KAREL
confiance en moi. Il connaît mes travaux à la côte, à Bassyah, à Kandiafai*a, à Kadé, Ansaldi qu'on voulait maltraiter, Bonnard qu'on a empoisonné, enfin moi qu'on a essayé d'arrôter par tous les moyens possibles, tout le long de la route; il ne dit pas, ce vieux coquin, dans quelle mesure il a participé à ces petites manœuvres. Peu importe, nous sommes très bons amis.
Dimanche 26. — LWlmamy n'est pas encore arrivé à Fougoumba, il chemine lentement avec sa nuée de clients. Chaque village, sur son territoire, coupe les herbes et les broussailles à droite et à gauche du sentier pour élargir le passage, prestation toute organisée. Je n'ai aucune impatience de Tavoir sous la main dans le triste état où je suis, je préfère reprendre d'abord mon équilibre.
Une jeune fille m'apporte du lait frais (biradam), seize ans, taille souple, museau passable, goi^e gracieuse, couleur de hanneton. Une vieille femme m'apporte de la confiture qu'elle dit être de goyave; comme le goût est plus étrange que d'habitude, je demande à voir le fruit; elle m'apporte des figues vertes, dures comme de la pierre, qui auraient bien de la peine à devenir des goyaves, même avec du temps. AUens et M'Bar, le fidèle et farouche M'Bar, sont seuls de garde, les autres ont congé; je les appelle en consultation, ils n'accordent aucune attention à la marmelade de la bonne femme; fâcheux indice, car si M'Bar est sobre comme il sied à un corps animé par une àme guerrière, AUens est gourmand comme un décadent de l'espèce noire. Cette figue a nom « Iliblé », c'est un fruit rouge, assez bon, parait-il quand il est mûr.
Je vais un peu mieux, mes cauchemars extravagants
TiHBi-TOUMi. kahel. ssg
sont moins violents, la fièvre n'est plus constante. J'irais tout de suite bien peut-être, si je pouvais puiser dans ma pharmacie, mais mon pauvre appareil digestif est resté si fragile, qu'à part l'opium, le moindre granule le met en toques; cette désoi^anisation persistante m'est bien nuisible.
Lundi 27. — Comme tous les matins j'envoie en quête remplir le sac au riz, mil, oranges, patates, manioc, bananes, etc., n'importe quoi; oranges et bananes, il y en a presque toujours, c'est ce qui nous sauve du néant, c'est une distraction, pour mes hommes du moins, car moi je ne mange pas. Ce matin nous avons presque la ration dès huit heures, Allah est un digne homme; paix jusqu'à demain.
La saison continue à être sèche h sa manière; il a plu & verse de deux heures à cinq heures après midi. Quel bel orage ! quels tonnerres ! il en vient de tous les c6tés ; ils roulent, ils éclatent, ils fredonnent sans interruption de l'un à l'autre, ils ébranlent la planète; on se croirait <lans une ville assiégée, sous une avalanche d'obus éclatant par masses. « Modeste en sa cabane où le chaume le couvre », le pauvre nègre n'attire pas sa fureur; un paratonnerre serait volatilisé.
Mardi 28. — L'Almamy a dit à Ali qu'il avaitrcçuune lettre de Saint-Louis lui annonçant la visite d'une ambassade ; déjà précédemment il avait re(;u de Kayes unilettre du Commandant. Ça l'amuse, ce chef de brigands. Je recevoir ces marques d'intérêt... désintéressé.
Alpha Gassi mou, la gaieté du Foutah, voulait, dit l'Almamy, tuer le Blanc, un oFRcier, venu de Saint-Louis à Labé pour continuer sur Timbo, mais ses conseillers s'y
230 KAIIEL.
sont opposés ; c'était prudent. Gassimouadit alors quilne le tuerait pas, mais que ce Blanc devait s'en aller au plus vite par où il était venu. C'estce même Gassimou qui occupait les routes vers Cerrimalors de mon précédent voyage en 1880, et que mon subrécargue Diafarou, représentant de TAlmamy Saury à bord de ma colonne, tenait tout particulièrement à ne pas rencontrer, Gassimou ayant laissé paraître un vif désir de lui couper la tête.
J'ai dans ma troupe des porteurs qui ont accompagné un de mes envoyés dans le Foutah en 1885; l'un d'eur, Ibrahima, lui servait de valet de chambre, — c'est un personnage, il possède trois captifs ; — il me raconte que ce Blanc a été empoisonné par un homme de sa troupe, émissaire de quelque chef ou d'un traitant, résolu à 1^ faire disparaître sans doute. Il a bu sans méfiance ce que cet homme lui offrait et il est tombé, sur le coup ; i^ a fallu le rapporter. Ibrahima a été un des fidèles qti^ Tout porté. Douloureux souvenir! par les quelquc^^ ligues que cet agent m'écrivait avant de mourir, il m** dit, pour expliquer ou pour atténuer la cause coupable*' qu'il a été empoisonné par la piqûre d'un insecte ; Ibr^^ hima et ses camarades qui savent la vérité sont affiï matifs dans leur récit. C'est pour moi un profond cht»^ grin que le temps n'apaise pas : ce jeune homm^t intelligent et instruit, au-dessus des préoccupations d'ir»^^ tért^t, s*était attaché à mes projets d'organisation ^^ Afrique : depuis trois ans il s'en occupait, il méritait d'on poursuivre le succès.
.Vu diable les rhumatismes! je ne puis faire un mouv^' meut, et par le jeûne fonv, la faiblesse aidant, je suis là bien imititeuieut.
T[1IB[-T0UM[. KAHBL. 231
L'Almamy a dû se rendre ce matin de Sankarclla & ougouniba, demain il me choisira un foulahsso à mon ré, de bonnes cases; j'irai donc bientôt terminer les alabres entamés et continui^s depuis dix ans.
Je photographie ce matin la cage du bouc, perchée . ur des pieux, à l'abri des bibles malfaisantes; et le trt^- ■eJ de branches où mes hommes font sécher cl fumeni 'ur viande découpée en lani^rcs. Encore un peu perclus, lais je tiens à peu près debout; j'irai demain à Fououmba voir mon vieux roi et semer de la salade.
Le candidat au tr6ne de Labé paye mille gourdes - 5000 francs — pour obtenir sa nomination; c'est le 'une le plus cher des onze provinces du Foulah. Le canidat donne des captifs, des bœufs, de l'ambre, des lolTes, des fusils, de la poudre, etc., etc., tout ce qu'il a u extorquer aux caravanes et à ses sujets ou acheter our son compte, par échange, h la cûte.
Le titre d'Alpha est le plus chei', Mahmadou-Palé l'a -heté, ses frères ne l'ont pas. Le titre le plus modesie )t celui de Kamarakou, c'est-à-dtre maître ou quelque lose d'analogue.
i" mars. — L'Almamy a été exact, son envoyé, Sadi lioUjVient me prévenir que mes cases sont prêtes. A midi 'Xpédie les bagages avec Aliens et ce garde; je pars 3 peu après, à pas lents, bien portant, mais faible de X jours de diète et de longs anéantissements. A cinq ■ires et demie j'arrive en face de Fougoumba; le sentier nge la colline à crMe dentelée si remarquable de Fou- 'umba, le Fita, et traverse un dernier torrent, le Sira- •ré, qui descend de cette colline; l'eau de ce torrent t très bonne à boire, et c'est à noter, car les autres eaux
du quartier sont presque stagnantes, louches, pâles, elles ont le goût fade d'infusions végétales.
A quelques centaines de mètres, dans la plaine qui s'étend entre les hauteurs où j'arrive et le missida de Fougoumba, sur la pente opposée, une fête déroule dans le paysage son joyeux tableau. La population élégante de Fougoumba, — les hommes seulement, car chez les musulmans les femmes ne figurent pas à la fête, — se répand en dehors des tapades (clôtures) et couvre la prairie d'une foule aux couleurs vives des boubous (chemises) bleus ou blancs. Nous allons assister à des courses, tf Paris-Sport! Demandez le résultat complet des courses. » Je vois passer un cavalier à fond de train, précédé et suivi du brouhaha des applaudissements.
Le soleil est clair à Thorizon, puis tout d'un coup il plonge et la nuit est noire. Nous avons quelque peine à trouver à tâtons Digui, notre logis, à trois quarts d'heure de Fougoumba. Nous traversons deux marigots sur des arbres morts tombés dans le chenal et arrangés en ponts à l'aide de bouts de bois et de liens de paille ; les branches de ces corps morts qui s'étirent en l'air servent de distance en distance d'appui où d'un élan à l'autre on reprend son équilibre; on n'y voit goutte et j'ai quelque peine, avec mes souliers ferrés, à me tenir sur ces bois accidentés, tordus de toutes les façons, glissants et polis par les pieds nus; l'eau est profonde, je m'aide d'uu long bambou et je me guide sur un Noir dont le pied nu assure mieux la démarche. Un mouton qui fait partie de notre caravane y perd tous ses moyens, il tombe a l'eau; nous entendons des clapotements, mais il est impossible de rien voir.
Négociations. — Traités relatifs au territoire de Guémé-Sangan et de Fello-Dembi. — Mission Oberdof, le lieutenant Plat et le doctear Fras. — La colonne Audéoud-Radisson, brillante expédition, fuite de TAlmamy, audience mouvementée.
Fougoumba est en ce moment très animé, la présence de TAlmamy, venu pour les cérémonies du sacre et la nomination des rois vassaux du Foutah, a attiré tous les courtisans du pouvoir, ils remplissent les cases et les ruelles. A chaque porte on rencontre une foule de clients, plus ou moins nombreux suivant le rang et la puissance du prince qu'elle garde ; la porte de TAlmamy est encombrée de peuple, à l'intérieur plus de 200 familiers ou ayants droit se pressent dans les cases et les Pi^aux qui servent d'antichambre. On se représente ï^oine et ses intrigues, la faveur populaire courtisée, la *^rtgue du pouvoir. Ici paille partout en fait de marbre. Paille et marigots en fait de thermes de Caracalla. Il faut ^y prendre avec patience pour se frayer un passage dans le flot des empressés qui s'agitent dans ce Versailles ^^re. On est obligé de se pousser en biais, une épaule '^près l'autre ; chacun, il est vrai, s'écarte devant le Toul^ab, mais le chemin est étroit, le sol est inégal, la foule
se presse. Avec la foule je m'accommode, mais je reprends mon rang et j'occupe toute la place quand je rencontre un personnage, il se range, et loin de le prendre pour une exigence, ces chefs, qui sont de race et de fine race parmi les nègres, comprennent bien que c'est un hommage que je rends ainsi à ceux que je crois devoir apercevoir et distinguer dans le nombre.
LWlmamy me dit qu'il me re<;oit comme un ami, qu3 n'a jamais reçu aucun autre Blanc que très ofTiciellement tandis que chez lui je suis comme chez moi, libre et reçu à toute heure. Sur ma demande, il me prête son marabout et je vais sous Toranger du harem faire rédiger avec prt^cision ce qu'il doit entendre et discuter avec ses vieux conseillers et les chefs de ses provinces. Comme ça se prolonge, il m'envoie une calebasse de riz avec une (épaisse sauce d'arachides; ses petites femmes poussées par la curiosité? se laissent entrevoir derrière les cloisons de paille, j'aperçois l'œil, j'entends le hennissement. ]6 di^jeuno gaiement.
Nous discutons longuement avec TAlmamy et ses conseiUors, paisiblement, comme une affaire réciproquement intort^ssante. Les esprits ont travaillé sur mes propositions porsêvérantos depuis 1880, on me parait disposé à consentir: je retourne satisfait à mon village.
In iils do l'Almamv vient me voir, il avait dix ao^ lors do mon pri^nior voyage, je le reconnais à peine dans 00 grand jeune homme de haute mine, à Taise dans son ihMo do prinoo : il a nom Diaila. Je lui fais remettre i^ panloutlos do ouir rouge verni, un flacon d'eau à^ i'oU^no, un boubou do soie bleue à franges d'or et uP* liuo ootto do MKÙUos OU aoîor : [«s d'armes, il faut et^
L'ALMAMY ET LES CHEFS DU FOUTAIl A FOUGOUMBA. 23^
onnerle moins possible. Sans laisser paraître son énioion, il remercie gravement, comme il convient ; cepenant la jeunesse amène sur son visage un imperceptible ourire de satisfaction lorsque ses suivants tiennent dans curs mains ces heureux objets.
Cest un bien joli garçon que ce nègre Diaïla, le nez in aux narines flottantes, la lèvre mobile, rose sur de telles dents blanches, un grand œil curieux, le regard otelligent et vif, la main élégante et souple, le pied très loigné. Sylla peut-être? ou plutôt Henri III. Un bon chef le la décadence. Ce qu'il doit décader, ce beau gas ! s'il )araissait sur le boulevard il n'y en aurait que pour lui.
Mes hommes tuent et dépècent un bœuf, ils sont con- :ents là-dessus, grouillant sur la pitance chaude. Le mis- ^ida voisin nous a délégué une douzaine de ses vautours pour nettoyer la place, et en eflet il ne reste pas un débris, A même un homme, ayant laissé son lopin un peu trop Écarté derrière lui. Ta vu enlever à son grand hélas par i'oiseauvorace vulgairement nommé charognard. Unautre plus affamé est venu prendre la viande jusque sous Tauvent de la cuisine. Il a pris la moitié et attend là à 25 mètres le moment propice pour prendre le reste. On ne tue pas ces bêtes immondes qui approchent tout autour, à quelques pas ; cependant mes hommes, sans manifester beaucoup de colère, — ils sont si indifférents, si calmes de nerfs, — pensent que la mort doit nous débarrasser de ce voleur. Sans sortir, je tire de ma porte basse; assis ^ terre, j'ai à peine la hauteur nécessaire pour regarder l^boutde mon fusil. Je tire à chevrotines, la bête au froid ïnétier fait trois sauts et reste morte. Ses ailes ouvertes ^^^ 1",60 d'envergure. On jette ça par-dessus la haie.
DaDs les lieux où Ton abat à ^or(li^aire, on voit par centaines ces lourds dindons, serrés en ligne sur les branches des arbres voisins, attendant tout juste que les bouchers aient terminé leur dépeçage.
J*ai semé du cresson alénois, des radis, des salades diverses; ça commence à sortir; les petite moineaux violets et les fourmis ont emporté la moitié de la graine, mais il en est resté, ça pousse. Je mangerai enfin de rherbe, le Français aura sa salade. J'ai planté des pommes de terre, de la vigne, des cerisiers, des figues, toute une collection d'arbres fruitiers, mes successeurs trouveronl des fruits de France.
Guemisch a fait éclater le fusil de M'Bar — je l'ai dit, - M'Bar réclame 100 francs. L'incident amène des discus* sions sans cesse renouvelées, car M'Bar comptait faire fortune ici en vendant son fusil un prix énorme; je rends hi justice. M'Bar roule des yeux blancs terribles, il dit qu'il accepte le jugement du Toubab, mais pour donner une réponse bien mesurée il attendra que sa colère soit passée. Le trait est romain, peut-être même grec. U fait est que ce sauvage a une drôle de tête, une expression féroce, avec ça le front de lord Byron, un dévouement de chien fidèle, une intelligence lucide, un sang-froid imperturbable, une bravoure si entraînante qu'on croit la partager tant elle parait naturelle ; elle inspire la confiance à ses amis, la terreur à ses ennemis.
LWlmamy a consulté les principaux chefs du Foutah — parce qu'il n'est pas roi absolu, comme il y en a, dil-i' en soupirant, dans d'autres royaumes, — il ne peut rien décider sans eux : s'il agissait contre leur volonté, ces grands électeurs nommeraient un autre Almamy à sa
)lace, etc., etc., discours connu: le Foutah a confiance, il ne reçoit en ami et me donne des terres. Je dis qu'ils >ont intelligents, et sans plus m'extasier nous faisons un brin de causette.
Je vais voir les candidats aux trônes de province, voir les nouveaux, prendre leur mesure; je visite un fils du roi, deux chefs importants. Très bon accueil, poli toujours, mais satisfait, à ce qu'il me semble, flatté de la rare préférence que je leur accorde.
Le roi de Timbi-Toumi que j'avais laissé en plan avec son escorte sur le chemin de sa capitale, est parfait, intelligent, nous sommes bientôt amis. J'avais hâte de voir de près si je pouvais compter sur ce que son frère avait conclu pour lui, et je ne pouvais pas, sans attirer l'attention, n'aller voir que lui. Son frère a parlé en son nom, mais il était bon de savoir jusqu'à quel point nous nous comprenions et de le lui entendre répéter.
Parmi les clients qui encombrent sa case, se trouvent quelques personnages qu'il ne peut congédier cavalièrement; il m'introduit chez ses femmes ; sur son invitation, après un rapide échange de curiosités réciproques, elles passent dans une autre retraite, probablement dans la conr. Cinq jolies bètes, assurément, couleur capucin mat, avec luisants; le visage est un peu lourd, le pied épais, mais ici ce sont des accessoires ; le corps est d'un vigoureux dessin, sa grâce animée fait ressentir à distance ses ardeurs smectiques de bête nue. Elles ne sont pas réduites à attendre les bains de mer en été pour montrer leurs jambes, l'hiver pour décolleter leurs épaules, avec ^es airs mystérieux pour vanter le reste ! Ici la beauté Pv tous ses pores hume en plein vent.
238 KAHEL.
Mais ces femmes ont craché partout ! Timprej d'art s'envole.
Le corps de la femme est la toute-puissante réi tandis que son âme en est l'insaisissable fantôme, as tion sans cesse haletante dans un vide toujours vid( vainement toutes les supériorités accourent à son a sans pouvoir le combler, aucun avènement ne Tap; On dit que la femme est coquette, inconstante! elh constante, fidèle à son devoir, à sa fonction qui es nous attirer au but toujours plus haut : la plus bell« plus vaillant; coquette à la ronde pour appeler aui cours tous les mérites sans en oublier aucun. Son c( est le milieu terrestre où elle cultive la vie, où son âmi quôte dans Tunivers rapporte les éléments épars de Vi humaine qu^elle va cherchant dans Tidéal.
Chez le Noir Tâme est à fleur de Tètre et se nou d'un idéal fait d'humbles réalités, âme encore matéri chez ces vigoureux primitifs, elle n'a pas encore les dours que le vertige de Tinconnu donne à la nôtre: cherchant très peu, on la fait tout de suite apparai La connaissance de cet intime rouage est le renseig ment le plus complet qui puisse d'un seul trait écla notre conception du peuple nègre ; un peseur d'an M, Alphonse Daudet, découvrant et nous expliqi Tâme du Noir, hâterait nos progrès, en dirigeant par chemins éclairés notre conquête, plus qu'un demi-si do combats heureux.
Le roi éloigne ces beautés concupiscentes donl curiosité intriguée exalte les ardeurs contagieuses, n restons seuls. « Ad augusta per angusta ». 11 appc dans la discussion autant de ferme volonté à poursui
L'ALMAMY ET LES ClIEKS DU FOUTAII A FOUGOUMBA. 239
son dessein que de sage réflexion ; tout ce que son frère a dit était convenu, c'est bien; le Foutah est prôt, lui et ses amis me regardent venir depuis le jour où j'ai débarqué sur leur rivage. « Angusta », ce sont les vieux conseillers qu'il faut trier, on ne sait quelquefois par quel bout les prendre, ces vieux sans vibrations qui ne sïntéressent plus à rien qu*k la paix tranquille de la cendre de leur foyer.
Leur cœur comme la tombe est plein de cendre morte (1).
Mais, vieux! on ne veut pas vous le laisser, votre foyer, on veut absolument vous en offrir un meilleur ; seulement ce sera long, vous aurez le temps de mourir avant lanouvelle installation, ne vous défendez pas inutilement. Nous parlons de toutes choses, repassant ensemble les accords établis en son nom avec son frère ; puis, de son propre mouvement, il écrit de sa main la concession du territoire de Fello-Dembi; ce territoire, dans le rayon que je lui indique, répond tout particulièrement aux conditions de mes projets.
L'Âlmamy a reçu de mes cadeaux une impression utile; les autres chefs voudraient davantage, mais comme ce davantage n'a pas de limites, je m*en tiens à ce que j'ai fixé avec réflexion, car le trop est autrement, mais tout autant nuisible que le trop peu. 4"ai donné à l'Al- DMtmy une cote de mailles ajustée très fine, — 600 francs, une boule d'ambre d'une grosseur phénoménale, 230 francs, — 10 boules double zéro, toutes de même posseur, enfilage spécial, 400 francs, — 20 boules n° zéro,
(i) Lecomte de Lisle.
240 KAHEL.
400 francs, — 40 boules nM, 80 francs, — 80 boules n° 2, 50 francs, — deux boubous de soie bleue, 100 francs, — ciseaux plats à barbe, râpe à kola en nickel, de mon invention, qu'il m'avait demandée, grosse montre de oO fraocs; total, 2000 francs, prix de France, auxquels il faut ajouter vingt fois autant, pour mon temps et ma santé, plus les frais généraux d'organisation et les précédentes expéditions depuis dix ans; ce cadeau n'est qu'un point sur un i. Mais encore tous ces frais d mitiative privée sont peu de chose auprès de ce que coûte une expédition officielle avec les frais de l'immense rouage qu'elle met en mouvement.
L'Âlmamy dit qu'il est content, mais il ne cesse de faire quémander et ceci et cela par ses intimes; il veut des lunettes, des remèdes, de la poudre, etc. ; il voudrait des rangues, perles taillées en olive, longues comme le doigt, très lourdes, qui coûtent dix fois plus de transport que d'achat, mauvais éléments de pacotille pour un voyageur. 11 veut mon fusil, j'ai résisté dix jours, mais il a fallu céder. CVest un mécanisme un peu délicat pour un nègre, je ne Tai pas fait manœuvrer devant lui, jfi pense que la curiosité, la maladresse et la rouille lauront bieiitùt mis hors d'usage. Cependant, il a de bons fusils i\ répétition, bien entretenus, qu il a achetés à la côte ou qu'on lui a envoyés. Il m'a adressé ses remerciements royaux dans la forme oflicielle, puis il a délégué ses deux tils pour me remercier en ami ; Henri IV n'était pas plus prince ! écrivant à Sully : « C'est Tordre de to» mattro» lu prière d'un ami. »
Mes autres cadeaux vont à Bakar-Bîro, une vieille oonnaissanco, neveu du roi. prétendant au trône, héri'
lalmahy et les chefs du foutah a FOUGOUMBA. 2il er possible, — Abdul-Ay son frère, Modhi-Bakar, Oularou, chef de Fougoumba; quelques boules à Modhieydoux, serviteur sans influence mais plein de bonne olonté. Il a élé jadis amené à Paris et présenta comme mbassadeur, dans un moment psychologique; ses col- >gucs, ambassadeurs du Foutah comme lui, étaient de impies nègres h trente sous par jour ; on les a montr<!s irUciellement en France comme des gens importants . Un i)ays dont on peut se mo(\uer à ce point .
Ba que ce qu'il mérite lorsqu'ensuilt' y^ /|.,| ses justes préoccupations pour ses >^ml\M colonies sont méconnues. Si nos /^^)'iDdastriels, commerçants, armateurs, prenaient la peine
de surveiller l'organisation
de nos colonies qui sont
leur domaine, nous
ne serions pas exposés
i ces fantaisies; la
naïveté de notre laisser-aller fait à nos dépens la joie
des gouvernements étrangers.
J'ai un moment de surprise en voyant au milieu de la cour ce prétendu prince dans une niche minuscule, dans laquelle il entre tout juste, assis à terre, touchant de la tête au fond de ce petit chapeau pointu, les jambes ■dépassant dehors par ta porte(*). It sert d'interprète, ou du moiDs d'intermédiaire officieux ; son voyage à Paris <lDiuie un peu de vraisemblance à ses appréciations, mais il est sans crédit personnel, sans fortune, sans liens de parenté, sans influence et d'ailleurs sans prétentions ; c'est to courtisan familier qu'on entend plus qu'on ne l'écoute.
:242 KAHEL.
Ces gens croient que le Blanc donne comme le soleil éclaire, sans compter ; s'il donne, pensent-ils, c est que ça lui plaît, la reconnaissance éveillée est nulle; mais l'intérêt est vif. Il faut bien comprendre le sens de cette naïveté et en user en père de famille ; on obtient tout d'un Noir avec de la réserve, de la bonté et de la justice. C'est un grand enfant facile à conduire, les religions inférieures, par le peu de vérité qu'elles comportent ont encore sur ces primitifs leur entière influence.
La raison calcule et l'histoire nous montre qu'une religion, lorsqu'elle a achevé de remplir sa tâche, devient pour un peuple une cause de faiblesse ; elle na de pire ennemi qu'elle-même, lorsque, par une obstination que sa foi lui inspire, elle veut imposer plus de vérité qu'elle n'en contient ; lorsque la source a combl<^ le bassin où ses eaux se sont épanouies, elle s'épanche inutile par-dessus les bords rassasiés. Le peuple nègre n'a pas encore reçu, comme les grands peuples qui l'ont précédés dans l'histoire, un enseignement religieux profondément conçu, dont les définitions provisoirement vraies ne laissent place, dans la désillusion finale, qu'au scepticisme, il n'a fait le tour d'aucune croyance, il n'est capable d'en juger aucune, il demeure accessible à tous les enseignements. C'est là, pour nous, une porte grande ouverte ; nous gagnerons toute sa confiance en lui expH' quant nettement quelques-unes des vérités morales dont tout homme a l'instinct ; je ne crois pas qu'il soit nécessaire de les lui présenter à la faveur de quelque fiction.
L'envahissement de ma case ne m'est pas spéciale
chez tous les chefs, c'est la môme chose ; tout ce q^* se croit autorisé à paraître sous les yeux du prince^
Il it Ti -.i r^
L'aLMAMY et les chefs du FOUTAH a FOUGOUMBA. 243
?nt courtiser un regard, une parole, contempler le litre, respirer le pouvoir ; si le chef veut être seul, il dit doucement, d'un mot ou d'un signe, alors, tout
suite, mais sans turbulence ni confusion, sans faire Svénement, les uns après les autres, chacun d^un geste, ns discours, prend un prétexte en lui-même pour se tirer comme de son plein gré. Il est facile de conimner sa porte à l'ordinaire, mais ce serait allure de etites gens.
Mon r^ime a reçu une grande amélioration, tous les ours une femme d'un village voisin m'apporte des fpinardsdu pays, Boroboro, Elle les lave, les cuit, les lave une seconde fois pour leur enlever leur saveur styptique et les pile avant de les faire recuire; c'est alors notre épinard civilisé. Je m'en trouve bien dans mon estomac toujours douloureux.
J'ai inauguré mon premier dîga, sorte de chique qui se loge sous Tépiderme du pied, souvent sous l'ongle ; le digadesa sécrétion forme une poche où il pond ses œufs; ce petit sac est bientôt gros comme une lentille, il im* porte de l'enlever avant l'éclosion. Si le chirurgien, piar maladresse, crève cette poche et fait en même temps saigner les tissus où elle est établie, son virus se mêle au sang et s'y cultive. Ce virus n'est pas dangereux, mais il est tenace et fait naitre sur les jambes des petites plaies qui s'ouvrent, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, interminablement; c'est, d'ailleurs, un vaccin naturel contre d'autres empoisonnements. Mes souliers bien clos m'avaient, je suppose, préservé jusqu'à présent, mais ici j'ai marché pieds nus dans ma case et la bête ^^ mordu. AUens m*a opéré avec une pointe mousse
244 KAHEL.
en bois, sans douleur ! Les Noirs sont habiles à ce service qu'ils se rendent les uns aux autres à toute heure; c'est la distraction obligée du five o'clock, à toutes les étapes.
Il fait froid, je me défends à peine la nuit et le matin jusqu'à sept heures avec une couverture de fourrure.
6 mars. — Je photographie trois visiteuses venues dans leurs plus beaux atours ; assises là, au soleil, devant Toranger, elles posent avec complaisance, elles en ont demandé et reçu Tautorisation de leur mari commun, béat témoin. Je leur dis que je veux rapporter leur image aux femmes blanches ; mais, à la vérité, elles ne voient là dedans que mystère de Toubab ; ce qu'elles comprennent c'est qu'on s'occupe d'elles, et cela les enchante deux fois, comme nègres et comme femmes. Elles ont la jolie coiffure du pays, les cheveux relevés en carène de navire, de lourds anneaux d'or de Ûinguirry dans les oreilles, ou plutôt dans les cheveux, car ils sont attachés par une courroie qui passe par-dessus la tète et pendent à la hauteur des oreilles; autour du cou, des grosses boules d'ambre jaune encadrent leurs bonnes grosses figures. Elles ne sont pas jolies, mais ce sont des ébauches parlantes qui nous disent Teffort laborieux de la nature, Tintention de créer. La plus joyeuse porte, étalé sur le haut de la poitrine, un réseau de pièces de cinq francs; à chaque balancement de sa coquetterie, ces sonnailles jettent un petit rire moqueur qui résume pour Texplora' leur toute Téloquence philosophique du peuple noi^ Pour faire briller leurs yeux et cambrer leurs avantag^St je donne à chacune d'elles un bracelet ; je recommande le procédé aux photographes de mon pays. Je prends»
L*ALIIAMY ET LES CHEFS DU FOUTAU A FOUGOUMBA. 245
stantanées, deux pileuses de riz, qui rient pour n'avoir is peur, et précipitent le mouvement.
J'ai planté ma vigne et mes figuiers ; la vigne un peu îsséchée, les figues un peu confites ; nous viendrons )ir ça Tannée prochaine.
9 mars. — Arrive une mission militaire envoyée par ! gouvernement; agréable surprise. Elle est conduite ar le lieutenant Plat et le docteur Fras, médecin de la larine. Ils dressent leur camp non loin de mon enclos, et l'envoient un petit mot tandis qu'ils vont à Fougoumba aloer le vieux roi. Je n'ai reçu le petit mot que le soir, lais dès que j'ai su que des compatriotes étaient là, étais allé leur souhaiter la bienvenue. Nous avons léjeuné ensemble de leur abondant ordinaire, et causé ivement de tout et du reste; l'impression que le soliaire éprouve à rencontrer un homme pensant dans son lésert n'est comparable à aucune autre connue, il lui emble qu'il a trouvé un monde.
Us viennent, me disent-ils, négocier un traité de proectorat.
Us ont l'esprit droit, très bonne tenue, se présentent tvec dignité ; le roi et ses vieux mesureront leur estime i celle qu'ils montreront pour eux-mêmes. Fort aimâmes, ils m'invitent à trouver tous les jours mon couvert ûis à leur table, car ils ont une table, meuble infinilient commode.
Us ont dit à TAlmamy qu'ils ne négocieraient pas tant lu'ils ne seraient pas plus respectablement logés, et surtout plus près de lui ; ce en quoi ils ont bien fait, s'ils ont fait comme ils ont voulu.
Je dis mercredi 7 mars, la mission dit, je crois, ven-
246 KARBL.
dredi 9 ; j'ai perdu des jours quelque part dans Tanéantissement de la fièvre ; je prends sa date.
Samedi 10 mars 1888. — La mission va ce soir habiter Fougoumba, comme elle Ta demandé. Le lieutenant me dit que nous n'avons avec le Foutah qu'une convention amicale; je le sais en effet; j'ai rapporté moi-même, en 1880, une convention obtenue de ce roi, l'Almamy Ibrahim Saury, et proposé alors au gouvernement de conduire et d'installer à Timbo un représentant de la France. Le gouvernement (Gambetta) me dit qu'il reconnaissait la priorité de mon action, mais que tout en comprenant bien l'importance de mes propositions, il ne pouvait pas les soumettre aux Chambres ; il ne pouvait ' pas faire acte de propriété sur le Foutah, étant en compétition avec les autres puissances qui convoitaient ce pays; le Foutah demeurait libre. Le but de la mission présente est, me dit-on, d'obtenir de l'Almamy qu'il se place sous le protectorat de la France.
En 1880, j'ai remis au gouvernement les droits que je venais d'acquérir, et depuis lors je lui ai remis ceux que j'ai acquis ensuite, je veux seulement constater et retenir que ces droits ont été établis dans un pays indépendant, avec des chefs libres de traiter, et qu'ils Font été par l'initiative privée. Ce n'est pas là une question personnelle, c'est la défense de l'initiative de chacun à^ nous, de l'initiative qui est la ressource de notre avenir; si nous continuons à tout attendre du pouvoir? comme autrefois, si nous n'arrivons pas à vivre par nous* momes, aujourd'hui que la forme de notre gouvert^^' ment nous le permet, c'est que notre vitalité est épuisé^* Loin d'en ôtre là, nous commençons à vivre, nous allo^*
L ALMAMV ET LES CHEFS DU FOCTAU A FOrGOlMnA. 2*:
certaiiit^mont montrer notre valeur enfin émancipée; il nous suffit pour prospérer, ayant la liberté, de nous en ïicrvir.
Le docteur relève des maximum de température 3J°, 32% 33% plus élevés que les miens qui sont 27° et 28\ Cela tient à se qu'il habile dans la ville, tandis que je suis à la campagne, et qu'il prend la température dans un courant d'air chaud, à l'ombre, mais où arrivent des réverbérations ; je prends la mienne dans ma case, là où je vis; c'est la température que j'aurais à supporter si j*habitais ici à demeure; la température que relève le docteur est celle qu'aurait à supporter un artisan travaillant à l'ombre, mais un peu partout dans la ville.
La mission est bien approvisionnée, thé, café, tafia pour mettre dans Teau à boire, canards aux navets, andouilles, sardines, asperges, haricots verts, petits pois, julienne, etc., confitures. Ce régime me paraît trop succulent sous ce climat ; un peu de viande rôtie, poulet, riz du pays, des légumes et de l'eau sont préférables ; la confiture est inutile, tout ce que Ton mange est sucré. 11 me faudrait vingt-cinq porteurs de plus pour cette ïnontagne de boites de conserves. Les aliments simples et firais du pays sont plus facilement assimila- Wes. Et je croîs qu'il est prudent de peu manger ; sur ce point, mon estomac empoisonné, plus que fragile, Di'oblige à exagérer; mais, môme ce cas à part, la ^briété est saine.
Extirpé un deuxième diga qui s'était logé à côté de l'autre; Allens, chirurgien. Mahamadou Pâté, aujour- «hui Alpha Pâté, viendra, me dit-on de sa part, pro-
248 KAHBL.
chainement. Il est toujours en relations un peu fraiches avec la cour.
La mission a trente ânes, portant 50 kilogrammes, plus le bit, sept ou huit mulets, quelques porteurs et les tirailleurs sénégalais d'escorte, plus cuisiniers, interprètes, serviteurs. Les bêtes paissent économiquement, rherbe abonde en cette saison; la nuit, elles sont entravées à une corde fixée à terre. La mission a, en outre, un troupeau de bœufs qui la suit et un poulailler qu'elle transporte. Rien n'est omis de ce qui peut aider à la bonne marche de l'entreprise. Elle a peu de guinées, et elle s'étonne de vendre mieux cette toile bleue que la belle toile blanche d'Alsace qui est meilleure et qu elle a en provision ; c'est que le Noir est une bête d'habitude, — comme l'Européen d'ailleurs, — et que le bleu est porté par tout le monde, tandis que le blanc convient surtout aux gens à l'aise.
Dans la contrée plus chaude qu'ils ont traversée avant Dinguirray, dans le royaume de Samory^ on les recevait généreusement ; les chefs venaient saluer genoux en terre; Samory leur faisait envoyer tout de suite des bœufs ; partout les chefs ou les populations nourrissaient la colonne, c'était une oi^ie perpétuelle de riz pour les hommes, d'orge pour les animaux. L'accueil piteux de l'Almamy fait contraste. Je dis au fils de l'Almamy «^ aux vieux qui viennent me voir, qu'ils se déconsidèrent en recevant ainsi les envoyés de la France ; ils me disent pour la millième fois « qu'ils ne sont pas riches, ils tx^
souhaitent rien tant que de ne pas recevoir de ces vi' sites qui ne préparent, disent les vieux, rien de boï* ^ si on vient les voir, c'est qu'on veut leur prendra
lelque chose, eux ne vont pas chez les autres ». Ilecquart en 1852, Lambert en 1860 ont été reçus ec plus d'amitié par TAlmamy Omar, mais non avec 1 déploiement de grandes richesses ; mais le Foutah n'est ] luvre qu'en apparence, car il suffirait d'un peu d'orgasation pour en faire une riche province, un conforble séjour.
Ce Foutah est à proprement parler un repaire de brimds ; les Peuhis conquérants qui l'exploitent n'aiment is les visites indiscrètes ; ils ont formé un syndicat î jouisseurs vivant du pays, ils voudraient n'être troublés lie le plus tard possible dans leur petite fête. Les Foulahs comme les autres nègres sont encore des iioses plus que des gens, mais déjà plus éveillés, le 3ntact fait jaillir un peu de lumière dans leur cervelle. Je l'ai dit en 1880, je ne puis que l'affirmer de noueau : le Foutah est la clef du Soudan, non pas pour ne seule raison de salubrité, mais pour toutes les conitions qu'exige cette grande entreprise, l'occupation aisible et stable du Soudan. Il ne faut pas cent mille ommes pour conquérir l'Afrique, il en faut un ; et elui-làen passant par le Foutah-Djalon, tissant les forces ui s'oflfrent à lui, s'il les comprend bien, vires acqtiirit ^0, celui-là sera le maître de Suez à Mogador. Toutes les campagnes que nous venons de faire 6puis quinze ans, nous pouvions les faire quinze ans lus tôt, — sans remonter jusqu'à André Brtie qui les avait ntreprises il y a deux cents ans, — elles nous auraient oûté moins de peine et nous auraient acquis de plus Tauds avantages ; de même l'organisation que nous Uous installer à la longue, par la force des choses, les
250 KAHEL.
luttes quotidiennes que nous soutiendrons à grands frak pour nous maintenir dans un territoire restreint, nous pouvons en diminuer les charges et en augmenter les effets, en faisant dès maintenant le plan que nous ferons plus tard, trop tard. Si on avait organisé le Foutah dès 1880 comme je le proposais et comme le Gouvernement a été un instant sur le point de le vouloir, nous n'aurions pas perdu le Niger, nous aurions dominé le Dahomey sans y envoyer nos soldats (1), et nous serions armés pour réagir contre les menées de l'Angleterre au Maroc sans nous exposer à des discussions délicates.
De très petites causes, de très petits intérêts ont tout empêché en détournant à leur profit un mouvement que j'avais organisé dans l'intérêt national. On le sait, et les hésitations de nos plus clairvoyants hommes politiques sur la question coloniale ont pour juste cause la crainte de ces guet-apens particuliers contre l'intérêt général. Le grand jour de Ja liberté républicaine nous délivrera de ces ténèbres pleines d'embuscades.
Le Baléo prend sa source dans une petite montagne nommée Yandé, au fond de la vallée qui est au. delà de Sankarella, au sud-ouest de Timbo.
Les hauts plateaux qui limitent la vallée dans ce fond sont les plateaux de Samia, il y a des villages sur ces hauteurs.
Les nuits sont froides, de 15 à 20 degrés; je suis accablé par mon obstiné rhumatisme, disons rhumatisme, j'irai mieux dans les régions plus chaudes de la plaine. Nous avons comparé nos baromètres, celui du
[\)ic rappellerai ici que ces notes ont été manuscrites en 1888.
eur marque 700, celui du lieutenant 696, le mien je suis entre les deux.
antômes et palabres. Au milieu de la nuit j'entends vacarme de voix, des plaintes sauvages, des cris :ants; je m'informe, on me dit que ce n'est rien, ime me que Ton bat, je me retourne sur ma natte. Mais cris ne cessent pas, ils expriment Tangoisse de la Trance ; je m'informe de nouveau : c'est mon vieux osophe Gérer, le fidèle M' Bar, qui a loué une femme r quelques boules d'ambre ; or ce sauvage ignore )n ne doit pas frapper une femme, même avec une r; il brutalise sa chose, la prend par les jambes, la lute par inventions d'amour, jeux violents inconnus los cieux pâles ; enfin, dans un élan plus amoureux, :ant mille baisers confondus
Coiombins, tourterins, à lèvres demi-closes, A langue serpentine,
Ronsard, il Ta tirée par le bras d'une façon si soudaine uisune position si compliquée, que la femme a l'épaule lise, le bras cassé, etc. On me raconte l'affaire. Pour ner quelque chose, je prescris eau-de-vie camphrée ;
l'y a rien, le parfum agira, et s'il y a fracture ou cubitus irticulé, humérus démis, — l'épaule n'est plus pareille lutre et le bras, me dit-on, ne peut plus s'élever, — )assera la nuit tant bien que mal avec des compresses, 'eau, et au petit jour on ira à Fougoumba, je prierai octeur de la mission de réparer le malheur. Malgré 1 désir d'essayer de remettre ce bras en sa place à le de mes seules lumières anatomiques, je ne me s pas autorisé, un chirui^ien étant près d'ici, à faire
232 KAHEL.
cette expérience in anima vili. Cependant, les cris aigus s'apaisent sous la friction olfactive, ça va mieux ; la nuit s'achève tranquillement, et ce matin on redemande de la friction. 11 y avait douleur, c'est probable, mais aussi beaucoup de peur et d'effarement ; le nègre est un animal que la surprise, l'inconnu, le mystère affecte plus que la réalité. Les autres Noirs du lieu sont là, placides, le propriétaire de la femme, nullement fâché, dit àM*Bar; u Tu Tas cassée, tu la garderas et m'en donneras une autre. » Une vraie marchandise que le pauvre captif,
Le docteur m'envoie un pain ; fort aimable. J'ai repris mon régime ce matin, — maïs et boroboro, — el en somme peu mangé ; il convient d'avoir toujours un peu faim. Ces conserves et copieux festins de la mission ne me conviendraient pas du tout, le docteur est de mon avis.
L'Almamy a logé la mission à Fougoumba, dans des cases convenables, comme elle l'exigeait justement. 11 me dit que je suis vieux et sage d'avoir demandé au contraire à loger paisiblement loin du tumulte ; ma raison est toute simple, il fait chaud dans cette ville de paille sèche, la terre nue des préaux s'échauffe, l'air est étouffé. La présence du roi a amené tous les chefs im* portants et leurs clients, les habitants sont les uns sur les autres. On ne peut sortir sans être pressé dans une foule de badauds, et même chez soi il est difficile de se soustraire à la mendicité des favoris qui prétendent imposer leurs services officieux. A la campagne, j'ai 1* paix, de l'air et la liberté.
