RELIGION NATURELLE
La religion naturelle, inséparable, comme morale (en ce qui touche la liberté au sujet), de l'idée de ce qui peut réaliser sa fin dernière (de l'idée de Dieu comme auteur moral du monde), et s'accordantavec la durée de l'homme, laquelle est selon cette fin (avec l'immortalité), est une idée rationnelle pure pratique, quoique la fécondité infinie de cette idée présuppose jusqu'à certain point la faculté rationnelle théorétique ; en sorte que l'on peut convaincre tout homme qu'elle est pratiquement suffisante, en réclamer du moins la pratique comme un devoir pour chacun. La religion naturelle satisfait complètement à la haute exigence de la véritable Eglise, c'est-à-dire qu'elle est tout à fait appropriée à l'universalité de cette Eglise, en tant que par l'universalité on comprend ici la valabilité de cette religion pour chacun [universitas vel omnitudo distributiva), ou l'unanimité de tous les esprits à se rattacher à elle. Pour la propager et la maintenir comme religion du monde, il est assurément besoin du ministère d'une Eglise, mais simplement d'une Eglise invisible, et non de fonctionnaires (officiales) ; il est besoin d'hommes instruits qui enseignent la religion, et non de préposés ; attendu que par le fait de la religion rationnelle professée individuellement, il n'existe pas encore d'Eglise ou d'association universelle {omnitudo collectiva), que même l'établissement de cette Eglise n'est proprement résolu dans l'intention de personne. — Mais comme l'unanimité des esprits ne pourrait se maintenir de soi-même; comme, sans l'établissement d'une Eglise visible, l'universalité des adhésions ne pourrait se soutenir ; comme cela n'est possible qu'autant qu'une universalité collective, c'est-à-dire l'union des fidèles en une Eglise (visible) selon les principes d'une religion rationnelle pure, vienne à son secours ; et comme cette union ne peut naître de l'adhésion même ; comme, lorsqu'elle eût été fondée, elle n'aurait pu être constituée par les adhérents libres (nous l'avons démontré) en un état durable, en une association des fidèles (attendu qu'aucun des adeptes ne croit avoir besoin pour ses sentiments religieux de la communion des autres à cette religion); alors, si aux lois naturelles, connaissables par la simple raison, ne sont point ajoutées
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certaines dispositions positives et en même temps appuyées sur une autorité législatrice, il manquera toujours ce qui constitue pour les hommes un devoir spécial, à savoir, le moyen d'atteindre leur fin suprême, c'est-à-dire leur union stable en une Eglise visible, universelle : l'autorité nécessaire pour fonder cette union ])résuppose un factitni et pas seulement une idée rationnelle pure.
Or, si nous admettons, selon l'histoire, ou du moins selon une tradition universelle incontestable pour le fond, cju'un homme a proposé une religion pure, accessible à tout le monde, naturelle, par conséquent convaincante, et dont nous piiissions critiquer les enseignements en tant qu'ils nous sont destinés ; et qu'il l'a proposée tout d'abord publi- ■ quement, malgré l'opposition d'une croyance ecclésiastique qui, incapable d'atteindre seulement sa fin morale, dominait pourtant par son culte extérieur sur les autres croyances positives et était universellement admise dans ce temps ; si nous reconnaissons que cet homme a fait de la religion rationnelle universelle qu'il a proposée la condition suprême et nécessaire de toute croyance religieuse, et y a ajouté certains statuts consistant dans des formes et des observances qui doivent servir, à titre de moyens, à établir une Eglise fondée sur le principe de la religion rationnelle ; alors on peut, malgré la contingence et l'arbitraire des dispositions à l'aide desquelles il réalise ce but, accorder à cette Eglise le nom de véritable Eglise universelle, et à son fondateur le mérite d'avoir appelé les hommes à se réunir dans le sein de cette Eglise, sans accompagner la croyance de nouvelles et nombreuses formes gênantes, et sans la faire consister en des actions spéciales, déterminées à son gré et proclamées saintes et obligatoires en soi, comme éléments de la religion.
On ne peut, d'après cette explication, blâmer le personnage qui est légitimement honoré comme fondateur non de cette religion pure de tout dogme, de tout statut, et inscrite dans le cœur de tous les hommes (car elle n'est pas une invention arbitraire), mais de la première véritable Eglise. — Comme preuves de ce mérite justement apprécié et de la mission divine de celui à qui nous le reconnaissons, nous allons rapporter quelques-uns de ses préceptes qui sont des principes certains de toute religion. Peu importe l'histoire à laquelle ils sont mêlés ; car, en tant qu'idées, ils emportent
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avec eux leur titre à l'acceptation, et il ne saurait y avoir d'autres préceptes rationnels purs : ce sont eux qui se prouvent eux-mêmes et qui soutiennent spécialement la foi aux autres préceptes.
