cavaliers s'acheminent vers Toumi. Pourquoi ce roi n'est-il pas venu me saluer dans son village, puisqu'il n'était pas à Bambaia? n'est-il rien ou est-il quelqu'un ? Catilina, Cicéron ou César? nous verrons ça de près.

Je ferai observer à l'Almamy que ses sujets sont très

204 KAHEL.

L*autre jour j'ai déjeuné de patates et de chocolat à six heures du matin, puis fait Tétape avec assez de soleil, et à midi j'ai pris un déjeuner frugal de lait cossam, bananes et oranges. Ce repas de choses fraîches ma fait bien passer les heures de la chaleur, et le soir j ai diné facilement, et passé une bonne nuit. C'est peut-être un bon régime à suivre sous ce climat, si violent de onze à trois heures.

De Timbi à Broual-Tapais. Au départ on nous montre H rhorizon la colline pointue de Broual-Tapais.

Ce marabout du diable nous a fait perdre une heure ce matin; monsieur dormait dans un village voisin! D n'est pas bon de prendre pour porteurs des gens du pays comme ce marabout, ils ont mille occasions de s'arrêter et ils retardent la marche plus qu'ils ne la servent par leur connaissance approximative des gens et des lieux.

A 4 kilomètres de Timbi-Toumi mes hommes font halte, ils ont trop mangé, c'est certain. Je m'assieds pour écrire et prendre froid, à l'ombre. Au bout de cinq minutes, quarante indigènes accourus du plus loin, sortis de dessous terre, font cercle; la région est très peuplée, on s'en aperçoit. Depuis Loukouta, Débéa, Médina et jusqu'à Broual-Tapais la plaine est fertile, cultivée, elle nourrit de nombreux troupeaux, bien arrosée, mouvementée de légers vallonnements, un peu fiévreuse ; température la nuit 12 degrés, en décembre 5 degrés. Par endroits la roche ferme qui forme le sous-sot est presque à fleur de terre.

On m'avait dit que le roi était à Bambaïa et voilà que le guide m'annonce qu'il est là. Il y a de la combinaison

TlHBI-TOUMr, KAHBL. SOS

k-dedans ; mensonge de Foulah. Oumarou m'a accomlagné assez loin hors de la ville et en me disant adieu il ne m'a pas parlé du retour de son frère ; hier encore il le croyait loin d'ici. Comme je ne veux pas faire un pas d'avance, ce qui diminuerait tout ce que je viens de faire à Toumi, ni blesser ces gens qui m'ont bien reçu, je dis que par politesse je dois croire le chef {il m'a dit que le roi était absent) plutôt que le captif qui me dit que le roi est là. Cependant on insiste pour que je fasse un petit détour et que j'aille, à la case où le roi se repose, lui serrer la main. Je m'y refuse simplement.

Le roi, avisé de ma décision, se présente inopinément à trente pas de mon chemin, à cheval, à la tôte d'un peloton de cavaliers. Ils sont animés et offrent à la vue le tableau partout joli de la jeunesse enchantée. Âli me dit : — Voilà le roi de Timbi-Toumi, ne veux-tu pas lui dire bonjour? — Oui, avec plaisir, qu'il approche. Mes Noirs sont consternés. Le roi caracole sur place. Avec son grand manteau de toile verte passée au soleil, son large chapeau foulah, sur son cheval microscopique qui disparaît sous les pans du manteau traînant jusqu'à terre et se débat sous l'éperon, il a l'air d'une chauve^ souris aux prises avec un rat. Je ne sais ce qu'il comprend; le guide inquiet de la tournure des événements a disparu, AH est muet de saisissement; je continue de mon côté, les cavaliers s'acheminent vers Toumi. Pourquoi ce roi n'est-il pas venu me saluer dans son village, puisqu'il n'était pas à Bambaia? n'est-il rien ou est-il quelqu'un? Catilina, Cicéron ou Césarînous verrons ça de près.

Je ferai observer à l'Almamy que ses sujets sont très

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émancipés ; près de la ccMe ils se procurent des arme? plus facilement que dans l'intérieur, Kadé est plus européen que Timbo ; si TAImamy ne fait pas ce que je lui dis, son pays tombera en discorde, un Arabi lèvera Fétendard des mécontents, TAngleterre s'immiscera. (Aujourd'hui l'Angleterre a renoncé au Foutah, politiquement : elle se contente de l'occuper par ses sujets de Sierra-Leone, c'est son droit et son intérêt : que n'en faisons-nous autant !)

On doit pouvoir aller directement de Timbo à Cambadaga sans trop do précipices, en passant derrière la hauteur de Yali. Ce serait la meilleure route, le chemin le plus court, si j'en crois mes renseignements et Taspect des montagnes accidentées que je vois à Thorizon.