Le Foutah, me dit le roi, est content de me voir, il apprécie mon allure pacifique et ma réserve, tandis que
5 jeunes gens viennent avec de la force! etc. ; gémismcnts de Timpuissance. Us ont peur et signeront tout que la mission leur présentera, sauf à dire plus tard nls n'avaient pas compris, car au fond de leur cœur > se seront réservés. Ce sont des gens embarrassés, ils CD tirent comme ils peuvent en ayant deux visages. \ n'aurais obtenu d'eux que les banalités de la politesse plomatique, si je n'avais pris soin, avant de préciser î que je voulais, de faire naître la confiance d'abord et isuite la conviction dans leurs cœurs ; ils m'ont donné a consentement réel, des silatures dont ils veulent lei rets.
J'ai recommandé au (s )i et à ses conseillers accepter ce que la France leur proposait, dans leur inirèt certainement.
Plus un grain, le sac au riz tombe en défaillance (*), je ais en envoyer acheter chez quelque chef, les simples articuliers n'en ont plus.
J'ai dans ma case, comme en 1880 à Timbo, une louche familière, une seule, une longue mouche, vert meraude de la tète au bout des pattes, très brillante et ive ; elle est constamment en quête dans tous les petits rous du mur.
J'ai aussi un gros cancrelat, parfois seul, ce qui est are; je pourrais lui donner un nom de baptême. Ce gros maladroit a la manie de monter en haut de la muraille 1^ terre lisse, et vingt fois par jour il en tombe, patatras! par un heureux hasard il n'est pas encore tombé sur moi. Je pourrais le tuer, mais je préfère qu'il s'en
•254 KAHEL.
aille par la persuasion que d'avoir à balayer son cadavre.
Dimanche 11 mars. — Troisième diga extirpé par mon ciiirurgien ordinaire.
L'ambre n" 2 est commode pour acheter du riz chez les chefs de village ou autres propriétaires riches ; eui seuls en ont, car les pauvres gens, — c'est-à-dire ceux qui n'ont pas d'esclaves, car la terre est à discrétion, — travaillent tout juste assez pour se nourrir, ils n'ont rien. La nature pratique ici plus que Tégalité dans le partage des terres, chacun est privilégié et peut en prendre plus que son voisin ; le système en pleine expérience aboutit à ce résultat prévu, que quelques intelligents s'enrichissent ou sont au moins à Taise, et que le plus grand nombre sans courage reste nu et sans acquis. Le n° 6 convient pour acheter des bananes, des oranges, un plein sac de peau de bouc pour une boule (quatre centimes). Je continue à ôtre plus que malade.
Mes hommes ont acheté des patates et du manioc: trois rations pour un sou ; ils n'en sont pas friands, mais faute de riz ! Le riz est Taliment aristocratique et plus rare. Je voudrais reconnaître le plateau de Yali en haut des falaises qui bordent la vallée au sud de Fougoumba et celui de Samia qui lui fait suite; le Téné et le Baléo, Tun d'un côté, l'autre de l'autre, tombent ou descendent de là-haut; de l'autre côté, le plateau s'arrête à pic sur une vallée est-ouest où est le meilleur passage.
Le docteur me dit que la Falémé prend sa source près de Labé et n'est pas le Téné, c'est possible. J'avoue que ces questions ne me passionnent pas; il y a là sur 23 kilomètres sept ou huit ruisseaux pareils; lorsqu'on dressera le cadastre pour établir l'impôt^ il sera temps de dire
L^ALMAMY ET LES CHEFS DU FOUTAH A FOUGOURfBA. 253
lel a le plus d*eau, jusque-là le Sénat lui-m^me de nitien qui délibérait pour peu de chose jugerait que i ne presse de délibérer.
empérature toujours la môme, 13 à 20* la nuit, sout 16, le jour 27" au maximum, dans ma case ; en ime climat bon à habiter dans un château, — maison ez-de-chaussée pour ne pas attirer l'attention de la dre, — avec parc, futaies d'orangers, chasses énormes. L*a mission est bien pourvue de vivres, mais elle inge dans de Tétain, ce n'est pas engageant; il m'arrive ivent de n'avoir rien à manger, mais du moins je le inge dans la plus élégante argenterie ; la mission a s verres, c'est mieux, je n'ai qu'une timbale d'argent, jelé il est vrai, mais boire chaud ou frais dans le verre tbien préférable à la bibe dans le métal. Ces petites loses peuvent paraître puériles, mais ici les détails ont î l'importance.
Hier 10 mars je suis resté étendu, anéanti, sans moulinent, ruiné par le climat magnétique, par la fièvre et par s suites persistantes de l'intoxication du premier jour; î n'est pas douloureux d'être presque mort, mais cela mpêche d'agir.
Ma cure à Teau-de-vie camphrée m'amène de la clien- ^le; on m'amène un petit captif qui s'est démis le oignet. Le pauvre enfant souffre, il a le poignet très léplacé. Je recommande qu'on le conduise au docteur le la mission, — ce qu'on ne fera pas, je le vois bien; — e refuse la friction qu'on me demande, elle serait mala- Iroitement douloureuse et môme nuisible.
Ces Noirs sont sauvages : voilà un autre enfant, douze ûu treize ans, blessé, c'est un captif: il est là navrant sur
256 KAOEL.
les genoux d'une femme ; son maitre, je ne sais pourquoi, pour rien, lui a tiré une flèche dans le ventre. Ces flèches de roseau ont une pointe de fer barbelée de douze centimètres de long.
Le Noir a blessé cruellement, blessé à mort peutêtre; il a frappé bêtement, sans colère, il a tué sans s'émouvoir ; aucune pensée haute de justice humaine n'a inspiré son action, il na pas pensé; il a frappé inconscient, comme l'animal tue, sans savoir. Cette simplicité nous entraine au fond des temps à la recherche du lien commun qui nous rattache à ces êtres, du caractère qui les fait hommes, ces hommes qui peuvent nuire sans avoir de responsabilité morale. Un abîme s'est ouvert subitement entre le Noir et nous par cet acte énorme pour nous, indiff'érent pour lui; pour tirer notre esprit du fond de cette obscurité où il vient d'être précipité, il faut rappeler devant lui que le Noir a des qualités caractéristiques ; l'islamisme les a peu ou mal cultivées, — il n*aura pas dans l'histoire de l'humanité les états de service du christianisme; — il reste beaucoup et mieui à faire.
Que dit le maître? Rien, oh ! rien : « 11 ne m'a coûté que quinze francs ». Ce n'est pas en lui lisant Pascal que je l'intéresserai ce... cet... cette chose mécanique ; non, mais ce Noir a des mouvements dans le cœur, des lueurs dans l'esprit, il sait déjà s'intéresser à ses sensations et à ses sentiments ; dans leur satisfaction il trouve une première notion de la réciprocité, sou intérêt va le conduire à pratiquer la loi de charité, il sera prêt alors à prendre conscience de la loi morale. La loi de la vie * développé l'humanité inconsciente jusqu'à ce degï*^
re; maintenant cet homme, dont Tâme est nue ime le corps, est apte ou va Têtre à acquérir la puir des solidarités humaines dans Tunivers. C'est par faits plus que par des raisonnements que Ton peut r sur lui, ou par des raisonnements si courts, de consion si immédiate, qu'ils se confondent avec le fait me. 11 faudra, il est vrai, que dans la suite nombreuse > générations successives, la race acquière de grands rfectionnements pour faire de ce Noir un lecteur de iscal, mais la vie continue son œuvre, elle fera cette insformation progressive ; de ce Noir qui vient de er inconsciemment elle formera un homme charitable, i faisant dépendre son bonheur, sa vie, de ses bonnes étions.
Dans cet homme primitif il y a de la bonté. la petite notion que lui cause la pratique répétée du bien deendra par habitude le guide de ses actions, peu à peu
* loi qui le conduit, la vérité morale, lui apparaîtra, la otion du devoir naîtra en lui.
L'humanité ne vit pas au hasard dans l'univers, sa ie suit une loi ; il semble qu'aujourd'hui, pour obéir à îtte loi de développement, notre devoir est de déposer ans le sein de la race noire le germe de nos forces spiituelles; par cette greffe, dans ce milieu exubérant, être humain prendra des forces nouvelles différentes et lus puissantes. Les résultats ne paraîtront que dans un venir éloigné qui nous dépasse ; mais pour les préparer B devoir, dès maintenant limité à nos forces, à notre smps, est de mesurer ce peuple, et, en môme temps [ne de nos draps, de rhabiller de nos idées taillées à
* mesure; il sera peut-être notre héritier.
258 KAHEL.
L'aimable docteur m'envoie chaque jour mon pain quotidien; j'y goûte à peine, sans grand plaisir, je m'en passe sans m'en apercevoir ; je le dis au docteur. Mais ce pain quotidien est plutôt un prétexte pour échanger dès le matin un petit bonjour ; je fais au porteur sénégalais un cadeau de sucre ou d'ambre, menue monnaie pour acheter des oranges ou des sourires.
Le sucre comme marchandise rend souvent des services, il s'adresse à une gourmandise spéciale et fait sortir des vivres de leur cachette, alors que les objets de parure ordinaires n'arrivent plus à éveiller des convoitises suffisantes. Pour des armes et de la poudre on obtient tout ce qu'on veut, toujours; mais il faut n'en pas donner, sinon le premier chef sur votre route vous retiendrait jusqu'à ce que vous lui ayez vendu toute votre provision. Et si l'on considère combien il est facile pour un Noir de dominer matériellement le voyageur peu escorté, on comprend qu'il importe de ne pas exciter sa convoitise jusqu'au point où elle ne se contient plus.
Le docteur trouve le marché de Fougoumba très épuisé; je le lui avais dit, les chefs se réservent tout et absorbent tout; mais la mission ne pouvait pas comme moi rester à la campagne. J'envoie par le porteur de pain ime calebasse de boroboro frais cueilli de ce matin.
Je tue deux pigeons et une tourterelle, sur un arbre voisin ; ils sont en grand nombre le matin. Mon trop zélé cuisinier, croyant imaginer une merveille, les fa^^ sauter dans l'huile! Pas heureux^ voilà ma poudre, mon huile à salade et mes pigeons perdus. Ce gibier ici est très noir ; les perdrix sont préférables; grosses, elles ont la chair assez blanche et tendre ; on en rencontre souveïi*'
is non comme les pigeons qui sont les moineaux du fsage.
3n attend Pâté ; c'est M. de Marlborough ; espérons il n'est pas mort.
le commence à connaître ce quartier, il est temps iller voir ailleurs ; je vais m'approcher de la mon- ^e qui est de l'autre côté de Fougoumba. Temps couvert, orageux; je perçois nettement que ns cet air chargé de fluides, les fluides produits en oi par Faction de vivre ne peuvent se déverser, comme ins un air humide un corps humide ne peut sécher; 5 s'accumulent, et cela m'étouff'e, trouble toutes mes mctions. Par 25" de froid et 2500 mètres d'altitude, le )rps se trouve au contraire dégagé. Nos maladies sont i conséquence de ces accumulations ; nos organes, qui )iil autant de foyers producteurs, et par leurs sécrétions es pôles d'évacuation, sont surexcités à l'action ou touffes par ces milieux accidentellement surchargés ; la htisie en est un exemple frappant. La médecine des uides sera préventive, c'est la médecine de l'avenir ; les uides sont dans l'action vitale une cause antérieure aux Qaladies actuellement dénommées. Il est facile pour se endre compte de l'importance de ces fluides de mesurer lu moyen d'un galvanomètre ceux que dégage une sorte l'élément de Volta composé d'êtres humains d'âge, de ^anté et de sexes diff'érents.
Mes légumes poussent, j'arrose (par AUens, jardinier sn chef) soir et matin ; mes plants sont abrités contre le soleil. Les fourmis ont emporté la graine, les moineaux picorent la feuille naissante, j'espère cependant qu'il ni'en restera; j'ai couvert mon champ de branches
260 RAHBL.
mortes pour détourner les bœufs errants. En terrain humide, près de Teau, j'ai commencé une cressonnière de cresson alénois.
Le jeûne m'affaiblit, j'ai perdu la voix, je suis complètement aphone, je suis à sec de vie; mais ce n'est que de la faiblesse, le jeûne étant le seul remède pour mon estomac martyrisé.
L'Almamy envoie deux rations de riz et la moitié d'un bœuf; le défilé de la caravane dans la prairie déroule son joli coup d'œil, mes hommes apprécient surtout le chargement. Le tout est présenté par un seigneur que la course au soleil a mis de méchante humeur, il fait valoir son importance; comme il exagère, je suis obligé de le tancer ; cadeau néanmoins, cela va sans dire; et menus cadeaux à chaque porteur. Je leur donnerais volontiers davantage à ces pauvres captifs, — de vigoureux gaillards, car il faut montrer qu'on a des écuries bien montées, — mais à quoi bon? c'est l'autre qui empoebe.
Le chef de M'Bouriaf) vient avec sa suite; il demande, sans façons, des cadeaux ; je refuse d'un « non » tout simple, et je parle d'autre chose; il y revient et peu à peu s'étonne de rencontrer toujours ce petit « non » intercalé sans bruit entre les mots de la conversation, sans autre argument que lui-môme. J'ai bousculé tout à l'heure le chef des captifs, pour me faire comprendre, mais là j'ai affaire à un chef, par conséquente un homnae intelligent, — car s'il ne l'était pas, il aurait bientôt disparu, — il va certainement comprendre tout seule* plus de choses que je n'imagine. Il se retire en secouant les pans de son ample boubou comme un éléphant pa^ content frappe l'air de ses vastes oreilles. Le seigneur
'ALHAHV ET LES CBEFS OU FOl'TAH A FOUGOUMBA. 261
iourîa n'est pas sur ma liste, et je vois bien qu'en n'a pas la tète d'un homme de caractère opiniâtre.
:hef de Fougoumba envoie une poignée de riz &
r; il demande en écbange de l'ambre numéro 0;
>ule de cet ambre vaut 200 kilogrammes de riz
iqué et sa poignée pèse 5 ki-
imes ! C'est une petite ma-
e qui indique l'état des esprits
seil de Fougoumba ; à moins
'y ait eu détournement ; nous
■ comprendre le Noir, il faut
iter un grand nombre de races
ites, on prend alors une idée
[acte de cet élément de l'es-
umaine, on saisit le rapport a entre lui et nous. Ses qua-
. ses défauts sont les mômes
i nôtres, mais à l'état d'ébau-
émesurés comme une écri-
enfant : le Noir est encore Mais sur ce vaste continent
es familles diverses, et la seau profil des plus intelli-
i produit des familles très supérieures aux autres.
profondément sonder, mesurer ces valeurs si dispour les bien connaître, pour organiser prampte-
t par des institutions normales, durables, l'em-
icain. Nous ferons l'éducation des Noirs pour que
aent de l'esclavage sorte de sa misère, et à mesure frimas nous éloigneront de la patrie nous trou-
262 RAREL.
verons là un asile au soleil, chez des peuples amis de notre âme.
Les Noirs ont un regard étrange, il semble qu'ils vous fixent avec le blanc de leur œil, seule fenêtre ouverte dans ce fond sombre.
Temps couvert , indécis, nuages poisseux^ comme me dit Ronsard.
J'ai encore commis Tiraprudence de faire sécher ma couverture de fourrure au soleil, un instant seulement, une heure ; quoique refroidie sept ou huit heures à l'ombre, dans ma case, elle m'a apporté du malaise et finalement causé une forte fièvre, de trois heures du matin à midi. C'est la troisième fois. Il se pourrait qu'il y eût simple coïncidence, mais je l'avais déjà constaté en 1880 et le fait se reproduit, la sensation est très nette. Il y a là une indication pour mesurer l'action du soleil, en rapprochant cette observation de toutes celles que l'on peut faire sur le départ des fluides.
Je ne vois plus rien d'intéressant dans ce quartier; j'envoie Ali dire à TAlmamy que Digui est humide et malsain pour moi, que je veux aller vers la falaise. Le roi fait aussitôt chercher des cases, à ce qu'il dit; il doit lui-môme partir bientôt pour Bentiguel, il est malade. U n'est pas content de la mission, c'est je suppose parce qu elle le presse utilement. Il a défendu qu'on lui vende riz ni poulets ; quelle puérilité ! résistance d'enfant.
Le boroboro est à discrétion, j'en enverrai au docteur par son tirailleur lorsqu'il viendra, car je n'ai personne à lui envoyer, mes hommes étant au large en quête de vivres; je n'ai rien à manger, l'Almamy n'envoie rien et j'ai recommandé à Ali de ne pas mendier ; le Blanc ne
lais avoir Tair embarrassé, il n'a besoin de
ma quinine je prends de l'eau salée très chaude u d'épinards délayés, c'est hygiénique, un mois bientôt que je suis ici, j'en ai passé urs au lit, mais ce n'est peut-être que fatigue, nauvaise alimentation, et non le climat ; je rien de tout cela si j'avais une maison pour ', une ferme pour me nourrir. La prochaine ai tout à mon aise.
breuve de Ronsard ; il devient monotone, sauf passages indéfiniment bons à lire ; il faut le à petits coups, avec trois lignes éclairer tout Ce Sainte-Beuve est irritant, on dirait que c'est 'a inventé, Ronsard. Ses observations sont aïves et toujours pédantes, sang de pion. César, voilh qui n'est pas cabotin, encore que César siblement. Plutarque, Tacite, solides ensei- ; on peut les confier à un esprit jeune, ils ne ont pas son âme, mais Sainte-Beuve ! rapetisî l'homme, du moins quant à cette critique, my envoie demander pourquoi je ne vais pas est malade et voudrait me parler. Je réponds li plus rien à lui dire, nous sommes d'accord les points ; je suis malade aussi, si je peux 'irai le voir demain.
j'ai quelque peine à me traîner, mon estomac ir se débarrasse de ce que je lui donne, je suis
. — Je vais donc à la ville ; j'envoie Ali m'anin que je trouve un escabeau pour m'asseoir
*ïri
264 KAHEL.
au milieu de ces singes accroupis et pour que les plus mauvais vieux aient le temps d'arriver, sinon ils défont ensuite tout ce que j'ai fait. Au travers de la foule qui encombre les abords j'arrive dans le préau intérieur, j'entre dans la case royale ; c'est plein comme une église pleine ; tous les grands du royaume sont là, assis à terre, les plus âgés en tapisserie contre la muraille; ceux qui ont droit au tabouret apportent ou le roi leur fait donner une peaudelïique, c'est moins froid pour leur séant. A chaque instant des officieux affairés viennent parler au roi, tout à l'oreille et prendre des ordres. Le roi, avec un bon sourire, me tend sa grosse patte : bonjour^ monsieur Sandiabal, me dit-il ; il a appris ces deux mots et il me demande ce qu'ils veulent dire ; il a un peu de peine à les prononcer, surtout il roule Vr de bonjour rudement, indéfiniment, sans savoir l'arrêter, ni assurer l'effet qu'elle doit produire.
11 a fait prévenir le chef de Fougoumba, — nous sommes chez lui, — de mon désir de changer de résidence.
Le conseil municipal local n'a pas encore terminé ses délibérations sur ce grave sujet ; je sais bien que ça n'ira pas tout droit, ils se méfient, par habitude. L^ conseil siège en permanence, TAlmamy envoie demander où on en est : « C'est toi, Almamy, qui as attira ce Blanc à Fougoumba, sans cela nous ne le garderions pas une minute; fais donc comme lu voudras, pui^' que tu es le maître, etc. » Ainsi a parlé Fougoumb** Le roi me dit alors que je peux rentrer tranquillement dans mon quartier et que diango (demain) j'aurai 1^^ cases que je demande. Mais, vieux barbon, je lesconna^^ ces diango, fabé-diango ; je dis que je vais me fâch^^
L'ALMAMY ET LES CflEFS DU FOUTAfl K FOUGOUMBA. 265
Is ont toujours un moment d'angoisse quand on leur lit ces choses-là simplement et avec conviction. Les ieux, dans le fond de la cabane, jugent entre eux, je les entends grogner : « 11 nous irrite à la fin, ce Blanc, il veut !eci, il ne veut pas cela, on dirait qu'il est le chef et que :'est lui qui commande... »; d'autres disent qu'il vaut mieux ne pas se fâcher... Je réponds : « C'est le chef de Fougoumba qui ne veut pas, eh bien ! je vais lui parler. » Mais TAlmamy redoute mes accès diplomatiques, il envoie une deuxième fois Seydoux savoir le dernier mot de Fougoumba.
J'aime ces vieux résistants, ils ont une idée à eux, on peut s'appuyer là-dessus, les jeunes sont pour moi, vieux et jeunes sont les troupes d'élite; il y a entre les deux la foule des courtisans, plats comme des limandes, qui s'empressent d'opiner avec le roi, mais qui opineraient tout pareillement s'il parlait de me couper la tôtc: ça n'est bon à rien, je voudrais essuyer mes bottes sur leurs tètes crépues; il y en a là toute une foule de cette pâte de niais.
Seydoux ramène le vieux le plus inlluent du conseil municipal; ce digne représentant a une paupière décrochée qui pend sur l'œil respectif, d'où une bonne tôle. 11 répète ce que nous savons : « Fougoumba ne veut pas de Blanc sur son territoire; j'ai planté un jardin, la mission a semé des herbes, tout ça est fait pour porter malheur, et notre seule présence est un méfait. » Apaisé par la beauté de ces griefs, je réponds qu'ils ont tous de « grands jardins pour manioc, riz, maïs, etc., que les Blancs mangeaient peu de ces choses-là, qu'ils avaient des légumes à eux; mon jardin est grand comme la
266 KAHEL.
manche d*un boubou, je récolte tous les mois, ils feraient bien mieux de faire de même au lieu de grogner, ils ne souffriraient pas de la faim comme je le vois à chaque saison ; le Blanc apporte le bien avec lui, voilà pourquoi j'ai beaucoup d'amis dans leFoutah, etc. Chacun trouve que j'ai raison, il n'y a que le parti anglais qui grogne à propos de tout et de toutes les façons contre moi. Voulez-vous donner votre pays aux Anglais? » (frémissements sur les peaux de bique.)
Je dis au vieux cyclope que je ne veux pas habiter le territoire de Fougoumba malgré ses chefs, que je veux qu'ils soient mes amis comme tout le monde dans le Foutah, mais qu'il faut un peu de temps pour se connaître, j'apprécie leur caractère, etc. « Allah! Ouakoubarou! que le Blanc soit satisfait. » L'Almamy envoie au conseil un messager dire que le kikala (le vieux) paraît s'émouvoir des récits du toubab. Enfin avec sa permission je vais moimôrao dans Tantre de l'opposition. Je détends ces vieux un peu trop raffermis sur leur idée fixe, en faisant mouvoir leur pensée sur des horizons variés : ils hésitent, ils sont inquiets, ils ont peur des Blancs et voudraient les voir bien loin. Ces gens ont trop d'esprit pour ne pas devenir mes plus chauds partisans.
Le chef du poste de Boké a écrit à l'Almamy que dans douze mois les négociants porteraient leurs factoreries plus avant vers l'intérieur, afin que le Foutah puisse ^ procurer plus facilement toutes les marchandises qu ^ désire. L'Almamy ne me dit pas ce qu'il a répondu, " se borne à me regarder d'un air épanoui qu'un essai ^^ sourire éclaire de toute sa pensée ; la zone occupée p-^^ les factoreries est séparée du Foutah habité par ur:^^
:oDe inhabitée, sans sécurité, désert maintenu comme ane barrière contre Tenvahisseur. Pour gagner un avantage, il faudrait d'un coup franchir cette zone ; il ne me parait pas que TAlmamy soit prêt à le permettre ; on y arrivera, et à ce signe on reconnaîtra que la conqurte est faite, mais il y a encore à négocier.
Je vais de là déjeuner à la mission : le docteur se purge, le lieutenant vomit à Teau tiède, je suis seul à table avec bœuf, perdrix, — que le docteur est allé tuer à mon intention, — et poulet à la sauce blanche. J'avais pris le matin une tasse de chocolat, afm d'être suffisamment apoplectique pour être vigoureux dans la discussion, mais la course, la chaleur et les longs palabres, quatre heures durant, l'excès nerveux, m'ont dépensé, j'ai très faim; je me laisse aller à redéjeuner un peu, tout en me livrant au plaisir de la conversation avec le docteur couché là sur son pliant tendu entre deux cantines ; il est l^èrement indisposé, mais très gai et l'esprit ouvert sur tout le mouvement politique qui nous enveloppe.
Ibrahim de Timbi-Toumi me dit que la mission déplaît i tout le monde parce qu'elle prétend qu'on lui livre le Wtah pour un sac d'écus. « Si on disait au roi de France : iens, voilà un sac d'écus, donne-moi ton royaume, este quille donnerait, son royaume ? Assurément les Noirs turent par céder la place aux Blancs, ils le savent bien, lais encore faut-il y mettre le temps et la forme, etc. »
me dit tout cela très doucement, sur un ton de coniction simple. « Ils veulent bien accepter le traité de rotectorat, qui représente pour eux une sorte d'alliance, ^ais sans compromettre leur indépendance ; quant à ivrer leur pays, ils demandent à réfléchir. »
268 KAHEL.
S'ils savaient qu'une troupe en armes est déjà en formation (je Tai su à mon retour) pour traverser le Foutah, que diraient-ils donc ? Ils se prépareraient peut-être k combattre.
Je lui dis qu'ils écoutent de perfides conseils, laFrancea de l'estime pour le Foutah, on a travesti ses propositions, la mission vient en amie proposer de bonnes choses.
Je souhaite que tout s'arrange au gré de ces jeunes officiers qui font, par dévouement à une cause élevée, et serrés dans les mailles d'une étroite discipline, un bien dur métier. Les généreux exploits, où l'on risque sa vie pour le plaisir d'en connaître la minute suprême, pour la gloire peut-être, nous attirent comme des sirènes; tous ceux qui ont quelques droits à faire partie de ces expéditions en sollicitent l'honneur, se disputent la faveur ■ d'en être. Il n'y a de chagrin que pour les pauvres vieux parents à leur foyer, déserté môme par l'espérance, car le danger est certain ; la patrie doit être avec eux.
Je voudrais qu'une mère puisse voir son fils aux prises avec le métier de missionnaire, suivre pendant vingt- quatre heures les mouvements de cette vie violente, extrême en tout. De ses angoisses et de son juste orgueil elle ferait un trophée fleuri de mille tendresses maternelles ; pour recevoir ce fils échappé aux dangers, le retour de son héros serait une fête; l'État, lui, ne fait rien, il est anonyme, il suit la loi, tout sec; V Annuaire à la main il préside à l'avancement, honneurs compris, c'est tout(i)'
(I) Depuis que ce manuscrit a été écrit, Benger, Mizon, Monle» et d'autres ont été reçus chaleureusement ; c*est un réveil de Topi' niou dont nous nous félicitons et dont nous reportons le mérite à ceux qui Font amené et soutenu.
LALMAMY ET LES CBEFS DU FOUTAfl A FOIGOLMBA. 269
\i cela doit être tout, car c'est à la nation à faire accueil i son serviteur, c'est à la patrie, vivante dans le cœur de :hacun de nous, à fêter l'enfant qui a offert sa vie pour la servir. Le peuple doit se préoccuper des mérites acquis à son service, et réclamer la responsabilité des honneurs à leur décerner, il doit ainsi agir en maître s'il a conquis son indépendance.
Le docteur me dit qu'il a lu ce matin à l'Almamy le projet de traité, j'ai répliqué — par politesse, car je veux éviter avec soin toute curiosité indiscrète — : Qu a-t-il répondu? « Il a dit qu'il allait consulter ses vieux. » £t noire conversation sur ce sujet s'est terminée là. La discrétion est toute naturelle de part et d'autre : je voudrais de tout mon pouvoir aider ces jeunes gens dans leur œuvre, mais le rouage administratif est bien loin de me prier d'intervenir en quoi que ce soit, ou seulement de me demander mon avis; l'initiative privée, c'est la bute noire, c'est Tennemi à tuer. On est venu, il est vrai, dans le Foutah lorsque j'ai appelé de ce côté oii depuis vingt ans on n'avait pas regardé, on y est venu alors coup sur coup, avecla plus vive ardeur, reconnaissant la justesse de mes observations et de mes propositions, mais tout en suivant l'initiative privée on a employé des moyens violents pour faire disparaître son drapeau. Ce n'est pas là de la bonne politique, parce que Tinitiative individuelle <^t puissante par la multiplicité de ses tentatives, par la clairvoyance de ses intérêts ou par le désintéressement de son ambition, parce que ses succès servent tout le pays et que ses insuccès ne compromettent qu'elle-même.
Jïmagine que si le docteur était là pour son compte, il m'aurait déjà dit : « Vous qui vivez dans ce pays depuis
270 KAHEL.
dix ans et qui avez traité avec ces gens-là, par quel bout faut-il les prendre ? » Mais la mission a des instructions dont elle ne doit pas s'écarter et qui font partie d'un ensemble, d'un plan général conçu a priori^ qu'on ne pourrait modifier qu'en changeant son principe.
Notre vieux pays monarchique n'a jusqu'à présent changé que son étiquette et les membres du syndicat qui dispose du pouvoir ; il n'a pas encore modifié beaucoup son habitude de considérer l'initiative personnelle — qui agit sans émarger et par conséquent sans dépendre, — comme une chose que Ton tolère à la rigueur, par inadvertance, que l'on doit tout au plus ignorer, fermant les yeux, mais qu'il faut dépouiller si elle acquiert de la vitalité. Ceux qui m'entendent sont en grand nombre, je le sais, et non des moins vaillants. Dupleix et Christophe Colomb, morts en prison ou à peu près, ont été plus tard réhabilités; nous voyons déjà, mais trop tard encore, grandir le nom de Uupuis qui nous offrait il y a trente ans la conquête pacifique du Tonkin; dans toutes les branches de l'activité nationale nous pourrions citer des serviteurs de rintér<>t général que le pays* dans l'avenir mettra en évidence. L'effort particulier doit s'évertuer dans l'intérêt commun, soutenu par Tespoir d'être approuvé s'il a bien agi; un peuple intelligent et instruit doit vivre par lui-même, c'est-à-dire par l'initiative individuelle sous la seule garde de la loi ; nous ne serons pas dans la forme d'un gouvernement par le peuple et pour lui tant que le pouvoir officiel sera enveloppé par des syndicats fermés, se réser^'ant en monopole le bénéfice do toutes les formes de l'activité publique. Si nous négligions de relever la liberté individuelle, nous
Ij.âT IT ^JS mU""* j'. •-LTki 1 r J '.•'.'. \Ja.
iijs iii aiuK^T* -fîL i^ïvfcTf. -ec h-: en-for. •:•* i.t a-inir» riâiiiîiris?:G £-* c»*r? "■*îiz.'r> r-Si-'i-ers ifv.:uT"> i
tti»a*ir^«HL£ pk?. ils .jct un-r ^oadan:-? tr:p •;*- ai^ui:Air>*
rottTi?r d^î-* nn§«ini«nients en dehors dVil^. Jo uo >ai> i leur a d'>iiiiê p<>ar înstructi >ii de \enir doiUAU-ier de Ite manier? la s'ignature du Foutah : il e>t e\ ident fiU aar»>iit di^ la peine à •jbteairuD en^;u:euieut >^tîou\ : ùs ce i|ulb obtiendront sera >ufli>ant >i on a \ oulu m pas conquérir le Foutah. niai> sîmplomeut prv>lire one impression sur l'opinion en France.
Cjt n'est pas à eux qu'il faut adresser no> réilexions. ' font le mieux qu'il soit possible ce quou leur a r^^ maiandé de faire: il n'y a rien à dire non plus au 'uvemement. chez nous il est par métier et par habide ancienne sourd à tout ce qui n'est pas lui-niî^mo : 'St à la nation qu'il faut demander plus d*attoiition de ciain'oyance. Le peuple aujourd'hui est appelé ;\ -ntretenirde ses affaires, il prend la respvmsabililè de s intérêts, et comme il estime l'action, en connaissant prix, il recherchera et trouvera sa force dans rimlc- 'Qdance de l'initiative privée.
I^ lieutenant Plat est un tout jeune homme, vingt- -Qx ou vingt-trois ans, trop jeune pour ce métier d\»nïfci, mais il a sollicité le périlleux honneur, on a cédé ses instances ; il est dévoué de toute son Ame à n œuvre, plein de foi aux belles illusions de son Age. Le
isité. Si 1 père de 1
docteur Fras a vingt-huit ou trente ans, plus d'expérience, et avec beaucoup do raison il fait, à côté de ses vives ambitions, place aux inspirations de la nécessité j'avais à gouverner la conquête de l'Afrique en ^ famille, c'est-à-dire pour la réalité, sans avoir à me préoc- | cuper de satisfaire aux apparences par des dépêches vides \ de sens, j'enverrais ce même docteur une première fois j)Our faire connaissance avec les indigènes et pénétrer leur entendement un peu lent ; un an plus tard il reviendrait, il obtiendrait alors tout ce qu'il voudrait.
Vn autre officier (1) envoyé de Saint-Louis par une autre route est en ce moment retenu à Labé; il est sans ressources et il fait demander à la mission d'ici quelques secours pour subsister. C'est ce qu'on m'a dit en route et que j'ai noté plus haut à propos du turbulent Gassimou. Je crois comprendre, à ce que j'entends ici, que Labé a agi sur des ordres de Timbo ; ce concours d'officiers inquiète r Almamy et ses chefs, ils se défendent comme ils peuvent.
Le bagage de la mission, depuis le thermomètre jusqu'aux légumes, est de qualité très ordinaire, et ce n'est pas une économie: mon lit est meilleur sans être plus cher, vingt francs, ni plus lourd. Mes conserves en moindre quantité, proportionnellement, sont de meilleures marques et combinées non pour suffire à l'alimentation à elles seules, mais simplement pour aiguiser les ressources du pays, riz, mil, maïs, etc., bœuf, mouton,
(1) I.e lieutenant I.cvasseur, si je ne me trompe, très capable de remplir une mission difficile, mais celle-ci, on le voit, a été conçue sans tenir compte de la nature des difficultés. Le lieutenant a exposé sa vie, c'était tout son hagage ; que pouvait-il de plus ? il s'est heurté à des obstacles connus, mais qu'on avait négligés.
poulet. La mission se fait suivre par un troupeau de bœufs, c'est parfait pour ses soldats nombreux et exigeants; elle transporte un poulailler, moins nécessaire, on trouve des poulets facilement et on les transporte à la mode du pays pendus par les pattes; les n5gres excellent à les ficeler avec une peau de saule, sans les blesser. Mais je ne critique pas ; la colonne a traversé des régions que je ne connais pas, toutes ces choses sont sans doute comme elles doivent être, ce n'est pas à nos Sénégalais qu'on peut en remontrer, je constate seulement que mon organisation (d'initiative privée) n'a rien à emprunter à celle de la mission.
J*ai un Tamar près de ma case, c'est une ressource pharmaceutique, son fruit est d'un goût acide assez agréable.
Pendant des heures la faiblesse m'accable, la vie se retire de moi, je ne peux plus parler, je suis immobilisé, incapable de faire le plus petit mouvement, c'est à peine si je peux lentement tourner les yeux, je suis dans cet état où les amis autour du mourant disent entre eux : c< il est bien bas ! il ne passera pas la nuit ». Mais dans cet anéantissement musculaire je conserve toute la netteté de mon esprit; je ne puis exprimer ma pensée, les organes delà parole étant les premiers réduits à l'impuissance, mais elle est lucide et a toute sa vie. Je dis cela pour encourager les vivants qui entourent un mourant à parler à leur cher malade, le malade ne peut répondre, mais il entend peut-être et il comprend. J'ai ainsi parlé à un mourant qui m'était cher; immobile, aucun muscle de son visage n'a remué, mais de grosses larmes ont rempli ses yeux I
274 KAHEL.
Le docteur et le lieutenant ont aussi constaté qu'ils avaient ressenti de la fièvre après s'être couchés dans des couvertures qui avaient été un peu longuement exposées au soleil. Cela est bon à dire aux gardes-malades qui font sécher linge et matelas au soleil ; Tinfluence est moins active sous nos climats, mais encore sensible, je l'ai expérimenté, elle peut agir sur un malade affaibli, le réconforter ou Tachever.
Le docteur me parle beaucoup de Tlnde où il a servi pendant deux ans; il m'engage à préférer Tlnde à rAfrique ; mais il n'y a aucun rapport entre un touriste en pays connu et un explorateur, Tun voyage comme un colis, Tautre est un soldat conquérant. En hiver, la température est parfaite, de 16 à 24 degrés.
De Ceylan à Calcutta par Pondichéry, en chemin de fer ou en chariots, on visite les villes splendides de ce vieux monde ; puis il faut monter dans le Thibet magnifique et froid de TUimalaya et revenir par Bombay. Je n*y manquerai pas dès que mes enfants seront libres, car sans eux je n'aurais ni émotions, ni désir de voir.
J'ai recommandé à mes serviteurs, si je venais à mourir, — car je suis d'une faiblesse extrême, et par moment il me semble qu'en moi toute vie va s'éteindre, — de rapporter mon bagage à Boulam, à M. L. C, qui les payerait à leur pleine satisfaction.
Ilier 17 mars, à Fougoumba il faisait chaud comme à la côte, le thermomètre du docteur a marqué 35 degrés; je suis entré chez divers chefs, dans leurs cases de pailla à claire-voie, il faisait très chaud ; on étouffe dans cette ville compacte. Le môme jour, dans ma case, à la
L'aLMAMY et les chefs du FOUTAH a FOUGOUMBA. 27o
ipagne, mes thermomètres ont marqué 15 degrés, limum, la nuit, 28%5 le jour, maximum, trop faible pour déménager aujourd'hui (18 mars), tâcherai demain. Ayant déjeuné de vaine pharmacie, suis resté pitoyable jusqu'à deux heures après midi. H n'y a pas de calcaire dans le pays, les indigènes ont petits os.
Lundi 19 mars. — Je quitte Digui; je vais à Gali en ssant derrière Fougoumba; c'est le village où je me is arrêté en venant de Diembouria à Cola. La région le je traverse est légèrement vallonnée, partout habie, hameaux bien vêtus de verdure, bananiers, orangers, rtes clôtures. J'admire, chemin faisant, la crête déniée du Fi ta de Fougoumba, façade ouest, c'est une erveille ; on y voit des cathédrales, des donjons, des aisons, et l'aspect change à chaque pas. C'est une suite î blocs verticaux taillés à pic, en silhouette, disposés ns ordre, isolés ou par groupes, mêlés d'arbres, forant une longue crête à jour. Je ne vois pas d'ici les guilles remarquables que j'avais vues en 1880, elles >nt peut-être tombées, ou plus probablement elles ne >nt pas visibles dans le profil qui m'est offert, je les ^ais abordées par l'autre face.
Le baromètre marquait hier soir à Digui 698, il arque maintenant à deux heures à Gali 692, la difféînce d^altitude n'est pas grande.
Dès que le soleil est un peu descendu, je pars en excuron,avec AUens et Kancou pour porter mon plaid et mon isil et me porter moi-môme au passage des ruisseaux, ous traversons, au sortir du village, unpetil torrentfrais, 'par des pentes boisées, dejolis sites, puis un sentierdans
276 KAHEL.
le roc au flanc de la falaise, nous arrivons à une plateforme, première assise au pied de la falaise supérieure. Quelques cases occupent ce nid d'hirondelles suspendu au-dessus de la vallée; tapade close, orangers, bananiers; il est tard, je pense m'y arrêter; je demande une case. Un homme d'âge mûr apparaît, il parle yolof. prétend qu'il connaît Boké, etc.. Il invente ou il se vante, case voit ; il finit par avouer qu'il n'a habité Boké que pendant son enfance; il est ici en passant; arrivé ce matin. il va repartir ce soir, on ne peut me loger dans ces cases parce qu'il n'y a que des femmes, les hommes sont allés je ne sais où. Je demande ce que fait là cependant un jeune gaillard de vingt-cinq ans, l'œil vif, la patte ferme, qui nous regarde benoîtement : « C'est un enfant », me dit Thomme; soit, un enfant en nourrice: enfilade de mensonges foulahs. Après quelques minutes de conversation qui m'instruisent sur le pays, mon interlocuteur, brusquement, saisit par les pal tes un poulet qui picore entre nos jambes et le donne pour moi àKancou ; je ris et demande comment un passant, arrive le matin et qui va repartir tout à l'heure, peut en user aussi librement avec le poulet local. Le bonhomme se rend, il habite là, ces cases sont à lui, ces femmes sont les siennes, ce petit domaine aérien lui appartient.
Cet ermite, venu de si loin, est quelque brigand qui a fait un mauvais coup dans sa jeunesse, dévalisé une factorerie, faute de diligences; il a acheté des captifs et il vit tranquille, heureux dans son aire, pas trop loin des
bons villages. Il a d'ailleurs tout ce qu'on peut avoir dans ce pays, tout ce qui lui est nécessaire : poules, moutons et bœufs, mil, mais, coton, oranges, patates, bananes»
apayes, etc. ; je ne vois pas de places pour la rizière, lais il peut en avoir une dans la vallée. Derrière son Qclos, une crevasse ouverte dans la falaise conduit vercaleraent, comme par une cheminée, au plateau supéieur de Yali ; tout au bord on aperçoit les cases de élel Duga. Gorge étroite et abrupte, le sentier qui la rimpe est par endroits suspendu sur le vide comme clui de la Gemmi à Louèche, mais ici la paroi est en reux, boisée du haut en bas d'arbres accrochés aux ssures et tout fiers de leur liberté aérienne. Un sauvage aonte en ce moment et me donne l'échelle du tableau, m Claude Lorrain.
