‹ Kant. Choix de textes avec étude du systeme philosophique et notices biographique et bibliographiqueChapitre 2 sur 38 · SA VIE · texte numérisé non relu

SA VIE

"CMMANUEL Kant naquit à Kœnigsberg le 22 avril 1724 ^ d'une famille très modeste (son père était sellier, ses deux sœurs furent servantes) animée d'un profond esprit chrétien. Son père, Écossais d'origine, professait et prati- (|uait ce respect absolu de la vérité jusque dans les plus petites choses, cette austérité, cette rigueur et presque cette dureté qui donnent sa physionomie originale au puritanisme britannique. Chez sa mère une vertu non moins ferme rayonnait plus d'amour : elle possédait au plus haut degré ces dons de l'âme que n'accompagne pas nécessairement, encore bien qu'ils le favorisent, un développement supérieur de l'esprit, mais sans lesquels les plus beaux dons de l'intelligence demeurent stériles. C'est elle qui sut la première discerner les grandes facultés du jeune Emmanuel et qui décida son mari à s'imposer les plus lourds sacrifices pour lui faire donner une éducation libérale. C'est sans doute à l'atmosphère de haute et libre moralité où il a grandi que Kant doit le tour si particulier de son génie de moraliste, et notamment ce propos délibéré qui le distingue entre tous de considérer la moralité comme un fait qui se suffit à luimême, bien qu'il puisse y avoir lieu de rechercher ce qu'il implique et ce qui l'explique.

Au collcge lù-édéric où il entra en 1752, Kant subit profondément, par l'intermédiaire surtout d'Albert Schultz, son directeur, une influence de niême sens que celle de sa famille, celle du piétismc. Il faut considérer le piétismc comme un de ces mouvements par lesquels le christianisme reformé, sans cesse menacé, après s'être constitué en opposition avec toute autorité et toute orthodoxie, de voir s'établir dans son sein une autorité et une orthodoxie nouvelles, remonte périodiquement à ses inspirations originelles et restaure en lui pour un temps l'esprit de liberté qui fut •celui de ses initiateurs. L'affirmation centrale du piétisme, c'est qu'il n'y a de vraie foi que la foi vivante et vécue, puisée par le croyant lui-même dans une méditation personnelle des Livres Saints et pénétrant sa vie, suscitant en lui une vie nouvelle, un homme nouveau. C'est au piétisme que Kant doit son principe de l'autonomie de la personne ; il lui doit aussi et plus généralement une conception très positive et réaliste de la nature humaine, grâce à quoi il a pu utiliser Rousseau sans subir la contagion de son naïf et déplorable optimisme moral.

En 1740, Kant quitta le collège Frédéric et entra à l'Université dans la faculté de philosophie. Celui de ses maîtres dont l'enseignement eut sur lui l'action la plus forte fut le philosophe wolfien Martin Knùtzen, qui l'initia à la philosophie de Leibniz et à la physique de Newton. La physique newtonienne est toujours restée pour Kant le type même de la science, et si mainte partie de sa Critique s'est révélée insuffisante ou fautive, c'est surtout dans la mesure où la science moderne s'éloigne de l'idéal, et si l'on peut dire du programme newtonien. Quant à Leibniz, outre qu'il a pris de lui son attitude philosophique, qui est le Rationalisme, il n'est presque pas un concept de la philosophie leibnizicnne qui ne se retrouve dans la philosophie kantienne, d'ordinaire il est vrai changé de plan, ainsi que nous le verrons, et de rôle.