Je prends froid dix fois par jour, en passant du plein soleil à l'ombre épaisse des fourrés qui couvrent le sentier à la traversée des fonds d'eau et des ruisseaux. Involontairement on souffre et on s'attarde à cette fraîcheur relative, et insensiblement on accumule les petits refroidissements. Les nuits sont froides, je n'ai pas assez de ma couverture de fourrure, j'oserai me servir de mon édredon, il est chaud et léger. Je l'ai apporté pour m'abriter contre le soleil lorsque dans le jour le campement ne m'offre pas assez d'ombre. Sous ce climat on a les pores béants, le sang circule au travers du corps comme le vent dans une lanterne ; sous le casque, malgré le foulard intérieur, le moindre courant d'air frais me glace la tr^te ; le tout aidant j'ai la fièvre avec courbatures et névralgies.

Tout cela est pour le pauvre Juif Errant, le voyageur passant, Toumamnh'. Pour Thabitant le pays est bon de

TlMBl-TOUMI, KAHEL. 207

loumi à Koby ; collines de grès, eaux vives, végétatioa lorissante ; héliotropes arborescents de cinq mètres de laut, en larges buissons ; depuis le sol jusqu'en haut m ne voit que feuillage touffu et fleurs ; les parfums HÎnétrants que la brise promène seraient bientôt fatigants i'ils ne variaient à chaque souffle leur essence.

Rencontré l'oiseau qui mai^e les serpents ; le mâle a e cou rouge, celui-là du moins, la femelle a le cou loir.

Mes hommes étant allés se promener je ne sais où, je este seul avec les bagages, pendant plusieurs heures ; 'écris d'abord, je rflve et je combine, puis je me lemande dans ma solitude prolongée s'ils n'auraient pas léserté. Mais la supposition n'est pas vraisemblable, nés hommes étant tous, sauf le marabout, étrangers au says; je ne m'y arrête qu'un instant, le temps de saisir 'émotion et de dresser un plan ; c'est un bon labeur psychologique, il me rappelle à la situation et me fait nesurer le désert africain. Bientôt mes hommes un à lin reparaissent ; ils viennent de mal faire, ça se voit à leurs yeux d'écureuils surpris.

Mardi, plus ou moins, j'ai perdu la date, et ici chacun i ta sienne. Broual-Tapais est au sommet d'une colline en forme de cône surmontée de magniAques benténiers, belle situation ; une petite source, cause évidente de la formation de oe village, entretient la vie sur ce site isolé au-dessus de la plaine qu'il domine de tous les côtés; belle vue, beau panorama sur les montagnes touimentées, brisées, qui s'étendent à l'ouest en contre-bas de la plaine des Timby. A voir cette succession de falaises séparées par de profonds couloirs, on imagine que Duran-

208 KAHEL.

dalc furieuse a découpé ces montagnes en cent morceaux ; le Kokoulo et le Koby passent là-dedans.

Palabre pour envoyer des hommes à Toumi prendre mes deux caisses et Ali qui les garde ; c'est le troisième depuis mon arrivée hier. Ces gens sont menteurs par usage, par empressement, par désœuvrement. On se laisse toujours prendre, quand on fait une question, à croire un peu à la réponse qu'on attend. Hier soir j ai demandé deux hommes, on me les a promis pour ce matin ; ce matin, au lever du jour je les appelle, on me dit qu'ils vont venir : « Us viennent, ils sont là, on te les amène. » A huit heures, rien ; on s'étonne ! on va aller audevant; mais je renonce à croire. On me dit alors que c'est trop loin, et ceci et cela ; le mensonge se montre. Je me retourne sur un autre moyen, mais c'est toujours quelques heures de perdues. Il faut dire que les moins nègres de ma troupe ne sont pas là, ils sont en course pour acheter des vivres ; je parle à un bègue, qui parle créole à un Sousou (qui croit comprendre le créole), qui parle foulah à l'indigène Kikala, vieux débris représentant l'autorité locale ; ces traductions vagues voilent les impressions, étranglent la discussion; il ne s'agit pas de parler à mots couverts. Kancou sait quelques mots de français, il me comprend et traduit assez exactement parce qu'il emploie peu de mots pour exprimer sa pensée.

Bon pays, air de France, bon à habiter. Hier à quatre heures, en montant la colline, le grillon sous Therbe fleurie nous appelait de son chant doux et ami ; je m'attardais, n'ayant rien à faire, ne voyant plus mes Noirs disparus déjà là-haut derrière les haies, et pas encore les habitants, plus de nègre! Vers le village un coq chan-

TIHBI-TOUHI, KAHEL. 309

lit, je voulais me croire dans un coin de France, par un eau temps d'été. La vie serait non seulement possible aais sans contraires, en ces lieux enchanteurs de tous îs sens, si on habitait lâavec des amis; on oublierait de ire même M. Brunetîère, et tout doucement on revienrait à l'âge d'or, à l'Age où l'homme était une bfite.

On m'a envoyé riz et cossam hier soir, mil et biradam e matin.