Au-dessus de Fétel Duga, sur le plus haut du plateau, stun village plus grand que Fougoumba, me dit le briand retraité; je n'ai pu obtenir, par surprise, qu'il a'en dise le nom, il a peur des coups de corde inscrits lans le code et les usages du Foutah contre les bavards ; es dires confirment les renseignements que j'ai pris à limbi. La nuit va venir, ilestTheure, et elle tombera tout le suite toute noire, il faut redescendre ; Thomme nous nontre un escalier plus court caché dans les fissures le la falaise, pittoresque le jour, dangereux la nuit; je edescends à regret dans la plaine toujours plus chaude ît plus nègre.
Je suis sans nouvelles [de ma lettre à Boulam que avais confiée à Alpha lorsque je Tai congédié; il a de olis traits ce marabout, un nez mince légèrement aquiin, un visage régulier, ovale, mais la lèvre baveuse et aune de kola. J'avais rédigé ma lettre avec mesure, pen- ^^t que ce traître borgne la livrerait peut-ôtre à lues adversaires dont il paraît être Thomme, et qu'on
278 KAHEL.
en tirerait des conséquences maladroites pour influencer TAlmamy contre moi. Je vois qu'il n'a pas eu tant de malice et que ma combinaison est inutile. Diviser pour régner, prendre et rendre, comme à cheval, chez les nègres c'est toute la diplomatie.
Mercredi 21. — J*expédie Ali à Fougoumba voir de ma part Ibrahim de Timbi-Toumi et je repars en excursion avec AUens et Kancou. Je leur donne à chacun bonne ration de biscuit et de chocolat; pour moi la colique et le dégoût me tiennent lieu de vivres, je n'existe plus que par Tàme. Nous partons dès le matin afin de rentrer avant que le soleil soit au plus haut; mais je me connais, une fois dans la montagne je ne reviendrai pas, je resterai jusqu'au soir; il est donc prudent de lester mes deux guides de bonnes provisions.
Premier torrent, lavandières bavardes, indiscrètes; la plus vieille veut me voir sous le nez; j'incline mon ombrelle de son côté, elle tourne avec un entêtement do bête, trotte à droite et à gauche, devant, derrière, elle ne voit que le dos de mon parasol ; elle dit alors, non sans quelque doute convaincu (*) : « Ça doit ôtre le diable ».
Dans le lit creux d'un torrent à sec, je suis l'ombre épaisse de la berge etdes grands arbres ; une jeune femme aux traits agréables demande discrètement à Allens si elle pourrait m'ofl*rir un peu de lait frais. La politesse aimable et discrète est souvent portée par un joli visage, elle se confond alors avec un peu de coquetterie, politesse de la femme. La beauté sied à la délicatesse des sentiments, et réciproquement (mais on voit aussi de bonnes laides et de jolies méchantes). Chez nous l'abord facile d'une bonne fille ne rappelle pas le parfum de la
L'ALMANY ET LES CHEPS DU FOUTAH A FOUGOUMDA. SIS
YGrtu, mais ici le désir est naïf et sans calcul, — la femme gésine sans façons, — pureté animale ; il faut cependant y voir plus que cela, ces grands yeux timides sont émus de quelque pensée, le désir instinctif de In sélection se tradait par une légère tendance du cœur, ce gentil galion d'amour ne demande qu'à faire naufrage.
J'accepte l'offrande proposée et je m'assieds pour l'attendre. Après quelques minutes la belle reparaît portant une calebasse blanche, irréprochable, honniHement usée, à demi pleine de lait frais « biradam », sans une tache dépoussière. Je bois avec plaisir, c'est ralimeiit qui me convient. Derrière ceflefraiche initiative arrivent, échelonnées, d'autres calebasses accourait, les plus laides sont les dernitres; il en vient dix-huit.
J'ai bu le lait de la belle initialive; et pour lui plaire et la voir sourire, rougir peut-ftre, je l'ai priée de i ter encore. Mes deux gardes ont bu sans hésiter les dii-sept calebasses contenant chacune deux verres de itil environ. Je paye le tout, la première un peu plus, «tnous continuons vers le fond de la vallée d'où descend 'e Téné. Une dernière essoufflée arrive trop tard, j'étais levé et en marche, elle nous poursuit en criant, soufflant, glissant; elle veut fitre bue comme les autres, c'est pi-gri; c'est une vieille horreur, naturellement.
Chemin faisant nous rencontrons des enfants qui vont
en appor-
280 KAHEL.
avec le maître préparer la leçon, former le cours dans un village plus haut. Tout ça grimpe sagement le sentier rocheux, chacun porte un objet, un bibelot de Técoleou du maître; Tun le chaudron, un autre la planchette, un troisième le livre, le Koran, le plus petit porte rencrier.
Divers passants ; à toutes les questions qu'ils font à mes gardes, Kancou répond que je vais loger dans des cases par là, car il faut un prétexte pour circuler, sinon ce serait pour mal faire. Je cherche deâ appartements; c'est mon prétexte depuis la côte, toutes les fois qu'on me rencontre hors de la grande route, ce qui m'arrive souvent; inutile d'en changer, puisque les passants changent.
Je ne puis obtenir le nom du missida prochain dans la vallée où je suis, j'apprends au moins qu'il y en a un; la roche usée, polie, du sentier indique de fréquents passages de pieds nus.
J'arrive enfin au Téné, qui coule en petites cascades dans un lit encombré de rochers; je le traverse à son confluent avec le petit torrent qui descend le thalweg de la longue vallée montante que j'ai suivie jusque-là. Celui-là est d'eau claire limpide et bonne, je le signale aux touristes; l'autre, le Téné qui vient du flanc gauche de la vallée, tombant du plateau de Yali où il a traversé des milieux habités et probablement des bois, est trouble, louche, amer, pas très bon.
Au-dessous du gué, leurs eaux confondues s'étalent et plongent à vingt-cinq mètres de profondeur sur une pente de roche que les arbres et les lianes des deux rives recouvrent et enferment comme en un tunnel incliné; cette nappe frissonnante qui s'engouffre dans
obscurité court et nous appelle vers quelque mystère ; ans dix ans on y fera des voyages de noce, il y a des vols le papillons de toutes les couleurs, au choix des amoueux. J'ai dû faire un long détour et ramper sous le bois erré pour arriver, sur le côté de la pente jusqu'auprès le Feau pour la bien voir descendre, car il n'y a pas de lentier ; je me guidais au bruit.
Cheminant à quatre pattes sous cette brousse épineuse it pleine de bêtes, je suis arrêté par une toile et des fils endus dans les buissons juste à la hauteur de mon isage; ils sont occupés par un insecte, une bote, une iraignée qui fixe aussitôt mon attention. Cette araignée i la forme d'une double pincette, en croix de Saint- André ; »es quatre longs bras, ténus comme des brins d'herbe, )nt environ 25 centimètres de longueur ; les deux bras supérieurs se tiennent suspendus à un câble tendu en Passerelle au-dessus et un peu en arrière de la toile, les leuxbras d'en bas se tiennent à la toile. Le corps de la )ôte, au centre de ces quatre bras, est très petit, il est )ourvu de nombreuses pattes fines et courtes.
Au moment où, poussant comme un sanglier dans ce Rallier, j'allais porter le désordre dans cette installation, l'animal est très occupé d'un travail sans doute pressant, car il se dépêche ; de ses petites pattes agiles il pelotonne une boule de fils d'araignée blancs, qui contient ses opufs, je suppose; il la tourne en tous sens avec une grande rapidité; c'est merveille de le voir pelotonner. Ma présence d'abord n'interrompt pas le travail, mais wentôt mes gros yeux qui se sont arrêtés là tout près, l'inquiètent ; l'animal, d'un geste délibéré, rejette sa boule sur son épaule, comme ferait un homme chargeant un
282 KAHEL.
paquet; d'un coup sec il ferme ses deux pincettes et ne formant plus qu'une longue ligne droite armée aux deux bouts de cils minuscules, portant au milieu, comme une noix de galle sur une aiguille de bas, son corps et son paquet, il s'allonge sur le câble et se réfugie sans hâte dans le buisson où le bout est attaché. Je fais un détour pour ne pas détruire ce domaine et peut-ôtre pour ne pas m'attirer de désagréments ; au retour je pourrai sans doute observer encore.
Mais au retour j'ai été distrait par un autre spectacle : sur une roche où j'allais m'asseoir, quatre ou cinq douzaines de petites chenilles striées de gris se livrent à des ébats que je ne connaissais pas chez cette espèce; elles sautent comme des puces, se poursuivent avec vitesse, fondent on bataille les unes sur les autres et fuient comme des mouches lorsque j'essaye de les prendre. Elles n'ont pas de pattes, elles courent ou sautent en se pliant en arc de cercle qu'elles détendent brusquement.
La nature n'a pas de limites dans ses combinaisons jn à m des éléments dont elle forme son œuvre. L'habitude nous fait trouver normal le mouton à quatre pattes, mais il serait tout aussi normal s'il n'en avait que trois. Le Noir est-il un homme dans la ligne ferme du progrès de l'humanité, ou est-il un accident à côté? disparaîtra-t-il sans profit à venir pour l'espèce comme l'autochtone d'Amérique? Je crois, à voir ses forces caractéristiques, qu'il est une puissante matière où va germer et s'accroître la spiritualité humaine dans l'avenir.
Ceci vu et admiré, je rejoins mes Noirs et je leur fais part de mes émotions en face du torrent vertigineux; ils pourraient plus facilement que moi le voir dans sa chute,
Aï
r son lit, jusqu'au moment où il se dérobe en une pente pide, est de roche toute unie, l'eau est peu profonde, n auraient par là que quelques pas à faire pour voir nmense puits par en haut. Mais je parle chinois, § Noirs en face des plus saisissantes beautés ne sont pas einls, ils regardent au hasard, ne savent pas discerner point intéressant; un sens leur manque.
Le soleil inexorable dans son cours nous ramène la ileur, c'est son heure. Je me réfugie à l'ombre dans lit même du torrent, appuyé contre une roche inclinée Ire deux cascades, et j'ouvre la bouche toute grande flot qui vient d'en haut et contourne en tombant la 5he qui me protège. Je reste là pendant une heure, inant le seul bain qu'un malade fiévreux, misérable, isse prendre. L'eau entre et ressort à flot dans ma iche et rafraîchit mon sang; je m'y serais endormi, fe me suis bien un peu mouillé, mais le soleil ou iplement l'air sec me sèchent en un instant, et ma ^re maman ne me grondera pas, hélas ! ce soir quand rentrerai. |
le recommande ce bain de muqueuse, comparable au n d'air par le poumon, à ceux qui peuvent en user ; !st magnétique, calmant, dans le flot abondant et progé. Je l'ai expérimenté en France à l'aide de deux tu- , l'un amenant l'eau d'un réservoir, l'autre la laissant >uler après qu'elle a tourbillonné dans ma bouche. On désaltère ainsi et l'on se rafraîchit sans charger son omac. Mes guides sont inaptes à ces raffinements ; le ir ne comprend que le riz, et les coups, pour arriver à femme-bête qui est pour lui le seul but de la vie ; st pour le moment tout ce que la nature lui demande.
284 KAHEL.
Je repars sous bois pour gagner plus haut le pied de la chute du T(5né dont j'entends déjà le grondement el que bientôt j*aperçois. Dans un petit champ découvert je prends une base et avec télémètre et altimètre Goiilier et Burel, je mesure la hauteur de la chute : 164 mètres, disent les instruments. Je n'aurais pas cru autant, la falaise est haute.
Je monte par des bois, parfumés de menthes et de verveines sous lesquelles je passe, des (?) au parfum de girofle, des fleurs de toutes sortes. Il faut de-ci de-là jouer de la hachette, les Noirs n'ont tracé aucun sentier pour aller à cette chute, ils n'y viennent pas. Enfin j'arrive à Tamphithéàtre, bassin de 100 mètres environ, clos en face par la haute falaise, et sur les côtés par un chaos d'éboulements anciens ; à l'entrée il est obstrué par des tables de pierres plates et d'énormes blocs de rochers pêle-mtMe ; de grands arbres recouvrant ces éboulis qui l'entourent, l'encadrent d'une haute muraille vert sombre. Il est vaste, son aspect est sévère, il doit ôtre imposant au temps des pluies; maintenant nous sommes au plus sec de l'année, la chute ne roule qu< quelques mètres cubes d'eau. Je tire un canard d' Taulrc côté du bassin, et à l'écartèment des plombs su la falaise j'évalue la distance.
Dirai-je que mon intestin est très souffrant? c'est toi jours la môme suite; je fais appel à toute ma raiso pour ne pas aller me mettre sous la douche, il yaunbar de sable tout auprès et des roches faciles ; la raison est bie faible contre le désir et les mille prétextes qui s'offrei aie justifier, mais ce serait tout compromettre.
Nous nous asseyons à l'ombre. Puis je laisse mes Noirs
LALMAMY ET LES CQEFS DU FOUTAfl A FOUGOUMBA. 285
)our ne plus les voir, les oublier ; et pendant qu'ils nangent, je vais plus loin m'asseoir dans les rochers, e vais jouir de la solitude que berce le retentissement monotone, le bruit sourd de la colonne d'eau tombant dans le petit lac. Parfois le vent, fouettant le long balancement de ce mouvant fantôme, le jette en pluie serrée sur la paroi glissante ; le froissement de sa nappe écumante contre la falaise siffle avec rage.
Parfois, soulevant cette chevelure immense, le vent la divise et l'emporte en une brume Ic^gère, Tare aux couleurs harmonieuses brille dans le ciel, je crois revoir mon beau pays de France. Les embruns de ces eaux capricieuses me couvrent d'une pluie fine et presque froide.
En grimpant dans l'herbe drue qui recouvre le chaos dont le cirque est formé, l'herbe cède, j'enfonce entre deux rochers, je disparais de toute ma hauteur dans ce piège à maladroits, je me râpe horriblement les côtes.
Le temps passe, il faut rentrer, nous rampons de nouveau pour gagner le sentier. Je tue deux pigeons verts, je tire sur des singes, mais cet animal malin se cache derrière le tronc de l'arbre, risquant un œil, et se tient juste hors de la portée du fusil. De là-bas ils crient, grimacent, m'injurient, gambadent, se moquent de moi, tout en gardant leur distance. Une troupe de gazelles s'enfuit à notre approche.
Nous arrivons dans la plaine, de nombreux habitants nous vendent du bon lait, biradam et cossam; échange de saints amis en repassant à Mobé, le village des dixhuit calebasses.
J'arrive à la nuit, un peu las, dans ma case où il fait chaud. Ali est revenu, il va me donner des nouvelles
286 KAHEL.
pendant que j e me déshabil le . Il abien mauvaise mine, mon ambassadeur. « Ma lettre a éclaté. Ibrahim de Toumi a refusé de recevoir mon envoyé, Almamy va me rendre tous mes cadeaux, Foutah est furieux, le parti anglais triomphe',; j'ai, paraît il, écrit à mes gens de la côte de venir me rejoindre, que j'allais construire des maisons partout, m'emparer du pays, etc., etc., » juste le potin de Texagération. Alpha, le marabout borgne, est allé colporter ma lettre à Médina, au lieu de passer par le nord comme il Tavait annoncé, et il a bavardé, venimeux à son ordinaire.
Jeudi 22. — Je viens à Fougoumba, c'est assez loin de Gali; j'ai encore mal aux pieds de mes trois digas extirpés, je suis faible, je marche lentement, une heure et demie. Je réadmire la crête du Fita, que mon sentier me montre du même côté, mais de plus près.
L'Almamy est très occupé ou fait semblant de Têtre, c'est plein chez lui, paraît-il; j'attends chez le docteur de la mission. Je vois là avec douleur que le lieutenant Plat a un accès de fièvre bilieuse hématurique, il est étendu, gravement atteint. La mission a déjà perdu son chef, le capitaine Oberdof, mort il y a quelques semaines dans la région du Sénégal. Le lieutenant est trop jeune pour ce dur métier, il s'anime à tous les incidents avec une ardeur que justifie la haute conception patriotique du but qu'il veut atteindre, mais que doit éclairer Texpérience. Le docteur est attristé, il est lui-même souffrant, mais il ne quitte pas son malade, il croit pouvoir espérer. Ce n'est vraiment rien d*ôtre malade soi-même, mais voir si malade de si braves gens, cela me metTâmc à l'envers.
L'ALlilY ET LES •JEFi D: FOITAB A FOl'ùOllBA. eST
L'AImamy voyant que je ne viens pas faire ornement i sa porte^ a renvoyé tout le monde, et me fait ditv {u'ilest seul; il s*est réservé un moment de solitude pour ;auser avec moi; c'est d'un bon allié. %« U compte bien ]ue je vais me justifier, il pense qu'on a embrouillé a plaisir des événements fort simples : mais pour dominer es réclamations des ^îeux de l'opposition, il faut que je fasse éclater la vérité sans qu'il paraisse me soutenir. '• Sègre ou Blanc, quand on est le centre des compétitions .'t des confidences d'un grand nombre d'intérèls opposés. )Q apprend vite à mesurer les paroles et les actions, le deux roi est devenu diplomate.
Je demande qui a lu ma lettre? el je réponds : u C/est iQ ennemi du Foutah ou un homme qui ne sait pas lire. le savais quWlpha était un espion à la solde de mes ennenis, j'en avais prévenu mes gens depuis longtemps, je ne ui aurais donc pas confié mes secrets si j*en avais eu. et urlout je ne lui ai pas confié les renseignements que Ton lit; ils sont peu sensés, mal inventés, jamais un Toubab l'aurait inventé si pauvre palabre. » Je m'applique à ;ar(ier le plus grand calme, et j'ajoute sans mécontentenent que je suis prêt à m'en aller, je partirais volontiers lemain (diango). Almamy dit « qu'il pensait bien que non explication serait nette, qu'il n'a jamais cru ce qu'on
dit, qu'il est toujours mon ami, que si je veux aller à
imbo j'y aurai mes cases et toute liberté, elc, etc. » 'estlaconcurrenceavecFougoumbamiseàpoint, le voilà urle chemin où je désire que son esprit s'engaji:e, il faut u'en leur âme tous acceptent la présence du Toubab ibre, habitant domicilié, et non plus Toinnaranké.
Dès qu'on sait que je suis entré chez le roi, on se
288 RAREL.
glisse, on veut savoir : les vieux sans bruit^ comme de Tôau dans un panier, pénètrent dans la case, je les vois là sans les avoir vus entrer. Le chef de Fougoumba S'est assis dans Tombre, je Tinvite à mieux paraître. Je lui dis que je désire ne pas le contrarier, que je quitterai son territoire dès que TAmamy me le permettra, que je n'ai rien à faire à Fougoumba : « En 1880 vous avez, en signe d'inimitié, brûlé derrière moi les cases que j'avais occupées; les chefs de Fougoumba sont dans Terreur, mais ils sont intelligents, je sais qu'ils reconnaîtront pour leur ami le ïoubab qui porte la prospérité avec lui; j'ajoute, — ce qu'ils savent bien, — qu'en 1880 j'ai rencontré vingt Noirs anglais dans le Foutah ; cette année j'en ai rencontré plus de six cents, et à Médina c'est un Anglais qui m'a re(;u d'abord au nom du roi. Ce sont ces Anglais déjà maîtres de l'esprit du pays qui ameutent les ennemis du roi contre mes propositions, je n'ai qu'à me retirer. Les Anglais ne vous font pas la guerre, ditesvous, ils ne vous menacent pas. Noirs trop confiants! ils ne demandent rien, mais ils agissent, ils remplissent votre royaume, de vieux chefs les accueillent, les écoutent, leur obéissent; les descendants des rois de La Mecque ont renoncé à leur indépendance. La France au contraire a-t-elle chez vous un seul Noir, un seul qui vienne conquérir pour elle et défricher vos terres à son profit? Je ne vois ici qu'un Blanc, seul et sans armes, qui vient vous parler de vos intérêts et non des siens, etc. » Ils disent que c'est vrai, je ne suis jamais armé que de mon ombrelle et de mon mouchoir de poche. La discussion s'éclaircit, mes partisans s'attachent à moi, je ne peux partir ainsi, ce serait une honte pour le Foutah
L'ALMAMY ET LES CHEFS DU FOL'TAli A FOUGOL'MBA. 280
et un malheur, ils vont me donner de bonnes cases, du riz. etc.; air connu, repris en chœur, mes partisans s'animent et enfin triomphent, les vieux rcf'sistants se réfugient dans des grognements étoufTés.
L'émotion qui nous étreint lorsque nous voulons parler en public ne vient pas d'une timidité qu'efTraye la majesté (?) de Tauditoire, elle vient de la pudeur de notre àme bien plus délicate que celle de notre corps, qui se sent pleine de confusion au moment de se découvrir, au moment oii elle doit se laisser voir toute en vérité; Témolion vient de la conirariété de* soumettre notre pensée intime au jugement du public, de sentir qu'elle va être appréciée diversement, discutée, maltraitée familièrement, et que chacun ne partagera pas cette pensée ainsi confiée. Alors on voudrait prendre à parti l'auditoire, le secouer, le traiter rudement. L'émotion nous vient aussi de ridée qui nous passionne; à la lecture déjà des larmes nous viennent aux yeux, des sanglots étoufTés nous tiennent en suspens; cet effet se produit plus fortement lorsque nous voulons expliquer notre idée, en communiquer le sens, notre gosier alors demeure crispé, vox in faucibus hœsit. Ici, chez les Noirs, rien n éveille ces Émotions rafflnées, nous n'avons à dire que des choses simples, des vérités connues, Teffet que produit sur nous l'auditoire est nul, le jugement qu'il peut porter est sans profondeur.
Vendredi 23. — Coliques, vomissements sans fin, paquets de bile, très fatigué jusqu'à trois heures après midi. Le frère du chef de Fougoumba vient de la part du conseil protester de ses bonnes dispositions et lever l'interdit où j'étais enfermé. Je ne devais pas me promener,
290 KAHBL.
pas sortir de ma case ; défense rigoureuse à tous de me vendre des vivres. Avant-hier soir, ayant voulu m'isoler un instant dans la campagne hors des tapades, j ai été suivi par six alguazils, armés de longs fusils, diligents délégués de la municipalité pour surveiller mes allures. Assis sur leurs talons, en ligne, front à l'ennemi, à trente pas, ils ont attendu. Dans la nuit claire je distinguais la silhouette de leurs têtes attentives et des longs canons immobiles. L'escorte au retour a été non moins rigoureuse, ils me ramenaient sans m'avoir perdu de vue; il faut en vérité vouloir être embêtant, c'était d'ailleurs leur intention.
La consigne opérait, mais trop tard ; pendant qu'on délibérait à Fougoumba, et en prévision des interdictions prévues, j'avais tout de suite en arrivant cherché le sentier de Yali et la chute du Téné ; le mécontentement s'en était accru, comme précédemment au touldé Paray, mais ce qui est vu est vu. Je me rappelais Topfer et pendant que j'admirais la chute du Téné, j'imaginais dans le style de M. Vieux-Bois le conseil des vieillards à Fougoumba délibérant pour savoir si on me permettrait d'aller la voir.
J'ai recueilli et croqué avec moins de plaisir que je ne m'en promettais, de la grêle dure et bien froide, un grand verre, que j'ai fait ramasser sur de la paille étendue devant ma porte.
Hier soir et ce matin j'ai nourri mes hommes un peu avec mes provisions, en réserve pour ces cas extrêmes, un peu en les envoyant vivre au loin, car dans le village dès que la consigne est arrivée, toutes relations ont cessé on ne m'a pas vendu un grain de riz. Maintenant, di
LALHAHY ET LES CHEFS DU FOUTAH A FOUGOUHBA. 391 'envoyé, Fougoumba ordonne qu'on me traite en ami et [u'on me vende à bon marché, riz, lait, etc. J'accepte Joliment, sans plus, après qu'il a insisté de toute son éloquence.
Les dispositions se détendent comme par enchantement ; les habitants s'amendent.
Je déjeuae d'un peu de soupe froide de mil microsco pique (fondongni) ; je veux emporter en France de cette semoule inoffensive, c'est bon au goût et, quoique peu assimilable, encore bienfaisant dans l'estomac. En soupe c'est vite cuit.
Le petit garçon du potier propriétaire de ma case a une plaie horrible, un cancer au pied; le malheureux eofuit ne Eût qu'un cri nuit et jour, son pied est à demi roi^é, il empeste. Je lui donne une pommade, il n'y a rien & faire qu'à éviter la souffrance à ce pauvre martyr; il ne cesse de pousser des cris de supplicié, pauvre enfant! S'il n'y a pas de remède, il vaudrait mieux qu'il mourût par un poison instantané ; la raison le conseille, l'bamanité le commande, la morale s'y oppose. Si cet mfont m'appartenait, s'il tenait à mon cœur, je n'hésiterais pas... ou du moins il me semble?
La société met tous ses soins à atténuer le supplice des malfaiteurs qu'elle tue; le malade incurable, martyr condamné, n'a-t-il pas droit à lamômepitiés'illa réclame"? EsUe par affection dévouée à son malade ou par égoïsme cl lâcheté que l'on prolonge cette vie dans le martyre'! J'ai là, pour moi, des poisons violents, pour me dérober an supplice si j'y étais condamné ; pour moi je n'hésiterais pas, pourquoi n'oserais-je pas m(>me endormir cet Bûfant? Autoriser un meurtre pour devancer la mort cer-
292 KAHEL.
taine et en diminuer les angoisses serait un danger pour la société, mais sans discuter ici sur la loi sociale, pourquoi dans ma conscience n'accorderais-je pas à mon semblable ce que pour moi je voudrais comme un bien?
Je donne ma vie, je me fais tuer pour épargner à mon semblable un supplice auquel il est condamné, c'est bien; j'aide ce martyr condamné à sacrifier lui-même sa propre vie pour éviter ce supplice, c'est mal ? La conclusion dépend de notre force d'âme, de notre virilité; la vérité est que les esprits sages doivent éclairer et soutenir contre eux-mêmes les esprits faibles.
Quelques jours plus tard le malheureux enfant est mort, la plaie horrible avait presque coupé son pied.
Un de mes hommes lui avai t donné un remède qu'il tenait. dit-il, de sa mère, sorcière. Pendant cinq jours le pauvre enfant parut être soulagé, je ne l'entendais plus crier. Je pris aussitôt échantillon de ce merveilleux remède; il ne me manquait plus qu'une herbe, sur quatre dont le produit était composé mais l'enfant est mort ; ce n était donc qu'un calmant, il m'est inutile, car nous en avons aussi d'efficaces.
Le propriétaire de l'enclos voisin achète et vend d^ esclaves, ce sont des cris perpétuels. Deux voleurs lui ont pris des moutons, il en a attrapé un et avec des fers 1 ^ attaché à un arbre dans une posture incommode, Y^^ de ses pieds à un mètre au-dessus du sol. Les cris à^ pauvre diable, bientôt exténué dans la variété des posi lions qu'il s'ingénie à trouver, sont déchirants. Il e^ vrai que le nègre crie devant la crainte du mal plus qu sous le mal même. Mes hommes, qui savent que je ti veux pas de ces scènes chez moi, vont réveiller le bou^
geois et faire détacher le voleur. On le mènera demain à l'Almaniv.
J'ai envoyé Kancou à Mobé chercher du lait dont j'espère de bons effets, mais la première consigne royale qui me met en interdit est arrivée dans ce village depuis mon passage, et la deuxième 'qui lève la première n*est pas encore connue. Ces choses officielles ne peuvent être transmises que par des gens accrédités, elles ne rayonnent pas vite. On refuse donc à Kancou de lui vendre quoi que ce soit. Le soir il y retourne accompagné par un délégué du chef de Gali qui annonce le nouvel ordre, on lui vend du lait.
Bruit d'orage et enfin avant la nuit un peu de pluie. Les maux de pieds ou de jambes sont, parait-il, nombreux à Gali; est-ce cancer ou autre rongeur? c*est bien laid ; mes hommes eux-mêmes sont dégoûtés de ces habitants, cela nous en donne une idée.
Létroite vallée où tombe le Téné m'a paru monter jusqu'en haut des deux falaises entre lesquelles elle s'allonge, jusqu'au plateau supérieur.
Le basssin où tombe la chute est à 100 mètres au-dessus de la vallée de Kébali; Fougoumba est lui-même élevé de quelques mètres au-dessus de cette vallée, sur le Qanc d'une colline isolée à côté du Fita.
Samedi 24. — Accès froid de fièvre pendant la journée. J'envoie Ali à Fougoumba; le lieutenant va mieux, il est hors de danger ou presque, voilà une nouvelle heureuse. En voyant ce pauvre jeune homme faible, uiéanti, maigre, jaune, suant froid, je pensais à sa famille, i l'idée du devoir, à l'ingratitude inévitable des hommes: ^ûfin c'est passé.
294 RAHBL.
L'Almamy parait se décider à traiter séparément pour son royaume personnel, son conseiller intime lui transmet mes conversations sur ce sujet délicat et il les écoute.
Ibrahim de Toumi est revenu à la raison, il ne parle plus de revenir sur nos accords.
Dimanche 25. — Nuit passable ; macase est vieille, elle sent la fermentation végétale. Je donne des courses de rats; vols et batailles de cancrelats, malheur au blessé! il est aussitôt la proie vivante de la meute acharnée. Je mange du tamar, acide et frais. Je tâcherai d'aller à Fougoumba demain ; je suis bien faible, ne mangeant pas, cependant j'ai bon œil ; mon miroir, qui est mon seul conseil, me donne confiance.
Une femme qui a assez ou trop de son mari s'en va par les rues du village remplissant Tair de ses cris; à toutes les cases elle conte bruyamment les torts de sou homme, comme un héros d'Homère secouant sa plainte à tous les vents; elle veut aller chezl'Almamy demander un autre homme et elle tâche d'avoir l'opinion pour elle; elle se fait une bonne presse.
Âly fait de la spéculation, il m'a vendu un mouton ; je 1^ lui ai payé en ambre n* 3, il voulait dun* 2, j'ai refusé, gar^ dant mes ressources autant que cela est possible. J'ai d^ l'ambre de reste, mais encore faut-il compter avec l'im-prévu. Comme il réclamait un peu, je lui ai parlé de^ deux boules que j'avais envoyées au chef de Compéta et^ qu'il a escamotées à son profit; il a essayé de protester 9 mais sans beaucoup d'assurance. Je lui dis que les TorO'dos en général qui s'offraient à guider les voyageurs n^avaient d autre préoccupation que de les dépouiller, mais que le Blanc voyait bientôt leurs manœuvres;
aussi depuis sa première hésitation ne lui ai-je plus rien confié, de là sa mauvaise humeur continue et croissante. Il reconnaît qu'il y a du vrai là-dedans ; et comme je lui doonne ces explications sans lui faire de reproches, il se retire apaisé.
Bataille : un de mes hommes a reçu un coup de pied dans restomac, le coup parait lui avoir fait bien mal. Je mets promptement fin à la bagarre qui nous déconsidère auprès des gens du pays. J'ai dans ma troupe un petit batailleur qui ne rêve que plaies et bosses, c'est la quatrième fois qu'il engage l'action. Déjà deux fois je lui ai fait enlever son fusil au moment où il menaçait de le décharger sur son adversaire, comme si nous avions des hommes de trop. Cette fois c'est lui qui est hors de combat, il geint ferme, sans loi la bataille n'a plus d'entrain, avec quelques paroles japaise les autres, l'ordre se rétablit. C'est d'ailleurs sans rancune, le Créateur les a faits noirs pour que les coups ne se voient pas. Malgré ses entreprises, ce joyeux drille est ami avec tous ses camarades, tandis que Guemish, celui qui fait l'Anglais de Sierra-Léone, qui ne se bat jamais mais tracasse constamment, est mal avec tous; le Noir n aime pas les gens compliqués.
La femme du propriétaire de mes cases se nomme Arabia.
Hier pendant ma fièvre j'avais mis sur moi une couverture de fourrure, deux de laine, deux plaids, un édre- ^on; cane m'a pas réchauffé; comme on sait, la chaleur s'est répartie quand elle a voulu.
Ce matin, à mon grand ébahissement, je trouve un cheveu sur mon mil; c'est de quoi m'étonner, je n'en connais pas dans le village; j'étudie l'objet, c'est un poil de
ma longue barbe, et piteux, je vois que le bout est blanc Allons, vieux, rentre chez toi, on ne traîne pas par le mauvais chemins quand on a barbe grise. Gependan mes côtes et ma jambe balafrés dans mon étroite fuit entre les rochers, à la chute du Téné, se cicatrisent san hésitation, les endroits plus entamés sont en bonne voie la sève n'est pas morte.
La jolie porteuse de lait de Mobé m'apporte monbira dam le matin à six heures, escortée de son homme mari, frère, captif ou maître? je ne sais, car je ne me sui pas informé et je ne vois pas le sire, je n'aperçois que se deux pattes de derrière ; il attend dehors, tandis que, i genoux dans la porte, elle remplit ma calebasse. Eli* n'est pas mal de figure, mais elle a des mamelles d*iné gai aspect, en forme de marteau de porte cochère, qu donnent à sa poitrine un aspect trop tourmenté.
J'ai envoyé chercher le brigand de la falaise de Yal pour lui confier des graines ; il habite un endroit écarts à l'abri des rois et des voleurs, près d'une source ; il l'air intelligent, je crois qu'il pourra faire pousser etacc mater mes fruits de France.
Le lieutenant se remet peu à peu.
27 mars, neuf heures du soir. — On m'annonce le bri| dier sénégalais ; il m'apporte une lettre du docteur ; éa tion, qu'est-ce? Almamy et ses intimes ont-ils mal agi? suis sans cesse dans l'inquiétude, les principaux chefs feront rien contre la mission,mais parmi les chefs deseco rang il y a des esprits bornés, fanatiques et peut-être nr chants, je tremble au moindre incident qu'ils ne fasse quelque irréparable maladresse. J'ai un frisson en voy2 entrer, venu de si loin et si tard, ce courrier extraordinaii
L'ALMAMY ET LES CHEFS DU FOl'LAH A FOUGOUMBA. 297
en une seconde tous les malheurs possibles figurent devant mes yeux. Tout en décachetant la lettre je regarde le porteur ; il n'a point d'air, je tâche de n'en avoir aucun, c'est un traître sans doute. « Comment va le coiçmandant? — Il va bien. » Alors que fait-on contre la mission pour qu'elle appelle de si loin, dans la nuit? — ceci à part moi. Je lis tout à la fois, les mots dansent devant mes yeux. Ah! je respire; le docteur me demande si j'ai un clysopompe! ce serait le salut pour son malade.
La mission n'a pas de clyso ! voilà comment on organise nos affaires coloniales et nous avons un budget de quatre milliards! enfin, paix au ministère ; mais je voudrais bien le voir, ici, à notre place, le ministère, desséché au soleil sans...! Mon appareil est tout neuf, dans une belle boite jaune. Le docteur me dit que la situation de son malade est grave ; je me loue d'avoir emporté cette pompe, et de ne l'avoir pas jetée en route, car elle m'embarrasse. Le docteur, qui mieux que moi connaît l'important à-propos de ce peu de chose, me promet qu'il le rendra, et il l'a rendu, le lieutenant est dégagé.
1" avril. — La mission a reçu lettres et journaux de France, des nouvelles du Soudan. Le docteur, avec la plus affectueuse insistance, me rappelle que je lui ai promis d'aller déjeuner avec la mission avant son départ ; mais je n'ai pas la force de faire un mouvement, je suis plus mort que vif. S'il ne devait m'en coûter que quatre jours <Je fièvre, ce serait ordinaire et je ne manquerais pas d'y ^Uer, mais je suis à plat, impossible de me tenir debout, ie le regrette vivement,car je voudrais porter à la mission lues souhaits de bon retour, lui faire entendre la parole
298 RAHBL.
amie que le voyageur dans sa solitude n'entend jamais sortir de sa nuit ennemie.
Lundi 26 mars. — Bonne nuit, bon appétit, rien à manger que mes conserves que j*exècre. J'ai tenté la coquetterie de ma laitière dont le lait est très bon mais ne passe guère, en lui offrant une boule d'ambre de fr. 60, douze sous, pour qu'elle me cuise du riz à la sauce d'arachide. Les arachides sont encore plus rares que les temps découverts, cette nuit on ne voyait pas une étoile, et à peine une lueur de la lune quoique presque en son plein; c'était de même la nuit précédente. Ma jolie laitière s'appelle Aissata ; elle dit qu'elle va chercher des arachides dans les villages de la vallée, 3 ou 4 kilomètres par-ci par-là ne sont pas une distance.
Elle a en effet trouvé les arachides désirées et à une heure et demie, comme j'achevais de crever de faim sur un morceau de peptone élastique, elle arrive portant sut sa tête la souriante calebasse. Je venais d'acheter xx^ mouton cinq francs, mais je ne pouvais mordre à mêni^ la bête, le bon riz est arrivé donc à propos ; bonne est 1^ sauce, purée de noisette, le riz est cuit à l'ordinaire, à 1^ vapeur, sans beurre ni sel. J'ai bouffé^ comme dit Kar^^" cou, qui sans avoir lu Hérodote a une teinte de civilisa ^ tion, et il en est resté à la satisfaction dudit Kancou ^ ^ de son collègue Allens.
Ces Noirs sont des abîmes sans fond ; quelle que soit 1 quantité et la qualité de ce que vous leur donnez à man-' ger, quelle que soit l'heure, ils avalent à l'aise, pas d'hésitation, toujours le désir et le plaisir et rarement l'indigestion ; riz, lait, fromage, oranges, viande, légumes, eau-de-vie, huile, chocolat, et sans suite, à contre-temps.
1 ne les trouble. Hier j'ai essayé sur AUens d'un pot
confiture sur une digestion bien en train, puis j'ai
litionné d'oranges ; tout a passé net, il a encore tiré
langue gourmande et humé l'air. Un Romain aurait
{6 un tel estomac son plein casque de ses terces.
Tai terminé mes négociations, les esprits sont au point
je veux les laisser, les convictions éclairées par l'at-
ition confiante que mes conversations ont obtenue
ai maintenant se fortifier dans la réflexion, je me
ipose à partir. Mon souci est de savoir si je pourrai
prendre assez de force, car je suis dans un état d*épui-
[nent tout pareil au néant. Ce que je dis de cet épui-
ment ne le fait pas bien comprendre, n'étant qu'un
Qseignement et non une description ; René Caillé dans
s récits nous donne une idée exacte de cet état tout
•isin de la mort, dont l'organisme ne se relève qu'en
ipnmtant à lui-même les ressources profondes qu'il stinait aux années à venir.
Le Kokoulo. — Chute de Gambadaga. — Passage da Calley. — Le Kakriman, le Koukouray. — Guet-apens ; prisonnier. — Y-a- Fraia. — La maison hospitalière, M. Gaillard; M. Pons. — La douane dans les marigots. — Konakry. — Télégraphe. — Le lieutenant Guichard Commandant du poste. — Le directeur de la Compagnie du télégraphe. — M. CoUin. — M. Maillât, affectueuse réception.
J*aurais eu mille choses à noter à Gali — fabrique de poterie, façonnage de bagane, pêche au filet; mœurs des habitants, insalubrité locale, — mais j'ai été fort malade, je ne pouvais plus manger, plus rien, je ne vivais que de pharmacie et encore ! discrètement. La jolie laitière de Mobé, à la poitrine tintinabulante, Aissata, m'apportait tous les jours de bon lait, mais il était doux, presque sucré, je n'en pouvais plus prendre.
L'Âlmamy m'avait dit : « Quand tu seras malade je t'enverrai quelque chose de bon ; » il m'a envoyé en effet de sa cuisine, le fameux carry qu'il me vantait; poulet et sauce m'ont ranimé. J'en ai redemandé trois jours de suite. Malgré les six kilomètres qui nous séparent, le mets, dans sa calebasse couverte d'un léfa rond de paille tressée placée dans une bagane, écuelle à^ bois, également recouverte de son léfa, m'arrive chaud
mm
)int. Ce poulet marengo a un fort goût de feu, trop ent, mais il me rend pour un moment la vie. J'ai faire quelques pilafs et quelques sauces par Aissata, e suis arrivé par grand effort de volonté à me tenir
lOUt.
^arti pour Fougoumba, soutenu par mes deux Noirs, mis cinq heures, marchant à tous petits pas, pour faire trajet, 6 kilomètres. A moitié chemin la nuit tombe, lie noire subitement; au même moment un orage qui lait sur la montagne de Yali, furieux, s'abat sur nous, sentier difficile déjà le jour devient impraticable, nous âmes perdus, noyés sous des torrents de pluie que trent nous jette lourds comme des paquets de mer ; éclairs nous aveuglent ; notre situation, sans danger is pitoyable, serait d'un intérêt piquant, si ce n'était faiblesse extrême qui ne diffère presque plus de éantissement. Je suis soutenu dans un brancard, mais rentier est étroit, creux, raviné, tout en trous et en iliers, obstrué de roches croulantes où je me heurte ue j'ai mille peines à franchir; je ne vois pas le Noir je touche de la main ; dans le vacarme des tonnerres iterrompus et le sifflement des tourbillons qui nous cèlent, il est impossible d'entendre la voix, afin l'orage s'apaise, ou s'éloigne, nous passons le col, illagepeuàpeu se rapproche ; cependant nous allions, *ois, commencer à nous égarer, lorsqu'un guide bien à pos a surgi dans la nuit noire ; un des hommes que j'ai 3yés dès le matin préparer nos logements, Ibrahima, sant charitablement à ma détresse, est venu en haut a colline, sous un abri, guetter mon arrivée. Dès qu'il s entend il allume une torche, ou du moins de la
paille sèche qu'il tire de son abri et qu'il enflamme par poignées. Il apparaît au bon moment pour nous guider dans cette pitoyable navigation ; j ai marché encore pendant une demi-heure pour atteindre Fougoumba cependant tout proche, sans lui j'aurais erré dans les mille sentiers de ces abords fréquentés ; et arrivant la nuit, — ce que je n'avais pas supposé, — j'aurais eu mille peines à découvrir dans le dédale des ruelles de paille et de purghères, les cases où je devais loger. Cet Ibrabima est un type de brave Noir comme on en voit dans les romans; c'est lui qui en 1885 a rapporté à la côte un de mes agents qu'on avait empoisonné.