La mort de son père, qui le laissait sans ressources, obligea Kant vers 1746 à quitter l'Université sans avoir pu y prendre ses grades, et à entrer comme précepteur dans une famille du voisinage. Il devait rester précepteur au service de diverses familles jusqu'en 1755, date où, ayant obtenu la promotion et l'habilitation il fut admis à ouvrir ài'Université des cours libres, qu'il poursuivit quinze ans avec le plus

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grand succès. Ce n'est qu'en \}'/i) qu'il <i\)V\i\t l'ordinaytat ou titularisation officielle ; il professa jusqu'en 1796. Sa renommée s'était peu à peu répandue ; il fut élu successivement membre des Académies de Berlin (1786) de Saint- Pétersbourg (1794) et de Vienne (1798) ; les pays latins devaient être plus lents à l'accueillir. Les offres les plus brillantes ne le décidèrent pas à quitter Kœnigsberg, où il fut membre du Sénat de l'Université (1780), recteur (1786-88), et doyen de la Faculté de jihilosophie et de toute l'Académie (1792).

Nous avons touchant l'esprit de son enseignement un bien curieux témoignage: c'est r Avertissement d' Emmanuel Kant sur ses leçons pendant le semestre d'hiver 1765- 1766. Kant insiste surtout dans ce petit écrit sur la nécessité de donner aux jeunes gens, si on veut en faire des hommes et non des pédants, la connaissance du réel dans toute sa variété. D'ailleurs, au point de vue même de la pure culture, une métaphysique comme une morale qui ne reposeraient pas sur de solides connaissances positives serait un édifice sans fondement. Aussi Kant, avant d'aborder la métaph)'sique proprement dite, traitera-t-il d'abord des corps bruts et des êtres vivants (physique, psychologie empirique et zoologie) ; et de même fera-t-il précéder la morale du cours de géographie physique comprenant l'étude descriptive de l'univers, les trois règnes, l'homme avec la diversité des races, et les nations avec les causes naturelles de leur formation et de leur développement. Rien donc de moins abstrait, rien de plus positif que l'enseignement de Kant, qui il est vrai différait sensiblement, de son propre aveu, de sa doctrine écrite ; mais nous retrouverons dans sa doctrine, en dépit d'un préjugé courant, ce même caractère de positivité concrète.

Il y a peu d'exemples d'une vie aussi sévèrement ordonnée à un idéal que le fut celle de Kant. Telle ou telle de ses habitudes, régulières jusqu'à la manie, a pu prêter au sourire, mais la volonté qui s'y traduit est profondément respectable et même admirable. Ce n'est que grâce à cette Tigoureuse économie d'un tempérament faible et d'une santé chancelante que Kant a pu mener à bien la tâche immense qu'il s'était fixée. De sa vie se dégage une magnifique leçon de discipline, celle même qu'exprime si fortement Pascal dans une de ses plus célèbi"es Pensées ; mais le

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catholique, renipiritjue (.1 k- jMioioniR' Pascal requiert jiour « plier sa machine •> l'eau bénite et la messe, l'autorité appliquée du deliors ; le protestant, le rationaliste et r « intellectuel >> Kant ne fait appel qu'à la liberté de l'indi- \idu et à l'autorité de la raison. Ce sont deux méthodes, moins incompatibles peut-être qu'elles ne paraisssent au }iremier abord.

Dans .ses rapports avec les hommes, Kant s'interdisait scrupuleusement tout acte ou toute parole qui eût pu porter atteinte à la dignité de la personne. Il recherchait de préférence à toute autre la société d'humbles gens simples de cœur et d'esprit droit, et il aimait à goûter avec eux les plaisirs de la table et de la conversation. L'amour ne paraît avoir occupé dans sa vie aucune place ; quelques pensées de lui sur ce sujet, qui veulent être piquantes, ne sont que naïves, et trahissent chez lui à cet égard une véritable inculture, fréquente d'ailleurs chez les philosophes. Il s'intéressait vivement au mouvement des idées politiques ; il salua avec joie l'indépendance des Etats-Unis, et avec enthousiasme la Révolution française où il voyait le triomphe dans les faits d'une des idées directrices de sa philosophie morale : l'idée de la valeur absolue de la personne humaine. Il mourut le 12 fé\Tier 1804, s'étant survécu plusieurs années à lui-même.

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