Le dédié ordinaire continue dans ma case, mais il me cmble qu'il y a huit ans (en 1880], la belle jeunesse enait plus nombreuse et s'attardait davantage ^ maînle^ lant elle ne fait qu'une courte apparition. Voilù ce que 'est que d'avoir barbe grise. Et à leur place de vieilles emmes qui m'épouvantent, horribles, la peau du ventre idée, crevassée, écaillée, d'un gris fané, mon œil en eçoit un coup ; je me ratatine, mon odorat se renfrogne, e laid est douloureux aux sens comme à l'esprit.

Il semble que les Noirs ont les glandes salivaires dans 'estomac, ils avalent comme les loups, sans déglutir.

Ces femmes qui crachent sont répugnantes.

Ud bon appareil photographique d'explorateur doit Lvoir un chercheur qui mette au point et un rouleau de lapier sensible sans fin; il faut en effet, si l'on veut rapjorter l'image de la vie du pays, qu'il soit toujours prêt i fonctionner comme une lorgnette que l'on porte à la main; les sujets intéressants sont partout sur la route, m surprise, et non h la halte.

Un marabout me donne, de sa provision pendue à son ;ou avec son encrier, deux paillée pour écrire; il m'en t taillé une, c'est l'herbe commune des champs, petit oseau.

âtO KAHEL.

Ma jumelle est utile, mais pas <le première nécessité: ma lunette pourvoir les satellites de Jupiter, ou rennemi au loin, servirait peut-*tre en cas de guerre, tir lointain, surveillance des approches, mais à l'ordinaire elle est inutile. Des lunettes bleues seraient utiles peut-être, mais elles tiennent chaud aux yeux et les rendent plus sensibles ; une toile de gaze bleue tendue sur un cadre, tenue horizontalement par la main qui porte rombrelie, est préférable dans les longues étapes sur le sable blanc qui réverbère avec la lumière éclatante beaucoup de chaleur. Mon encrier pour encre de Chine est parfait, —une toute petite bouteille fermée par un bouchon de liège, dans un étui de métal ou de bois, — combiné n'importe comment pour éviter Tévaporation et être stable.

Il est nécessaire d'avoir quelques couteaux-boucher, nécessaire aussi une hachette de boucher pour fendre le crAne des bœufs et des moutons, sinon pas de cervelle; et souvent il n'y a que ça de mangeable dans cette viande, cuite encore palpitante.

CJiocolat, parfait, petites tablettes de 25 grammes, très commodes, pliées par paquets de huit, soit 200 grammes, sous le même papier d'étain pour réduire le poids inutile et cependant les préserver. C'est ralimcni sauveur contre les surprises de l'inanition, contre la famine qui est toujours levée à Taube, toujours installée à retape avant nous. Le biscuit est bon aussi, mais le chocolat est moins soc à Testomac découragé autant qu'affamé. Kn 1880 mon chocolat avait fonduà la chaleur du soleil et ne formait plus qu'un bloc mêlé de papier, de mites et de cryptogames; pour le voyage actuel j'ai entouré d'un édredon ma caisse de chocolat, le dessous

TIMBI-TOUMl, KABEL. 2Ii

icepW, les tablettes sont restées intactes, malgré les atioas inévitables en plein soleil. C'est du Marquis assagc des Panoramas) bien entendu, le seul chocolat i monde, un ami de quarante ans. Au sommet du mont ekla, en Islande, dans un tube, sous un cairn qui le rotège, le voyageur trouvera une (ablette de ce précieux hocolat, avec ma carte de visite, 1878, et celles d'autres ouristes venus avant mot : s'il a faim il me remerciera.

Mescasseroles (*) en nickel et ma haute marmite pour le h à la vapeur sont parfaites ; "ai pris soin de les faire noircir » l'extérieur avant de partir, pour que leur éclat n'attire pas l'attention des voleurs. Assiettes ie nickel parfaites aussi, il les hut grandes et creuses (*) pour lesgrosses pâtées de riz, de mil

oudemaïs, ta purée de patate ; n'ayant rien trouvé d'assez profond, j'ai fait faire doux plateaux de balance. Malgré 'e noircissement extérieur, on m'en a dérobé une à Pam- •nfon, Ali ou le cuisinier l'a donnée, je crois, pour un Caprice. Argenterie, cuillère, fourchette et timbale (in- ^rieurdoré) le plus élégant possible, t^^s apprécié, c'est lut ce qu'on peut avoir de la civilisation dans celte vie l'animal; ces objets étant de petite dimension, on peut les garder dans son bagage personnel.

Dana la malle des objets dont on a besoin ù toutes les itations il faut ménager des compartiments lixes, sinon e désordre s'y met et l'on perd chaque fois quelques uinutes à trouver ce que l'on cherche, l'ne case pour la imbale, la cuillère, la fourchette et le couteau ; une case

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même des bracelets ; mais ce n'était pas pour la parure, c'était pour Thonncur. Ce n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de trouver des raisons suffisantes pour se tirer de là sans froisser des amours — propres et autres, — gonflés de désirs, saupoudrés de curiosité.