Ali et M'Bar auraient dû venir à ma rencontre ; je les trouve qui se chaufTaient tranquillement, quiètement assoupis au coin de mon feu. Avant de tomber de lassitude et d^anéantissement, j'use le peu de voix bien éteinte qui me reste, à mettre à la porte ces deux serviteurs négligents. M'Bar, à la rigueur, pouvait ne pas s'occuper de moi, ce n'est pas dans son service, à chacan suivant ses capacités, mais Ali aurait dû venir ou envoyer, ou au moins tenir une torche allumée pour marquer le but et me guider vers ma case; Maly(en 1880) n'y aurait pas manqué. Il est vrai qu'il n'avait pas d'ordre et je le malmène si vivement lorsqu'il prend de l'initiative, qu'il n'a plus de volontés ; c'est ce qui perd les tyrans ! Au surplus c'est ma faute, Ali est bon dans le conseil, très fm diplomate quoique idiot de vanité, mais il est nul dans l'action. Je vois bien qu'avec ces torrents d'eau qui chutent du ciel noir il n'est pas facile de brûler de la paille, mais c'est là affaire courante de nègre. Ce qui m'intrigue, c'est qu'au moment où
lous avons aperçu la torche, une ombre s'est détaillée d'Ibrahima et a disparu dans la tempête. Ëtait-ce m guide? un lutin? ou la femme d'un voisin ?
L'Almamy a quitté la ville; — j'ai su depuis, que la colonne Audéoud, Le Chatelier, Radisson, forte de 106 hommes, arrivait à marche rapide et passait près le Fougoumba peu de temps après mon départ; — l'Almamy contrarié de cette visite inattendue a fui une rencontre qui l'inquiétait.
La colonne est volante, avec le moins de bagage possible ; elle traverse le pays en coup de vent, comptant bien que le Foutah surpris n'aura pas le temps de se mettre en défense ; il s'agit seulement de produire une forte impression sur les Noirs qui croient leurs monlagaes inaccessibles, et sur la France où l'on voudrait pouvoir dire que le Foutah est conquis. C'est ainsi que le public apprend chaque année pendant vingt ans la conquête, chaque fois définitive, du même pays. Et bientôt lassé de ces déceptions renouvelées, il accueille avec indifférence les faits d'armes décisifs les plus remarquables. Sans doute il est sage d'agir à coups répétés sur le même point, mais c'est vouloir perdre la sympathie de la nation pour les choses coloniales que de lui présenter indistinctement chaque opération préparatoire comme le succès définitif. — La nation aujourd'hui est d'âge à comprendre qu'une colonie, si l'on Veut la créer de vive force, ne se conquiert pas sans peine.
FougoumJia est désert, réduit à ses habitants ordinaires, U cour et sa clientèle étant parties. Bakar Biro, le neveu, le conseiller, l'ami du roi et l'un de ses héritiers désijDés pour lui succéder, vient me voir; il avait essayé
d'abord de m'attendre chez lui, mais je n'ai plus rien à négocier ici, j'ai tout ce que je désire, j'ai mes traités, je laisse les esprits dans l'état où je les voulais. Bakar m'apporte un peu d'or, je lui fais signe de donner ça à Allens ; je n'en ai que faire, je lui en offre. Il est 'doux et poli, je n'aime pas beaucoup cette attitude, et j'en cherche en vain la cause, — ne pouvant imaginer la prochaine arrivée de la colonne armée qui doit être, si je compte bien, aujourd'hui que je connais l'événement, à trois ou quatre jours de marche d'ici.
Retour. Dès le matin j'ai envoyé mes hommes en avant sous la conduite d'Ali, et après une matinée de repos je pars à trois heures; nous nous retrouverons dans un village désigné. Bakar Biro m'accompagne avec ses amis jusqu'à deux kilomètres des dernières cases; nous nous séparons dans les meilleurs termes, lui toujours très doux, très ami. A l'ordinaire il est assez abordable, mais non pas réduit comme le voilà ; c'est évidemment l'annonce de la colonne qui le domestique de la sorte.
Parti à trois heures, j'arrive à la nuit dans une région occupée par des enclos isolés, distants les uns des autres ; j'entre au hasard et me repose dans une case. Il ferait bon dîner, mais mes deux Noii's n'ont pas d'argent, moi point, et la colonne est je ne sais où; je m'étends sur la banquette de terre qui sert de lit, et je regarde mélancolique mes Noirs tisonner le feu. Soudait^ sur ma couche je sens un corps dur, ce sont dans un^ poche inexplorée trois petites boules d'ambre ! Sauvés '• merci, mon Dieu! Nous prenons l'air assuré, le verbe haut, l'allure vive qui sied à des gens indépendants.
BBTOOR. 30S
1 ! hé ï qu'on nous serve, et promptement ; la fiction rrit autant que le réel. Tout ce mouvement d'ailleurs i intérieur, je n'ai ni le désir ni la force de manifester, deux Noirs modestes et simplement achèteot un de lait avec deux boules, ça nous suffit; ils enitent l'hôtesse en lui faisant cadeau de la troisième le.
e matin venu, elle nous donne du lait et un peu de □, plus que la boule n'aurait pu en obtenir.
i retrouve mes gens ; ils avaient pris nue fausse te, mais n'ont pas eu de peine à découvrir la mienne; ;nus en arrière, ils ont parcouru la région en travers, isant les sentiers, et ont bientôt trouvé celui où mes tines à clous marquaient mon passage, e repasse par Diembouria, Guiuria, Bomboli et lual-Tapais. Le roi de Timbi-Toumi me rejoint là ; ne renouvelle toutes ses protestations d'amitié; il Qt me chercher pour me faire parcourir l'étroit plaa où est construit le village, au sommet d'une raonne conique, dominant la région tout autour à une nde distance. Il me fait admirer son adresse à l'arc, ntant à quelques mètres de distance toutes ses flèches UD étroit faisceau, elles se touchent toutes. Il me mire au loin la route du retour; au flanc de la colline, l'autre côté de la vallée, il me signale un chaos mysieux où jaillit une source, une source qui n'est connue^ rall-il, que d'un seul habitant de la coutrée, ce à quoi itlache évidemment une idée de magie ; je ne peux empêcher de lui dire que chez les Blancs il y a une irce encore plus fétiche : personne ne la connaît ! Il Heure saisi.
J*aurais gagné trois jours à passer directement par ce versant depuis Bomboli, mais Ibrahima voulait faire plus amples palabres, répéter ce qui a déjà été dit et répété ; il réunit ses conseillers, ses amis, ses parents et nous unit: « Il aura peut-être été tué quand je reviendrai, ces amis continueront avec moi son œuvre. Il m'a vu déjà deux fois dans le Foutah, il a vu les trois missions venues de ma part, il a confiance en moi ; il a habité la côte, il a Thabitude des Blancs, il comprend qu'il peut traiter avec moi ; il souhaite que je m'occupe de son , royaume. » Il se montre très ami, très confiant. EiTusion réciproque ; chacun est content de me voir installé dans le pays. Ainsi mon projet se réalise, ces gens s'attachent à obtenir mes conseils, s'offrent à suivre mes enseignements ; j'ai touché le but.
Pita, Sentili(missida, village àmosquée). Baromètre678. Nous franchissons le Kokoulo et diverses eaux.
21 avril, de Sentili à missidaSaran. Baromètre 672. Nuit
troublée par le cri strident d'un oiseau ou de quelque autre bète qui imite le choc brutal de deux cailloux se heurtant avec une régularité inexorable de quatre coups à la seconde, et cela dure pendant des heures; cette étourdissante vibration est insupportable, même ^ 100 mètres de distance.
Missida Saran appartient à modhi Oumarou, frère de tchernou Ibrahima, roi de Timbi. Pour y arriver, après avoir gravi plusieurs collines, nous redescendons par une brèche une falaise de 150 mètres de haut. Le missida est bien situé, au fond d'un cirque enfermant de trois côtés des champs cultivés, des prairies et des bois, le quatrième côté ouvert sur le pays en contre-bas.
Dans ce domaine qui lui appartient modhi Oumarou me reçoit mieux que je ne l'ai jamais été, il se montre ilteatif à mes désirs; je demande un bain, il fait mettre aussitôt à chauiïer au soleil.dans des calebasses, la quantité d'cannécessaireet me fait apporter une lai^e baganc, immeose écuelle de bois qui me servira de baignoire. Il n'envoie, de sa cuisine, des aliments variéset à profusion, elme donne du riz en provision pour l'étape suivante. Ce riz n'est pas pilé, décortiqué ; piler diminuerait le volume, et pour des esprits n^gres diminuerait l'importance du présent, la politesse garde sa nuance égoïste et ne va pas jusqu'à l'abnégation. II me donne un mouton et imagine mille prétextes pour me retenir un jour de plus.
Son domaine est bon à voir, fertile, bien cultivé, clos -ur trois côtés par de hautes falaises, il domine par le quatrième, jusqu'à Tborizon lointain, des vallons et des rollises qui dévalent en contre-bas, à purte de vue. Fello Deiobi à Diongliasl, le domaine que le roi de Timbi m'a lonné, est, me dit-on, beaucoup plus beau ('?} et plus élevé- Avec unpeudemélancolie et presque d'amical reproche. Uumarou me raconte les tribulations de l'Almamy, ou ilu moins m'en dit quelques mots discrets; une troupe nombreuse, beaucoup de soldats, des ofiiciers, ont, palil-il, pénétré dans le Koulah par Sokotoro, sans on !voir demandé la permission (c'est la colonne Aui^oud}. ils n'ont pas prévenu l'Almamy qui cependant vait toujours bien accueilli les envoyés Blancs et qui ienl encore maintenant de recevoir courtoisement la lission que nous avons vue à Fougoumba.
Aujourd'hui je vois le plan : capitaine Oberdof.
308 KAHEL.
lieutenant Plat, docteur Fras, avec une forte escoi arrivent par Test ; le lieutenant Levasseur arrive par nord tout seul,^ comme en pays conquis; il est à Lai puis dans le même moment un fort détachement traver le pays de Test à Touest. Ce raid accompli par la coloni Audéoud-Radisson a été conduit avec une rapidité ( une sûreté de mouvement qui rappelle les beaux coup du premier Empire ; avec de tels officiers on peut loi entreprendre. Pendant ce temps notre représentant Boké, sur le Rio-Nunez, écrit à TAlmamy, gracieux ment, que nos factoreries de la côte vont se portex avant, vers lui, afin que le Foutah puisse s'approvisio ^ plus facilement. Ce plan fait honneur à Timagi qui l'a conçu, mais il ne tient pas compte des dii à vaincre, non plus que des ressources de Veiks utiliser.
Le capitaine Oberdof est mort en route, de h je m'en attristai profondément lorsque j'app nouvelle à Fougoumba. La mission privée de s< fait de son mieux, certes, mais la tâche avait é\^i pour trois, le capitaine spécialement, et ses tenants ; le lieutenant Plat, un tout jeune vingt-trois ans, était au plus mal pendant tions, d'un accès de fièvre bilieuse ; le d< à son grand honneur suppléant ses deux porté seul double fardeau.
11 a été admirable de dévouement — ce •^ mais aussi, dans cette cruelle anxiété présence d'esprit et de force d'àme. Le du Foutah étaient irrités des propositions ^hit beaucoup de tact pour demeurer eix
308 KAHEL.
lieutenant Plat, docteur Fras, avec une forte escorte, arrivent par Test ; le lieutenant Levasseur arrive par le nord tout seul, comme en pays conquis; il estàLabé; puis dans le même moment un fort détachement traverse le pays de Test à Touest. Ce raid accompli par la coIonDe \ Audéoud-Radisson a été conduit avec une rapidité et une sûreté de mouvement qui rappelle les beaux coups du premier Empire ; avec de tels officiers on peut tout entreprendre. Pendant ce temps notre représentant à Boké, sur le Rio-Nunez, écrit à TAlmamy, gracieusement, que nos factoreries de la côte vont se porter en avant, vers lui, afin que le Foutah puisse s'approvisionner plus facilement. Ce plan fait honneur à Timagination qui Ta conçu, mais il ne tient pas compte des difficultés à vaincre, non plus que des ressources de Tennemi à utiliser.
Le capitaine Oberdof est mort en route, de la fièvre; je m'en attristai profondément lorsque j'appris cette nouvelle à Fougoumba. La mission privée de son chef a fait de son mieux, certes, mais la tâche avait été mesurée pour trois, le capitaine spécialement, et ses deux lieutenants ; le lieutenant Plat, un tout jeune homme de vingt-trois ans, était au plus mal pendant les négociations, d'un accès de fièvre bilieuse ; le docteur FraSi à son grand honneur suppléant ses deux camarades, * porté seul double fardeau.
Il a été admirable de dévouement — ce qui est natur^^ .^ mais aussi, dans cette cruelle anxiété, admirable d^ présence d'esprit et de force d'àme. Le roi et les chef^ du Foutah étaient irrités des propositions delà mission, il fallait beaucoup de tact pour demeurer en paix au milieu de
ears intri^es, il fallait plus encore d'habileté et de conlaissance des Noirs pour faire jaillir la coniiance qui se reusait, et obtenir que ces chefs acceptent dans leur &me les conditions que le plus souvent ils signent sans croire engager. Là était le but très difficile h. atteindre, il ne n'appartient pas de dire s'il l'a été, je ne connais pas le raiti^ rapporté, mais le docteur, que j'aL fréquenté pendant ue son camarade était malade gravement, méritait de éussir. Ses soldats, nègres turbulents et inquiets, mal ccueillis, se montraient impatients, il fallait les con- BDir; cependant son camarade était sur le point de lourir, lui-même était souiïrant, et le souvenir tout résent de la mort du capitaine Oberdof pesait lourdeleat sur ses appréhensions. II a rempli ses instructions ans déraîllance, et soutenu la discussion de son traité vec la précision la plus méritoire. J'avais de l'admiraion pour ce jeune officier, dans cette situation extrême, emplissant son devoir avec simplicité, ne cherchant 'appuis en lui-même que dans son dévouement à son evoir de soldat, à son devoir de citoyen envers sa patrie. Le lieutenant Levasseur, malgré son mérite personnel, apable de surmonter les plus grandes difficultés, mais mpuissant devant l'impossible, était dans des conditions articulièrement choisies pour être tué ; pas d'escorte ontre les malfaiteurs, sans défense contre le climat, l'ayant ni vivres, ni bagages, rais en route comme pour me promenade aux environs de Paris, arrivant dans e Foutah sans recommandations pour aucun chef et itrèté par le premier qui l'a rencontré. Plein de zèle et le courage il a triomphé des' difficultés jusqu'au seuil lu Foutah, mais \k le voilà prisonnier, menacé de mort
310 KAHBL.
violente et mourant de faim. Le docteur secrètement lui fait parvenir quelques secours.
Le capitaine Audéoud et ses officiers ont conduit leur colonne avec le plus brillant entrain et traversé le pays comme un boulet de canon qui aurait de Tintelligence; la colonne sans bagages était dans une situation difficile, sod coupdemainfaithonneuràseschefs^maisilauraitsuffidun hasard pour mettre ces braves gens dans Tembarras. Le Foulah cédera parce que nous avons pris Ségou et réduit la puissance de Samory qui formaient avec lui un faisceau de résistances, mais les entreprises au milieu desquelles je me trouve n'avancent pas le résultat proportionnellement aux sacrifices qu'elles coûtent; on s'entend par amitié ou par intérêt, on s'impose par la force, ou n'avance guère par les demi-mesures combinant à demi ces deux moyens qui se contredisent mutuellement.
Voilà sept ou huit officiers en mouvement, exposés, une grande dépense faite, pour obtenir toutes les apparences d'une campagne utile, mais la valeur de l'Européen est seule mise en action, à ce plan il manque, à mon avis, de demander aux qualités, aux défauts, de l'adversaire une participation à la préparation du succès. Ces qualités auront le dernier mot dans notre lutte avec le Soudan, ce sont elles qu'il faut tout de suite nous attacher. L'initiative privée, dont je ne suis là cependant qu'un très modeste représentant, montre qu'elle peut tout obtenir des indigènes. Il ne s'agit pas de ma personne, tout autre Français à ma place en aurait fait autant ; si Hecquard ou Lambert, qui étaient venus en amis, étaient revenus peu après à Timbo, dans le même esprit, ils auraient sans coups férir conquis la
rr-'^-:
ice, le Foutah aurait été notre allié dévoué il y a nte ans ; et par le seul fait de la supériorité de notre îe, notre autorité serait bientôt demeurée la seule Qs le pays. Et si nous avions ainsi possédé paisiblement hauts plateaux relativement habitables du Foutah, Soudan jusqu'au Tchad et au bas Niger serait proice française. Mais chez nous il semble parfois que la nquête des colonies soit un passe-temps sans but ! est vrai qu'avec de pareils soldats on est trop tenté faire la guerre.
Vous avons fait des campagnes admirables, belles tant par l'intelligence militaire qu'elles exigeaient et éroïque effort de nos soldats, que par les succès conérables obtenus, sur ces champs de bataille sans limites, itre le climat et contre les hommes, notre admiration t suivre nos colonnes; Faidherbe, Borgnis-Desbordes, Iliéni, Archinard ont fait des merveilles dont il faudrait blier le détail. Avec un petit nombre d'hommes décuplés ' la valeur, le colonel Archinard a conquis Tempire hmadou, occupé Ségou, sa capitale, aux portes de uelle le Sultan par deux fois avait fait attendre pendant -huit mois les envoyés officiels de la France. César is les Gaules n'a pas eu plus de vaillance, et il n'avait le climat contre lui, mais il avait sa plume, ses Com- Uaires nous le font connaître ; les conquérants de re Soudan ne méritent pas moins d'honneur. Officiers loldats méritent plus que des éloges, ils méritent re réservés pour des champs de bataille défendus par adversaires moins sauvages, je veux dire que par hommes et non par des intempéries inexorables. e m'oublierais volontiers dans cet heureux séjour si
j'étais en Afrique pour mon agrément. Missida Saran est un site enchanteur, mais il ne s'agit pas de s'endormir ici, il faut aller, voir et rapporter. Il s'agit de dépenser sa vie activement comme un capital dont on ne veut rien laisser à la mort, et non d'en jouir comme d'un revenu, sans en épuiser la source ; c'est un bien viager, il n'en doit rester que des effets ; notre devoir, et donc notre but, est de le transformer tout entier en ces restes durables, Je me suis mis en retard de huit jours par la dernière entrevue que j'ai accordée aux instances de tchernou Ibrahima, le roi de Timbi-Toumi, et le détour que je fais pour passer ici chez son frère ; mais je devais remercier Oumarou de l'accueil que j'ai reçu de lui à mon arrivée à Timbi ; je recueille en môme temps un supplément d'instruction sur le pays par la vue de ce jardin si heureusement situé. Il faut maintenant que je parte, je le dis à cet aimable jeune homme avec les ménagements que méritent ses affectueuses instances et son air attristé : « N'as-lu pas ici tout à souhait? » Il me montre dans l'ouest le chemin, — celui d'Hecquard, si je ne me trompe, — que je dois prendre avec le guide qui arrivera demain (diango); c'est le meilleur, le seul qui soit fréquenté, il passe par de bons villages. Mais je préfère prendre au plus court et reconnaître une autre route, puisque par ses renseignementsje connais celle-là.
J'ai quelque peine à m'orienter, personne ne voulant m'éclairer; cependant je lis sur les visages plus de joie quand je parle de l'ouest, plus d'inertie quand je parle du sud, cela concorde avec mon tracé : le passage est au sud; je pars le matin comme j'avais dit, sans guide. Mes porteurs préféreraient rester, rester indéfiniment :
:< Un village où l'on mange à discrétion, où les habitants pour nous sont en fête, oîi rien ne menace notre liberté; ce Blanc est barbare, qu'est-il venu chercher lans le Foutah si ce n'est pas ici? » Ils emploient leur laîveté à s'enfiler dans les sentiers qui ne vont pas du 3on côté.
Au bout d'une heure, Oumarou ne me voyant pas revenir et reconnaissant que malgré le secret bien gardé ie toubab sait le chemin, est pris de remords et, entraîné par un surcroit de zèle, il me rejoint avec une nombreuse juite. Il marche devant et me conduit toujours descendant jusqu'à la chute de Cambadaga, but de ma curiosité.
En passant par là je vois un sentier nouveau, et j'évite de monter et de redescendre, j'économise mes forces ; c'est le point important pour moi, car tout en allant mieux je ne pourrais monter les pentes si je n'avais mon brancard à deux porteurs ; je ne marche qu'à force de volonté, demeurant ensuite des heures sans voix, jusqu'à ce que l'excès de fatigue ait un peu diminué ; jo le dis comme un renseignement utile, c'est un état dans lequel tout explorateur s'est trouvé plus ou moins.
Mon estomac va mieux, il mange une fois par jour, cela me rend des forces ou du moins m'empôche de perdre le peu qui m'en reste; mais j'ai de vives douleurs dans la tète, conséquences de l'état général et des sauces excessives essayées pour séduire mon estomac.
lia chute de Cambadaga est fort belle, comparable par la disposition des lieux à celles de ta ilandeck en
314 KAHEL.
Suisse, mais d*un beaucoup plus grand volume d'eau, ou de Urune en Islande ; dans la saison des pluies elle doit être imposante et merveilleuse aussi par son air de ténébreux mystère. En amont, le fleuve étroitement encaissé ne laisse pas place au sentier, on le traversée deux gués successifs, — de la rive droite à la rive gauche, puis de la rive gauche à la rive droite, — pour gagner par un étroit passage un observatoire en encorbellement, accroché à la falaise, en aval de la chute, mais presque au niveau des eaux supérieures. C'est un paysage de Uand-Island ; la lai^e rivière accourant d'une vive allure, subitement se dérobe par un sombre plongeon dans un immense puits de verdure. Sur le seuil béant, les reflets éclatants de la pleine lumière, brusquement brisés sur Jes eaux défaillantes, s'abîment dans l'obscurité sans fond et, remontant comme d'un mauvais rêve, semblent dans la brume soulevée fuir, sous la forme de fantômes, les ténèbres et l'effroi de l'inconnu.
C'est à peine si de place en place dans les parois à pic de ce vaste tunnel vertical, on aperçoit la roche vive, partout elle est noire de mousses et de longues herbes; partout elle disparait sous les arbres enracinés dans les fissures, étages depuis le fond de Tabime jusqu'au jour, comme une forêt qui monterait à l'assaut. Le volume d'eau est celui de la Saône à Lyon.
Malgré que je sois bien fatigué, j'admire longuement cette violente nature. Fatigué, c'est-à-dire qu'avant de m'avancer au bord du vide, je suis resté un quart d'heure à terre, étendu sans forces, sans voix et comme mort, occupé à me reconquérir, ne voulant pas ouvrir les yeux à la magie enchanteresse de cette grande ba-
le de puissances, avant d'en pouvoir être pénétré et sentir jusqu*au fond de Tâme toute Fémotion. J'ai été imé par la secousse. Le grondement qui s'élève du d de Tabime et ébranle notre observatoire nous donne lesure de l'action, le bruit domine nos voix ; à demi ché contre un arbre qui surplombe et retenu par ; Noirs, j'admire, je vis de tous mes sens. Oumarou comprend pas très bien, mais il marque la distance, imoigne comme devant un sanctuaire que le Toubab sède des esprits mystérieux inconnus à pauvre nègre, on loin de là, sur la hauteur, est Dionghasi, le fouiso le plus élevé de tchernou Ibrahima, près duquel Dembi, le plateau qu'il m'a donné, où j'établirai des 3s et des lougas (cultures) .
le la chute je remonte bien douloureusement, à iiomètres environ, au village de Kira, assez élevé, baromètre 680 — et pittoresquement situé dans la iure et les rochers. En route je traverse un campent de forgerons, dix ou douze petits hauts fourneaux ictivité; de-ci de-là les cases des hommes, simples aets pointus de chaume posés à terre. Si je n'étais neuf dixièmes mort, je m'arrêterais là quelques heures, itéressant à cet ingénieux travail. Le chef vient me er; une bonne figure, intelligente, un corps vigou- :, fort, mais à l'allure pacifique, un ensemble qui plaisir à voir. C'est le maître de forge de cette ville e. Je serre sa bonne grosse patte où se résume avec uence toute la force du continent africain que je I de conduire. Que faut-il ? un peu de décision, sir et penser pour eux.
humanité dans la race blanche n'est pas au terme de
316 KAHEL.
son progrès, son développement atteindra dans Tavenir un degré plus élevé, mais notre race aryenne n*esl pas appelée à parcourir tout ce chemin, elle a rempli sa tâche, épuisé la force de croissance qui était dans son germe. Depuis deux mille ans les plus grands esprits parmi nous représentent un même maximum, ils sont contemporains dans la série des âges, Alexandre, César, Napoléon sont des intelligences de puissances pareilles, Phidias nous est supérieur, Aristote comprendrait et accroîtrait nos découvertes ; notre savoir, notre érudition augmente, mais la puissance de notre cerveau n'augmente plus, Encore quelques milliers d*années et la race aryenne sera énervée dans la quintessence d'un perfectionnement à la limite de ses forces ; nous sommes une branche, nous ne sommes pas toute l'humanité. Il semble depuis deux mille ans que le progrès de la valeur aryenne se réduit à propager dans la foule, c'est-à-dire en quantité, les degrés acquis par nos esprits d'élite dont la qualité a cessé de croître.
L'avenir après nous appartient à une autre race, la race noire peut-être, d'une matérialité puissante et vierge, où le germe spirituel essaimé de notre esprit se développera avec une force nouvelle. Et lorsque les climats se refroidissant, l'Europe deviendra inhabitable, alors que notre race s'éteindra, le centre de l'humanité se rapprochera de l'équateur, dans le continent et dans la race noirs.
Les fins de l'humanité sont assurément en puissance dans son état actuel, et l'observation de son passé paraît nous indiquer qu'elle s'acheminera vers elles par l'avènement d'une race nouvelle; j'ai exposé dans un
RBTOUH. 317
re livre les faits qui l'annoncent, je n'ai pas à les elopper ici. Malgré que ces fins soient loin de nous point de nous laisser indifférents, il est certain que i;aQÎsation de notre avenir prochain, de notre lemain immédiat sera mieux assurée si elle se guide ce jaloD inévitable. Les peuples disparaissent ;e qu'ils méconnaissent la loi du développement de manité et qu'ils veulent croire que le temps à venir Gxé pour toujours dans l'état présent ; aujourd'hui ]re nous sommes attachés à cette erreur, nous n'imains de progrès que dans les aménagements super- Is de l'humanité. La vérité probablement est que le ;rès à venir se produira comme il s'est produit dans i^ssé par une modification profonde dans l'esprit lain au contact de deux races, l'une à son apogée, tre naissante. La nature prépare ses progrès en nous ant au-devant de la race noire, et notre tendance à niser doit s'appliquer à servir ces intentions, ai donc fait route le 22 avril de Saran à Cambadaga, lambadaga k Kira.
l avril, de Kira à Bouma. — Sentier accidenté, vue due, beaux sites de montagne. L'Almamy à fait enir les gens de Bouma qu'il allait passer un Blanc ; leur village, un bon Blanc, et qu'il fallait le bien voir: on m'apporte des bananes, du riz et des poulets. mdant tout d'abord lechet avaitessayé de me refuser :ases, espérant que j'irais plus loin et qu'il éviterait i une plus grande dépense d'hospitalité; comme je ! les cadeaux qu'on m'apporte, les dispositions igent; avec deux boules d'ambre j'entame la défiance hef foulah, menteur, peu généreux, qui pour éviter
318 KAHEL.
un devoir onéreux prétendait que le village était pauvre; il me conduit à une bonne case.
Je suis harcelé par un enfant, un malheureux idiot qui s'obstine à demeurer sur ma porte. J'essaye défaire doucement éloigner par les gens du pays ce hideux spectacle ; ils s'y prennent avec précautions, car la folie est fétiche; ce sont néanmoins à chaque tentative des cris rauques, incohérents et sans fin ; et Tidiot revient divaguer, rôver, me parler, exercer ses lueurs d'intelligence que le spectacle inconnu de Thomme blanc parait avoir réveillé.
24 avril. — De liouma à Mango, 7 kilomètres, sudouest, temps couvert bon pour la marche, mais je suis d'une faiblesse indescriptible, mon estomac n'accepte rien : poulet sauté, poule au riz, sauce d'herbes du pays, bananes cuites au miel, pilules d'opium, tout le décourage. J'ai de violentes douleurs dans la tète.
Demain je descendrai en le contournant le Calleyqui me conduira jusque dans la plaine, j'éviterai en passant par là de monter, puis redescendre ce contrefort. Le sentier est formé d'une série d'échelles accrochées au flanc de la falaise ; les bœufs ne peuvent y passer, nous avons tué le notre. Baromètre à Mangô, 675.
De Mango nous descendons par ce sentier étrange ; il suit le lit d'un ruisseau qui coule à l'intérieur du rocher, dans de longues fissures ou grottes aplaties, surbaissées, bâillant sur le vide(*); d'une fente à l'autre, rejeté en dehors parla roche fermée, il porte sur des échelons de bois fichés dans la falaise, suspendus en claire-voie au-dessus de l'abîme. Nul danger, les gens du pays ont mis de bonnes palissades en bambous et les échelons par endroits
; entre eux et recouverts par des lianes sern^cs it le précipice. Parfois le pied h(?sitc sur les trop espacée, tandis que lu main erre sur la
ertaine formée d'une liane llottante ; le regard long de la surface lisse de roclic et descend trait jusqu'en bas. L'impression de vertige que nt n'est cepeudiint pas nfricuine, on se croit
320 KAHEL.
dans les Alpes, on oublie le nègre et Ton se trouve à Taise.
Dans Tintérieur profond des fentes, à Tombre noire, la fraîcheur de Teau courante me déprime, la tète me tourne de faiblesse et je reste là dans cette caverne, oublié de la vie, à faire Thomme préhistorique. Je mets une heure pour descendre cet escarpement; en Suisse je montais le double de hauteur dans le même temps.
Sur le talus au pied de la falaise le baromètre marque 714, on domine encore la vallée.
Le sentier suspendu, la muraille vertigineuse, la vue sur la vallée du Kokoulo, tout est fort beau. Suivant toujours le haut du talus nous allons coucher dans des cabanes de bei*gers à 7 kilomètres de là.
26 avril. — Le sentier s'écarte peu de la longue et haute muraille ; nous traversons des groupes de cases où Ton refuse de nous loger : les hommes, dit-on, sont absents, il ne reste que des femmes et des captifs ; je crois comprendre que ces gens sont du parti Âlphaïa opposé au roi actuel qui est Sorya. Plus loin à Bocomps on nous reçoit gaiement et on nous loge, baromètre 732. On m'apporte des prunes jaunes à gros noyaux, goût de pèche à la térébenthine, saveur styptique, bien accueilU^^ par Testomac.
J'aurais des impressions à donner au sujet de Textrêrïie faiblesse qui m'a tenu accablé pendant mon séjour da^^ le haut pays; maintenant je vais mieux grâce aux pi' Iules d'opium, à la satisfaction du résultat obtenu, gràc6 à la joie de vivre peut-être tout simplement; mais je suis encore à la limite du néant, le moindre effort m'accable, mon estomac et mon intestin empoisonnés au départ sont
îstés dans un état pitoyablement douloureux, qui a épuisé es forces plus que les petites contrariétés du voyagé. On me dit en route que des Français, deux cents )mmes armés, avaient pénétré dans le Foutah du côté î Timbo (nous savons maintenant que c'est la colonne udéoud, Le Chatelier, Radisson, cent six hommes). On le dit aussi que TAlmamy et ses vieux conseillers, très lécontents, avaient donné Tordre de refuser vivres et isesàla mission Fras et Plat, ce qui mettait ces jeunes ms dans un grand embarras du côté de Timbo. Histoire î Noir, je ne crois pas la mission bien embarrassée. L'Almamy prétend, me dit-on, qu'il ne veut pas perleitre aux Blancs d'ouvrir un chemin dans ses États, irce que les Blancs font de la musique, font sonner les oches, toutes les femmes iraient chez eux et les Noirs auraientplus rien. Où a-t-il vu ça, ce gros réjoui? C'est, suppose, un écho mal propagé de la poésie de nos ochers. J'avais toujours pensé que le Foutah était un lys avancé !
Cette plaine du Kokoulo est une voie de pénétration ut indiquée, il est facile d'y tracer une bonne route en mte douce pour gagner le haut pays ; depuis hier mon il en trace la courbe. Le Calley n'est qu'un sentier de ^ntrebandier ou de touriste ; ma maison à fello Dembi ra le poste avancé dominant la plaine du haut de cette rteresse que forme le haut Foutah.
27 avril. — De Bocomps à Leguéguél, au pied d'une ontagne isolée, pointue, du même nom, élevée comme touldé Parày et tant d'autres à parois à pic; 12 kiloètres, baromètre 732, nous marchons donc à peu près }lat. Ce viUàge est un peu sur le côté de notre route,
322 KAHBL.
mais il nous attirait parce qu'il appartient, au roi Ibr hima; nous y sommes bien reçus. Nous sommes sur rive droite du Kokoulo^ Le Kakriman est derrière 1 falaises qui sont sur notre droite. Guémé-Sangan, m( domaine diallonké, est sur la rive droite du Kakrimai un peu plus bas, en aval ; nous arriverons bientôt s confluent du Kokoulo et du Kakriman.
J'ai mille peines à achever ma route pour gagni Leguéguél, mes hommes me portent comme un paquet la traversée des torrents. Je reste là le 29 pour me rep ser, je suis à bout; ce repos, quoique troublé par les doi loureuses exigences de mon intestin délabré, m'a renc un peu de force.
30 avril. — De Leguéguél à Colla, environ 9 kil mètres. La vallée court est-ouest, le soleil suit la falais j'ai moins souffert pour cette course. Colla est à un ki mètre du pied d'un touldé remarquable, isolé, en trav< de la vallée, touldé Gaïla; en ce point où nous somn il a nom Guémédy. Nous continuons à marcher à pi le baromètre reste à 732.
Le chef de case est un propriétaire cossu, il a pro sion de tout; il fait le tisserand et le teinturier. Il i reçoit avec plaisir. Je mange un peu de moelle jaune rineuse de nette frais, avec du lait et du sucre et mèi sans rien ; c'est assez bon ; le nette est un très gra arbre^ assez commun, il offre plus de farine que les in gènes n'en peuvent consommer, c'est une manne ii puisable.
Une vieille femme bien intentionnée m'apporte de sauce d'arachides, je ne puis refuser etje faisuncadea mais tout est malpropre, vieille bagane au lieu de blanc
calebasse, vieux léfa noir taché de cendre incrustée dans les pailles mouillées de sauce. Le lendemain, ayant recommandé qu'on me choisisse une jeune et jolie cuisinière, j'ai un service propre, la sauCe est bonne, mais fortement pimentée.
A 9 heures du soir (29 avril). — Grande bataille nocturne. Kankou a donné de Tambre à une femme du village et pris rendez-vous. A l'heure dite, au lieu des joies qu'il savoure d'avance, il trouve la belle agitant un sabre et le mari armé de son fusil, l'abord n'est pas engageant ; colère, vifs propos et tout de suite la bataille. Les deux hommes sont forts, on casse tout, la femme crie, au tapage tout le monde accourt : camarades et gens du village se déploient dans le pré, les gamins forment la galerie, excitant les partis. C'est un vacarme qui roule par la ^lame, une clameur qui s'étend jusqu'aux montagnes, on 'Utend des cris de toutes les couleurs. Enfin ça se termine ^ns trop de dommage, quelques yeux pochés, lèvres indues, dents cassées ; il n'y a pas de sang versé.
Le lendemain matin (30 avril), le roi de la région et on conseil arrivent à la première heure, il faut palabrer; ^ dure tout le matin. Notre cas, pour n'être pas nouveau, ^r c'est à chaque étape plus ou moins la même chose^ t. 'en est pas moins mauvais. Je plaide sobrement: « Kankou, mon homme, est allé avec confiance, sans armes, ^13 rendez-vous offert, il a trouvé le ménage au complet, ^ërissé et même agressif, c'était donc un piège, etc. » On '*eut pour le moins amarrer les coupables, la femme etKan- '^ou, et les frapper : des coups méchants, la torture à mes nommes, jamais ; je n'accepte pas cette solution. La mort, ^ simple mort, ce ne serait rien, mais le supplice, non !
324 KAUBL.
L'organisme a horreur de la souffrance qui détruit, mais non delà mort accomplie ; la souffrance garde la porte, si Ton entrait dans ce palais du sommeil par une jouissance rare, les hommes furtivement quitteraient ce monde, dans quinze jours il n'y aurait plus personne.
Pour faire diversion à cette sentence, qui est si normale dans les habitudes du pays que les condamnés eux-mêmes ne la discutent pas, j'accumule tous les torts «ur le mari, cela retient tout de suite Tattention ; il est soutenu par la sympathie générale, il sera facile tout à l'heure de le dégager. On décide en effet, pour éviter de le condamner tout de suite, qu'on enverra juger le cas difficile à Timbo, — la haute cour, — et qu'on va procéder à l'enquête, écouterles dépositions pour connaître tous les délinquants. J'accepte et je m'associe à ce beau mouvement parle* mentaire.
Je fais observer cependant que tous ces rustres eïi' semble, quoique acteurs dans l'affaire, mais trop occ^' pés à se battre pour avoir pu juger de l'ensemble, n'ap' porteront pas au débat des lumières nouvelles après q^^ l'assemblée, composée d'aussi grands personnages, ^"^ qui n'ont rien vu, il est vrai, mais qui ont sans doim*^ tout compris, — a su établir les responsabilités. Il ^ ^ juste et bien pensé de faire une enquête, mais évidei:^' ment c'est complètement superflu.
L'intérêt se resserre; l'avocat du roi, ministère publia' une tète de rageur, parle pendant vingt minutes, no^ sans ampleur et avec une grande variété d'intonation^' Comme il répète tout le temps la même chose, je n'a? pas de peine à reprendre son discours : Aguéliké^ Agitélikél mes Noirs à la rescousse se récrient en chœur.
iguélikél répètent tout bas les Noirs de Tendroit enraînés par le mouvement. Décidément le Blanc n'est las comme le pauvre Noir, il sait tout, il voit tout, nous ommes bien heureux qu'il nous laisse la vie.
Le chef, le roi, un vénérable bonhomme à l'air paci- [que, bienveillant, et de cette intelligence que donne la )onté, dit au milieu du silence quelques mots que je ne comprends guère, mais il suffit; je conclus. Le roi a parlé în roi, en père, en homme digne du pouvoir qu'il exerce ; 3n deux paroles il a fait jaillir la vérité, tandis que son Davard d'avocat, pour le plaisir de se faire valoir au risque de troubler la paix des consciences, a plaidé pendant un*e heure à tort et à travers. Honneur et encore honneur au roi, au chef, au père de cet heureux village ; il a dit, — je ne sais pas ce qu'il a dit, mais je vois bien dans son œil qu'il n'aime pas les complications, — il a dit que la femme ayant rendu l'ambre qu'elle avait reçu ie Kankou, nous devions restituer le sabre et le fusil dont 3aes hommes se sont emparés, et que nous devions payer les baganes (écuelles de bois) fendues. Tout cela ^st juste, admirablement compris. Je paye ces divers objets la somme énorme de deux francs ; nous sommes 'es meilleurs amis du monde.
Mais j'ai perdu trois heures en bonjours, présentations, préséances, — car il ne s'agit pas de plaisanter, — et discours. Le mari, après l'audience à laquelle il assiste assis sur ses talons près de la porte, place infime des accusés au seuil du prétoire, vient me voir; il est content : « Nous nous sommes battus, tout est bien, c'est fini. » U a une bonne figure, mais quel gaillard ! Chacune de ses cuisses est grosse comme moi. Je ne comprends pas
326 KAUBL.
qu'il reste autre chose que fil et miettes de ses adversaires. Il est vrai que Kankou est leste et trapu, et ses camarades, un peu plus nerveux par métier que ces placides | paysans, vont plus vite en besogne. Que pense la femme! ! c'est le mystère que connaît seul M. Paul Bourget. ■
Ce matin à l'aube je demande à Kankou le récit véridique et complet des événements ; il ne se dépense pas en paroles inutiles, son discours part et s'achève dans la même phrase : « J'avais donné de l'ambre à une femme pour... le soir, et le soir à l'heure convenue, elle n'a pas seulement voulu... (des points pour la brièveté technique de Kankou)..., le mari est venu avec un fusil, alors la bataille a commencé. »
Je vais mieux, je mange un peu, mon estomac supporte ce que je lui donne. Est-ce l'effet, depuis mon retour dans la plaine, du climat plus chaud, de la température plus égale, de la pression plus haute, ou de l'alimentation plus variée? J'ai mangé des fruits frais des bois, dontquelqu^^' uns très bons. J'ai fait assaisonner ma cuisine avec to^^ les piments, oignons, herbes diverses du pays, et au li^^ de viande fraîchement tuée, dure à l'excès, j'ai trou^* souvent de la viande à point. Les heures de marche t^ coûtaient mille souffrances, ici j'achève moins difficile ment l'étape.
La brosse à dents du chef de case mérite une mentio^ c'est une tige de bois longue d'im mètre, dont les fibre ^ au bout, échevelées par l'usage, forment un dur pinceai^ Le chef appuie cet outil contre le mur, à sa portée, comn^ des pincettes au coin de la cheminée; lorsqu*il veut s'e^ servir, il en frappe le pilier voisin, d'un geste sec c^ déterminé, pourchasserle vieux jus resté dans les fibres^
et brandissant de loin Tenj^in contrt» lui-inc'^me, il se trotte lo'i dents avec le bout. (Vest le soin de la hoiicht» et e'est un maintien.
Partout à la cùte depuis Dakar, on emploie ce frottoir, mais court, on en vend mOme à Paris; il est fait d'un bois fibreux et antiseptique spécialement convenable à cet usage. Lies Noirs sains ont de magnifiques dents de jeunes chiens, ils les fourbissent à tous moments avec ce pinceau dur qu'ils mâchonnent constamment ; dans leur face noire, la raie blanche de leurs belles dents, au milieu de leur gueule rose, marque leur rire d'un éclair appétissant.