Une partie du quartier a brûlé récemment, on le reconstruit. Je photographie les cases neuves qu'on achève en ce moment. Ce sont les cases du chef qui me reçoit, modhi Oumarou, le frère du roi. De vrais palais de terre sèche et de bois dur, abrités sous leurs toitures do paille dorée. L'élégante courbure du toit de chaume est accentuée par de longs méridiens de roseaux, des cercles parallèles régulièrement espacés en maintiennent la surface, le vent ni la pluie ne l'entament. Tout autour des cases le sol est uniformément sablé de petites pierres rouges, l'enclos est entouré d'une verte tapade qui a poussé plus vite que les murailles, il est divisé par des paravents en paille tressée formant divers dessins.

Je photographie devant ces cases un groupe de gamins qui m'observent, parmi eux un fils du fou roi, cinq ans, le plus petit à gauche.

Le soleil s'étant voilé un instant, je laisse mon appareil et je vais faire un tour dans la campagne, j'essaye de m'isoler, mais les curieux sur mes talons me suivent derrière les haies; impossible de placer mon monologue.

Le soleil reparait, je reprends deux vues... et patience.

Le soir, un peu attristé de ma situation trop surveillée, j'entreprends, au coucher du soleil, une suprême promenade poétique, dans le silence et l'isolement. Cette fois le roi et la cour m'escortent, pleins d'entrain. Ah !

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hospitaliers, certes, mais bien encombrants. 11 faut pourant que je m'explique, ça ne peut pas toujours durer. \. rentrée du bois je les prie d'attendre, ayant des sacriices privés à faire ; et je me glisse dans le fourré libéraeur. Un dél^ué, témoin assermenté près la cour, sans loute rapporteur de la commission d'enqu6te, s'attache i mes derniers pas. Ah ï tant pis, je déroule ma ceinure et comme Vendôme je donne audience ; il attend. Test un détail sans doute à passer sous silence, mais hacun peut se mettre à ma place et me comprendre, et :*est de même dans chaque village, quand oh n'a pas de hez soi installé et qu'on appartient à ces gens très euieux de tout et surtout des détails. A la lisière du bois e reprends mon roi et mes chefs, et nous rentrons. >'ils avaient lu les Contes de Louis XI je croirais qu'ils aisaient exprès.

Tout le long du jour ces Noirs rotent avec complaiance, c'est du bel air, crachent, reniflent. Oh ! oh ! un bien fait moins de bruits divers. On devrait taire ces aides choses, mais alors on ne montrerait pas le nègre. *ai dit ailleurs que ces sauvages se parlent et se com- )rennent comme les bêtes par de simples grognements lu gosier, exprimant de longues phrases sans moduler in seul mot.

Lorsque deux Foulahs se rencontrent sur le sentier, Is s'arrêtent, se contournent l'un l'autre, en se toisant entement, comme feraient deux chiens, et comme deux ïhiensse reconnaissent; ils échangent des grognements dassiques, des bonjours inévitables, et ils continuent ; Is ne passeraient pas sans s'être ainsi reconnus muuellement.

vaillance que de rappeler leurs généreux efforts à tracer le sillon par où Ton s'avance.

Vendredi 17. — De Broual-Tapais à Diembouria, 31 kilomètres de route y compris les détours. La plaine des Timbi s'arrôte brusquement à Féguria comme au seuil d'un déversoir; de cette limite la vue s'étend au loin sur la plaine inférieure de Kébali, Fougoumba, etc., le sentier descend rapidement à Giuria, au bas de la pente ; nous y arrivons h onze heures. Je tombe anéanti de fièvre sur le sol de ma case, entre les bagages piMe-môle; la porte est fermée, j'avais hâte de renvoyer tout mon monde pour crever de misère à mon aise, et j'en use ; je rcslc là inerte pendant une heure, ineffablement mort, dans un sommeil de plomb. A lerre j ai repris le fluide nourricier, et perdu Télectricité accumulée par les actions mécaniques et physiologiques au gros soleil. Je me relève un peu mou de cette vague magnétique qui m'a violenté, mais lorsque mes hommes, qui étaient occupés à leur cuisine, reparaissent, je suis en équilibre: Antée l'avait inventé avant moi.

Nous ne repartons qu'à midi et demi, le déjeuner ayant été retardé par le manque de deux canèques (mesure de ration) de riz, introuvables. Une femme désirant avoir doux boules n'' 2 consent à faire l'échange; c'est cher, 2 francs le kilogramme, mais encore avons-nous é^^ heureux de la coquetterie propice. C'est « TofFre et ^^ demande » dans toute la simplicité de sonfonctionnemeci*^ Otto femme prétend que je suis un avare, que d'autr^ lllancs ont passé déjà par ici et que seulement pour — réjouir ils jetaient des gourdes (pièces de 5 franc?à la foule accourue sur la place. A cinq heures, apr^

TIMBI-TOUMI, RABBL. 217

avoir dépassé Popoco qui est un peu avant le Téné, nous arrivons à Diembouria.

On rencontre un peu partout de belles filles noires, vêtues de la courte serviette collante bleue qui les ceint tout au juste comme une chaste peinture. 11 semble à la réflexion que ces lignes souvent belles, d'un dessin vigoureux, devraient retenir l'observation, mais non, le Noir n'a pas la symphonie des nuances, il est uniforme sous SCS reflets ; tous les points sont le même point, tout est pareil, l'œil n'est pas conduit par petites impatiences successives, des surfaces banales à des centres plus captivants ; il n'y a point de fossettes éclairées ; c'est tout de suite vu. L'impression résultante est surtout une impression de force et de souple mouvement.

Température toujours la même, 22 à 28 degrés, air frais ; sur les hauteurs, la nuit, elle s'abaisse beaucoup.

Encore un mois de cette vie misérable, je serai acclimaté, desséché.

Je pourrai dire comme les Pendus de Villon :

La pluie lions a débuez et lavez, Et le soleil desséchez et noirciz.

Si je menais cette existence en France je me porterais tout aussi mal ; vivre de bananes et de fromage blanc n^est nulle part réconfortant.

On me dit qu'en ce moment, à Timbo, un Blanc propose à l'Almamy de lui faire construire une belle maison et de la meubler. Il ignore, ce Blanc, si toutefois il existe, que si Ton asseyait ce nègre dans un fauteuil, devant une table bien servie, il serait, au bout de cinq minutes, assis

248 KAIIEL.

sur la table, au milieu des baganes, ayant bousculé du pied le fauteuil artificieux.

Tous ces bonjours en anglais, tout le long du chemin, sont agaçants. Il serait bien facile cependant de propager notre langue, pourquoi ne Tentend-on pas ici? Causes toutes simples ! on ne s'en occupe pas assez.

Défilé de visites, serre-patte interminable à mon arrivée à Diembouria, accueil hospitalier, bon village. Mon thermomètre minima a marqué cette nuit 20**, il faisait plus frais sur la plaine plus élevée des Timbi.

Le lendemain nous nous arrêtons àGali, petit village près des bois entre Fougoumba et la falaise de Yali;je couche dans la cabane d'un potier.

Le sentier qui nous amène ici traverse des fourrés de jasmins arborescents de 3 mètres de hauteur. Ils sont couverts de fleurs depuis le haut jusqu'à terre, fleurs et feuillage se rejoignent sur le sentier et ferment le passage; je plonge dans ces pétales pêle-mêle qui se pressent sur mon visage, m'apportant la fraîcheur de leurs joues de velours, baisers de jolies femmes dérobés au passage, enivrants de leur haleine parfumée.

De Giuria à Diembouria et Gali un peu de fièvre m'accompagne, 120 pulsations et 39*, palpitations de cœur; c'est du rhumatisme; état misérable passager.

Dimanche 19. — Nous couchons à Calé. J'envoie Ali ît Tirabo annoncer mon arrivée. L'Almamy est sur le point de quitter sa capitale pour venir se faire consacrer k P'ougoumba, la ville sainte que j'ai laissée en arrière sur ma gauche. Ali part escorté d'Abdul-Ay, avec quelques présents pour soutenir dignement son rang d'ambassadeur. Il tombe une forte pluie, lourde, serrée, tranquille;

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on en compterait les colonnes d'eau tant elles sont régulières et paraissent immobiles ; on a l'impression, à voir le calme de ce déluge uniforme, que cette eau mêlée d'air est notre élément normal. C'est de Teau tiède; mes deux Noirs roulent leurs boubous en paquets sous leurs bras, tournent leurs fusils la gueule en bas, et le corps nu, la tète rasée, parlent simplement sans remarquer qu'il pleut.

Beaux orages', tonnerres superbes, sonores, creux, profonds et persistants ; ce sont les pères de nos petits orages, On sent qu'il y a de rélectricité dans la machine, elle est aussitôt rechargée que déchargée, c'est un fracas sans interruptions. Cette puissance sans maître fait plaisir à voir et à entendre; la terre tremble, il semble qu'elle va éclater. Les éclairs coupent l'espace de leurs sillons de ^xi duzénith jusqu'à l'horizon, et je n'entends le bruit que secondes après ; les nuages sont soutenus à une grande auteur, 3000 mètres d'altitude environ.