Mes hommes préparent du miel battu avec de la moelle de nette, le mélange forme une marmelade jaune qui a exactement Tapparence et le goût de la marmelade d'abricot. Mais les effets sont une surprise; à la température de Testomac une fermentation active se développe, l'acide carbonique gonfle ce sirop épais et le soulève en masse, Qe pouvant s'en dégager, et il le projette au dehors, fâcheux départ, mais sans aucun malaise ; Testomac n'a d'autre angoisse que de se sentir dévalisé, à son grand re- ?i^t, malgré lui ; il n'a pas souffert et ne s'est pas contracté ; ' — le procédé pourrait ôtre utilisé contre le mal de mer, ce gonflement immobiliserait les parois et les sucs de Testo- ^hc; on pourrait en obtenir l'effet au moyen d'un ballon ^« mince caoutchouc que l'on gonflerait d'air après l'avoir introduit. — Mes Noirs n'éprouvent rien de semblable, ils avalent cependant d'énormes calebasses de cette marmelade.
Deux envoyés de Tchernou Ibrahima nous rejoignent; ^^ bruit de la bataille de cette nuit est parvenu jusqu'à
eux dans le village où ils ont couché. Ils me donnent divers renseignements sur les routes du pays.
30 avril. — De Cola à Gaïla. Gaïla est à l'autre bout . du massif isolé dont il emprunte le nom ; le sentier, estouest, 8 kilomètres, longe le pied de cette montagne.
On m'apporte douze mangots qu'on est allé me chercher dans un village éloigné, c'est une primeur à cette époque ; mon estomac leur fait un accueil avide et je m'en trouve réconforté.
Il pleut avec tonnerres et violence d'orage presque tous les jours vers trois ou quatre heures du soir; ce soir le torrent que je viens de traverser à sec et qui descend du touldé Gaïla roule pendant des heures, après l'orage, un bruit formidable, son lit déborde, puis il est de nouveau à sec.
!•' mai. — De Gaïla à Yourgui, 20 kilomètres, nous marchons pendant plus de cinq heures, de six heures et • demie à midi ; le temps couvert m'est propice, et lesté de mes douze mangots je fais la route facilement. Nous sommes à quelques centaines de pas du Kakriman, — rive gauche ; — Sarésing est en face, sur le bord même de la rivière, un peu en aval. On me dit que l'eau n'est pas assez régulière pour que l'on puisse descendre la rivière en pirogue, mais que si c'était possible on en profiterait avec plaisir.
Ktant relativement dispos, je me laisse conduire par notre prétendu guide, le représentant du roi qui m'accompagne jusqu'à la limite de ses Etats, car j'ai besoin d'encourager ce personnage dont l'influence m'est utile; mais il erre en zigzag et finit par me demander si je n'ai pas une idée sur le chemin. Quand je suis à demi
nioil C'I |iliis ju-essé d'arrivt'r. Jl' vais lonl droit siinîi locûuler. je connais le chemin mieux iiuc lui. C'est, je crois, le momeni de ni'ouvrir un pai^suge par la rive gauche, sans traverser le Kakrimaii, alors que les ordrt's stricts ei l'intérêt de notre subsistance veulent que nous suivions la grande route, rive droite, Jious traversons Kabélé et d'autres jn;lits villages, des cases éparses peu hospitalières. Du fond de la plaine, un vieillard tout branlant arrive sur mon passage ; il tient à saluer le toubab qui traverse son canton ; comme salut de bienvenue, il m'apporte miel et cossam (lait tourné); à la béatitude do son urbanité, je vois tout de suite que c'est un homme d'avant la révolution.
La température s'élève, j'ai 32d^ré3dans ma case, à deux heures ; la pluie nous rafratcbit, son eau a 22 degrés; la nuit j'ai froid avec plaid et fourrure, je prends l'édredon. L'édredon est utile, dans le bagage, il n'est pas loard, bien serré il n'est pas volumineux; dans les haltes il me sert d'abri épais contre le soleil; en route, plié autour de ma caisse de chocolat, il empoche mes tablettes àé fondre au soleil et de se transformer en nougat d'étain et de papier, comme cela m'était arrivé en 4879.
Rencontré une grosse femme, jeune, qu'on allait vendre(*}. Elle avait l'allure uniforme de quelqu'un qui fait
330 KAHEL.
comme tout le monde ce qu*il a à faire. Pour rattache! son maitre emploie un procédé bien simple ; il lui fa autour du cou un nœud coulant avec une lanièi d'écorce; le bout de cette corde raide relevé en arrièi forme une lai^e anse de panier en venant se rattacher a paquet que Tesclave porte sur la tête. Si la pauvre femn essayait de fuir, son maitre, qui marche sur ses talon* la saisirait bien vite par Tanse, et s'il la manquait, I course brusque ferait tomber le paquet qui serrerai le nœud coulant.
Nous approchons peu à peu, je ne serai pas fâché di sortir un instant de cette négraille, forme indécise di rhomme, d'un instinct animal plus affiné, mais d'uni intelligence embryonnaire. Leur nez en bouton de culott est un reste de museau, ils ont besoin de temps ei temps d'étirer cet objet pour y faire pénétrer Tair, c'es un essai de nez. Ils mentent, ils volent, sans être poui cela voleurs autrement que ne le serait un animal.
Pour ne pas perdre patience et obtenir de leurs pré cieuses qualités le très grand parti que Ton peut, qu( Ton doit en tirer, il faut considérer ces êtres pour c( (|u'il8 sont et non pas comme s'ils étaient de notre race
De Yourgui je me dirige vers le confluent du Kokoul< et du Kakriman en continuant à suivre la rive gauche à eolte rivière malgré les avis opposés. J'étais arrivé écarter tous les prétextes, toutes les mauvaises volonté ot enfin à me mettre en route malgré les gémissemet du guide royal qui a des instructions formelles et doit t faire passer par les bons chemins ; — ce que je trouve in tile, c'est du temps perdu, puisque pour les connaître n'ai qu'à m'informer auprès do ceux qui les fréquenleii
J allais peut-être toucher au but, ou du moins déjà a rhorizon, au bas de la vallée, je pressens le confluent ; de son aspect je pourrai déduire plus d'un renseignement. Mais arrivé dans un groupe de cases délabrées, occupées par des bohémiens de la race nègre, ce qui est vraiment aux confins de Thumanité, je ne trouve plus d'indication d'aucune sorte, la brousse haute pousse là tout autour de ces ruines, elle enserre ce gîte ; des amorces de sentiers semblent la pénétrer, mais ils se
terminent à vingt pas.
Je fais interroger ces autochtones ; ils ont Timmobiie entêtement des choses, rien n'existe pour eux que le moment présent et l'endroit où ils sont. « Où est le sentier pour aller au fleuve ? par où allez-vous chercher deFeau?» Us montrent le sentier par lequel nous sommes venus. « Où est la suite, après le village, pour aller plus loin? » — a II n'y a pas de suite ; pourquoi une suite? » et à leur air de bètes refrognées, on comprend bien que s'il avait été possible de se réfugier plus loin, ils y seraient allés^ Cet homme blanc est singulier, disent leurs grands yeux fixes, il ne voit pas l'évidence ; il n'y a que le diable qui puisse penser à dépasser le village, vers ce fond perdu. Mon guide naturellement est de leur avis ; il n'est déjà venu jusque-là que bien malgré lui, en gémissant, suivant par force, mais en protestant, le sentier où je poussais ma caravane.
Je n'ai plus d'autre indication que celle de ma boussole : en suivant du regard la longue montagne sur le côté qu i indique la direction des eaux, je rejoins par la pensée, à vol d'oiseau, le confluent, mais de passage, point. Je no suis pas content, car ces bohémiens doivent aller à la
332 KAHBL.
rivière pécher du poisson : par où passent-ils? la coulé par où ils s'enfilent dans le fourré est invisible; mais c qui est visible, c'est que si je la découvrais, ces gens trou blés dans leur repaire pousseraient des cris et mettraiec le feu aux herbes ; il faut renoncer. Mon guide profite d la situation, s'attache à Tobstacle, accumule ses discour de Foulah. Je le fais taire, parce que sa plaidoirie est l base de la résistance générale, mais il grogne en sour dine; gens et buissons restent fermés, les chiens devien nent hostiles. Tout ça n'est rien, mais je suis las, fatigui de la tète aux pieds, faible et misérable, peut-être serai-ji obligé tout à l'heure de me faire aider; je n'ose pas pas ser outre, risquer mon être dévalisé plus avant dan: l'incertain ; je rends la liberté à mon guide importun.
Il se retourne aussitôt et trotte en avant; mes porteur: en file indienne font volte-face, les longs paquets quil: portent sur la tète tournent avec ensemble comme au tant d'aiguilles aimantées dont on aurait renversé le pôles ; le mouvement s'exécute comme à la parade, ces toute la consolation qui me reste. Nous avons wx ce bohémiens, mais nous avons fait trois fois plus de che min que si j'avais suivi comme une hôte la grande rout< Je manifeste un peu de mécontentement à Ali qui s*c fait le complice du représentant du roi ; il dit, piteux, q^ jamais aucun Blanc ne l'a traité de la sorte, qu'il aiio rait mieux cinquante coups de corde !
Nous revenons au Kakriman; un barrage resserre divise le courant en plusieurs passes, la principale e traversée par un pont de lianes à fleur d'eau et mên sous l'eau quand on y passe. Mes Noirs accourent du pi loin, posent leurs paquets, plongent comme des triton
se faisant rouler d'amont en aval avec la chute, dans les tourbillons. Pleins d'une sollicitude de chiens dressés, ils nagent tout autour du pont, prêts à me repêcher. Le pont est une ficelle large comme la main, elle enfonce à mesure que j'avance, j'ai du courant plus haut que les genoux ; Kankou, qui nage à côté, pour me montrer la profondeur et m'inviter à ouvrir Toeil, se laisse couler jusqu'au fond de la rivière, ses mains élevées au-dessus de sa tète, il disparait. Sa démonstration ne fait qu'augmenter mon envie de plonger aussi, ce serait si bon de rouler làdedans, pêle-mêle, avec les flots tordus, frictionnants, contondants, magnétiques, et je l'ai fait si souvent dans les rapides du Rhône, à perdre haleine ; mais je crois qu'ici, à ce soleil fiévreux, ce serait un tout petit peu mortel Quatre Noirs se tenant par la main s'échelonnent du bord sur la balançoire et me font une amorce de rampe. Sur la rive droite est Sarésing.
Le Kakriman montre ici un joli bout de cours d'eau arrosant une étroite vallée et resserré en amont entre deux falaises, rive droite et rive gauche; en amont et en aval son cours est intercepté, dit-on, par de nombreux barrages de rochers.
Le chef du district vient me voir ; un bon vieux du pays me conduira diango (demain) en pirogue jusqu'au confluent du Kokoulo, c'est là tout près, il me le fait
voir parce que je suis ami de tchernou Ibrahima, son roi.
Sarésing entre les arbres, sur la berge rive droite, est un assez pauvre endroit, cabanes misérables ; contigu eu wnont est le territoire de Guémé-Sangan dont TAlmamy ^t ses grands électeurs m'ont octroyé la propriété;
334 KAHEL.
là j'installerai mon premier village (1). 11 sera biei situé; la plaine, assez étendue sur le bord de Teau, entn la montagne au loin et le Kakriman, est fermée ei amont par la falaise qui la contourne et vient rejoindn la rivière. Je serai à Taise, j'aurai des communication; faciles de tous les côtés et une sécurité suffisante; pendant rtiivernage mes colons habiteront sur le plateau, en haut de la falaise, où ils seront relativement au sec.
D'après ce que j'ai vu de cette rivière à Télibofi en 1880, ce que j'en vois ici, ce qu'elle est à Tormoso et ce qu'on m'en dit, je pense qu'il me sera facile avec un peu de travail d'organiser un service de pirogues dans des biefs très longs.
Yourgui, rive gauche, et Sarésing, rive droite, sont deux villages de Saraccolets, marchands de bœufs et de quelques autres articles. Sansendig, tout voisin en aval de Sarésing, est le village du chef de l'endroit, car on ne saurait vivre sans un chef chargé de penser pour tout le monde. De Guémé-Sangan à Télibofi deux jours et demi pour un homme sans paquet, même distance vers l'ouest jusqu'à Orévendo. Nous sommes ici à égale dislance de Fougoumba et de Rio-Pongo.
Le chef m'a apporté hier le quart d'un bœuf, je lui envoie ce matin une caisse de sucre, il ne me coûte rien
(I) Le gouvernement ayant étendu son protectorat surleFoutah, Je dois obtenir son agrément, faire confirmer ma conquête, sinon je pourrais être dépossédé sans façon, administrativement; j'^ donc demandé au Sous-Secrétaire d'Ëtat qu'il voulût bien ne pas me déposséder de ce coin de terre que j'ai arraché avec tant de pein* à la défiance du Foutah; je n'ai pu obtenir aucune réponse écrite ni verbale, ni oui ni non. Je peux m'installer, si Tendroit est mauvais on ne me le disputera pas; s'il est bon, on me mettra dehors. Si j'étais Anglais ou seulementChinois, le ministère me reconnaitrail.
aainteuant d'être généreux, je n'ai plus que quelques tapes à faire.
A Sansendig je devais trouver le vieux qui est propriétaire d'une pirogue, mais il n'est pas là, rien n'est prêt, il faudrait palabrer, demeurer deux ou trois jours, nouer des relations d*amitié ; il me faudrait envoyer chercher d'autres pirogues en amont ou en aval, car une seule ne suffirait pas ; celle du bonhomme a Tair d'un vieux pot de fleurs. Si ce n'était que pour le plaisir, je naviguerais à cheval sur un bambou; — quand j'étais an collège j'avais à Asnières un bateau cylindrique de ce genre, à demi sous-marin, il avait la forme d'un tuyau de poêle terminé en pinceau ; très fin contre le courant, mais plus instable que le cœur d'une jolie femme ; — comme il n'y a pas de caïmans, je pourrais me contenter de la pirogue délabrée, j'ai tout exprès amené dans ma troupe des matelots Manjacs, les piroguiers de la côte ; mais je vois bien des obstacles, sans compter mon guide, le représentant du roi qui me parait désireux de ne pas aUer sur l'eau.
J explique à Ali et à AUens que je veux reconnaître la route rive gauche et le cours du fleuve, ou la nature des obstacles, s'il est vrai qu'on ne peut pas passer, afin de combiner toutes choses dans l'intérêt des intentions du foilbrahima ; il m'est inutile de passer par la rive droite, tout le monde la connaît. Ces deux niais, bêtes comme des chiens bâillants, ont l'air de comprendre, quoique vaguement. Mais ce sont là des subtilités, la lueur d'intelligence éveillée pendant que je parle ne fait que paraître et disparaître, elle étouffe sous l'épaisseur de leur pensée v^étative. Ça ne pense qu*à manger ; « le
336 KAHEL.
pauvre vit de ce qu'il mange », comme on dit dans mon pays, le nègre aussi ; ils ne veulent donc pas quitter la ligne des villages. Voilà beaucoup de temps perdu, c'est assez, le pire est de tergiverser, partons. Je m'abandonne à mon guide qui triomphe, le nègre !
A neuf heures et demie nous nous arrêtons dans des cases éparses, temps découvert, soleil clair. Le guide n'est pas content de sa ration ; il imagine d'aller à quelque distance de là conter sa peine à un vieux qui se dit propriétaire des cases où je m'abrite et des esclaves qui les habitent; ce vieux m'apporte du lait et les lumières de sa conversation, il finit par me recommander le guide royal; c'est, dit-il, un personnage. Je ne lui réponds rien; il a du mécompte.
Passe un chasseur, dans sa tournée il a tué un cobra. J'en ai rencontré un hier tout en travers du sentier, petit, noir, sineux, il dormait; j'aurais pu de mes gros souliers à clous lui broyer la tête, mais à quoi bon risquer? j'ai fait comme mes Noirs, enjambé sans le déranger.
Nous passons près d'un grand arbre qui porte tout en haut des melons, de gros melons semblables à des cantaloups. Lorsqu'on voit ces melons là-haut, à 1 mètres au-dessus de sa tête, et d'autres à terre, lourds, massifs, durs, pesant des kilos, on ne s'attarde pas sous l'arbre à se réciter la fable de La Fontaine. La dimension et l'apparence seules sont du melon ; le dehors est en bois ou du moins formé d'un réseau dur, très serré, l'intérieur est rempli de petits grains comestibles, mais il fc^^ plusieurs jours pour cuisiner l'objet, casser, laver, sécher» faire fermenter, cuire, et reprendre, etc., opérations très savantes. Je mange des figues, pauvres de goût, qui
poussent en verrues à même le tronc lisse et nu d'un grand arbre.
Ma case est un bonnet pointu en paille posé à terre, c'est la forme la plus élémentaire; des grenouilles rainettes, crapauds divers, habitent à Tordinaire dans cette paille, si bien qu'au soleil couché une musique infernale m'éclate dans les oreilles et dure une partie de la nuit. Qu'y faire? Je bats ce buisson, mais je ne gagne rien que de me faire tomber des grenouilles froides dans le cou ; je me replie sous mon châle, traqué par ce tintamarre.
4 mai. — De ces cabanes à Syrhéa, 20 kilomètres environ, a l'ouestunpeu sud. Nous traversons une région (le collines et touldés, hauteurs à pic, limitée sur la droite à des montagnes coupées en falaises qui accompagnent notre direction. Le sentier descend ou monte peu, il est souvent à l'ombre sous bois, parfois sous des bananiers cultivés; quelques ruisseaux creux à traverser, en somme route large et facile à pied, à cheval, praticable à l'artillerie.
A Syrhéa, bonne hospitalité, mes hommes achètent du riz; les gens du village, des captifs, apportent patates et bentaras. Je voudrais manger du manioc sec pilé en farine et pétri avec du cossam (lait tourné), mais je n'arrive pas à posséder les deux ingrédients simultanément; hier j'avais cossam, le manioc a été jugé par mes cuisines improprement pilé, on l'a remplacé par du fougni ; aujourd'hui j'ai du manioc bien pilé, mais pas de cossam; j'en envoie chercher dans un village voisin^ Ouroj cases de bergers; mais ces paysans font de^? difficultés pour accepter mon ambre, il est trop mat, il est trop transparent, il ne Test pas assez, etc.
338 KABEL.
Demain nous devons arriver au confluent du Kakrimi et du Konkourav. Baromètre, 735.
Le Foutah bien admininistré rendrait facilement, po commencer, 500 mille francs d'impôts, la percepti< organisée dans les habitudes mêmes du régime acti fonctionnerait tout de suite. 11 n'y a qu'à le mettre valeur.
Je rencontre un petit groupe de huit captifs porta divers produits; ils ont l'air contents de vivre. Plus lo une caravane royale escorte un chef en promenade ; » nous croisant, le chef quitte le sentier et fait ranger s seigneurs : « Voilà le Blanc, dit-il en me désignai regardez-le bien : il est plus roi du Foutah que l'Almamy. C'est dans l'air; depuis douze ans, tous les jours i entendent ma parole, ils comprennent que je conna leur âme, la situation est mûre.
Syrhéa n'est qu'un ensemble de cases éparses, cas» sans murailles, une mince couche de terre ai^ileu; retenue dans le clayonnage en jonc suffit pour arrêt* les bêtes et intercepter les courants d'air.
5 mai. — De Syrhéa à Sondéia, 25 kilomètres aved détours, 16 en ligne droite. Même sentier largeme praticable, sauf un fond marécageux, sol mou, fac d'ailleurs à fixer en le comblant avec les joncs et bambous qui y poussent à profusion. Temps très couv< sauf un instant au milieu du jour.
A 20 kilomètres, exténué, je ne peux plus marc malgré mes aides et leur brancard sur lequel m'appuie ; après avoir traversé une interminable rég: de cases éparses, représentant dans leurs tapades neu' des villages en formation, je m'arrête au fond d'un bc
SOUS une ombre épaisse. J'envoie mes deux gardes rappeler les porteurs qui sont en avant et que le guide entraîne dans une course trop longue pour mes forces; je ne peux le gronder, il remplit mes ordres, sans cesse je le presse de faire plus longue étape. Au bout d'une demi-heure le village, où les cases les plus rapprochées ont flairé le toubab, les regards curieux sondent les buissons ; un bon vieux, pacifique, après m'avoir un instant observé en cachette, s'approche ; je suis étendu sur un châle, tranquille, bienàTombre et pas trop mal, sauf l'inévitable inquiétude de ne jamais revoir mes gens. Il ne me trouve pas dignement installé, ce nègre qui ne connaît pas le prix de la solitude ; il m'invite à venir me reposer dans sa case, à quelques centaines de pas du bois ; ici il y a tï'opde bètes. Je lui fais observer que mes deux gardes qui m ont laissé là et m'y doivent retrouver — c'est convenu, — ne me voyant pas, penseront que j'ai repris ma route et se perdront à ma recherche; il répond qu'il enverra au-devant d'eux sur le sentier pour les prévenir et les conduire, et comme je dis que le messager peut se ^ï'omper, il dit qu'il ira lui-môme. On n'est pas plus hoimète ; je ne voudrais pas le contrarier et cependant J^ suis bien là, tout seul en Afrique.
Après un palabre d'affectueuse et douce insistance de Sa part, de paisible résistance de la mienne (car je vais ^^re la proie des curieux dans la case), je cède et vais ^'étendre sur sa natte : moins de hôtes, le sol est plus ^^c que le lit de feuilles, mais il est dur. Mon hôte me *^it apporter un peu de lait. Pas trop de curieux, deux ou t^ois femmes de l'endroit, les habitantes mêmes de la ^^se, si je ne me trompe. Elles jacassent comme des cré-
celles, je perds patience et leur dit vivement de se laii ce qui ne manque pas de les étonner; mais elles se ts sent, j'achève d'attendre sans trop de bruit.
Si j'avais un peu d'ambre je leur ferais faircdelacuisin mais j'ai oublié cette précaution cependant simple, d'avo toujours quelques grains dans ma poche. Je l'oublie pa n "^ e qu'en principe je ne veux pas, je ne dois jamais me sép g-« >-
rer de ma colonne ; malgré ma confiance dans les di C3 -
positions de mes Noirs, mesurée au caractère des che ^^
du pays et à la nature des lieux, il est imprudent de h ^ ^
perdre de vue, non qu'ils pensent à mal, mais ils soc — -^^ innocents et botes, une mouche qui vole les met l -^ gaieté.
Mes deux gardes reviennent sans avoir pu rejoînd le gros de Tarmée; mais ils ont rencontré le porte goutteux, un malheureux accablé de douleurs qui m toute la journée à faire, à tous petits pas, Tétapc. Com il voyage seul, partant à l'aube, arrivant à la nuit, ne puis rien lui confier de mon bagage, il est porteur d riz. Les femmes de la case nous font une bonne sauc d'herbe, je les paye en riz qui est très bien accueilli, et soir nous gagnons Sondéia. Le village est presque air bout d'une longue falaise nord-est sud-ouest qui depuis deux jours accompagne notre route, courant plus ou moins loin sur la droite et aboutit là au confluent du Kakrimanetdu Konkouray. Baromètre, 732.
6 mai, Sondéia. — Le soleil est terrible tout le jour; j'abrite mon lit avec un édredon tendu au plafond, car le seul toit de paille ne suffit pas à me protéger contre l'actinisme violent; de plus, j'en ai fait souvent l'observation, celle influence solaire qui produit rinsolation ne
recommande aux aubergistes, avec enseignes : au Shjx^ i Nocher des Ombres, à la Banane enchantée y Palais maque. On viendra voir, la nuit avec de la lune et des is de bêtes, il y a tout ce qu'il faut pour avoir peur. Baromètre, 741 ; nous avons peu descendu depuis lémé-Sangan, on doit pouvoir naviguer sur ce parcours ec un seul transbordement.
Talé est de peu de ressources, c'est un tout petit vil- :e, mais il y a des échantillons de tout: oranges, mants, bananes, vin de palme, etc. Le retour des palmiers iique une plus chaude température moyenne.
S mai. — De Talé à Kansa, 9 kilomètres. II y a aussi de it ici : on m'apporte des ananas succulents, quelques mgots à demi mûrs ; pour ces fruits j'abandonne mon jeûner, mon cent unième poulet sauté. Ces deux vii- ;es sont Sousous et non Foulahs, ils n'acceptent pas mbre, je ne sais plus comment nourrir mes hommes, i une forte fièvre. Toute la nuit les gens du village antent à l'unisson, ou du moins en même temps, tant à tour de bras, pour s'accompagner, sur d'énormes moires, — monstrueux tambours, — garnies par endroits peaux tendues ; c'est un vacarme épouvantable, on n'enidrait pas passer un omnibus à trois chevaux gringail sur le pavé. Cette violence faite à la nuit a pour but, suppose, de conjurer des esprits. Baromètre, 734. 9 mai. — De Kansa à Songaya, 10 kilomètres. Quatre ses ont brûlé cette nuit, elles fument encore. Adorable village abrité dans la verdure, ceint d'une haute claireie de gigantesques benténiers : ces arbres sont impolis, un cavalier se tiendrait à l'aise entre les puissantes rvures qui rayonnent de leur base comme autant de
contreforts. Il semble que le ciel va être encombré de leur immensité, tant ils s'élèvent et s'étendent; à côté d'eux le palmier est modeste. Des mangotiers touffus, de gracieux bananiers achèvent romementation.
Le village est sur la hauleur, mais en somme le baromètre indique de la descente : 738. De la hauteur voisine j'aperçois sur plusieurs kilomètres de long le Konkouray éclatant au soleil, il coule paisiblement entre les arbres ou entre des berges de roche ; ce bief est navigable dans les deux sens ; la tranquillité de ses eaux indique des barrages de retenue, il semble cependant que le régime gé^ néral de ce cours d'eau pourrait être aménagé en voie de» pénétration ; son volume mérite d'être utilisé, le bassin qui l'alimente est étendu, un quart des eaux du Foutah s'écoule par là.
Le Konkouray est coupé par deux chutes analogues à celle de Cambadaga, mais moins profondes, Tune un peu en amont de Bouramaya, l'autre plus haut; dans les biefs intermédiaires peu de courant, rapides praticables, ensemble navigable. L'eau salée remonte très peu au delà de Bouramaya. Le fleuve qui aboutit au Rio Pongo est beaucoup moins étendu que le Konkouray, sa source dans l'intérieur du pays n'est pas à une grande distance de la C(Me.
10 mai. — De Songaya à Tagué. C'est en dehors de notre ligne, le guide royal me parait se laisser aller à de la fantaisie, le sentier monte et descend coup sur coup deux collines assez hautes, deux vallons creux; Tagué veut dire grand village^ le guide a voulu lui faire honneur de son Blanc, ce qui explique le détour. Je vois en effet là de nombreuses cases. Nous n'avons fait que cinq kilo-
nii'ti'os. ii«>u> «Maiil ai'rùl(''s [)our allciulrc un huMif que j'ai ♦*nvoy«'* aclu'ttM*, — ")2 francs on ambre, prix (rKurope; ("«'>t cher, mais nous n'avons riiMi auln» à faire (jue vivre >ans plus (Je diplomatie el rentrer sans souci. — Mes envoyés Timénés, prétextant qu'ils ne pouvaient amener le ^ b(Puf récalcitrant, ont dépùché un des leurs pour me demander la permission de tuer le bœuf sur place; j'ai autorisé, ils se sont adjugé le meilleur, naturellement, au détriment des camarades qui n'étaient pas à la curée; et ils ont fait dans le village de généreux cadeaux... intéressés; Paris avait la pomme, ils ont la côtelette.
1 1 mai. — De ïagué à Toumania, dO kilomètres ; nous ''entrons dans la ligne droite. Troupe de gros singes, village maigre, chef hospitalier, les gens du pays volontiers bavards me renseignent. Tchernou Ibrahima, de roiimi, ne commande jusqu'au Konkouray que sur la riv'e droite, c'est pourquoi mes gens ont fait tant de difficultés pour revenir sur la rive gauche. Ici, rive gauche, c est un autre chef, indépendant, qui commande, son gîte est parla; Manga Ouli en est un autre qui commande au bas du fleuve.
^ïes hommes dévalent du haut de la colline pour aller 5C plonger dans le fleuve à cent mètres en contre-bas.
On m'apporte des nèfles pareilles aux ncMres, même goùt, môme couleur, mais toutes petites, deux centiîttètres cubes. Je déjeunais de riz au jus et de riz au chocolat, mon estomac s'y prêtait sans empressement, lorsque j'ai aperçu dans la marmite fumante de mes deux gîirdes, huile de palme avec un peu de viande, des mangots à la nage et de l'eau. J'en gofite avec mon riz et aussitôt pour une fois je trouve que c'est bon et je le
346 KAHEL.
préfère h mon riz ; Thuile est fraîche, tout récemment préparée, le matin ou la veille, d'un goût violent mais très aromatique ; à la côte avant Tentraînement du voyage je trouvais cela repoussant. Dans Thuile, la température s'élevant davantage, la viande cuit mieux et se dissout moins, elle devient plus tendre si on ne dépasse pas le degré qui convient.
Route toujours à Touest, ça va sans dire. Le pays est montagneux, mais plus fertile que la région de Kakandy à Compéta ou que le Foréah; partout ici la roche est de grès. Mais déjà par endroits apparaît en rognons le quartz ferrugineux qui règne depuis la cote jusqu'à 130 kilomètres, plus ou moins vers l'intérieur, dans cette partie de TAfrique. En somme ce sentier est préférable à celui de Compéta.
Avec mon hùte, homme de bonne humeur, je trace mon itinéraire, comme toutes les fois que je rencontre un indigène prétendant connaître le pays; ces renseignements sont toujours diffus, mais en les comparant entre eux, on rencontre des concordances dont Texplora.teur constitue le réseau léger nécessaire de sa prescience géographique.
Sous la forêt, le soir, des mouches lumineuses trace^ dans l'obscurité leurs lignes mystérieuses; leurs feux e^ rants se hâtent autour de nous, s'approchent vivement ^ lentement s'éloignent; ils s'élèvent sous la voûte somb^ comme des appels sans cesse répétés à suivre leur V^ silencieux dans un monde invisible ; dans la nuit noi ^ nous ne distinguons plus rien que ces signes troublante par instants jaillit un éclat, on croit entendre le gémt^ sèment d'une prière avivée d'un sanglot et Tav^^
iliinf pein«'. Si le Daiilo (Uait là il leur Jenianderail cimipto (le l'empire des inorls. (|uelles fautes elles viennenl expier ici-bas ; le paysan brc^ton se signerait en fuyant ; le nègre n*a encore rien imaginé, ce sont des mouches en qnôte de minimes bestioles et dont la chasse» aces allures bizarres.
t2inai. — De ïoumania à Sanféa. IT} kilomètres; nous
passons sans nous arrêter; sentier sinueux, bien nègre,
quand il serait si facile d'aller tout droit ; mais jamais
un Noir n'écarte un obstacle, une branche tombée, une
pierre, il le contourne. De Sanféaà Concdéa(ou Connéa,
ou Condia, chacun prononce diversement), 15 autres
kilomètres, en tout 30 kilomètres environ, soit 25 ou
26 en ligne droite. Bon pays, bonnes terres, bois,
collines, pas de rochers dénudés, et sur le côté hautes
montagnes, pays Sousou. Les mangots abondent, mais
ils ne sont pas encore mûrs; il y en a deux espèces,
l'une plus hâtive dont j'ai mangé des fruits le 30 avril
^ CaUa, dans la vallée inférieure du Kokoulo, et Tespèce
que je vois partout depuis lors et ici, mais qui n*est pas
encore mûre; bananiers, papayers.
Le temps a été couvert tout le matin, mon état est
naeilleur, j'ai mangé un peu de bœuf. Ce qui m'est
Favorable, ce sont les fruits, je crois, ou le soleil plus
voilé, ou peut-être le retour sous des pressions plus
hautes.
^ous avions dîné hier soir de quelques racines de bentara (manioc) cuites sous la cendre ; ce matin à la première étape on n'a pas, dit-on, de riz à vendre, mais ^û veut bien nous vendre un mouton, un mouton qui ^st dans un village éloigné et qu'on ira chercher demain
348 KAHBL.
(diango). C'est toujours la même chose, vivres abondants mais inaccessibles. Rien à manger, on nous offre du moins des cases passables, mais nous passons sans nous attarder. Avant midi, nous arrivons à Sanféa, le chef de ce village doit nous faire bon accueil, il a été prévenu par son roi dont j'ai acheté le bon vouloir. Mais soit par crainte du voyageur, ou de Thospitalité onéreuse peut-être, soit par mécontentement contre son roi ou simplement par hasard, le chef est absent, il rentrera ce soir; il est, dit-on, dans son foulahsso, village au centre de ses terres. Si je m'arrêtais deux ou trois jours dans ce village, avec ou sans le chef, on m'apporterait certainement des vivres pour avoir des cadeaux; la foule des curieux s'approche, et sans être empressée, elle n'est du moins pas hostile ; mais le temps est précieux, le meilleur compte est de n'en pas perdre une minute. Après une heure de repos, nous repartons sans attendre.
A 10 kilomètres plus loin, — trois heures du soir, nous arrivons au milieu d'un groupe de cases délabrées. Je me réfugie à Tabri du soleil dans la moins défaite, mes hommes mélancoliques s'asseyent en rond sous Toranger. Nous repartirons dans quelques minutes, ce lieu paraît inhabité, il est peut-être malsain ; les Noirs abandonnent parfois leur village, comme un lieu maudit, pour fuir une épidémie ; j'ai rencontré déjà des villages ainsi désertés.
On me signale à la lisière du bois un Noir qui s'en va traînant une chèvre au bout d'une corde. J'envoie traiter avec lui, on lui donnera de sa chèvre ce qu'il voudra. Mais on n'entre pas en relations avec un Noir comme
t'c un ministre. Le ministre est avare de son temps et essé de conclure. Au Noir il faut dire bonjour, mander des nouvelles de sa santé (Tatia ala ? n'as-tu •ji de mal?), de sa femme, de ses enfants, du chef de a village; dire qu'on passe par Ik avec un bon Blanc, ubab voyageant dans le pays, Toumaranké, ami, grand li du roi, et encore : TaJia o alla? ça va-t-il vraiment eD?L'hommeàlachèvrc se méfie, il préférait s'en aller, ais il est tout seul et il voit là beaucoup de monde, il !fe un pou fermé, répond vaguement, grogne us qu'il ne parle. Un peu forcément il se rapoche, tirant la chèvre. On le tente par quelles verroteries, on les lui met dans la main (' . est ébranlé, il cède : >< Bon, dit-il, je , ■uï vous vendre ma chèvre. »
Si on avait l'imprudence de lui rélodre: « Prends ce que tu voudras, ends tout si tu veux, mais d<?péchet », il se sauverait, croyant avoir affaire au diable en ?rsonûe ; le diable est réellement présent partout pour ■S esprits simples. Mes Noirs savent cela mieux que ioi, ils lui donnent quelques grains d'ambre, un peu aident (une gourde, c'est-à-dire une pièce de cinq aucs), ils marchandent tout doucement, fument leur pe, paraissant presque indiiïérents. La conversation 't banale sur la pluie et le beau temps, la dernière nerre qui n'est jamais bien ancienne ; entre temps on 1 se souvient de la chèvre ('), on ajoute quelques bribes u petit las que le bonhomme a devant lui, jusqu'à ce u'eDQn on voit luire dans son œil un éclair qui veut ife : c'est suffisant, ion/.
■iSit KABKL.
A ce trait on croit déjà sentir l'odeur du bon bouillo car le jeAne partiel que nous observons forcémei depuis longtemps a rendu très subtile la sensibili de nos papilles. Mais il y a une formalité inévitabl* remplir, digne de tout le respect de notre civilisa[i( arriérée! Le Noir nachète pas pour lui. c'est pour femme. Le degré de civilisation d'un homme se mesu
au rang qu'il réserve à la femme dont il fait sa coa pagne, à une bOte une bCte suffit. Ici je vois souvent femme hHe de somme, l'homme primitif a besoin de se aide matérielle; mais souvent aussi je vois le prt^r* qui fermente dans celte race jeune et qui montre dé l'avenir, déjà le cœur s'éveille et la femme en est la so veraine, elle est esclave peut-fitre, mais le maître ' son serviteur, tout comme chez nous son souci est contenter sa femme et de lui plaire. Ce digne pasl^
nmoalr^T thtx -L. :•*■ rz :c -^ f:
kijoiix qoil -■* « kn*i3L: riLf- ». tt::
Je mémoir* î ifura* ^is-Lt --T ;■!
te ïillaçç.
Il revi*m l"»lr -rJSTT-r;. t: rLr^in
n^ociaUnr ipû a "-- - ^r r= .. tvi
«ceptê; l'i-fear -ia r-i^îZ!:- :^>e :
Mai; $a lenun^. on je* iViesI'^. ^ : u da^*-nt. an f^n m:-îii< ■l'as:: r-, ir piiDr-'.elc.. rtf.. *ta éc:-j> an* i^tiïiuiem^nt. on cau-^/ ■! ■ loul et de rien, on assortit sans bite sa |:>a4:>> lille comme il le d^ire. L'homme repart et la ch^ vre avec loi ' . Ses cases kdI dans le bois à sei^t DU huit mincies de lit.
BKf.ilafallumoditierlroif fois rassortiment, et trois fois aller [ireiulro los oi\lros lUi liarem capricieux, car les Noir? soot oi>ninn' los outiiiits, ilsonl de la peine à choisir et [irt-tV-reraiont timl j;.ir*lor. U D^ociatioD a duré deux heures.
Ce qui est intéressant à observer ici. ihuis oi> siiujWe '•il qui se reproduit à cha<[ue uégocialinii. cosl h- *'in':io- Ifre du n^gre. Ces hommes soiil alVanu'-^. il< jefiuoiit plus ou moins depuis longtemps, el Jo|niis liier ils u'iiul ^1 que quelques baies des bois à suocr, la lUsi-usisionpour la chèvre paraissait dovoir s'aiiimiT, Il t'aiil pour le comprendre ne pas confond ro un lion appi-lil. agréable désir, avec une faim douloun-usc. Bien an
3i>2 KAflEL.
contraire, comme des chatg guettant une proie ils i pas eu un mouvement, pas un cri d'impaticnci moindre vivacité aurait mis en fuite l'homme av( chèvre. Mais au moment pri^cis oîi le marché i conclu, le tableau a changd soui Tous ces gens iJé?o?u assis à l'aise, causant resseusement, ont surgi de feinte. Lundi en masse si pauvre chèvre, écorché, dëpcct dix minutes 9 elle bou dans la i mite qui i tait tout do ment den la case, sur un peu de feu entretenu à tout hasan C'est uu (événement tout simple, mais qui apport» renseignement exact, bien en lumière, sur la natun n^gre, intéressant pour le voyageur préoccupé de > aaitre les phases successives du développement d valeur humaine. Le Bianc sait aussi avoir de la palîc mais ce n'est pas la mt>me; il lui est difficile de n( tressaillir dans quelque part de sa personne, tandis le Noir est inerte jusqu'au fond, dominé par un qu'il accepte. Chez le Noir le réseau nerveux des lontés parait absent du corps, il y a entre le Blanc e séparation profonde, ou du moins chez lui l'esprit : pas encore assez puissant pour troubler la bête. ( bCte-là a ses défauts, mais elle a aussi ses qualités.
Le nu'Ianj;o ili'? rai'i'* t'oiifuinliu's ijui se soni ivl'iigioos [ilu; on nioiii-; vol on lai renient dans la région Iiospitalière Ju Foiituh nous olTre un inépuisable sujet d'oLsorvation ; le voyageur, snllicité à eliuqne pas dans sa cuiiosité il'anlhropologiste, est tcnli? d'oublier la Géographie pour l'Etlinograpliiebien autrement captivante, Bientùt il sera lemps, lorsque nous vivrons à l'aise dans ce pays, de recueillir et de coordonner des renseignements sur les origines e( les migrations des races africaines.
L'indice céphaliquecst une mesure très suggestive dans !oa désaccord avec la phrénologic, les m^mes facultiîs pouvant se retrouver constantes sous des iadiccs dilTérents: c'est ainsi que des races humaines dilTérentes qui, par le réseau nerveux de leurs instincts, étaient à leurs origines en rapports nécessaires très intimes avec les forces nourricières de la nature ambiante, avaient le crâne profond en arrière par suite du développement des sensibilités inconscientes de cet instinct animal. Ainsi la race Aryenne, Icptorhyniennc ot orthognathc, et la race Noire, plalirliynienne et prognathe, races si diUérenles par tous leurs caractères, sont toutes deux dolichocéphales. ^
Mais celle confusion dans la nature \.
même de l'indice céphalique est peutêtre l'annonce d'un Irait d'union préparé. Il semble que les deux races, -c/^^ Blanche et Noire, se sont d<^jà rencontrées, soit directement soit par l'intermédiaire de la net Mongol ; nous trouvons en effet, entre leurs types primitifs, la race Ligure, — formée probablement par 1 Aryen et le Noir alors qu'ils étaient jeunes tous deux, —
354 KAHKL.
la race Ligure qui est brachycépbale comme si elle avait emprunté un diamètre à la race Blanche et Tautre à la race Noire.
La race Ligure, qui occupe la moitié méridionale de notre France, nous indique peut-être un rapprochement possible. Nous ne croiserons pas notre sang gaulois avec le sang noir, ils sont maintenant trop vieux, déterminés dans leurs caractères physiques: mais nous voyons bien que nos caractères s[iirituels trouvent dans la race Noire un milieu favorable à leur développement, nous pouvons relier utilement notre pensée à la pensée de certains Africains, faire comprendre le principe intelligent de nos idées, enter notre cen'cau sur le leur, et par suite leur apporter le bénéfice acquis de notre culture.