Je reste deux jours dans un état étouffant, peau sèche, i^viqueuses sèches, aucun départ de fluide, tous mes ^les recroquevillés refusent de se mettre en relation •^ec le milieu ambiant. Ipéca m'a brutalisé inutilement ; 'dlitZf inefficace; quinine, je n'en perçois plus le goût. ^Btre par hasard, me réfugiant courbaturé, pendant ^c averse, dans une cabane de berger, simple chapeau ^întu en paille, posé à terre sur quelques pierres ^ rond qui laissent circuler l'air. Je m'étends sur lit qui occupe la moitié de l'étroite hutte; c'est ■^ lit de bfttons, une sorte de gril à côtelettes un ^\i serré, porté sur deux branches à terre. J'ai senti U.ssitôt le bon fluide m'envahir, le mauvais s'écou-

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1er dans le sol et la neutralisation s'opérant, la fatigue et le malaise se dissiper doucement. Les vêtements, les chaussures, les tapis isolants, les étages de notre civilisation sont pour une part la cause de notre nervosisme, et, par suite, de nos maladies; en effet, les fluides que produisent les actions mécaniques, physiologiques, physiques et chimiques de la vie doivent être expulsés ou répartis, neutralisés : s'ils s'accumulent en quelque oi^ane ils en font un milieu congestionné influençable, milieu de culture propice au développement dé tous les germes. Mais on vient me chercher, le torrent vital qui se rétablissait dans son courant normal s'arrête et se retourne sur lui-même en tourbillons intérieurs, je suis à Tétat instable de larme batavique.

Je passe cinq jours et cinq nuits dans le plus pitoyable état; j'ai mal dans les os, je périrai de la goutte puisque Texercice et le jeûne ne suffisent pas à Tapaiser. Si ma^ quinine n'était authentique, je la croirais falsifiée oa même toute fausse ; c'est avec l'ipéca mon aliment d^ prédilection en ce moment, à cause du petit stimulant qu'elle apporte, mais elle me paraît sans goût comme u(^ résidu éventé. J'ai essayé de nouveau de la cabane d^ berger, mais elle était occupée et le milieu troublé.

Le 22, Ali revient tout fier de l'accueil qu'il a reç^^ L'Almamy a été étonné, ou plutôt il a feint l'étonnemea^» car depuis le premier jour où je suis entré dans s^- États, il compte mes pas. Il a demandé plusieurs fois ^ Ali si c'était bien moi et pas mon frère ou un autf^ parent. Pour eux le titre de frère ou de parent s'étend ^ des degrés de fantaisie où il ne serait pour nous qu'is^ lien d'amitié ou de simple relation, il n'indique pas to

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jours comme chez nous un certain degré du sang. Je «erai. a dit l'Almamy, le premier Blanc qu'il aura revu jeux fois; jusqu'à présent, dit-il, nous avons vu des Blancstrès engageants, pleins de promesses; aucun d'eux n'a jamais reparu. Les vieux disent que mon retour est un avertissement de la destinée.

Le roi sait que je suis capricieux dans mes allures, il me fera loger où je voudrai, me donnera tout de suite un bœuf et du riz, je serai le bienvenu, libre comme chez

moi , et autres formulesdepolitesse.il a pensé avec ses

amis à tout ce que jeteur ai dît en 1880, à ce que je leur ai fait répéter depuis, il me donnera ce que je veux.

Ali est allé voir Mahmadou Pâté dans son village de Sokotoro, à quelque distance de Timbo. Pâté est aujouri'hui Alpha, il a acheté le titre cinq mille francs, me lit-on; il m'envoie par Ali un anneau d'or (cent francs nviron). Le lendemain un captif vient me saluer de sa >art et me dire qu'il viendra lui-même dans douze jours i les mouvements de la cour le lui permettent (1).

Je donne à ce captif de confiance une cotte de mailles Q acier pour son maître, et quelques menus cadeaux. *até a usé de son influence en 1881 pour protéger mes «ivoyés contre l'impatience irritée de l'Almamy d'alors, tamadou, chef du parti anglais mais de peu d'autorité.

L'oranger qui ombrage ma porte est couvert de fleurs,

(l]J'aî dit ailleurs qu'il avait, avec deux de ses frères, Bakar-Uiro t- Abdal-Ay,étrar)glé son frère aine qui, par sonàf;e, son intelligence <*«etson caractère, était un obstacle à leurs projets ambitieux ; ai dit aussi que le présent roi avait fait assassiner rAlmamy son 'i^décesKur pour prendre sa place. J'ai dit les prétentions, les otnpétitions et les droits de chacun. .Vujourdhui l'Alniamy Saury !at mort, c'est Bakar-Biro qui lui a succédé.

222 KAHEL.

parfum pénétrant, souvenir de civilisation. Moins poétique la cabane rustique d'un bouc, mon voisin. Le vieux coquin, enfermé pendant la nuit, pousse des cris à fendre l'àme; il invente des gammes, des points d'orgue, des pleurs étouffés, des sanglots éclatants, des cris de torture ! J'ai cru d'abord à quelque indigène imitant avec renforcement, dans un récit épique, les convulsions de mon ipéca ; puis, comme les cris se enouvelaient, j'ai pensé que quelque négresse faisait par là des couches laborieuses; enfin ce matin je m'informe; c'est tout simplement ce gros satyre enfermé dans sa cage à mouches ([ui gémit de la solitude barbare qu'on lui impose. Le pauvre diable paraît souffrir cruellement... d'amour! puisque c'est comme ça que notre courte langue le nomme. Ses cris sont d'un modulé, d'un nuancé, d'une science, en môme temps que d'un naturel sauvage de la plus abrupte violence, avec des orgues de voix humaines; moins poétique que mon oranger fleuri, mais typique exactement, à Tunisson de bien des choses ici : boucs et fleurs.

Il faut avoir bon estomac pour faire le métier d'explorateur; souvent je n'ai rien à manger, souvent après avoir déjeuné de mille riens plus ou moins ingénieux, et ainsi trompé et comblé d'illusions mon estomac, arrive bonne et chaude cuisine. Mais un civilisé pourvu ne peut pas comprendre ces paroles : « avoir faim », ses sensations ne sont pas allées au delà du vif appétit.

Kancou m'a ramassé du gogo, je veux expérimenter l'infusion de ce roseau, tout le monde en prend ici; j'ai grand'faim, je mangerais volontiers, mais j'ai des rides dans l'estomac, la bouche sèche comme de l'ardoise, il

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semble que j'ai du mastic dans les veines, je ne peux a avaler. Je dis ça pour avertir le lecteur de ce <]ui va arriver à l'ordinaire lorsqu'il viendra en Afrique. ..'.Mmamy sera demain à Porédaka, il passera à San- -ella, près d'ici, et sera lundi h Fougoumba; je le oindrai ; j'irai loger dans un foulahsso voisin, c'est ivenu. — Et le jour même, je sèmerai mes graines ir avoir eufÎQ de la salade.

Ze vieux Ibrahim Saury dit qu'il se rappelle bien tout dont nous avons convenu en 1880 et depuis lors; je s son ami, etc. ; c'est ce que nous allons voir. Palabre; un de mes Noirs, Rabady, un grand beau ■çon, dis d'un chef Timéné, s'est laissé surprendre is la case d'un indigène, couché avec Ihospitalière ilié de ce seigneur. La gueuse se laissait faire, mais st elle probablement qui a prévenu son mari

Car, voyez-vous, la femme est, comme a dit mon maître. Un certain animal dirQcile àconnattre,

lit ie poète philosophe. Ou propose de mettre le briid aux fers, de lui donner des coups de corde, de lui re payer 50 gourdes, de le trainer chez le roi. Chacun duit son zèle pour la morale et te respect de la >priété. Enfin tout le monde parle, c'est le robinet au icontentement.

Après plusieurs heures, — c'est long parce qu'ils ne rient pas toujours tous à la fois, — lorsque chacun a halé l'émulsion de sa cervelle, la chose jugée, il a été Qclu : le coupable est condamné à payer 3 gourdes, francs. U a immédiatement versé la somme sous la nne d'un magnifique boubou tout neuf, il la confection

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duquel il travaillait depuis plusieurs Jours. A Tétape, at lieu de jouer ou de s'étendre, il s'asseyait au sec, débal lait son ouvrage et, saisissant avec son orteil le coin d( TétofTe, tendait Tourlet, tirait Taiguille et piquait tout di long. Il ne paraît pas trop affecté de la mésaventure. Sob rival outragé va donc maintenant pour se venger porter cette chemise qui chez nous serait de Nessus ! Il me semble qu'il y a là-dessous une idée complexe, car, tout compris, ce qu'il a fait là, ce mari, n'est pas d'un joli métier. Ces animaux en sont encore au seul besoin, ils connaissent peu les mouvements du cœur et pas du tout les hauteurs de l'esprit. Quant au boubou il est le coupable ; il a été l'instrument de la préméditation, il a séduit la demoiselle, il a éveillé la convoitise du mari: il est juste qu'il soit la victime.

On vivrait agréablement ici si Ton était passablement logé. Chasses abondantes et variées, gaies promenades, occupations agricoles, routes et canaux à tracer, forêts à aménager, soins à donner à la ferme, etc., etc., sans compter l'éducation à faire de ces ouailles noires. Tout ça se fera bientôt certainement, je voudrais en être l'auteur, Tacteur, le roi et Tingénieur. Dans ce coin de terre 011 les lauriers ont io mètres de haut, comment ne pas rêver de s'en couper un brin, et parmi les vanités de U vie, laquelle offre mieux un semblant de réalité, que la conquête d'un royaume et l'organisation d'un peuple! Je crois, au point où j'en suis, que le plus difficile est fait.

J'ai bu le gogo ; c'est un peu écœurant, pas très actif» cependant salutaire. Kankou était malade, farineux, vert olive, il en a pris trois verres, disons une petite cale*

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basse pour être précis, et vingt-quatre heures après il )st redevenu noir luisant.

C'est le tonneau des Danaïdes que cette gamelle de ma troupe & remplir deux fois par jour. J'achète du riz. très peu, il est rarissinc, du fondongni, petit mil de grain microscopique, très bon en soupe, ressemble à de la semoule, mais c'est de la sciure de bois, les papilles de la nutrition n'en extraient presque rien. Notre petit village commence & avoir épuisé son superflu, on ne trouve pas facilement; calebasse par-ci, poignée par-là. Hier j'ai donné un flacon d'odeur Pinaud, il a éveillé dans le pays des convoitises nouvelles et amené sur le marché trente canéques de fougni (millet), soit une demi-ration par homme, assez pour entretenir l'habitude de vivre.