La race Noire cultivée par nos soins deviendra promptement une race d'un esprit ouvert, elle continuera notre trace dans Thumanilé sans que nous ayons recours à des croisements directs, peut-être difCciles entre deux branches de plus en plus divergentes dans un môme règne. Chez nous la sélection rationnelle est interdite par nos usages, — la sélection instinctive seule nous soutient contre Fabàtardissement, mais elle est très entravée par mille considérations artificieuses ; — chez les Noirs nous pourrons librement et cependant en obéissant à une morale sévère, pratiquer la sélection rationnelle ; comme tous les peuples primitifs, les Noirs y sont préparés par leurs mœurs simples, ignorant les complications dont nous avons surchai^é la nature ; la tempérance est chez eux une conséquence sociale d'une éducation rationnelle» L*homme, il faut bien le penser, ne procréera pas toujours comme une bète, au hasard de ses émo-
Lo nK-lange des races confondues qui se sont réfugiées plus ou moins volontairement dans la région hospitalière du Foutah nous oiïre un inépuisable sujet d'observation; le voyageur, sollicité k chaque pas dans sa curiosité d'anthropologiste, est tenté d'oublier la Géographie pour l'Ethnographie bien autrement captivante. Bientôt il sera temps, lorsque nous vivrons à l'aise dans «e pays, de recueillir et de coordonner des renseignements sur les origines et les migrations des races africaines.
L'indice cdphalique est une mesure très suggestive dans son désaccord avec la phrénologie, les mômes facultés pouvant se retrouver constantes sous des indices différents; c'est ainsi que des races humaines dill'érentes qui,par le réseau nerveux de leurs instincts, étaient à leurs origines en rapports nécessaires très intimes avec les forces nourricières de la nature ambiante, avaient le crâne profond en arrière par suite du développement des sensibilités inconscientes de cet instinct animal. Ainsi la ï'acc Aryenne, Icptorhyniennc et orthognathe, et la race Noire, platirhynienne et prognathe, races si dillérentes par tous lenrs caractères, sont toutes deux dolichocéphales.
Rfais cette confusion dans la nature niôaie de l'indice céphalique est pcut- ^'re l'annonce d'un trait d'union préparé. 11 semble que les deux races, Blanche et Noire, se sont déjà ren- (^ontrées, soit directement soit par l'intermédiaire de la race Mongol ; nous trouvons en effet, entre leurs types primitifs, la race Ligure, — formée probablement par V A.ryen et le Noir alors qu'ils étaient jeunes tous deux, —
356 RAOEL.
dans ses bajoues deux noix de palme dont il suçait Vhuile extérieure. Mon fusil chokborcd est un bon fusil de maladroit, il suffit de tirer devant soi, tous les coups portent.
Hier j'étais escorté d'une troupe de singes bruns, gros comme des moutons; leur peloton prudent trollail sur le côté de la route à plus de 150 mètres de distance. Je n'avais pas ma carabine sous la main, et d'ailleurs pas la force de tirer, à peine le désir; les singes sont ici communs comme les mouches.
Lorsque mes yeux quillenl le sentier je perds l'équilibre, je marche à côté, titubant; jambes faibles, faibles bras, le cerveau anémié comme le reste. J'additionne encore 2 et 2, mais depuis longtemps je n'ai plus la force, pour tromper la longueur du chemin, de jouer, dans ma tôle, ma partie d'échecs. Le riz à l'huile de palme est délicieux, certes ! mais un doigt de bourgogne ferait un meilleur effet.
L'inconvénient qui pourrait empêcher un voyageur de pénétrer dans le Foulah par ici est qu'il se trouverait d'abord chez des étrangers, des Sousous indépendants de Timbo, tandis que par Boubah, Kakandy, Rio-Pongo. il est tout de suite chez l'Almamy. Si précaire qu^ soit l'autorité du roi à cette longue distance, son nom
est un passeport dont on peut se servir si on en a acquis le droit, tandis que, ici, en pays Sousou, il ne produirait aucun effet. Mais au point de vue de la topographie et des ressources cette route a des qualités. Si l'on faisait un chemin de halage, on se trouverait en un temps Ir^^ court et sans elTort avoir passé de la pression de 760 (^ la mer) à la pression 730 qui est celle de la vallée du
RBTOUR. 357
Koboulo au-dessous de Cambadaga. De là, par une mon- \ée facile sur la longue penle au flanc de la montagne, » l'est de la vallée, on peut gagner Broual-Tapais ou Bomboli et les centres habitables du Foutah, le plateau de Kahel, la plaino des Timbi, Fougoumba, Timbo, la belle r^ion de Sokotoro jusqu'à Saréboval et le Tankisso. Mais pour relier directement les ploînos du Koukouray au Taakisso, les goi^es au sud de Yali sont préférables.
Pour le moment je vais créer à (iuémé-Sangan, avec l'aulorisation du Foutah, un centre d'aclion qui rayonnera librement dans tout le pays par les routes dont il occupe le croisement, et qui ne communiquera avec la côte que par une seule, entretenue, abandonnant les autres. Guiimé-Sangan occupera les deux côtés du fleuve, rive droite et rive gauche; le premier barrage en aval est insignifiant.
13 mai. — De Conedéa k Yanguéa, 12 kilomètres; i 10 kilomètres nous traversons la Bady, affluent rive gaucbe du Koukouray, large de 50 mètres, vif courant, beaucoup d'eau, deux fois et demie l'importance de la Mame à Charenton; la longueur totale de son cours est cependant très petite. Je traverse sur les épaules de Itabadi, le plus grand de mes porteurs ; au milieu du gué il a de l'eau jusqu'au menton, j'ai le fond de mon pan- Won légèrement rafraîchi; les femmes et les hommes (le taille ordinaire en ont jusqu'aux yeux, ils passent en sautillant ou même à la nage s'ils n'ont pas de paquet. Mes Noirs ensemble, ayant pied ou k la nage, convoient 11011 passage pour soutenir Babadi s'il chavirait dans le courant, trébuchant sur les roches du fond ; ils rompent
358 KAHEL.
le courant et me soutiennent du regard, Triomphe de Vénus par Raphaël !
J'avais, comme à, tous les ruisseaux, grande envie de plonger dans cette eau courante, claire et tiède, mais je n'ai pas cédé à la tentation, pensant à propos que je n avais plus vingt ans, pas de force ni de santé à perdre. Je me plongerai dans la Seine à mon retour; si j'y trouve le frisson de la fièvre, je prendrai « un sapin » et rentrerai chez moi ; ici le sapin c'est moi.
Ce gué est fréquenté, il y a beaucoup de passants; tout le monde se roule dans l'eau après la traversée. Au plaisir du bain, les femmes voyant là un personnage ajoutent les aises de la coquetterie, elles font mille plongeons, passes et contre-passes dans le courant ou sur les rochers, à fleur d'eau, luisantes dans la lumière du soleil couchant; jamais je n'ai vu tant de joyeux... modelés en l'air.
De la rivière au village, 2 kilomètres à peine. J'ai une grande case ; les murailles en sont hautes, ce qui n'est pas un avantage, car les toiles d'araignées s'accumulent promptement dans ce fond obscur; la case a Tair d'^^^ puits, il me semble que je suis au fond d'une oubliette- Mais aussi la porte est haute, le Sousou civilisé ûe^T^ ^ passer debout et non plus à quatre pattes comme le F^^^' lah. Ma case a deux portes ouvertes en face l'un^ l'autre; la principale est entourée d'un cadre ornemes? ^ en planches et moulures combinées et découpées; le peint noir et blanc, imité certainement de quelque im^ est la reproduction fidèle d'une porte de tomb^^ tt regrets inconsolables! » forme lourde, ornem^^ deuil, aspect lugubre. Il faut de la réflexion pour c(
HBTOUR. 339
prendre que l'hospitalité n'empruntera rien & cette enseigne.
Ces cases oal une apparence de maisons que n'ont pas celles des Foulahs ; les unes contre les autres, sans ordre bien régulier, mais non séparées par des cultures, elles forment des rues et des places; le village est un ensemble de maisons groupées. L'ne vigoureuse végétation, des arbres touffus, de gigantesques benténiers, reliés par des lianes, l'entourent d'une haute muraille de verdure. Village très mal tenu d'ailleurs, mais plus sociable.
Chez les Foulahs chaque famille a deux ou trois cases ensemble entourées d'une culture maraîchère, bentaras, mais, coton, papayes, bananes, etc., le tout clos d'une vigoureuse tapade (haie) de pui^hères mêlées de plantes grasses épineuses, euphorbiacées, formant une muraille impénétrable, quoique de peu d'épaisseur. Ces enclos laissent entre eux des ruelles en tous sens, sans direction générale, où l'on se perd à merveille, toutes étant pareilles. D'im groupe de cases au groupe voisin séparé par ces cultures et par la rue, it y a une assez grande distance. L'n peu de mystère est la conséquence de cet isolement, mais il est dans le caractère foulah, le conseil des Dix l'aime pas les attroupements. Pas de gaieté, pas de eux, le maitre surveille avec souci, l'esclave peine et craint, l'enfant est un petit animal & vendre. Les cases >ont bien tenues, elles n'ont pas de moisissures, leurs >ailles sont alignées, le sol au dedans et tout autour est »alayé, partout de l'espace et du soleil, la forêt est tenue > distance.
Ici, chez le Sousou, la construction témoigne d'une -ertaine préoccupation artistique, les groupements
révèlent le désir de s'entendre, la gaieté , la conGance, bonheur de vivre, un peu d'intelligence ; les enfants joue entre eux ou avec leurs parents. Et, comme conséquen naturelle, le joyeux Sousou est sans cesse pillé par s voisin militaire, le sombre Foulab.
Le soir, mon cuisinier me prépare un macaroni rhuile de palme, ce n'est pas mauvais, — peut-être i peu lourd. — et une bonne sauce d'berbes pilées qui n sera salutaire à défaut de fruits.
A quelques kilomètres, sur la rive droite de la Bad est une haute montagne.
14 mai. — De Yanguéa à Koontou. 16 kilomètres ; h sentier, sauf de nombreux fonds d'eau, plaine de saL blanc, baromètre. 7i8, pas d*accidents de terrain. A le trée du village le sentier traverse une brousse d'anan qui en protège les abords : par jeux les enfants ont sacca^ les fruits, les habitants paraissent n'en pas faire grai cas.
Avec de l'ordre, ces gens auraient maintenant J mangots. des ananas, des papayes, mais tout est gaspil Les cases sont déguenillées, mais les portes bau^ laissent entrer Tair et la lumière, il n'y a pas tr d'araignées.
La végétation est indescriptible, c*est monotone à d^ il faudrait prendre dans BufTon ou Bernardin de Sai Pierre, voire dans Ovide ou dans quelque autre, ^ bonne page et la recopier de temps en temps, pout lecteur.
Mais ce serait fade encore, c'est de la musique (f faudrait pour exprimer le concert et le charivari « puissances harmonieuses ou féroces de la nature; ^
ensembles d'abord pour traduira l'imposante forêt, le ciel ^blonissant,
Us bruits cessent, l'air brûle et la lumière immense Endort le ciel et la rorèt{l),
je chant victorieux de la vie,
L'n monde encliaiité
Où s'unissent d'amour la Force et la Beauté (3);
des solos pour la Oeur merveilleuse, des cuivres mSlés <Ie violons pour la bête qui rugit; et du bleu, du rouge, la symphonie des couleurs musicales; au lieu de gravures pour soutenir le texte, plus explicites seraient trois 'ignés de Haydn ou de Berlioz, qui lui donneraient la vie. Malgré la fatigue et te souci (je suis faible et je trébuche), je ne puis me lasser d'admirer, un frisson m'envahit à chaque nouvel enchantement, et c'est h toute tnioutc. Le palmier ofTi-e partout sa gracieuse silhouette. Le benténicr avec son grand air est le roi ; souvent il Abrite le palmier, qui malgré sa haute taille n'atteint pas * ses premières branches; son beau tronc lisse et droit, où l'on creusera une pirogue pour soixante personnes, se dresse comme une tour. Cette violente nature délie notre esprit de ses plis habituels, son éloquence imprévue fait éclater soudain dans notre âme des mouvements qui restaient endormis.
i'ai tiré sur un singe noir à queue blanche, tiré ^ balle à 150 mètres, manqué, pas étonnant, domntage; tué l'oiseau qui mange les serpents, un de mes
(1) Lecont« de Lisle.
(2) François Fabié.
362 KAHEL.
hommes enlève habilement la peau et la garnit de paill Pendant que je me chantais les louanges des Sousoa ces brigands songeaient à me dévaliser de mon bagage de la vie. En route, il faut avoir l'esprit tendu, rœil e quête, savoir où est chacun des hommes de la caravaa et que rien ne se meuve, ne se dise que par votre ordr< j'étais pressé de congédier ces préoccupations depuis c longs jours éveillées, sans répit, et de penser à mon ais à rien. N'étant plus qu'à 40 kilomètres de la premièj factorerie européenne, je me considérais comme arri ^^ et me délassais de toute surveillance. Le résultat ne se pas fait attendre.
Kountou est un village fortifié, nous devions l'évit ou entrer en ordre, groupés, nous rendre compte l'état des esprits et négocier avant de nous asseoir nous retirer sans attendre.
La veille encore je ne me serais pas avancé autremt^ mais mes esprits libérés, je n'ai pas voulu calculer me suis engagé dans le couloir d'entrée, creusé en trchée, fortifié sur ses crêtes de fourrés d'aloès, et je suivi jusqu'au bout malgré l'aspect rébarbatif d'une pal sade, sorte de robuste tourniquet qui obstrue le passa j A peine arrivé dans ma case, j'entends une discussi entre mes hommes et deux envoyés du roi, je vais vcp on me dit que nous sommes prisonniers, etc. Je rassc mes gens déjà navrés, il est tard, allons dtner, nous ve rons ça demain. Je demande où est le roi, parce que case qu'il me donne n'est pas très bonne ; on me dit qu est absent, je me contenterai donc pour cette demie étape de ma cabane à courant d'air. C'est un carré lom formé de deux murailles parallèles en terre, laissant
clja<[u»» bout une lar^e ouvertun' sans porto. Mon lit occupe le miliou dans lo sens do la longnenr; à {jrauoho mes armes et mes baji^ages, à droite un gradin en i(M*re, lit du propriétaire qui m'a cédé la place.
Pendant que Manel et Kankou, dans les dépendances qui ouvrent sur le mc^me préau, me cuisinent un poulet, je fais le tour du pays. Les habitants ont Tair paisible et indifférent; je \ois cependant, au milieu d'un groupe, deux bavards très animés qui gesticulent et haranguent, cherchant à émouvoir; ce sont deux Noirs anglais de Sierra-Leone, un petit trapu, manga Couley, un grand maigre, sec, à tète de mort, noir mat, les dents supérieures dépassant la lèvre inférieure, Morlay. Ils '"îicontent que je n'ai pas salué le roi en arrivant, que j'ai •nsulté Iran, et qu'enlin je me suis promené dans le chemin de la Reine.
Je pense h part moi : si le roi veut me voir, qu'il ^'ienne, j'ai justement à lui parler; je n'attache d'ailleurs aucune importance à sa visite. Le Dieu Iran! j'ai mesquine Iran! ça ressemble à une querelle d'Allemand; où Ça Iran? je n'ai pas passé près de sa cabane, je les connais cependant, ces cases de paille effilochées, ces rogatons vénérés, michoires de bœufs, vieilles baganes (^cuelles de bois) ébréchées, débris étranges, ex-voto de Nègres à l'entrée des villages, en vedette contre l'esprit ^ï^alin qui rôde au dehors. Je suis allé paisiblement. Comme un homme las qui regarde bien bas le sentier où *1 pose le pied, précédé d'Allens qui éclairait la marche, portait mon chàle et mon gobelet, me donnait la main dans les endroits raboteux et m'aurait aidé à me relever ^i j'étais tombé, car je suis chancelant. J'ai suivi le
362 KABEL.
hommes enlève habilement la peau et la garnit de p0.il^^< Pendant que je me chantais les louanges des Souso^s, ces brigands songeaient à me dévaliser de mon bagag^^ et de la vie. En route, il faut avoir l'esprit tendu, l'œil en quête, savoir où est chacun des hommes de la caravai. sie, et que rien ne se meuve, ne se dise que par votre or€l:K:e; j'étais pressé de congédier ces préoccupations depuis de longs jours éveillées, sans répit, et de penser h mon aiise, à rien. N'étant plus qu'à 40 kilomètres de la première factorerie européenne, je me considérais comme ararivé et me délassais de toute surveillance. Le résultat ne s'est pas fait attendre.
Kountou est un village fortifié, nous devions Tévîier ou entrer en ordre, groupés, nous rendre compte de l'état des esprits et négocier avant de nous asseoir ou nous retirer sans attendre.
La veille encore je ne me serais pas avancé autreme-^^y mais mes esprits libérés, je n'ai pas voulu calculer," ^ me suis engagé dans le couloir d'entrée, creusé en tra-^ ^-^ chée, fortifié sur ses crêtes de fourrés d'aloès, et je 1 ^^ suivi jusqu'au bout malgré l'aspect rébarbatif d'une pali^ sade, sorte de robuste tourniquet qui obstrue le passage^^ ^ A peine arrivé dans ma case, j'entends une discussioi^ entre mes hommes et deux envoyés du roi, je vais voir, on me dit que nous sommes prisonniers, etc. Je rassura mes gens déjà navrés, il est tard, allons dtner, nous ver^^ rons ça demain. Je demande où est le roi, parce que I^ case qu'il me donne n'est pas très bonne ; on me dit qxxi^ est absent, je me contenterai donc pour cette dernier étape de ma cabane à courant d'air. C'est un carré Ion, formé de deux murailles parallèles en terre, laissant
autres g(*mi>seiit, supplient, probahlement tout pâles, incapables de porter mon bagage ni quoi que ce soit. M'Bar du moins est réconfortant, le voilà tout de suite prOl. l'œil blanc, l'air d'un fcrand singe, il est tn>s doux, mais la bataille est son élément préféré ; il est formidable à lui tout seul. « Sagata », disent les Foulahs; « Agathos », bon, brave à la guerre, disaient les Grecs; est-ce que le Carthaginois Ilamon dans son périple aurait perdu ses racines grecques dans ce pays?
<i Tu vois, mon brave M'Bar, nous ne sommes que deux: c'est assez pour nous en aller (et c'est bien son avis), mais pendant que dos à dos tu feras face d'un côté, moi de l'autre, pour sortir d'ici, qui est-ce qui portera les caisses que je ne veux pas laisser? Il nous faudrait quatre ou cinq porteurs; il faut tenter quelque autre fortune avant de nous risquer à former à deux le bataillon carré en retraite. »
Je me résigne à palabrer avec les deux flibustiers, ça m'apprendra à m'endormir en roule en pays ennemi. Je prends l'offensive, il n'y a pas d'autre forme de discours pour se faire entendre. Mais plus je suis agressif et menaçant, plus mes hommes s'aplatissent et s'excusent pour conjurer la colère du roi, — ou des gens qui le représentent, car il demeure invisible; — mes interprètes ne répètent aucune parole vigoureuse, et je n'entends rien, encore à la langue de mes deux ennemis. Ainsi désarmé je renonce à dispute/, et réfugié dans une indifférence réfléchie, je ne m'occupe plus de personne. L'Anglais Morlay et son acolyte le digne manga Couley continuent à égrener des paroles avec Allens et Ali, BUis comme plus rien ne vient de moi le palabre est vide
3Ô6 KAHEL.
et sans valeur ; mes deux filous tordent la gueule comii un chien auquel on a retiré son os. Ceci se passe dans c case pleine de tumulte, les intéressés se pressent ai portes et sur la banquette en face de moi.
Mon plan est vite fait, je n'ai pas l'embarras du choi je m'étends sur mon lit, je me reposerai et j'attendi que le manque de vivres — qui se fera sentir dès ce s< et plus vivement demain — ramène mes gens à s'en n porter à moi. Les voleurs s'en vont, mes gens détacl de moi par la peur se font obséquieux pour les indigèn la journée s'écoule. On me surveille, je vois à chaq instant des tètes crépues émerger au-dessus de la pal sade qui entoure ma petite cour intérieure.
Mes Noirs tristes, déconfits, plats, se font de la tisa de gogo (roseau purgatif) ; ils sont prisonniers, il leur interdit de sortir du village, ils se voient morts. 11 est v qu'on ne se prive pas de leur dire qu'on va me couper tète et qu'aussitôt après ils seront captifs, vendus, ex] diés à l'intérieur ; et déjà on se les partage, on les esti d'avance, ça leur fait de l'effet... comme le gogo. Ils s( pitoyables, ils me supplient d'abandonner mes cais: pour obtenir la bienveillance du roi. Quelle naïve bètiî on ne traite pas avec des brigands ! Une partie de m bagage m'est inutile, n'ayant plus qu'une étape ou de à franchir, je puis l'abandonner, mais à quoi bon? Couh Morlay, compteraient le cadeau pour rien, et ce ser justement raisonné puisqu'ils se croient maîtres de i personne.
Sur ce on annonce un Noir qui vient de la côte, il s porte une lettre! je suis un peu surpris. Sans regard l'adresse, car une lettre ici ne peut être que pour m
j'ouvre l'paveloppe. t^ n'osi pas pour moi 1 C'est pour If CommaDdanl de la colonne dont on m'a parli^ dans le Faulah. Elle suit donc la mJ^me i'out<>?ottli>vail, parail-il, arriver ici à peu près dans le môme temps. Le porteur ifk lettre, dans les renseignements avant -coureurs qu'il a recueillis en chemin, n'a pas discerné une diiïércncu entre la colonne militaire et ma modeste colonne d'explorateur; il cherclie un Blanc, il ne suppose pas qu'il y en ail Jeux dans cette brousse inhospitalière.
Toul le monde est entri? pour voir ce qu'on fait d'une lettre. Tout en l'coulant le charmant Coult^y qui pi'roro et mes hommes qui geignent, je dis au courrier de remporter sa letlre. avec un mot r|ue je vais lui donner pour le Cimmandant du poste d'où il vient. II a marché cinq jours, me dil-il. Cependant, tout en parlant au facteur tt me préoccupant des discours de l'Anglais et des dispositions de la foule qui envahit la case, mes yeux machinalement errent sur la lettre que je tiens à la main, nn nom frappe mon regard et s'obstine à retenir mon itlention : Radisson. C'est le nom d'un mien cousin, capitaine d'infanterie de marine que je sais Ctrc au Sénégal ; illaitdoncpartiedela colonne? peut-être la eonduit-il?Je ne le connais que de nom. nous ne nous sommes jamais rencontrés; je saisis celte rare occasion pour lui envoyer dans ces notes mon premier bonjour, par-dessus les marigots, les palmiers el la négraille, la visite n'est pas ordinaire. Noire aïeul commun était a l'armée d'Italie <luns l'état-major où l'avait appelé Bonaparte, et de même qu'il se donnait au service de la patrie, nous sommes là, ses petits-fils, tout occupés à dépenser notre vie pour notre p.hère France...
368 KAHEL.
Bret, le porteur cause avec les uns et les autres pei dant que j'écris ma lettre. Mes gens reprennent de l'c poir, ceux du village ne s'animent guère ; n'étaient 1 deux Anglais, il me parait que personne n'aurait osé atf: quer un aussi gros morceau; le roi n'ose pas agir ouve^ tement, il se tient caché.
... Je fais étaler mon bagage dans la petite courdi^ rière ma case et je fais dire aux deux voleurs de vcn prendre ce qu'ils demandent pour eux et le roi ; tout ei à leur disposition, sauf mes armes et munitions, me papiers et instruments, et mes vêtements. Ils voudraiet la caisse que j'ai là, ouverte, où sont mes papiers, ma celle-là n'est pas comprise dans le lot que je leur livr Ils prennent l'ambre ; aimables Anglais ! inventeurs c Five o'clock et du Schip money. Gomme je les vois fo occupés, l'œil allumé, l'esprit congestionné, je dis à tro de mes hommes de prendre part au pillage et de remp] leurs poches, ce sera autant de sauvé ; je leur indique 1 meilleurs paquets. Les deux brigands ne sétonnent p de ce partage, ces hommes leur ayant déjà donné lei petit avoir personnel, ils pensent simplement que c'e pour le roi qu'ils travaillent.
Le roi, me dit-on, n'est pas content de sa part, il i trouve maigre, mon bagage ne contient pas d'argenl c'est une rançon insuffisante, etc., etc. ; mes hommes sor consternés. Dès hier, me disent-ils, ils ont donné leu^ petites pacotilles personnelles, et on ne parle toujou que de me couper la tôte et de les garder captifs. Je 1 avais prévenus qu'il était non seulement inutile, to nuisible de rien céder; j'ai abandonné mon superflu p^ les satisfaire, mais ils voient bien maintenant qu^
n'arrange pas la situation. Ils rcvicnnciit im peu h nmi : '■ Ce Blanc a encore laison, c'est vrai, mais il est trop rageur, s'il parle au roi nous sommes perdus. »
Les deux Anglais prf^U-iidcnt (]ue pour compléter la fançon fixée je leur fasse tlu papier ; ils l'enverront encaisser à la c6te, et nous rendront ensuite la libcrlé. L'iJée ne manque pas d'imprévu ; du papier à trois mois.' uu ilu papier à vue'.'tiaté du paysdos singes. Pourlecoup ju m'apaise, la malice est Itiisanle. J'instruis le cas, j'in- («n-oge bonnement les deux Anglais, je les félicite de Uur savoir, de l'ingéniosité de leur ôpéraliim. Ils avouent lu ils sont étrangers au pays, venus de Sierra-Leone pour m'arrètci", etc. Ils sont naïvement tout fiers, je les contemple avec intérêt, c'est le document psychologii|ue. Ils me couvent bcnoitement de l'u-il, l'opération marche à leur gré, sans trop do secousses : ils ont pris l'ambre, nies hommes sont à plat, et je me radoucis, évideni' ment je cède, je commence à me rendre, victoire !
Mon sang gaulois se fait violence [tour que je n'étrangle pas ces deux coquins défifichés contre moi.
Silvio Pellico n'était pas plus prisonnier que je ne le î^wis là dans ces étroites murailles cernées par la foule; je me réfugie sur mon cahier de notes oi'ij'ai du moins toute ma liberté... Tandis que le (laulois désinléressé Se promène par le monde pour répandre l'idée qu'il a ï'eçue des profondeurs de l'humanité par Home, Athènes ^1 l'Orienl, tandis que. généreux, il donm-, l'.Vnglais s'occupe de remplir son xar de luhte, sa représenlalîon nationale a pour emblème un suc df laine. Ce n'est pas le Gaulois qui aurait acheté Jeanne d'Arc |irisonnièrt' pour la brûler en triomphe; ce n'est pas lui qui, malgré
la foi commune, aurait, à Sainte-Hélène, martyri vilainement le gdant se confiant à sa loyauté. Justin immanente, suprême vengeance du génie accusant pi sa sérénité Tinconscience du malfaiteur. A chaque peupl riiistoire élève le piédestal que méritent ses actions dans le trophée anglais nous verrons Artaxerxès cncon à demi sauvage enseignant la civilisation à mylord Sac de laine.
Le Gaulois s'associant à Teffort de la nature qui vient de créer une intelligence humaine plus puissante, suit ce prophète pour Tentendre et le comprendre; il expérimente ses conseils sans souci des souffrances qui Tépuisent dans ce servage ; il oublie Thomme pour essayer, par la pensée, de voir en Bonaparte le fantôme de la vérité voilée sous les rayons de la gloire, — brillantes nuées offertes comme un leurre attirant à la foule inconsciente de la loi de progrès, — pour entendre cette voix d'un autre monde, insaisissable révélation d'un Dieu rêvant parmi des hommes. « Sac de laine » pour sa recette menacée pousse des cris d'orfraie; il met TEurope en feu, se faisant l'artisan de ses discordes ; il est le mauvais génie du Continent. Il a, dit-il, sauvé l'Europe du despotisme! Il a sauvé quelques rois qui Taidaient '^ se sauver lui-môme, mais il a nui en somme à l'hunia' nité. Le despotisme passe, les peuples restent et les p^^*
grès demeurent acquis. Sans le « Sac de laine » il n'y au^^^ pas de frontières entre la France et F Allemagne, 1-^^ rope continentale formerait aujourd'hui l'union ^' peuples d'homogène civilisation. Mais « Sac de laiX^^ périra, car l'égoïsme est contraire à la loi de la vie, ^ est une loi de charité, une loi de réciprocité ; il pé^^'
irce que eotin la force est dans le droit, parce qu'il y
une morale.
Le Gaulois combat pour la v<irîté, jamais pour l'aident.
n'esl pas content, mais il a le droit d'Otre fier de ses faites lidroïques autant que de ses victoires. Je vouais à cette place de la Concorde, — ainsi nommée sans )ule parce que nulle part ailleurs on n'a tranché lanl... de discussions, — je voudrais lui donner te nom
place de Waterloo! Et qui donc nous contredirait? oDS-nous été moindres ce jour-Iii? n'avons-nous pas incu tant que noire infériorité numérique a été norile, proportionnée à notre valeur, jusqu'au moment
nous avons été submergés sous les bataillons sur* nus d'une armée allemande? Le nombre allemand! le nger est là, certain.
Pourquoi l'Anglais s'est-il allribué tout le mérite? II st vaillamment battu ! mais quelle est en Europe la nan dont l'histoire ne vante pas de hauts faits?la race qui lit pas paru avec un brillant courage sur les champs
bataille? Il n'y a donc rien là pour triompher davauge. Si d'habitude l'Anglais lâchait pied dans le combat
que Waterloo fût sa première e) sa seule victoire, on imprendrait cette joie affolée; mais non, l'Anglais sait ■ faire tuer comme nous tous en Europe qui ferraillons isemble depuis toujours. 8a joie, son cri incoercible, ijoie d'enfant ne traduit pas la pensée haute, la fierté i la victoire glorieuse ; elle traduit l'incontinent soulaement d'un négociant qui a franchi une échéance; cette icioire est pour lui une opération ce commerce. — Le égociant, certes, n'est pas moins vaillant paifois que le ^Idat, son honneur est en jeu, mais sou but intéressé
(•oiii|K»iisp les iinTitcs <lr soii coiira»;!' civil. — Kl |'<>iir anirnuM* sa pciisre drloslablo, ^ Sar de laine »> xuili^n,» sa joi<; hniyonto, son cri de u Waterloo », par IVc/m funèbre : « Sainle-llélène! » Mes deux Noirs, que jo contemple là plus ([uc je ne voudrais, sont de celle dcole, pourvu qu'ils gagnent, ail ritjht! L'Allemand triomphe plus niilifairemenl.
Nous sommes loin de trouver mauvais que l'on triomphe de nous avoir battus, le contraire serait humiliant pour nous et ne s'est pas encore vu, mais ici il y a de la naïveté et aussi de la réclame. L'Anglais pendant ({uin/e ans ameute PKuropc contre nous, paye des armées étrangères pour nous harceler, et lorsqu'il nous voit affaiblis, à la limite de nos forces, alors que les plus vieux soldats de nos derniers régiments n'ont pas seize ans, il vient combattre. Toréador! Aurait-il comme la Russie détruit ses villes, étendu un vaste désert sur les ruines de la fortune nationale — Ilarold a refusé de le faire pour arrêter (luillaume le Conquérant — et lancé ses enfants pleins de misère et de colère à chasser l'envahisseur? delà est glorieux dans l'humanité, honorable; en soldats généreux, en patriotes, nous l'admirons. Ma»* lui, vers la lin de l'action, de sa bouti(|uc où il ^^it des comptes, il envoie des soldats choisis dans la nation intacte, pour recueillir le fruit de ses calculs. N^^^ n'honorons pas cela, deux de Waterloo nous 1^^ honorons, ils ont été dignes de nous combattre, niî^*^ le syndicat qui les a envoyés, non!
Que les Allemands triomphent de la dernière guerre» nous l'approuvons sans réserve, ils ont combattu ^^ personne. Leurs chants nous percent le cœur, mais noU^^
\et Iromons d'accord avec nos sentimcnis d'honneur. L» poliliquc a été comme presque toujours d'une netteté douteuse, mais la bataille u été largement con- Juife; tous ces gens, dont quelques-uns étaient soldats mais dont un grand nombre étaient redevenus à l'or- JÎDaire de paisibles artisans, sont venus tout droit sur nos baioonettes; il y avait mérile môme à trois contre un, car DOS soldats étaient les plus vaillants qui soient. J'ai vu les uns et les autres dans t'aclion; les Allemands superbes de discipline, mais sombres, allant pour la patrie ! mais par ordre, pour le compte d'un chef; les nôtres îOp«rbes de joie, pour la patrie! et par ordre (hélas! si peu et si mal), mais pour le plaisir aussi, pour le duel d'honneur, chacun pour son compte.
Près de Sedan j"ai passé vingt-quaire heures dans un Diouhn, prisonnier du duc de Mccklembourg, et ensuite >le.-. je ne sais qui, un capitaine de mauvaise humeur. Est venu \k entre autres un cuirassier blanc, un homme immense; trois balles dans sa cuirasse avaient repoussé lanslatûle de petites poches comme des dés à coudre. '1 élait meunier de son élat et prit plaisir à visiter en connaisseur le moulin oii nous étions (moulin de ^ainl-Irénée, à M. Desforges, très importani, seize paires 'e meules). L'air bon en Tant de ce brave homme, cuirasse ' part, m'intéressait, je lecomprenais (ont de suite sous a farine qui l'avait blanchi dans su visite, beaucoup »oiDs sous la poudre & canon, oi'i cependant il avait fuit 'onne figure, sa cuirasso en témoignait. U me raconta 'Mplement que la guerre le ruinait; à l'heure de la iiobilisation il recevait un convoi de grain, la cour de *oii moulin en était remplie, il allait monter tout oa
974 KAHEL.
dans ses greniers, mais la trompette avait sonne, li et ses hommes avaient lâché la pelle pour le sabre, $ femme était restée seule devant ce monceau de blé; là < ailleurs il perdait un million. Il raconte ça comme s' parlait de la lune, c'est un mauvais rôve, un souci c côlé à reprendre après la guerre. Mais ce qui le rer lourd de tristesse, allant, venant comme une chos fatal comme ce qui arrive, c'est qu'il a trois lils solda comme lui, trois fils aux postes de combat; il sait qi deux déjà sont morts, là et là, et il n'a pas de nouvelle de la dernière bataille, le troisième y était.
M'étanl évadé de ce moulin je m'arrêtai, à Sedan, dai
une maison abandonnée de son propriétaire, où logeaie
trois chirurgiens français. Les hôpitaux étaient encor
brés, il y avait des blessés, mais aussi beaucoup
malades, incapables, semblait-il, de supporter les fatigu
de la guerre : « On n'aurait pas dû les laisser partir, »<
sais-je. — « Mais à l'appel, me répondirent les chirurgiej
tout le monde se présente ; la veille d'une bataille,
hôpitaux se vident, personne ne veut être malade
Tannonce des coups de canon tous les maux sont reniés
Voilà, ce me semble, des gens dignes de se rencontr
Pourquoi l'Allemand se gonfle-t-il de ses succès? il n'
pas un parvenu dans la gloire militaire, son histoire d'out
Rhin est pleine de beaux faits d'armes, sa race en a l'ha
tude; pourquoi cette grosse joie de barbarie? La gue
est l'effet d'une vaillance naturelle qui se détend et n
un effort surhumain, elle ne comporte aucune jactan
encore moins de réclame.
C'est que l'Allemand du Nord se trouve nouveau premier rang, il s'y étonne.
HETOIR. 37S
An premier raDg on verrait mieux l'Ilalit'. ce vieux maitrpiJii monde qui chante Jans los cours ^'tl■ang^rpp' parce qu'il est blasé: G'sar. Chnstopho Colomb. Napo- Iwn. M. Crispi. tous Ic^ gramls hommes ?oiit do sang italien.
\ou5 ne pouvons reprendre nus provinces (|ui' sur le champ de bataille où nous les avons pcrtlues. cela va de foi,— le gouvernement allemand pouvait ne pas nous le^ prendre, il les a annexées, c'était son droit ; les ayant ronquisi's avec honneur, il ne [n-ut pas mninteuRnI aaïvemeDt nous les rendre. L'Allemagne n'a pas qualild pour nous faire cetfe injure ; Athènes et Homo anciennes peut-être, toute leur histoire onprésence.seraient Dn tribunal assez haut pour nous l'imposer, pour nous a[t<budre d'une telle défaillance, au nom de notre passé, au nom de la civilisation, et nous laisser l'honneur dans la résignation, mais le groupe allemand, non. On ne comprend que comme des exercices de littérature figurée les discours qui expliquent comment on pourrai! simplement tout arranger; c'est de la mendicité individuelle, non autorisée.
La dernière épreuve a démontré surtout qu'il l'Allemagne il ne fallait pas mr>ins pour nous vaincre qu'une très longue préparation, une armée quatre fois égale en nombre à la nôtre, et avec cela tous les avantages de la surprise. C'est pour nous un fâcheux hasard à réparer. -Nous gardons cette grande supériorité de civilisés rassis de gloire, que nous souhaitons la prospérité, l'unité, le bonheur de l'Allemagne tandis que certains de ses esprits dirigeants souhaitent notre mort.
La prochaine guerre sera terrible, dit-on; sims Joute,
376 KADEL.
mais pas plus que tant d'autres dans Thistoire où de peuples entiers se sont rencontrés. Ce qui effraye, 42 sont les conséiiuences. Et là nous ne sommes pas armes égales, car la France généreuse ne demanderait rie? à son adversaire abattu et lui tendrait la main, tandJ que l'économe et prévoyant Tudesque nous laisserait mM et la porte ouverte.
L'Allemagne ne veut pas exposer sa gloire laborieusement conquise, la France ne veut pas s'exposer à un( défaite, connaissant la jalousie sans limites et la rapacitt brutale des barons cosmopolites von Frank furt ; mais s l'on fixait Tenjeu d'avance (si« jeu » l'on peut dire), pai exemple : nos provinces contre un capital argent ; si l'oi pouvait imaginer un juge, un tribunal compose d'Alexandre, Annibal, César et Napoléon, et faire Topé ration sans armes, en grandes manœuvres ; on ne ferai appel qu'aux volontaires, pas un Allemand, pas un Fran çais ne manquerait au rendez-vous. Que le diable xsa croque si les Français n'arrivent pas premiers.
Ce duel ne se fera pas, on attendra. Avec le temp une heure viendra où Tun des adversaires se ser; endormi, l'autre en profitera. C'est toujours ainsi qu( ça se passe, et ici, chez les nègres, c'est la môme méthode qui est en usage : embuscades et surprises ; mais le nègres se rendorment plus vite, et l'opération s< renouvelle plus tôt. Nous avons vu Sedan après léna espérons que la surprise nous aura réveillés poui longtemps.
Et avec le temps espérons aussi et plus raisonnable ment que les peuples s'entendront; il n'y a pas de haine entre eux; les luttes actuelles entre gens civilisés doivent
Au premier rang on verrait mieux Tltalie, ce vieux
iaîlre du monde qui chante dans les cours (étrangères)
arce qu'il est blasé; César, Christophe Colomb, Napo-
éon, M. Crispi, tous les grands hommes sont do sang
italien.
Nous ne pouvons reprendre nos provinces que sur le champ de bataille où nous les avons perdues, cela va de soi, — le gouvernement allemand pouvait ne pas nous les prendre, il les a annexées, c'était son droit ; les ayant conquises avec honneur, il ne peut pas maintenant naïvement nous les rendre. L'Allemagne n'a pas qualité pour nous faire cette injure ; Athènes et Rome anciennes peut-être, toute leur histoire enprésence, seraient un tribunal assez haut pour nous l'imposer, pour nous absoudre d'une telle défaillance, au nom de notre passé, au nom de la civilisation, et nous laisser Thonneur dans la résignation, mais le groupe allemand, non. On ne comprend que comme des exercices de littérature figurée les discours qui expliquent comment on pourrait simplement tout arranger ; c'est de la mendicité individuelle, non autorisée.
La dernière épreuve a démontré surtout qu'à l'Allen^agne il ne fallait pas moins pour nous vaincre qu'une très longue préparation, une armée quatre fois égale en liombre à la nôtre, et avec cela tous les avantages de la surprise. C'est pour nous un fâcheux hasard à réparer. Nous gardons cette grande supériorité de civilisés rassis de gloire, que nous souhaitons la prospérité, l'unité, le bonheur de l'Allemagne tandis que certains de ses esprits dirigeants souhaitent notre mort.
La prochaine guerre sera terrible, dit-on; sans doute,
378 KAHEL.
Il n'y a d'ailleurs en Europe que l'Anglais et M. Cri qui veillent à ce qu'on ne s'entende pas. Le Turc j bien quelques réserves parce qu'il trouve trop de gai h nos petites femmes, ça lui fait douter du paradis d'Alh Mahomet a de la méfiance. Mais le temps passe et progrès fatalement arrive. L'Europe sera Républicaine Cosaque, disait Napoléon ; la voilà déjà républicaine et « saque, la République étant faite pour les peuples civili comme Teau pour les poissons, et la Russie étant no barrière nécessaire, fortifiée, contre l'irréductible Chine
Ayant ainsi fixé pour l'histoire ce point d'étude d( psychologie des nations, ayant occupé et distrait captivité par cette profonde discussion qui ne nuira p — car en ce moment je suis en cas do légitime défense, à nos rapports diplomatiques avec nos bons amis Anglais, je me résume : Quand on voisine avec l'Angl il faut avoir sans cesse devant les yeux le bûcher Jeanne de Lorraine et le rocher de Sainte-Hélène, deux objets suggestifs nous rappellent avec force vérité jusqu'où peut aller notre confiance dans les exq procédés de « Sac de laine ».
Je ne fais pas aux Anglais l'injure de croire qi prennent en mauvaise part les reproches que l'histc leur adresse. Ils ont supplicié Jeanne et Napolé ce sont des actes que notre caractère gaulois prouve, et d'autres que nous en Europe, les Anglais ont approuvés, ils les approuvent, et ils sont prêt recommencer. Pour leur sac de laine ils bombard Athènes, Lisbonne, Copenhague, Alexandrie, tout qu'ils peuvent bombarder. Nous, il est vrai, nous av bombardé Odessa ! mais nous n'avons tiré qu'un s
coup, et encore c'étaient les Anglais qui nous en priaient : el notre boulet a frappé dans le piédestal de la statue du gouverneur, et ce gouverneur était Français, duc de Richelieu. Aussi Tennemi malin a-t-il vissé Tunique projectile qui avait mal pénétré et ne tenait pas très bien ; il y est encore; il témoigne tout le temps. Il a Tair d'une poignée de main plus que d'un coup ennemi.
L'humanité a tout intérêt à ce que la Russie mette au service de la civilisation sa force vierge en empruntant à la Gaule l'héritage spirituel de Rome et de la Grèce. Le Saxon est un reste antédiluvien septentrional qui s'achève; il estsans doute en plus d'un art plus avancé que son jeune voisin, mais sa forme est achevée, c'est un arbre qui a porté tous ses fruits ; le Russe est le plus jeune peuple d'Europe, la France est le meilleur conseiller. Le progrès fomenté entre la France etTAUemagne serait plus grand peut-être dès demain, mais pour Tavenir do l'humanité il sera plus grand par la France et la Russie.
Si l'Anglais avait eu des remords, l'histoire les aurait enregistrés et nul ne serait autorisé à rappeler la faute reniée, car nul n'est exempt d'erreur; mais loin de regretter le bûcher ni la roche, « Sac de laine » affirme chaque jour par des actions d'une psychologie moins éclatante, mais du même ordre, la constance de sa conviction. Devant l'intérêt du « Sac » les droits généraux de l'humanité sont suspendus. « Sac » se dépense pour empêcher le percement de l'isthme de Suez, puis le canal creusé il s'en empare; il appelle ça de l'habileté ; nous n'avons pas le même vocabulaire. Je blâme l'action, mais j'approuve cette fierté, si toutefois on peut appeler fierté cette liberté par trop philosophique de l'esprit. Je pense, en effet,
,j«(» KAIILL.
comme loiil le monde, que l'homme respectueux de lix imùme ne saurait avoir honte des actions, quelles qu'ellc^î^ soient, qu'il a commises, s'il est prêt à les commelti^<> encore.
Tout cela d'ailleurs n'importe plus, l'Angleterre il ^ sera pas un élément actif dans l'avenir de l'humanité; ell ^ a du charbon, c'est tout; supprimez le charbon, vous suj> ^ primez l'Anglais. Dans cent ans le charbon en Europ pera plus rare que le diamant, l'Anglais plus ratatiné que le Lapon.
Or sus, mes deux Noirs Anglais ont préparé moa exécution ; ils ont l'air de remplir une fonction plus que de faire un coup douteux; c'est une formalité, chaque peuple a ses usages. Mais j'ai encore le temps, il me vient un remords; si quelqu'un m'entendait penser, si ces singes ébahis qui me regardent écrire me comprenaient, ils jugeraient mal ; j'ai des amis en Angleterre et. . . En 187J je les ai vus parcourant le nord de la France, répandre d'intelligents et abondants secours, etc., etc. Les défauts n'excluent pas les qualités, seulement ici ce n'est pas aux qualités que j'ai affaire.
Les barbares préparent leurs massues, des massues toutes neuves qu'ils viennent de couper dans le bois et qu'ils façonnent en forme de longs marteaux. Artistcment dépouillé de son écorce, par endroits durci au feu, cet instrument a de l'élégance. De temps en temps l'artiste l'essaye ; campé debout il l'élève, le brandit, gesticule, se porte en avant, se replie, bondit, frappe et se cambre ; l'outil lui paraît bien en main, je crois que ça ira, 11 me regarde comme pour prendre mesure. Il y a aussi des raffinés qui préparent des petits couteaux en bois dur,
affilés, pour être bien sûr de venir à bout du ïoubab ; avec ces Blancs on n'est jamais sûr. Je crois que ce sera assez varié, un certain sentiment de Tart inspire les préparatifs, la fête ne manquera pas d'une sévère poésie, sans compter la morale vengée ; Dieu Iran sera content. Singes! Si je n'étais censé leur appartenir, moi et mon bagage, je leur demanderais de me vendre ces jolis instruments, ils me seraient un souvenir personnel.
Je pense là entre mes murailles de terre et mes paravents de paille, que si, au lieu de cacher TEmpereur sous la pierre profonde, on exposait son corps assez conservé, comme un simple Sésostris, toute TEurope viendrait voir le Dieu, chacun accourrait pour trembler d'un petit frisson rétrospectif. Austerlitz, Bérésina, Brumaire, Sainte-Hélène, et le Code, et Joséphine... On payerait 2/n franc^ la recette serait énorme, elle suffirait à équilibrer le budget de l'Italie, juste retour. Il voulait unifier de force l'Europe, ce n'était pas la peine de tant résister pour faire ensuite en cent ans ce qu'il voulait faire en quinze jours. L'obstacle a été « Sac de laine », il n'entend pas que l'Europe soit Une, ça le dégonflerait tout à fait. Mais bref de nouveau...
Cependant ces messieurs les délégués ont encore de 1 inquiétude, ils voudraient prendre mes armes, ils indiquent même du geste qu'il serait enfin temps que je les leurremisse. Je ne puis m'empôcher de sourire, je refuse sans phrases ; ils comprennent bien, mais ils tiennent à leur idée. La nuit revient, mes Noirs, d'ordinaire si répandus chez l'habitant, sont pelotonnés tout près de moi, à demi morts de frayeur, à demi morts de faim ; ils veilleront, car c'est la nuit que l'esprit malin fait ses coups.
Le matin revenu, n'ayant rien à faire, je reste étenc Tœil entr'ouvert. Mes gens, à bout d'inquiétude, coj mencent avec le soleil à regarder de mon colé, à toc ner dans ma case, à s'agiter discrètement pour m'i viter à leur peine. Il n'y a plus de riz, ils ont fa: et je dors toujours, cela devient mauvais. Le pt priétaire de la case, d'abord étonné de ne pas me tro ver debout, alerte dans l'inquiétude dès le premL rayon, s'éloigne, puis il revient et contemple avec ag cément ce tableau paisible d'un voyageur fatigué q dort tranquillement. Puis il se fâche et crie au dehors; veut que je lui rende sa case ou que je paye; meshomro ne répondent pas grand'chose, ils ne demandent pas miei que de les quitter, ces cases.
Arrivent mes deux voleurs, je dors de plus en plus pr fondement, ils toussent, font quelques essais d'appel enfin s'adressent aux interprètes. On m'éveille. « Je n' pas appelé, que veux-tu?» — «Les 730 gourdes.» — «Al oui, vous avez vu mon bagage, il est à votre dispositioi maintenant c'est l'heure de déjeuner, allez chez le r et dites-lui d'envoyer le riz du matin. » Mes deux fi pons se récrient, ils élèvent la voix ; encouragés par platitude des interprètes, ils disent que c'est de la révolt que je suis prisonnier, etc., etc.
Je m'assieds plus près de mes armes qu'ils réclamei vivement; il est évident que s'ils les tenaient la discussic se terminerait par le fait. Pendant qu'ils délibèrent ei semble, très vivement, j'ai le temps de mesurer combiei la vie étant pour ces gens-là peu de chose, il suffit d'u rien pour la perdre, delà moindre précaution pour la pn server. Mes armes sont dans le coin de la case derrièi
RETOL-R. 3S3
ulil, et M'Bar. l'œil înlerrogaleur Kxi= sur les miens, eslàcùlé, la maintoute prL-pai'ée: il aura [lorte dix coups itant dèire frappé à mort: son impatietico visible n'iiiviti' pu les plus rapprochés à engager l'action.
Mfs hommes ne peuvent pas se ratatiner davantage, ils n'osent mémo plus geindi-L*: cepenilaiit ils ont faim, 'Js ont donne leur petit bagage, que faire'.' ils n'ont plus ■ien. que moi. Mes iaterprMe^ qui avaient rru tout sauver ea séparant leur cause de la mienne, reconnaissent 'earfori, — c'est d'ailleurs toujours ainsi, apri's qu'il a fait la mauvaise tt-lc îi son idée, dégagé son cerveau des brumes qui l'encombrent, le Noir revient au Toubab; — les interprètes me disent que si je veux parler au roi ils rrpëteroni mes paroles, mais ils voudraient que je sois lien prudent. Il est évident que ces peureux, évidés par l'angoisse, répéteront de travers, et nos affaires iront d'autaDt plus mal. ie leur expliiiue donc, afin de les avoir diwiles, qu'il ne s'agit pas de prudence, il s'agit de dire au roi des choses expresses qui changent ses idées. Ils voient bien que les cadeaux, les prières n'ont servi <iii'à le rendre plus exigeant, et si j'avais fait fonime eux ils seraient déjà la corde au cou, en caravane vers l'intérieur. Il* confessent h demi, une peur chasse l'autre.
Je fais passer devant moi les deux Noirs Anglais, je me liuDS sur leurs talons ; M'Itar porte mes armes à la main, '«siennes suspendues à l'épaule; les interprètes suivent. '«s gens du village font la linie.
Le roi. Alpha Seydou. est un solide gaillard, un beau jeune homme, la meilleure mine du monde, plein d'en- Ifain à la vie ; il ne Ut pas Schopenhauer. Je m'adosse à la muraille, jrBar debout à côté de moi, les interprètes
384 KAHEL.
en face, le roi à gauche entouré de ses gardes, les Anglaii à droite avec leurs partisans, dehors la foule. Nous sommes sous la véranda de paille qui précède la case, je n'ai pas voulu entrer dans le réduit. On fait silence, Sa Majesté attend ! « Dis-lui de parler », dis-je aux interprètes accroupis près de l'entrée comme s'il y avait à fuir. Le plus noir des deux Anglais, ou le plus Anglais des deux Noirs, prend la parole; je lui dis de se taire, et du doigt montrant le roi : « Parle », lui dis-je. L'Anglais insiste; je fais demander au roi s'il n'a rien à dire; «je ï^< suis pas venu pour entendre ces traitants de Sierr? Leone; est-il leur serviteur, leur complice ou le maître? Qu'il s'explique, afin que je sache ce que je d < penser de lui ».
Il commence son discours; il ne connaît pas c^ hommes, il ne m'a rien pris, rien demandé, ce sont n^ porteurs qui ont tenu à lui faire des cadeaux, etc. N'est-ce pas touchant ! 11 dit quelques mots du chenide la Reine et de mes autres torts, et rappelle la rançc nécessaire. Un long discours. Je lui réponds avec l'attes tion qu'on accorde à un solliciteur intéressant, et comn' lui donnant un renseignement rapporté tout expre pour lui de chez les hommes blancs ; je lui dis ave indifférence, mais précision, qu'il est un voleur, unsimpi coquin; je lui pardonne pour cette fois parce qu'il a céd à de mauvais conseils, mais qu'il ne s'avise pas d recommencer; il s'est exposé au plus grand danger J'ai abandonné mon ambre parce que mes Noirs mi suppliaient et qu'il leur appartient, maintenant que leui voyage est terminé : quant à mon bagage personnel il ne peut pas y toucher. « Je peux détruire ton village, mais
le Klaiic lie vient pas luer, il fait le bien, les habitants paisibles ne doivent pas souffrir à cause de ces étrangers. Jai traversé le Foutah-Djalon par quatre routes différentessans tirer un coup de fusil, et cependant sans laisser frapperun seul de mes hommes; je rends justice aux chefs puissants et intelligents que j'ai visités... je veux que cette région où je passe aujourd'hui me soit également amie. Je vais oi^aniser des caravanes j)ar cette route môme, et jfc ne veux pas commencer par des coups de fusil. Ces Jeux Anglais font leur métier, tu n'es pas avec eux, tu me le dis, je le crois, leur métier de voleur est indigne de *oi, la guerre c'est bien, mais voler est l'action d'un esclave... »
Je suis de près le jeu des interprètes pour m'assurer que j'arrive à propos dans la pensée du roi. Il se fàchc d'abord, cependant il se réserve, il comprend vite que ï»ans risquer sa peau il a déjà réalisé un certain bénélice. que je dois revenir dans ce pays bientôt et qu'il vaut mieux que je passe chez lui que chez son voisin, que <ians ce moment, armé comme je le suis, il est plus exposé que moi, et que si je dois quitter le village en ••anemi je vais tenter de l'emmener en otage, devant nioi, jusqu'en dehors des hautes herbes (jui nous entourent; pour l'aider à ne pas oublier ces conclusions toutes naturelles de la situation, mes interprètes à demivoix les répètent aux siens. Il n'y a pas de fanatisme intransigeant dans son opération, ce n'est qu'affaire de <^ommerce, balance d'intérêts, il cède.
En partant, pour m'assurer du fond de sa pensée, je Wdis sans prière ni menace de nous envoyer à déjeunei'S
il se récrie avec impatience, presque avec colère, mais
386 IlAHBL.
je répète sur uu tou ferme et simple, sans voir sa mauvaise humeur ; il hésite. « Eh bien soit, je vais lui envoyer à déjeuner. » Et tandis que je m*éIoigne, il rentre dans sa case.
Vingt minutes après nous avions un riz bien venu. Il est accommodé k la viande un peu mûre; k Todeur insupportable, je ne pensais pas un instant que jo pourrais y goûter ; mais il parait que nos facultés habituées à une certaine hiérarchie dans les conditions de notre vie civilisée réglementée, ne montrent pas la même obéi^' sance dans les circonstances extrêmes où la lutte let> permet le « chacun pour soi ». Tout mon corps av^ faim, alors tant pis pour Thomme civilisé. En me pi' çant le nez je mangeai de bon cœur; relevé d'un fer piment, le goût sans Todeur n'est pas trop insupportabL j'avais avalé avant d'avoir fini de délibérer en md même s^il valait mieux avoir honte ou avoir faim. Pot mes hommes, c'était un mets à point.
Nous partons à dix heures par un fort soleil. De Koun tou à Gaïm-Boumba, 22 kilomètres; mes homme courent comme des lapins, il n'est à aucun momei question de s'asseoir en chemin, je n'ai pas la peine c les stimuler. Par une dernière attention mes détrousseui font incendier les champs que nous traversons, à droii et à gauche du sentier les herbes flambent, nous pa sons entre deux mers de flammes; il est midi, — « R* des étés », parfaitement, — il faudrait un pyro mètre ( potier pour mesurer la température de cette foumaisi Mais l'étape se dévide, le sentier fuit, les ennuis restei en arrière, aussitôt oubliés.
Puis une longue plaine de sable blanc succède à c<
l'Iiauips : marche ratifiante, le sol meuble cède sous nos pas. la réverbération m'aveugle, de dix heures à trois heures le soleil ne me fait pas ^ràee d'un rayon. Quel cagnard ! comme on dit au pays des cigales. Je me raffraîchis en pensant au bon bain que je vais prendre en arrivant.
Jenen ai rien eu que cet acompte dans mon imagination; Gaïm-Boumba n*a pas d'eau : une simple mare de quelques mètres de large alimentée par le suintement du sol entre les racines d'un benténier. Les bètes viennent y boire, chacun y datauge pour aller puiser aa plus clair. Je fais apporter uncbaganequi me servira de baignoire, mais voilà des femmes en file indienne, leurs calebasses sur la tôte, quelques-unes portant un enfant sur leur dos, elles viennent puiser et aussi un peu voir. Avant de me risquer à la fontaine et pour ne pas i*ecommcncer les histoires du chemin de la Reine, j'avais vu le roi, ses gens m'accompagnent ; d'ailleurs personne ici n'ameute la population, tout se passe amicalement. On me fait remarquer avec intention la procession de ces dames qui s'avance, je fais transporter ma baignoire dans la broussaille, à cent pas de là ; ça manque de tapis, il fait encore très chaud, mais c'est bon tout de même. Je me délarde des rayons de soleil restés piqués dans ma peau ; avec une calebasse, mon nègre transformé en saint Jean-Baptiste s'applique à me verser la douche* Nous trouvons des vivres, papayes en abondance (*). AvanL-hier j'ai mis h profit la visite du facteur improvisé pour donner de mes nouvelles au Commandant du poste de Konakry, à iOO kilomètres de là, le priant de les faire parvenir en France. En cas d'accident on au-
3lt8 UHBU
rait au moins su oi'i s'était arrêté mou voyage. " lu courrier lui donnera des détails sur la situation, disaisje, mais je le prie de n'envoyer personne à mon aid«: je me tirerai d'embarras tout seul ou je ne m'en tirerai i pas. mais je demande bien expressément qu'on n'expose pas un seul de nos soldats pour moi, etc. » Je suis Is parce qu'il m'a convenu d'y venir ; l'initiative privée ne doit se faire connaître que par ses succès, si elle succombe tant pis pour elUje tiens d'autant plus * le démontrer que ^** gv antiques errements ""^
" notreadministralionOC*"' iidi chique ne sont pas tend*^ r les individualités indép£?'
.1 lIltLS.
Ma lettre a été en effet r^»- ^ piiitée, le lieutenant G^ < chard, qui commandait:^ Konakry, l'a reçue peu rivée. 11 partait le surlendcma^ avec un détacJiemoiit qu'un transport à vapeur déb^ quait en ce moment, pour aller combattre des trib alliées de celles dont je venais de traverser le territoS et qui menaçaient nos avant-postes.
De (iaïm-Iloumba à Ya-Fraya, même plaine de sat^ plantée de n(?tliers; 12 kilomètres, sentier fatigant, i'" vorbération cliaude et aveuglante ; àchaque iustantfon di' vase, joncs et marécages, de l'eau jusqu'aux genou ^ious traversons un petit cours d'eau claire, bien vî-
temps avant mon ;
RETOUR. 3m
os hommes s'y plongent et t-eplongoiit ; tout d'un iip, précipitamment, ils grimpent sur la berge, criant
il vient un caïman. Fausse alerte; nouveau plon- DD. Pendant ce temps, Kankou qui s'était allongé au ij de la rivière, le nez entre deux pierres, est resté mobile comme un gros amphibie.
Passe au loin une petite caravane, j'envoie chercher un 1 d'eau-de-vie dont j'aperçois sur la lôte d'un captif ? énorme dame-joanne; on. fait quelques façons, ceidant Allens moyennant deux francs rapporte ma tim- L> pleine. J'y trempe mes lèvres pour me réconforter, car :uis bien diminué; ça rae suffit, car c'est très fort, passe à .Vllens le gobelet encore plein, lui conseillant partager avec son camara<le Kankou, il sourit et avale t. un quart de litre au moins : » II n'y a pas pour IX n, il me dit qu'il boit très facilement un litre pour lésallérer tout juste; et c'est de l'eau-de-vie de traite, "orie et mauvaise.
n peu avant que j'atteigne Ya-Fraya, un Européen et Iques ?ioirs viennent joyeusement îi ma rencontre : e suis-je pas le Commandant du détachement qu'on ■nd'? — Je ne le suis pas. » Mais l'accueil n'en deire pas moins utTectueux. Jcra'arrèle chezM. Gaillard, ibite à la côte depuis <le longues années, ayant succédé m oncle qui y avait passé lui-même une partie de sa
M. Gaillard me rerolt avec fête dans sps cases où règne
aisance originale. Le meilleur pour moi après ces ■s de solitude, — car le voyageur chez ces êtres prîifs est seul avec sa pensée dans sa lutte avec les choses, limât et les hommes. — est l'affectueux empresseit et la joie avec Inquelh' mon hôle reçoit le voyageur.
390 KAHEL.
Dès mon arrivée, à rentrée du village je fais demand le roi, car c'est encore un village de nègres; M. Gaillai prévenu de mon désir et sûr de son autorité, m'engag4 attendre. Mais j'ai trop perdu l'habitude, non pas d' tendre mais de recevoir de Taide ; après les premiers bc j ours j'emmène mes hommes à la recherche du sire, et api les avoir pourvus je reviens à mon hôte étonné de m impatience. Je lui dis que tout le secret du voyage consiste à ne jamais perdre une minute qu'il peut ne p perdre.
M. Gaillard est marié avec une femme du pays, il plusieurs enfants, sept, dont deux grandes jeunes fill habillées à volants, pieds nus ; peut-être jouent-elles piano, je n'en serais pas étonné à leur manière de si seoir sur des chaises, comme nous ; elles tiennent ça leur père sans doute. Elles ne mangent pas à la table maître.
A cette table où fument des plats d'une succulei introuvable (certain canard au riz mélangé d^une pui de boroborOj épinard indigène), préparés sous la haï surveillance de M"*" Gaillard, nous sommes d'abord trc mais bientôt je reste seul.
J'avais grand'faim ce matin en arrivant, mais il a fa d*abord faire l'homme civilisé, et tandis que mes homn attendaient assis devant la case, je remerciais avec c( viction M. Gaillard de son accueil dont la cordial m'allait au cœur, puis j'ai logé mes gens dans le villa M. Gaillard me demande, pour la forme, à quelle heun veux déjeuner, « à son heure ordinaire », naturellemei je tombais cependant d'inanition, d'autant plus doul reusement que mes papilles, réveillées par l'espérance
UBTOUR. 39t
sans Joule aussi par quelque odeurde cuisine comme il eo rôde parfois même dans nos palais les mieux tenus, se re- (Jr^^^nf furieusement. MaisjenevDuJusf^as^tj-edominë parcelle faim de sauvage et j'attendis tout en causant, c'était dur. Enliû il est l'heure dite, ma langue se fond ; mais mon hôte n'a pas remarqué qu'il est midi, il n'a pan faim, le pauvre homme, il ne connaît pas ce genre de supplice qui se termine en fi^te, il est malade, son malaise déjfa ancien lui ôte l'appétit. J'apaise les cris intérieurs de ma bêle, j'ai peur qu'il les entende, et tout en jouant mes meilleurs airs sur le Foutah, je remarque par hasard qu'il est midi ! ça n'éveille aucun intér/lt dans Tcsprit de mon eicellentamphitryon.Cependantrhospitalitéasesdevoirs, il paraît penser à l'événement qui se prépare, je renais: lui simplement demande si M. un tct, notre autre convive, est reotré de la chasse ? — Pas encore ! ! ! — « Nous Bltendrons une minute, si c^& vous est égal, il ne tardera pas. D Si ça m'est égal ! mais assassin, certainement que ta m'est égal, ça me fait mâme plaisir. Je comprends parfaitement à cette heure que dans les pays déshérités on convoite son semblable pour le manger, je sens que je vais devenir dangereux. Enfin, le voilà, ce convive, un ami de la maison, il est ici chez lui, comment ne pas l'attendreaumoinsquelquesinstantslJ'ai faim, monsieur! criai-je en moi-môme.
Présentations d'abord, félicitations, échange de propos llatteurs, il va faire un bout de toilette... avec ma permission? mais comment donc ï EnAn ! avec la plus digne indifrérence je me rends dans la salle il manger. Ah ! ici Dous allons nous mesurer; voilîi le canard, et dans un plat le riz séparément, cuit en grain, parfaitement ; l'ordi-
es on ur
390 K.VIIEL.
Dès mon arrivée, à Tenlrée du village je fais demancii^^^icr le roi, car c'est encore un village de nègres; M. Gaillazi:::^d, prévenu de mon désir et sûr de son autorité, m'engag^^ à attendre. Mais j'ai trop perdu l'habitude, non pas d' attendre mais de recevoir de l'aide ; après les premiers h m-
jours j'emmène meshommesàla recherche dusire, et ap les avoir pourvus je reviens à mon hôte étonné de hl impatience. Je lui dis que tout le secret du voyag consiste à ne jamais perdre une minute qu'il peut ne |^ perdre.
M. Gaillard est marié avec une femme du pays, i plusieurs enfants, sept, dont deux grandes jeunes fil habillées à volants, pieds nus ; peut-être jouent-elles piano, je n'en serais pas étonné à leur manière de s*^ seoir sur des chaises, comme nous ; elles tiennent ça leur père sans doute. Elles ne mangent pas à la table maître.
A cette table où fument des plats d'une succule introuvable (certain canard au riz mélangé d^une pu de boroboro^ épinard indigène), préparés sous la ha surveillance de M""" Gaillard, nous sommes d'abord t mais bientôt je reste seul.
J'avais grand'faim ce matin en arrivant, mais il a fi dabord faire Thomme civilisé, et tandis que mes hom attendaient assis devant la case, je remerciais avec c viction M. Gaillard de son accueil dont la cordi m'allait au cœur, puis j'ai logé mes gens dans le villa M. Gaillard me demande, pour la forme, à quelle heur veux déjeuner, « à son heure ordinaire », naturelleme=je tombais cependant d'inanition, d'autant plus douH reusement que mes papilles, réveillées par l'espérance
los
je
et
HETOUR. 391
sans doute aussi par quelque odeur de cuisine comme il en rôde parfois même dans nos palais les mieux tenus^ se redressaient furieusement. Mais je ne voulus pas ôtre dominé par celte faim de sauvage et j'attendis tout en causant, c'était dur. Enfin il est Theure dite, ma langue se fond ; mais mon hôte n'a pas remarqué qu il est midi, il n a pas faim, le pauvre homme, il ne connaît pas ce genre de supplice qui se termine en fi>te, il est malade, son malaise déjà ancien lui ôte Tappétit. J'apaise les cris intérieurs de ma bêle, j'ai peur qu'il les entende, et tout en jouant mes meilleurs airs sur leFoutah, je remarque par hasard qu'il &st midi! ça n'éveille aucun intérêt dans l'esprit de mon ^xccUentamphitryon.Cependantrhospitalitéasesdevoirs, il parait penser à l'événement qui se prépare, je renais ; iiii simplement demande si M. un tel, notre autre conw"ive, est rentré de la chasse? — Pas encore !!! — « Nous i.ltendrons une minute, si ça vous est égal, il ne tardera pas. D Si ça m'est égal ! mais assassin, certainement que ?a m'est égal, ça me fait même plaisir. Je comprends parfaitement à cette heure que dans les pays déshérités on -onvoite son semblable pour le manger, je sens que je w^ais devenir dangereux. Enfm, le voilà, ce convive, un ^mi de la maison, il est ici chez lui, comment ne pas ^attendre aumoins quelques instants! J'ai faim, monsieur! iriai-je en moi-môme.
Présentations d'abord, félicitations, échange de propos latteurs, il va faire un bout de toilette... avec ma permission? mais comment donc ! EnHn ! avec la plus digne L ndifférence je me rends dans la salle h manger. Ah! ici Dous allons nous mesurer ; voilà le canard, et dans un plat le riz séparément, cuit en grain, parfaitement ; l'ordi-
392 KAtlEL.
naire est abondant, mais à mon sens je préférerais m< trouver seul un instant avec lui.
M. Gaillard, fort malmené par une toux violente (il A» que c'est du rhumatisme... je le trouve bien malade s'assied une minute pour m'inviter à me mettre à tabl puis il retourne sous la véranda où il a plus d'air, il iléjeunera pas ce matin. Le deuxième convive est un ^ fçoureux jeune homme de haute stature, M. Stoeuss, Bruxelles, d'un entrain magnifique, santé toute neuv^ il passe son temps à la chasse. II s'assied pour la forn^ ayant déjeuné en bateau avant de rentrer. Quel bra homme ! je le contemple avec des larmes. Je reste se pour tenir tftle au canard fumant et à divers petits pla, minutieusement bons. J'ai faim depuis six mois et ne sijs pas sans joie de la rencontre.
M. Stoeuss me raconte ses chasses, me montre si armes ; j'envie sa belle santé en mesurant à lui les resli hâves et maigres de mon pauvre corps à bout de re sources. (Quatre mois après ma rentrée en France, j recevais une lettre de ce beau jeune homme, trop jeun pour aller dans ce chien de pays; il a eu confiance dan sa jeunesse, il a cru à sa force... il est revenu précip tamment, malade de plusieurs façons, très gravement je souhaitai bien vivement qu'il se remît. Il est bon d'avoi trente ans, d'ôtre un peu rassis, pour vivre, pour ne p« s'évaporer tout de suite sons ce climat dévorant.)
M"*® Gaillard est noire, elle n'est pas... de notre type mais elle est prévoyante et active. Elle fait cultiver de terres qu'elle a su choisir, elle a des troupeaux, par se soins ils s'accroissent sous la garde de bergers vigilant et attachés a leur maîtresse qui sait prendre soin d'eux
La vente des cuirs est un monnayage facile des prairies inutilisées et constitue un bon commerce. C'est un moyen de fortune paisible et sûr, dû à Talliance de Tintelligence ar)'enne et de Tautochtnogénéité du Noir.
Mais il faut avoir renoncé à tout et à soi-m^'^me pour accepter cette vie sans horizon, où la satisfaction immédiate des gros désirs est tout l'absolu. Le missionnaire a <Jevant lui Tinfini spirituel; le trafiquant terre à terre a ^ans l'esprit un coin du ciel de France où il bâtit son espé- ^r^nce; chaque courrier est une pulsation de l'esprit et du Ciîœurde ses amis unis auxsiens; pour l'hommeblanc devenu ^nègre, la vie d'Europe disparait derrière un voile, c'est un W'^ve ancien à demi effacé. Cependant il ne paraît pas souf- :ffrir, il croit qu'il a encore des illusions sur lui-nu^me. ^fais quand je vois entrer ces petits pingouins jaunes, pieds ^nus, qui viennent avec une fierté inquiète baiser la main ^u père, je pense que la mort est le meilleur moment mj'une pareille vie. Mais il faut se garder de juger; si l'on |3ouvait sonder le mystère de l'àme sans espérance, 'jpeut-ètre y trouverait-on installée et chez elle, cette mort ^"inticipée que l'orgueil de vivre repousse alors que la "Souffrance de cette âme la retient comme l'ami suprême ^t sûr.
Là le hangar au sel, hangar tout ouvert ; gratuiteinent les clients de la maison prennent au tas.
Le roi du village est très mécontent qu'on m'ait arrêté ^n route; la nouvelle lui en était parvenue, grossie, ^rémentée, avec toute sa famille il avait déjà versé des larmes — de crocodile — sur le sort du malheureux Toubab. Il est bien content de me voir revenu. Il va convoquer ses voisins et partir en guerre avec eux ten-
dre des embùchos h ces malfaiteurs qui sont la honte do la race. Je l'apaise et je déconseille Tentreprise ; je suis sain et sauf, mes hommes aussi, c'est une querelle à oublier.
D'ailleurs si je compare ils ne sont pas de taille, avec leurs airs bonifaces de négociants retirés des affaires, à se mesurer avec la féodalité de Tintérieur, avec ces repaires indépendants constamment en guerre les uns contre les autres. Lorsqu'à Kountou, hier matin, Seydou, le roi, me répétait comme argument : « Je te tiens bien, »» il avait Tair moins commode que ces braves gens déjà frottés de civilisation et qui n'ont plus Thabitude des mauvaises pensées et des bons coups.
Pendant que je suis chez M. Gaillard, occupé à combiner les moyens de repartir au plus vite, arrive un Noir chargé d'un panier énorme, débordant de provisions. Bientôt après lui entre un petit homme pétulant, joyeux, tout surpris: c'est M. Pons, propriétaire du panier et d'une belle Ame. Dès (|u'il a su que j'étais dans les fers, il s'est voué à mon salut , sans perdre un instant, il a empli les profondeurs de ce panier à deux battants de tout ce qui peut servir à la nourriture de l'homme en voyage : bottes de sardines, boîtes de légumes, viandes fumées, langue de bœuf, du pain, — deux gros pains, — du vin — c'est rafliner — entîn du tabac, des allumettes, et je crois même une serviette. Je suis heureux de lui avoir évité la course et surtout l'entrevue avec le joyeux Seydou ([ui aurait peut-ôtre, en présence d'un homme si généreux et peu armé, renouvelé avec insistance le coup du papier à trois mois, et chagriné mon sauveur.
Heureusement M. Pons n'avait pas encore franchi la limite de lazone fréquenté»». Je le remercie avec conviction
L-^"»«^w^. ^'^*^»^ — ~~'^>"' .' *» "^»^^—— — — ^— 1— ^M—IM»i— t-l
pour ce qui allait me revenir de son concours et je le félicite engénéral pour les beaux sentiments qui Taniment; je crois que si M. le Ministre de llnstruction Publique, ou celui des voies et moyens, était instruit de cette campagne, un ruban vert ou violet, sinon rouge, à moins que tricolore, viendrait en toute justice récompenser cette tentative. M. Pons est un excellent homme, il nous raconte mille histoires, pas celles de Tartarin, et je regrette que mes deux amphitryons, blasés peut-être sur cette générosité qui leur est connue, ne s'associent pas à mon admiration. Car enfin il y a eu tentative, dépense d'idées, de décision, de temps, de boites ; et vingt-quatre heures de retard de ma part laissaient engager M. Pons dans des sentiers d'où un homme distrait, escorté d'un gros panier, ne revient pas toujours. Il n'ignorait pas le danger, je lui suis donc reconnaissant; et si je le prends gaiement c'est pour m'associer à la joie que spirituellement il manifeste lui-même.
Ya- Fraya est au fond d'un long estuaire; le flot monte jusque-là et encore un peu en amont ; Bouramaya est de l'autre côté au nord. Par là le Konkouray débouche à la mer avec laDubreka, dans la baie à l'entrée de laquelle est Konakri.
A peine arrivé, Manel, mon cuisinier, s'est mis à boire jusqu'à perdre la raison ; il parcourt les rues du village un couteau à la main et veut tuer tout le monde. On vient me chercher, je suis obligé de le faire amarrer, il se débat furieusement, crie, et enfin, réduit à l'impuissance, il s'attendrit et pleure comme un ivrogne; il prie qu'on le détache : ces liens, dit-il, sont humiliants, il trouve qu'il a l'air d'un cochon !
396 KAHEL
Le lendemain j'expédie mes hommes reposés et bie approvisionnés ; ils vont par le sentier me rejoindre cent kilomètres de là environ, à Konakry, où je me rend par eau ; M. Gaillard a la complaisance d'avancer d\\ jour le départ de sa baleinière et la met à ma dispositior armée de six rameurs. Je lui renouvelle ici mes remei ciemcnts pour sa sympathie généreuse et rhospitalit qu'il a offerte au pauvre voyageur.
Je pars avec le jusant, accompagné d'un de mes Noir? A six heures du soir nous nous arrêtons au poste d la douane de Fongi pour laisser passer le flot qui remontt Débarquement maussade, dans la vase, au milieu de bois, pleins de poésie assurément par leur aspect de fan lûmes mouvants dans la nuit à demi noire, mais bien pe engageants. Je m'assieds mélancolique sur un tronc d rosnier. Cependant mes Noirs ont disparu, ils ont don trouvé dans celte brousse obscure des botes à qui parler Ils vont boire, dormir et à Theure de partir je n'aun personne. Mais ces Noirs ne sont plus les incohérents d l'intérieur, ils sont au service du Blanc depuis longtemp déjà et habitués à une certaine nécessité dans la succe? sion et Tà-propos des actions, je ne dois pas m'inquiétei
Je crois distinguer, en travers de la silhouette des pal miers, une ligne droite, un toit de maison assurémenl le poste de la douane sans doute. Je trouve là deux jeune gens, joyeux douaniers pleins d'exploits, qui gardent I lleuve.
Ils me racontent leur vie aux prises avec le climf el les contrebandiers ; c'est une lutte acharnée de ruses t contre- ruses de Peau-Rouge. Il faut aimer cette guerre pou la bien faire, et l'on comprend que, bénéfice à part, on s'
',»u»^^»>iai^^a.=-^>iMi^iVito
passionne. Le gain y ajoute son attrait ; ces jeunes gens me racontent, entre autres légendes, une prise qui a valu cinquante mille francs, une fortune, au douanier « un tel »; les coups de quelques centaines de francs ne sont pas rares.
La forêt se garde toute seule, par le sentier on ne transporte pas de grandes quantités, c'est par le fleuve et ses mille petits marigots que la mer deux fois par jour vient chercher les récoltes approvisionnées dans les villages ou dans les champs riverains. Les chargements réguliers descendent le large fleuve de jour ou de nuit avec le jusant, la pirogue de contrebande ne passe que la nuit et par des marigots détournés ; cachée le jour dans des abris perdus, elle attend presque sans danger l'heure propice. Mais le douanier connaît un peu la situation des cultures, les quantités à -expédier, il calcule, suppose et guette; souvent il tombe juste et en tout cas il gêne les malhonnêtes gens. 11 passe ses nuits au guet, dans sa barque, caché sous les palétuviers, Toreille tendue, continuant ses calculs de probabilités. Ce qu'il fait bon là-dedans! respirant le brouillard, àTodeur humide qui monte de la vase, les bêtes amphibies qui lui tombent dans le cou! Mais il y a toujours la poésie, la poésie de la forêt, le poème sans fin des âmes de la nuit. Le douanier aime ces choses et il est pratique en même temps; s'il prend la pirogue coupable, il aura beaucoup de cent francs pour sa part (le prise, dont la proportion est très élevée; avec du zèle cl un peu de chance, il pourra dans quelques années revenir au pays, élever sa famille et jouir de la vie.
11 est instruit, il a des livres, c'est un philosophe, il occupe son corps et son esprit. Mais le nègre est subtil, fin coramel'air, ilfaut quelquefois des semainesde guet pour le
398 KAQEL.
surprendre. Le pauvre douanier n'a souvent pour sa part que des coups de fusil, et la blague des contrebandiers qui viennent ensuite chez lui se moquer de lui, avec lui, car ils se connaissent, mais pour saisir il faut le flagrant délit, amarrer la pirogue pleine de noix de cocos. Le digne représentant de la civilisation est toujours sûr de prendre la fièvre, la fièvre dont on meurt ; alors le pauvre homme qui a du collège, qui est peut-être bachelier, lit quelque forte pensée d'Horace, le
Justum et tenacem propositi virum Non civinum ardor
Mente quatit solida,
Si fractus illabatur orbiSf Impavidum ferient ruinse!
il élève son âme et se défend de tous regrets. 11 n'en meurt pas, et en somme il fait ce qu'il veut, étant seul, sa volonté étant ici toute la loi ; c'est une large compensation, on est moins à Taise chez Lycurgue.
Nous échangeons des provisions, ils ont du beurre de Normandie, je leur donne du chocolat Marquis, nous parlons du métier en fanatiques de la nature et de ses surprises, de la France qui est le sujet dominant auquel on revient toujours. Je dors un instant étendu sur le plancher ; à minuit, le flot est étale, il est l'heure de partir; au revoir, et courage; nous reprenons les avirons.
En mer nous tendons une aile au vent; avec une conviction qui me surprend toujours, mes Noirs sifflent pour appeler à l'aide le peu d'air qui rôde sur les eaux, leur confiance est entretenue par d'heureuses coïncidences, quelque risée de temps en temps concordant avec un sif-
tlement mieux sussui-é. Les matelotsd'Agamemnon interpellaient par la prière ou l'injure les vents qui se refusaient à enfler leurs voiles; on peut donc être grand parmi les peuples et cependant sifSer pour appeler le vent! La superstition n'empêche pas de vivre, les Noirs africains n'attendent qu'un chef pour prendre rang parmi les nations.
Aujourd'hui le vent est sourd. Je crains qu'il ne soit pas aveugle ; des montagnes de la côte, au sud, il pousse vers nous, avec menace, des nuages noirs et pleins de pluie. A trois heures nous abordons à la jetée de Konakry.
Conclusion. — Comment la France doit occuper l'Afrique; intérêt
politique, intérêt commercial.
Mon premier soin est d'aller au télégraphe dire bonjour à mes amis, en France; ils sont sans nouvelles depuis six mois et, suivant Thabitude, trop souvent justifiée à l'égard des voyageurs, ils doivent me croire mort. Dans quelques heures ils auront mon bonjour que je vaie signer de ma main; la pensée que la nouvelle de mon retour certain sera tout à l'heure choyée dans le cœur de ceux que j'aime me fait oublier bien des fatigues. J'envoie les bateliers avec mes bagages attendre sous le^r hangars de la Compagnie du Sénégal; le directeur est: absent ou occupé ou malade, je ne sais ; on veut bien. cependant ni'autoriser à abriter là pour un instant mei? quelques colis.
Pour télégraphier il faut du bel argent sonnant, et du bel argent je n'en ai pas ; j'ai la tournure d'un loqueteuse: (|ui aurait autrefois connu des jours meilleurs et non d'uim capitaliste digne de crédit : « la Compagnie n'est pas em fonds, le directeur n'est pas autorisé, le directeur xkt peut pas »..., ce qu'on dit aux importuns. Je n'insiste qu(5^ pour i^lre sur (|u'il n'y a pas malentendu.
Je reviens au télégraphe, plus loin, sur le même rivage ; accueil empressé du directeur qui est Français. Il n'y a ici, medit-il, que trois maisons de commerce : Maillât et la Compagnie du Sénégal de l'autre côté de Konakry et Collin là tout prêt, du côté de Boulbiné. Collin est Allemand, il va céder sa maison à son gendre Jacob, qui est Français; de la terrasse du télégraphe on voit entre les arbres les toits de leur factorerie; j'aurai là les quelques louis qui me sont nécessaires. J'y vais : on me reçoit comme un chien mouillé ; je m'explique cependant, car je ne vois que mon but : parler en France, et pour l'atteindre je saute par-dessus toutes les petites avanies; fâcheux métier que celui de mendiant. « J'arrive du Foutah », dis-je. M Le Foutah ! Je ne connais qu'un voyageur qui nous ait parlé de ces montagnes, un M. de Sanderval », et tout en me répondant un peu vite le négociant tourne 'es- talons et repart à ses affaires ; il ne fait cependant pas lâcher ses chiens, c'est une attention ou un oubli <*uquel je suis sensible. Je lui lance dans le dos : « Ce M. de '^anderval, je le suis ! » Il tourne la tôte, s'arrôte, m'inspecte courroucé; cependant mes guenilles ont un aspect étrange, il se rapproche, nous échangeons quelques Paroles! il est convaincu! il m'ouvre sa caisse à discrétion. Je puise, je remercie et* je reviens, marchant vite 'Wiite de pouvoir courir, au bout du fil qui a son autre *^out en France.
Ma dépêche arrive à propos; mes amis, pour gagner ^xi temps et des renseignements, s'ingéniaient à cacher **- mes parents les journaux qui publiaient à ce moment la Nouvelle de ma mort; nouvelle trop vraisemblable, écho
^Bs menaces et des vaines tentatives <le mes adversaires.
402 kahel.