Quand l'indigène ne veut plus d'ambre, que ses femmes sont parées, il ne vend plus rien; si nous mourons de faim ça ne l'intéresse pas, il serait même naïf de le lui liire comme argument, il ne comprendrait pas. Mais ce n'est pas par méchanceté, c'est parce qu'il est primitif. Kl d'abord comment ce Blanc, seul Blanc ici, mourraitil dans ce petit village sans malice, alors qu'il a pu traverser des espaces inconnus, venir d'un pays si lointain que l'on croit à peine à son existence terrestre, et enfin Iraterser le Foutah de village en village pour venir jusqu'ici, tandis qu'eux-mêmes, Noirs du pays, ne pourraient s'aventurer à dix Ueues dans ce royaume plein d'embûches? Il vit par lui-même, cet homme, c'est évident; mI dit qu'il a faim, c'est par forme. Aussi je ne dis rien, i jsn'ai besoin de rien. Mes Noirs vont en qu<^[e, ils ramènent les vendeurs qu'ils ont décidés; s'il n'y a que des Eenimes j'envoie Kankou tout seul, il a une gaieté enga*

géante qui réussit assez bien; s'il y a des personnaj^es j'envoie Ali: des caravanes de saracolets, j'envoie AUens: des gens de mauvaise mine, j'envoie six hommes tous armés, avec ma pantoufle pour qu'on n'ignore pas qu'ils sont à moi.

Température toujours parfaite, 18" à 20" la nuit, 25' à 26** le jour; au soleil il fait chaud; je veux dire par là que notre soleil de juillet est pAle et sans feux à côté de celui-là, sans que l'indication du thermomMre soit cependant différente. In laboratoire de physique et de physiologie découvrirait des choses merveilleuses dans ce climat. L'air est bon h respirer dans cette région vallonnée, couverte de bois et de prairies; le climat n'est pas incommode, on peut dans cette saison marcher tout le jour. La vie à cet égard est plus supportable qu'à la cote où la chaleur plus forte pendant le jour se prolonge encore le soir. Dans ce haut pays tout accueille le voyageur et le retient, rien ne le repousse; je suis encow malade de mon empoisonnement, mais le climat du Foutah n'est pas coupable ; voilà huit jours que je sui« ici, je n'ai pas encore fait un repas.

L'Almamy vient d'arriver à Sankarella, il m'envoie saluer par le fils d'un de ses chefs, un grand beau jeune homme, bien astiqué, lisqué, aux amulettes exactement 8ymétri([ues do forme et de couleur, sabre fièrement porté dans un élégant fourreau de cuir gaufré, boubou blanc irréprochable, turban noir à la frange flottante, aisance de la démarche et du geste, un air de cour en somme. Ali voulait aller précipitamment le saluer^ j'ai du modérer son zèle, il a essayé de mille prétextes pour pouvoir s'échapper, je l'ai retenu jusqu'à l'heure con-

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vensbie. Le chef du village a donne ù cctie ombre de prince un bœuf, un mouton et 30 kilogrammes de riz décortiqua!, pour t'Almamy je suppose; il vaut mieux <ytre roi que sujet.

Deux heures. — Le tonnerre recommence, le soleil s'enfuit derrière les nuages noirs, et des grondements superbes retentissent sous la voûte sombre. La nature parait faite à cette musique, le tonnerre est un ami. Le thermomètre minima a marqué 18' cette nuit dehors devant ma porte. Tout le jour hier dans ma cour j'ai eu 2u'.

J'ai été piqué par les moustiques, c'est la première fois ; il est vrai que j'avais laissé ma bougie tard allumée et la porte nécessairement ouverte, car c'est le seul hublot. La chauve-souris heureusement est venue promptement mettre en déroute l'armée des moustiques. La pauvre bète n'est pas sans mérite, car on n'y voit goutte et la case est coupée au milieu de la hauteur par un faux plafond suspendu à des fils, ce qui oblige la rate volage à dos détours compliqués. Elle traque le musicien et le plaque sous ses ailes contre la muraille. On entend plac-plac et des frôlements frissonnants. Comment fsit-elle pour uepasplaqucr parfois quelques-unes des araignées plates, venimeuses, qui tapissent la muraille. Lors de mon premier voyage je trouvais ces chauves-souris d'un nouveau surprenant, aujourd'hui je les attends, elles font partie du service; quand je les entends je dors en paix, le moustique bredouille une sonnerie inquiète, je n'ai pas peur.

L'Almamy me fait répéter par son fils que je ne suis plus on étranger, que je suis Foulah et ici bien chez moi, je suis le seul Blanc qu'il ait revu deux fois, il a toute

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