Ce clier devoir accompli le voyage est terminé, j a|)parliens h la civilisation. Je vais d'abord voir le Commandant du poste, le lieutenant Guichard, dont Taccuc^iA affable et plein d'animation me rappelle les intelligent os réalités de la civilisation. Son poste est dans un orii*^parfait, des soldats actifs, un air de joyeux entrain : î^ organiseTunitédecette petite ville forte, perdue ensenC î — nelleau milieu des dangers; une palissade de troncs de p a.-». 1 miers étend tout autour son profil savant ; sur une terras??- *3 , des canons, petits canons. La position est vive, — Bom-jlbiné à gauche, Konakry à droite, villages noirs que lei» t"s habitants viennent d'incendier en se retirant, — de la for^»t voisine qui couvre la presqu'île des attaques peuv(ï :wrk i surgir à tous moments. Les débuts sont le plus difficile? ^il faut le temps de s'entendre.
Les indigènes commencent h constater qu'on ne le "«-lï* faitaucune violence, les trois ou quatre chefs ou fétichcim v^^ qui les exploitaient perdent leur crédit, le peuple se rF«^^' sure et il revient h nous. Ici comme partout le peup::^^^ est bonne bote ; c'est pour cela qu'il est le peuple; qua^*:^" il n'est plus béte, lorsque jusque dans ses masses pi^*^^' fondes il s'est instruit en écoutant les conseils des int^^*^*' ligents et des forts issus en petit nombre de son sei .-^^' il devient son propre maître. Dès qu'on parvient à \M^ ^^^ parler on s'arrange sans peine, mais ce sont les chetr ^::^^^les rois diminués, les féticheurs dépossédés qui neso^^^^^*^^ pas contents et qui soutiennent la lutte. C'est dans la Ic^ -'-'^^ un progrès établi ne doit céder la place à un nouvel ^^^^ progrès que s'il est dominé par lui.
Nous déjeunons ensemble et je me complais à t^^^ ^^ trouver dans l'esprit cultivé de mon amphitryon lomonu^ -*"^
L complexe de nos idées et de nos usages, la douceur t la force qu'entretiennent dans une àme haute Thabijde du commandement et le sentiment des responsabités. Le lendemain le lieutenant fiuichard partait pour intérieur en expédition (je Tai dit plus haut) contre ne ligue de chefs alliés de ceux de Konakry.
Le directeur du télégraphe m'offre une précieuse hosilalité, le vivre et le couvert, je le prie d'en agréer ici, 2 nouveau, mes remerciements. Il occupe une vaste laison à un étage portée sur des voûtes ouvertes oîi Tair rcule librement. Je loge dans le jardin, dans un bâtilent inoccupé.
A 2 kilomètres de l'autre côté de Konakry est la facto- ;rie de M. Maillât, un aimable habitant de la côte qui •t là depuis de longues années et qui n'est jamais malade, crament fait-il ? Je ne I ui vois prendre aucune précaution.
est toujours occupé, d'égale humeur; tout en fumant - pipe sous le benténier qui ombrage son petit port, il Dnne ses ordres ; ses barques tirées à terre, sur le sable^ 1 fond de l'anse qu'il a choisie, attendent les vents fajrables ; s'il vient une pirogue ou une caravane il ouvre 'S magasins, s'il vient des voleurs il prend son fusil.
Une palissade massive de six mètres de hauteur, formée ? troncs de palmiers, entoure sa factorerie ; à l'intérieur lîn gîte, simple cuisine ; toute la contrée est son champ Je l'indigène cultive pour lui : Fortwiatos nimium. irgile avait vu cet homme-là dans ses rêves ; mais je 'ois que M. Maillât a conscience de ces biens et que sans ivie, sans regrets il est heureux. Je lui laisse un de les cuisiniers, Tautre, Manel, est ivre sans désemparer 3puis la première factorerie, Ya-Fraya.
J'ai logé mes Noirs dans les cases désertées de Boulbiné ou du moins dans ce quïl en reste après Tincendie. Pour occuper leur désœuvrement je leur fais défrichor un arpent de terre dont je demande la concession. J'y construirai une habitation pour le ravitaillement de mes prochains voyages. M'ayant pas de commerce à faire, je choisis sur le rivage un point encombré de rochers pittoresques où un négociant ne trouverait pas le port qui lui est nécessaire ; j'ai ainsi un peu d'espoir qu'on m'ac* cordera la concession. Le Commandant du poste à qui je remets ma demande, suivant ses indications, me dit qu'il la transmettra régulièrement à Saint-Louis et que toute la presqu'île étant inoccupée, sauf les quatre maisons que je vois, j'aurai assurément une bonne réponse.
Ce terrain que je désigne est couvert d'un impénétrable fourré épineux de cinq ou six mètres de hauteur, dans lequel il est impossible do prendre un alignement; je poste sur un des côtés, dans le sentier de Boulbiné à Konakry, deux de mes Noirs auxquels je recommande de répondre à mes appels, et par un long détour allant prendre mon point de départ sur le côté opposé au bord de la mer, je reviens vers eux au travers de la broussaillc. J'avance difficilement, tantôt à quatre pattes, tantôt grimpé sur des branches pour franchir les fers de lance des acanthes pointus, étouffant, n'y voyant pas à trois pas d'avance, préoccupé de ne pas me prendre dans quelque réseau d'araignée, et me guidant en aveugle sur la voix de mes Noirs que j'appelle de temps en temps. Je trouve le trajet plus long que je n'avais d'abord calculé, et la direction bizarre. Enfin j'aboutis. Ce quartier est fréquenté, nous a-t-on dit, par un tigre qui ré-
■"-'" ..-firirff -' h T-i
cemment a tué plusieurs personnes ; aussi mes deux Xoirs, au lieu de m*attendre au lieu fixé sur mon plan, se sont-ils insensiblement rapprochés des lieux habités, et je les retrouve au sortir du bois sous les canons du fort. Au lieu d'une ligne droite j'ai décrit une courbe de rayon variable, de coordonnées proportionnées au courage intermittent de ces deux braves. En faisant le rabat dans cette brousse qui lui sert de retraite, je pouvais déranger le tigre, me disent-ils, et alors ils se sont un peu rapprochés du fort. J'ai un mouvement d*impatience, car la promenade dans le fourré a épuisé ma bonne humeur, mais cependant que dire? Tout seuls, ils ont eu peur : vc Ici pas bon, tigre venir. » Je modifie ma méthode d'arpentage.
La délimitation faite, je promets à mes hommes tant par jour en plus de leur solde, pour faire ce défrichement. Le travail est facultatif et il n'avance pas. Ali est demeuré étranger à notre convention ; il vient le lendemain doux et paisible, avec son air de sphinx nègre, possédant un sens de bètc affiné, inconnu ou éteint chez les races plus hâtives; il me dit que le travail ne sera pas fini avant mon départ...??? Si je veux l'activer je dois promettre un petit cadeau et non donner un prix fixé d'avance. Mais ce cadeau quel sera-t-il? « Très peu de chose. » En effet, je promets au lieu de donner, et en trois jours le travail gaiement s'achève. Le cadeau est le quart de ce que j'aurais payé et mes Noirs sont enchantés. Voila bien ces grands enfants que le mystère, l'inconnu, séduit et attire, alors que la certitude, limitant leur imagination, éteint leur désir. Celui qui saura le premier comprendre le Noir trouvera en Afrique la puissance la plus
406 KAÏÏEL.
formidable que puisse rêver un conducteur d'hommes.
J'ai télégraphié sur la côte pour avoir mon yacht qui attendait, un peu au hasard, de mes nouvelles ; il m'apporte une montagne de lettres, les plus anciennes ont six mois de date. Oh! chère, chère émotion, il faut tout lire à la fois et je relis vingt fois la même, des yeux, la pensée absente, rêvant au foyer d'oii elles viennent.
Le jour de mon départ, je prends congé du maréchal des logis qui à la tète de cinq hommes garde le poste, en Tabsence du lieutenant parti avec leurs camarades. Je dois dîner une fois encore chez Maillât et de là m'embarquer. Comme c'est pour la dernière fois je puis indiquer Tallure à peuprès quotidienne de mamarche depuis un mois. En sortant du poste une crampe d'estomac me terrasse, je tombe au pied d'un palmier (et je perds trois louis que j'avais dans ma poche pour les dernières étrennes, ils feront un jour le bonheur de quelque archéologue), après quelques minutes je repars, suivant le bord de la mer sur la jolie plage de sable ferme. Le soleil est couché, Tair tranquille est parfumé des mille fleurs des bois, je respire la fraîcheur de la nuit; les rochers noirs isolés qui surgissent çà et là sur la plage toute blanche ont l'air de gros béliers attentifs à l'homme qui trouble leur solitude. Le charme de ces lieux me retient et m'endort et me verse l'oubli ; mais sous le ciel découvert il aspire ma vie, j'ai une forte fièvre, je tombe tout de mon long. Comme je n'ai plus de caravane à gouverner, je n'ai plus à me gêner, je reste étendu, inerte, refaisant mes forces ; au bout d'un quart d'heure je reprends mes sens et je continue; c'est le quartier du tigre de Boulbiné, le sentier tout voisin que l'animal fréquente a été abandonné à cause des rencontres
■^ a^kv-. .m . I .JL ■ I
fâcheuses qui s'y répétaient trop fréquemment; cette pensée me distrait malgré moi, j'avance.
En arrivant près des ruines du village noir de Konakry je tombe de nouveau plus que je ne m'assieds, achevé par la fièvre... J'entends des voix, ce sont des hommes à moi, j'appelle ; depuis un mois ils sont habitués à me ramasser mort ; ils m'emportent chez Maillai. Après dîner nous devons nous embarquer, le yacht est au large, le canot nous attend dans le petit port. M. Maillât me voyant si pitoyable insiste avec la plus cordiale sollicitude pour me retenir, mais je ne puis m'arrèter pour de la fièvre ; je me confie à mes porteurs, et avec mille remerciements et affectueux souhaits je quitte l'hospitalière maison. Au même instant un orage éclate, l'averse à Ilots m'accueille sur la porte; il est imprudent de se trop mouiller quand on a la fièvre, la décision ne doit pas être de Tentêtement, je remets le départ à demain. Ma volonté aussitôt détendue, je tombe inerte tout do mon long sur le parquet, on me porte sur un lit ; dans la nuit je prends une cuillerée de quinine, et le matin bien frais je m'embarque pour la France. Je ne veux pas achever sans remercier ici tout particulièrement M. Maillât de son aimable accueil et de ses bons soins.
Je trouvée bord des approvisionnements complets, d'excellents vins, des journaux et des livres. Mais ce n'est pas la saison des promenades sur l'eau, nous sommes par le mauvais temps houspillés sans relâche, tornade sur tornade, j'ai dix centimètres d eau dans ma cabine pendant cinq jours. Enfin, après avoir dans ma bonne case, àBoulamf), revu mes notes et laissé mes ordres, je repars pour (Jorée-Dakar. Ayant pris pied sur un bateau
iOft KAHEL.
H vapeur de pussage nous avons manqué de charbon, ce qui m'a doniu' l'oceasion d'admirer la fermeté toute )^impte du capitaine, — cela me transporte d'aise au sortir du caractère vague el mou du Noir, — et la b(>tise dys passagers qui nicnaeentde se plaindre fi l'administration, ah mais I Dans un coup de roulis le banc d'une table voisine de la mienne est arraché, les passagers attablés sont répandus un peu partout, inondés de leur potage, quelle bagarre ! L"n gros homme tout rond roulait de tous les côtés sans pouvoir saisir le courtinslant propice au changement de mouvement.
Un' peu avant Lf^ Palmas nous apercevons, dressé sur un écueil, un immense vapeur qui vient de se perdre là ; son arrière est submergé, son avant tout en l'air ; la mer qui brise sur la roche escaladée passe en nuages d'écume par dessus les mâts. Dans quelques heures, la roche étant à pic tout autour, l'épave bientôt décrochée par la mer aura disparu. C'est le troisième navire perdu là depuis deux ans. Le décor est très beau, ce nuage écumant, isolé au milieu des eaux, ressemble au char de Neptune; mais l'événement moins mythologique nous inspin> de tristes réflexions.
Le temps n'est pas toujours mauvais, il se tient à la limile où l'on peut jouer aux échecs; k chaque instant
KONAKKY. — RETOIR EN FRANCE. 401»
mon roi perd Téquilibre, ce qui excite la verve de mon partenaire, le jeune duc de Leuchtemberg, mais ne le distrait cependant pas assez à mon gré, car au bout de nos jours de lutte il reste avec l'avantage. Il m'a du moins cédé celui de trouver trop courtes ces heures tourmentées qu*il animait de sa belle jeunesse et du charme spirituel de son aimable conversation.
Je ne dirai rien de la joie qui m'attendait au port ; qui n'est jamais parti ne peut comprendre Témotion du retour.
En arrivant j'ai remis au (îouvernement tous mes renseignements qui pouvaient intéresser son action en Afrique. Je répète comme je l'ai dit en 1880 et comme on Ta répété depuis : le Foutah-Djalon est la clef du Soudan. Baudin, capitaine de vaisseau, gouverneur du r^énégal, Tavait pressenti peut-tHre, lorsqu'en 1832, envoyant Hecquard à Ségou, il modifiait son itinéraire pour le faire passer par le Foutah ; le général Faidherbe parait s'en être aussi préoccupé lorsque, par son ordre, en 1860, Lambert refaisait le même voyage. Cependant, malgré les récits favorables de Lambert confirmant et renouvelant ceux de son prédécesseur, plus rien ne fut lente de ce côté pendant vingt ans; de 1860 à 1881, on ne voit plus aucune part de l'activité que le général Faidherbe dépensait si vaillamment au Sénégal, s'orienter du côté du Foutah-Djalon. En 1879 une expédition commerciale essaya de se frayer im passage des factoreries de Sierra-Leone à Timbo, mais elle fut arrêtée àFalaba, d'oîi elle rebroussa chemin vers le sud.
En 1880 je n'avais pas manqué au devoir de soumettre
410 KAHEL.
au général Faid herbe mes conclusions qu'il approuva en tous points : les chefs du Foutah nous accueillaient avec amitié, le climat tempéré de ses hauts plateaux le rendait habitable, par ses montagnes la distance de la mer à Bammakou sur le Niger n'était que de 600 kilomètres; au Sénégal au contraire, les chefs nous étaient ouvertement hostiles, le climat est insupportable pour les Européens et la dislance de Saint-Louis à Bammakou est de 1200 kilomètres, auxquels il faut ajouter le parcours de Saint-Louis h Dakar (230 kilomètres), Dakar étant pratiquement le port de Saint- Louis.
C'étaient là des chiffres et des faits. Le général, avec Tautorité que lui avaient acquise son séjour au Sénégal et ses campagnes victorieuses pour élargir notre colonie, partagea mon avis; peu de temps avant sa mort (1889), il écrivait : « Si jamais il se fonde un empire du Soudan Français, c'est à Timbo, dans le Foutah-Djalon, que sera sa capitale. » Voilà certes une opinion considérable en faveur de la proposition que j'avais faite en 1880, de créer un centre européen à Timbo, création dont j'ai commencé l'organisation.
Il faut dire tout de suite que Timbo môme n'est pas le point où doit s'élever notre ville européenne, son nom ici indique d'une manière générale la région des hauts plateaux qui sera notre centre.
Maintenant je dirai brièvement où en est mon entreprise sur le Foutah pour gagner le Soudan. Après avoir remis au gouvernement les renseignements que je rapportais et les enseignements que j'en avais retenus, je demandais, pour pouvoir continuer mon œuvre, que
parmi les avantages que j'avais conquis dans le Foutah alors qu'il n'appartenait encore à aucune puissance européenne, on voulût bien me laisser la propriété de quelques hectares pour installer mes habitations, l'administration centrale de mon entreprise sur le Soudan. Je demandais en outre la permission d'organiser Texploitation, limitée aux besoins immédiats de ma conquête pacifique, d'un territoire que j'avais fait reconnaître dès 1880 à la frontière du Foutah-Djalon ; c'était là un pas en avant, un commencement d'occupation pacifique, un acheminement vers mon but.
Le Sous-Secrétaire d'Etat d'alors, M. DeLaporle, confia au lieutenant-gouverneur de la colonie la plus voisine (Rivières du Sud), M. Bayol, le soin de faire un rapport sur mes propositions ; son successeur, M. Etienne, reçut ce rapport et m'assura de son désir de me donner une réponse favorable. Il fallait l'avis du Ministère des Affaires Étrangères; ce n'était d'ailleurs qu'une formalité de convenance, — au Ministère môme on me disait que les Affaires Etrangères n'avaient pas à intervenir; — M. Charmes, directeur des affaires politiques, avec la plus aimable courtoisie, avec la clairvoyance que donne rhabitude des vues droites et généreuses, voulut bien accorder son attention à mes projets et m'aider à obtenir Tavis que Ton demandait. Le (Commandant des troupes d'occupation au Soudan, colonel Archinard, qui venait de faire la conquête de l'empire d'Amadou, arrivait dans ce moment à Paris : consulté sur ce que je proposais, il prit connaissance du dossier et du cahier des charges, sorte de projet de loi qui y était joint, et après m'avoir entendu, il donnait sans retard, sous l'autorité de son
412 KAHEL.
nom déjà illustre dans les guerres du Soudan, un avis général favorable.
Je n'avais pu être autorisé à temps pour repartir en 1888, j'allais maintenant l'être et je prenais mes dispositions pour partir en 1889; on exigea que d'autres capitaux que les miens, que d'autres personnes que moi fussent associés à l'exploitation locale que je proposais. Je satisfis non sans regrets à ce désir qui mêlait le souci d'une affaire privée à mes préoccupations toutes dévouées jusque-là à l'intérêt général, à l'intérêt de la France au Soudan. Pendant ce temps le ministère fut modifié. Le nouveau gouvernement voulut que l'autorisation que je demandais eût forme de loi, loi générale applicable à tous les cas analogues qui se présenteraient certainement.
Pendant Tannée 1890 le projet de loi préparé fut soumis à diverses commissions spéciales qui en étudièrent les éléments, le Conseil d'Etat en fut saisi; en 1891 il était déposé au Sénat et remis à la commission chargée (le présenter un rapport à son sujet. L'opinion publique peu à peu se fortifiait sur ces discussions ouvertes et sans cesse renouvelées, on en vint à discuter la création d'une armée coloniale, et on réclamait la formation d'un Ministère spécial, Ministère des colonies. M. Jamais, sous-secrétaire d'État des colonies, voulut bien m'entendre et avec un patriotisme éclairé reconnaître l'utilité de mes travaux pour les intérêts généraux qui lui étaient confiés. Nous en sommes là en 1892-1893.
[Le vote récent de nos députés refusant de créer un Ministère des colonies, démontre par la discussion très compétente qui l'a précédé, par la faible majorité que
lui a laissée le partage presque égal des votants, que notre situation coloniale demeure dans tous les esprits l'objet d*une vive sollicitude, pour ne pas dire d'une vive inquiétude, ('hacun pense qu'il faudrait prendre une résolution en commun, d'après une expression très nette de la vérité, et ne pas flotter plus longtemps au hasard des caractères et des événements.
La crainte manifeste des consciences est de livrer davantage les intérêts de la patrie aux spéculateurs ; la solution nécessaire est de confier nos intérêts coloniaux à un honnête homme qui leur soit dévoué, à un homme indépendant des intrigues qui vivent aux dépens du budget; et par lui de pratiquer une politique coloniale française délibérée en conseil des Ministres ; notre très honorable sous-secrétaire d'Ktat M. Delcassé se trouve tout désigné pour cette œuvre nouvelle. Pour cette solution qui fait appel à la vérité de la situation, il y aura grande majorité dans nos assemblées.
Quant au rattachement à Tun de nos ministères il faut Taccepter si Ton continue à admettre que nos colonies doivent vivre par TefTort de la métropole, mais dans ce cas il faut les supprimer, sauf les étroits dépôts de charbon qui sont nécessaires à la marine. Si au contraire nos colonies sont étendues et florissantes, si elles viennent en aide à notre Commerce, à nos Armateurs, à notre Industrie, ce sont nos Ministères qui se trouvent par le fait rattachés à celui des colonies, c'est la métropole qui en échange de ses conseils reçoit fortune et prospérité].
On trouvera peut-être disproportionnés le but de mon entreprise et les moyens dont un simple particulier dis-
414 KAHEL.
pose, j'ai disposé cependant des ressources nécessaires, j'avais tous les moyens de soutenir mon espérance, et sans en donner le détail je le démontre par la réalité des résultats.
Le plus diflicile était de découvrir la contrée utile à reconnaître. Rien ne signalait plus particulièrement le Toutah-Djalon à notre attention ; Tindifférence du Sénégal voisin qui le connaissait et ne l'occupait pas, — alors que les rapports d'Iléquard et de Lambert parlaient avec éloges de l'intelligente amitié que nous gardait son roi l'Almamy Omar, — le classait parmi les régions d'un intérêt secondaire. Cependant si j'avais exploré en Asie, ou en Amérique, si j'avais pénétré en Afrique par un autre point, je n'aurais pas trouvé des éléments de force comparables à ceux que nous offre ce pays. Les indications de la géographie nous le signalaient tout d'abord, comme elles nous signalent le Tonkin au flanc de l'empire chinois, et j'hésitai un instant entre les deux, mais le Tonkin était plus connu, Dupuis l'avait exploré et nous avait révélé sa valeur, il avait noué avec les chefs du pays des relations d'amitié qui pouvaient mettre le pays à notre disposition; je choisis le Foutah.
J'ai entretenu, d'abord un peu au hasard pendant plusieurs années, des relations avec des inconnus, pour m'instruire sur le caractère des diverses populations de l'intérieur, puis j'ai noué des relations plus précises avec quelques chefs, et enfin j'ai conquis leur amitié. La première troupe que j'avais formée pour entrer en Afrique, m'abandonna lorsque je voulus pénétrer par le Foutah- Djalon, mes hommes s'éloignaient en disant : « Si Ton parvient à Timbo on n'est pas certain d'en revenir; » cette
kONaKHV. — rîET«.- .H EN FRANCE. 4i:»
Jiniculk* provenait de l-i valeur iiu-nie Jes chef-^ Ju pays : c'était là une force à nous otTerte. je l'ai tournée en ma faveur.
Depuis lors, le lioaverni*ment par sa seule présence m'a arrêté: je le regrette, car ji'' ne lui avai< demandé ni un homme, ni un centime et je ne demandai"^ que la liberté de vivre lians le-^ terres que j'avais conquises avant lui. pour la France. -Mais que pouvait-il faire? Tous les memLr«'s ilu tiouvernement ou des Chambres, au.xqueN j'ai eu à faire part de me^ travaux et de mes espérances. m'<int assuré de leurs sympathies et félicité de mon dévouement à la cause nationale, mais le Gouvernement n'est pas autorisé par le pays à reconnaître mes droits «»t la liberté de mon action. L'intérêt politique de la nation est avec moi ou du moins avec le principe d'initiative que je représente, Tintérèt commercial représenté par les Chambres de commerce est avec moi, mais toule-i ces bonnes volontés restent sans force, éparses. inutilisées.
Ce qui nous m:iiif{ue. ce <[ue maintenant nous devons organiser, c'est un pouvoir central assez haut placé pour comprendre tous ces intérêts et les grouper: [)our conduire notre action coloniale, nous devons avoir un Ministère des colonies. Nous avons eu un tel Ministère, pendant quelques jours, en iSSI ; s'il avait duré dix ans notre empire colonial ne serait pas rongé sur les bords comme il Test naturellement par suite des hésitations qui l'ont formé.
Il faudrait là, dit-on, un Ministre universel, un puissant esprit, puisque dans son empire il administrera les Finances, le Commerce, la Cuerre, la police intérieure.
416 KAHEL.
les relations extérieures, mais on peul se contenter avec moins. Participant au gouvernement central, noire Ministère suivra une ligne tracée d'ensemble. Il aura pour tâche de coordonner les éléments militaires et administratifs avec l'activité individuelle qui est la raison d'être de la colonie ; à défaut d'un homme universel aux puissantes idées, il nous suffira d'avoir un honnête homme.
Il est facile de le trouver, le pays n'a qu'à vouloir: el si Ton considère la multiplicité des ressources à faire valoir, Timportance des résultats d'intérêt général et particulier à obtenir, si nous apportions un peu de courage au service de notre prévoyance, nous aurions un Ministère des colonies et un Sous-Secrétaire d'Etal. Ce serait plus qu'une économie; nos colonies actuellement passivement productrices deviendraient une valeur active, leur rendement s'accroîtrait subitement et sans limite ; ce sont des mines d'une grande richesse, on en retirera tout ce qu'on prendra la peine de leur demander.
Notre Soudan pénétré jusqu'en sou centre par le bas Niger est saigné au vif par cette meilleure voie de communication: tel qu'il est cependant il peut encore vivre, mais il faut lui donner une organisation qui groupe ses valeurs. Son climat, la nature de son sol, ses habitants appellent une organisation spéciale ; une organisation appropriée à sa nature préparera là ime puissante unité qui, dans un avenir tout prochain, aura dans l'équilibre africain l'autorité prépondérante que nous devons souhaiter avoir.
Dès maintenant cette organisation doit ouvrir la colonie à notre activité commerciale dans les conditions les plus favorables à nos intérêts immédiats. Nous avons à
KOiNÀKRY. — RETOUR EN FRANCE. 417
la côte un personnel commercial aguerri qui a fait ses preuves, et qui saura sans écoles, sans aventures pitoyables, travailler à l'exploitation nouvelle ; nos armateurs, commerçants, industriels, trouveront là un agencement tout prêt à seconder leurs intérêts. Mais pour mettre fortement en contact la métropole et la colonie, il faut une haute autorité, une direction indépendante, toute appliquée à de si grands travaux, un Ministère des colonies.
Ce n'est pas ici le lieu de développer en détail l'organisation que notre Soudan attend pour justifier Teffort que sa conquête nous a coûté, mais on peut indiquer le premier pas à faire, à ne considérer d'abord que l'intérêt commercial.
Pour satisfaire notre industrie el notre commerce, notre but est de créer un marché à nos produits français, à nos saines marchandises françaises ; or, partout où il y a concurrence, la camelote étrangère les élimine; nous devons donc nous préoccuper d'organiser un centre à Tabri de cette compétition. Si l'on abandonne le Soudan à lout venant, ou si on le partage entre un certain nombre de compagnies, ces compagnies ne pourront fermer leurs domaines réslreinls à la concurrence installée a leurâ portes; pour former un marché réservé à nos produits, il faudrait syndiquer entre elles ces diverses cort-* pagnies, — et c'est ce qu elles ne manqueront pas d^ faire aussitôt par des accords qui s'imposeront d'euxmêmes ; — mieux est de commencer par là, en formant dès le début une concession centrale assez étendue pour que, — la concurrence étant tenue à distance, reléguée à nos frontières, — ses voies de communications intérielirés
418 KAHEL.
étant réservées à ses agents, elle puisse chez elle n'ofiFrir que des produits français.
L'initiative privée doit faire tous les frais d'une telle entreprise; pour qu'elle s'y engage il faut qu'elle entrevoie un bénéfice, et qu'elle ait la certitude de n'ôtre pas dépossédée du fruit de ses peines; il faut lui concéder des droits suffisants et nécessaires.
Dans les notes que j'ai remises au gouvernement, j'ai indiqué des charges à imposer aux exploitants, mais je ne l'ai fait que contre mon sentiment et pour céder aux habitudes. Le douanier, le percepteur, le sous-préfet, doivent, dit-on, précéder le colon, et en fait ils le précèdent partout où ils peuvent arriver à temps ; ils le précèdent et personne ne les suit, nos colonies se développent lentement. Il faut certes, dans une colonie, plus encore peut-être qu'ailleurs, un pouvoir organisé pour préserver l'œuvre naissante contre les aventuriers, ou contre elle-même, mais il n'est pas nécessaire que ce pouvoir appartienne immédiatement à l'Etat; il ne doit pas dès le début être accompagné des restrictions d'une administration rigoureuse, les difficultés inhérentes aux premiers pas à faire dans l'inconnu suffisent à absorber toute l'activité du colon.
J'ajouterai qu'on peut, au Soudan, créer à peu de frais un centre commercial d'une grande vitalité dont les ressources permettront de former rapidement et de soutenir là une puissance coloniale permanente. On ne fera pas appel à rindiistrie mécanique dans ce pays sans outillage, mais le Noir sait faire du feU, c'est son talent ; avec son concours, dont on ne peut se passer mais qui suffit, il est facile de faire fonctionner une distillerie, Tappareil
Ti=^=jj53a<&jaBafc¥ w ■•■ ■ r^w
ne comporte aucun rouage. Les produits à distiller sont de mille sortes, abondants partout, et l'alcool est le produit d'échange par excellence. Avec peu de capitaux on organisera la fabrication d'un alcool très supérieur aux acides butyliques qui nous viennent d'Europe; nous ne nous ferons pas concurrence à nous-mêmes, ces produits actuellement ne venant pas de France. Le Noir y gagnera de ne plus être empoisonné, le distillateur, ayant les bénéfices de l'exportation sans avoir les charges de l'importation, fera fortune, et par les chemins qu'avec ces bénéfices il aura ouverts, pénétreront ensuite nos tissus et nos idées.
Pour qu'un si grand avantage ne soit pas tout de suite annihilé par la concurrence entre nationaux, pour que des bénéfices soient réalisés, qui seront attribués dans une large part aux travaux d'intérêt général, un monopole est nécessaire, l'État doit le concéder. Pour que cette source de revenus grossisse rapidement, l'Etat, renonrant à triompher prématurément des premiers résultats obtenus, exemptera ce monopole de tout impôt pendant cinq ans. Le distillateur pendant les deux premières années fera des dépenses sans profit, il couvrira ses frais pendant la troisième année, il amortira ses avances — si elles ont été sages — pendant la (juatrième, et commencera sa fortune pendant la cinquième. En cas de guerre ou d'épidémie, son privilège devra être beaucoup prolongé. A partir de ce moment l'Etat recueillera là des fruits abondants de sa prévoyante patience. En même temps qu'il aura créé une source progressive de revenus, il aura formé un personnel acclimaté qui l'aidera à diriger ses travaux ; alors il pourra ouvrir le Soudan à l'activité de tous. La foule
420 KAHEL.
des petits colons, utilisant les aménagements généraux organisés par le monopole initiateur, pourra dès lors chercher là des profits modestes mais relativement sûrs et proportionnés à ses forces.
C'est ainsi que précédemment les événements se sont succédé sur la côte d'Afrique. Au temps où ces rivages étaient peu connus, quelques hardis exportateurs ont créé des comptoirs difficiles et coûteux à établir. Ceux qui n*ont pas succombé sous les difficultés ont réalisé de larges bénéfices proportionnés aux risques qu'ils avaient courus; ils ont découvert Tendroit, défriché la place, noué des relations, préparé les voies. Aujourd'hui tout le monde peut y venir et réaliser de modestes bénéfices, tout le monde y vient, les bénéfices sont très modestes, les capitaux les mieux administrés ne rendent qu'un revenu très peu élevé. Sans les capitaux et le monopole de fait qui , au début, soutenaient les premières entreprises, le pays n'aurait pas été ouvert, — à moins que l'Etat ne s'en fût chargé lui-môme, ce qui est la pire manière de coloniser.
Pour tirer, dans l'intérêt public, un bon parti de ce monopole, il faut compter dix ans de travail suivi, et il faut rigoureusement que la dixième année soit en préparation dans la première.
Il y a un autre mode d'organisation simple qui fonctionnera à côté de ce monopole pour obtenir de ces pays les ressources dont ils doivent vivre et qu'il ne faut pas demander à la mère patrie; nous en parlerons en temps ulile.
Telle est la marche à suivre qu'indique l'expértence. Mais si, au lieu de cultiver résolument notre domaine en |)révision de l^avenir, nous nous laissons conduire par le
-^^^ ■■ —■-■■• 4,--*JB.^ .— *i.iwu«. . ^». -»:;=grv
courant des choses, nous tirerons peu d'avantages de ces territoires difficiles à habiter. Chaque administrateur h la hflte y cultivera quelque plante annuelle afin d'en pouvoir recueillir les fleurs pendant sa courte gestion. Dans vingt ans notre population coloniale au Soudan se compo* sera d'une foule de petits négociants rivés aux restes do leur fortune immobilisée là; leur personne et leurs capi^ taux seront expatriés pour toujours, car on ne peut procéder à une liquidation commerciale dans ces déserts : on abandonne et le climat absorbe ce qu'on laisse. Ils n^auront pas réussi en somme parce que la concurrence entre eux aura empoché qu'ils réalisent des bénéfices suffisants pour constituer un intérêt et un amortissement ; ils auront vécu d'espérance tant que leur santé leur aura permis de lutter vigoureusement ; mais au bout de peu d'années, cette santé épuisée sans (ju'ils aient pu faire des économies, ils disparaîtront sans rien laisser derrière eux, pas mAme des ruines. Au lieu d'être pour la patrie une source de richesse croissante et de force active, la colonie sera un marais sans fond où viendront se perdre des économies péniblement gagnées sur le continent, dans la mère patrie.
De nombreux intermédiaires auront vécu de ces tentatives, mais l'effort ne se renouvellera pas indéfiniment et bientôt tout mouvement s'éteindra, alors que le trésor colonial aura été à peine entamé. Par l'intermédiaire de nos comptoirs, Hambourg et Manchester vendront là pour quelques millions d'alcool et de tissus; pour nous les fournitures de l'administration et de l'armée seront restées le plus sûr aliment du trafic national et la source principale des bénéfices illusoires de la colonie.
422 KAHEL.
Pour tirer parti comme nous le devons d*une contrée aussi importante au point de vue militaire, et assurer notre juste place dans le concert africain, comme aussi au point de vue commercial, dans l'intérêt de la fortune publique, il faut avoir une politique encouragée par Topinion, par Topinion éclairée en vérité sur ses intérêts ; il faut un Ministre, un membre du gouvernement.
II faut prévoir que ce n'est pas avec quelques hommes venus de France, tirés du contingent national, que nous devons et que nous pouvons garder fortement cet immense Soudan ; les volontaires ne nous manquent pas, mais nos volontaires, le meilleur de notre sang, ne doivent aller là-bas que dans des situations privilégiées qui les préservent au moins un peu. Le mode d'occupation que je propose, et que j'ai commencé à mettre en pratique pour en démontrer la simple possibilité, atteint certainement ce but.
Il est facile d'organiser les peuples du Foutah sous notre administration immédiate: la forme de leur gouvernement actuel les y prépare à souhait. En effet, le Noir par son fétichisme, par son attachement instinctif au maître qui le domine, appelle le despotisme, et c'est la forme de gouvernement que nous rencontrons à l'ordinaire chez les peuples du Soudan. Mais au Foutah le pouvoir, au lieu d'appartenir à un seul, est exercé par tout un parti nombreux dans le sein duquel il est en république ; chacun s'y fait entendre et prend une autorité proportionnée à sa valeur, toutes les décisions y sont prises à la majorité qualitative des voix. D'où il suit que pour le peuple conquis, — celui qui n'est pas au pouvoir, — les chefs, les rois, tout en étant nominativement désignés,
représentent dans son esprit une loi discutée et consentie, une loi de justice, loi des devoirs réciproques, une expression impersonnelle de la loi, supérieure aux rois qui l'exercent. C'est le principe moral républicain.
Les Peulbs se maintiennent au pouvoir par la modération relative que ces formes parlementaires imposent à leur despotisme; mais la conquête faite ils ne sont plus, dans leur oisiveté, que des intrigants et des jouisseurs; il est facile de disloquer leur édifice, il suffit d'entrer dans leurs conseils pour tirer d'eux-mômes et développer les éléments de leur désagrégation, utiliser les intelligents et les forts, et ramener les autres au rang où doivent être les paresseux.
Le Peulh de race pure est ambitieux, mais trop sceptique et raffiné dans son égoïsme ; par le croisement il acquiert la force, les qualités solides de Taulochtone, il se met en contact avec lui. Le mélange des races Peulh et Diallonké nous oiïre des hommes intelligents et forts sur lesquels nous pouvons nous appuyer; ils nous fourniront dans le Foulah de très bons préfets, et au dehors de précieux gouverneurs de provinces. Plus d'un sera Thomme d'intelligence au-dessus de la moyenne, qui sentant sa force lui venir de notre conseil, deviendra le Français africain dévoué à la civilisation, digne et capable de gouverner une petite région.
Le Peulh, comme nos civilisés, est déprimé, affaibli par l'exemple des fortunes faciles réalisées autour du pouvoir et avec sa complicité : il a peu à peu perdu la saveur des responsabilités. Il n'est pas sans courage, mais il prise trop la faveur du maître : à cette servitude il a perdu le sens de l'initiative. Chez nos peuples civilisés
424 KAIIKL.
les m(>iues causes ont produit les mt^mes effets, elles détruisent l'activitc^ nationale, l'individu prise avant tout les paisibles emplois où la besogne à faire est tracée d'avance, où l'appointenient est mesuré au temps— qui passe quoi qu'on fasse — et non au labeur qui varie suivant les courages. Mais si cette paresse se voit ici dans le milieu des parasites qui entourent les chefs, le peuple l'ignore ; l'homme libre, celui qu'ils appellent un pauvre diable parce qu'il n'émarge pas à la cour et qu'il peut î^tre dévalisé par le roi ou ses favoris, le travailleur ne pense pas à rien demander à la faveur ; pour ces indépendants le travail est la seule source normale de la fortune, chez eux les honnt^tes gens ont le pas sur les intrigants.
t'n chef Blanc, c'est-à-dire un chef qui par sa nature su})érieure est sans compétition avec les ambitions noires, (|ui s'a{)pliquerait à organiser ces instincts d'indépendance dans l'intérôt même de ce peuple, ferait une grande cruvre ; un tel pouvoir bienfaisant et dévoué, continué pendant trois générations, préparerait là une grande nation: nos principes républicains doivent réaliser cette organisation.
Là nous pouvons trouver tout de suite une armée nombreuse (jui viendra compenser notre infériorité numérique, (lésar dans les (laules avait créé la légion de l'Alouette, nous devons au Soudan organiser les légions du Soleil, dette armée utile, je puis sans hâte l'amener à la frontière de Tunisie, en ([uelques heures elle est à Biserle où cent bâtiments rallendent ; vingt-quatre heures après je suis dans Rome. Le peuple italien nous accueille comme ja<lis il accueillait les armées de la République: il
KONiKHY. — RETOUR EN FRASCE. *iJ
n'est pas. il ne s^ra jamais nolro i>nnemi: la guerre entre nou? serait une guerre civile: il sait bien que l'Italie n'a rien à craindre que do l'Autriche et de l'Allemagne dont elle occupe le? roules vers la mer. El du m^me i-lan, par le Brenner, j'arrive au centre de l'action.
La victoire jifut-t^lre sera sans gtoiro, mais aussi la d<.'faite sans honle sous cette force majeure, une paix profondément scellée pourra iMre conclue cotre des peuples faits pour s'i-nteiidre.
Vouloir pour soi la victoire qui est le suprême juge de la valeur en somme, cela nous attire : mais la rétlexion nous montre Itienlôl que ce n'est pas un motif sunisant pour justifier une ;;u<:Tr('. Aujourd'hui il faut un but. ime nécessiti- supérieurs <|ui intéressent la civilisation laême. ou la simple nécessité de réparer une injure. l> double motif nous oblige, pour assurer la paix de l'avenir, à placer notre confiance dans notre force. Kmprunlons-la au continent qui s'olTrc & nous, reprenons nos province-^, faisons la paix avec r.Xllemand. avec l'Europe, et tous ensemble n'écoutons pas l'Anglais, ennemi de l'Europe qui l'a repoussé, ennemi de notn* repos, fauteur de nos discordes. On ferait maintenant sans contraindre personne une Itépublique avec lu Erance et les Etats civilisés allemands, nos champs de Tolbiac, les Francs de Weslphulie et du Pulalinal ; peul-i'tre y pcrdniit-on quelque vieille dynastie, les peuples y gagneraient; la fusion est déjà toute pn'^le dans les intérêts et dans la plupart des idées.
Que faut-il pour préparerce mouvement africain'.' In peu de clairvoyance et d'initiative, ne rien demander il
rÉtat qui ne peut rien, et lui offrir chaque jour pour prix de son abstention, la meilleure part des résultats obtenus. C'est là œuvre privée.
Déjà en 4692, André Bruë nous avait recommandé la route du Sénégal au Niger ; il en avait commencé l'exécution, jalonné une partie jusque sur le haut Sénégal par des postes installés et par des traités d'amitié avec les indigènes; quelle puissance en Afrique n'aurions-nous pas acquise si nous avions suivi ses vues, utilisé ses travaux et les renseignements accumulés par ses recherches? Nous avons attendu deux cents ans pour reprendre ou continuer son œuvre; attendrons-nous maintenant, pour organiser la collection de peuplades qui nous offrent leur force sur le nouveau continent, que l'Europe ait pris place dans leurs conseils? Dans l'avenir les contingents noirs compteront entre eux sous la direction des Européens qui les auront élevés : pourquoi ne pas prendre l'avantage chez nous et dans le peu qui reste encore indivis? Nous n'en serons pas moins pour l'ensemble de l'Afrique en retard sur nos compétiteurs.
Ce que Napoléon voulait faire par T Egypte au sein du peuple arabe, nous pouvons le faire et nous devons le faire au sein de la race noire; c'est pour nous le seul moyen d'être à notre aise dans not^e part du continent africain. Mais ici l'entreprise est plus facile, point n'est besoin de grands combats, la lutte est presque tout entière d'ordre spirituel ; notre supériorité, loin de se heurter à des résistances, est bien accueillie par l'esprit indigène qui vient au-devant des lumières du nôtre ; dans son intérêt qui est commun avec le nôtre, le Noir est prêt à suivre nos conseils.
Pour toutes ces causes, pour servir l'intérêt national, traduisant inversement la pensée obsédante que Rome exprimait par le cri sans cesse répété de : Delenda est Carthago! je répéterai pour conclure, comme en 1880: ConstUuenda est Timbo !
Il faut organiser le centre de notre action dans les montagnes du Foutah-Djalon, animer de notre esprit les chefs et le peuple qui les habitent, et à partir du plateau de Kahel fonder le premier État noir et blanc, sans limites, l'empire du Soudan.