D'abord, selon lui, le sentiment moral pur et non l'observation des devoirs ecclésiastiques extérieurs, civils ou positifs, peut rendre agréable à Dieu (Matth. v, 20-48) ; les péchés par pensée sont réputés des actes devant Dieu (v, 28), et, en général, la sainteté est le but auquel il faut tendre (v, 48) ; c'est ainsi que la haine dans le cœur équivaut au meurtre (v, 22) ; une injustice commise envers le prochain ne peut être réparée que par la justification envers le prochain lui-même, et non par des actes de culte divin (v, 24) ; et à l'endroit de la véracité, le moyen civil d'arracher la vérité, le serment est une violation du respect dû à la vérité même (v, 34-37) ; — le mauvais penchant naturel du cœur humain doit tout à fait être métamorphosé ; le sentiment trop doux de la vengeance doit être changé en résignation (v, 39-40) et la haine de ses ennemis en bienfaisance à leur égard. Il pense qu'il faut se pleinement conformer à la loi judaïque (v, 17), dont l'interprète ne doit visiblement pas être la science de l'Ecriture, mais la religion rationnelle pure : car, prise à la lettre, elle autorise précisément le contraire des prescriptions précédentes. — Il fait en outre remarquer par les dénominations de porte étroite, de chemin étroit, la fausse interprétation que les hommes se permettent de donner à la loi pour transgresser leurs véritables devoirs moraux et se croire absous de cette transgression par l'accomplissement de devoirs ecclésiastiques (vu, 13). Tous ces sentiments purs, il exige, toutefois, qu'ils soient traduits en actes (v, 16), et il dénie l'espérance aux hommes rusés qui pensent suppléer à ces sentiments par des prières et des hommages adressés au législateur suprême dans la personne de son envoyé. Ces œuvres doivent être accomplies publiquement (v, 21), afin de servir d'exemple à la postérité (v, 16), et les actions doivent être accompagnées d'un joyeux sentiment de l'âme, et non point être contraintes servilement (vi, 16), en sorte que d'un petit commencement de participation à ces sentiments, et conséquemment de leur extension, comme d'un grain de blé dans un champ fertile, ou d'un ferment de vertu, la religion, par sa force intérieure, doit naître, grandir et produire suc-
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cessivomcnt le règne de Dieu (xiii, 31-32-33). — Enfin, il comprend tous les devoirs, i". sous une prescription générale, qui concerne aussi bien les relations morales internes que les relations morales extérieures de l'homme, savoir : fais ton devoir par nul autre motif que par amour immédiat de ce devoir, c'est-à-dire aime Dieu, aime celui qui décrète tous les devoirs par-dessus tout ; 2". sous une prescription particulière , qui concerne les rapports extérieurs avec les autres hommes, et constitue un devoir universel, savoir : aime chacun comme toi-même, c'est-à-dire contribue à leur bien-être par bienveillance immédiate et non par des mobiles intéressés ; ces préceptes ne sont point des injonctions morales, mais des prescriptions de la sainteté à laquelle nous devons aspirer, et par rapport à laquelle la simple aspiration s'appelle vertu. — Quant à ceux, par conséquent, qui attendent passivement que le bien moral descende dans leur sein comme un présent du ciel, toute espérance leur est ôtée. Celui qui laisse dans l'inactivité la disposition naturelle au bien qui se trouve comme en dépôt dans la nature humaine, celui qui, plein d'une coupable confiance, croit qu'une influence morale d'en haut suppléera au caractère et à la perfection morale qui lui manque, celui-là est menacé de ne pouvoir, à cause de sa négligence, accomplir le bien même qu'il eût pu réaliser par simple disposition naturelle (xxv, 29).
Quant à la félicité que l'homme espère naturellement en récompense d'une conduite parfaite, à cause des nombreux sacrifices que coûte la vertu, il lui promet (v, 11-12) sa rémunération dans une vie future. Mais là il sera tenu un compte exact de la différence des sentiments qui auront dicté la conduite ; on distinguera scrupuleusement ceux qui n'auront rempli leurs devoirs qu'en vue d'une récompense ou même pour échapper à un juste châtiment, et ceux qui, hommes de bien, ont accompli leurs devoirs par amour du devoir même. Celui que domine son intérêt propre, la divinité de ce monde, est représenté (Saint-Luc, XVI, 3-9)^ si, sans perdre de vue son intérêt, il subtilise avec le devoir, et spécule encore au delà du présent, comme un homme qui trompe son Dieu (son intérêt) par son Dieu même et veut l'abuser sur les sacrifices faits au devoir. En effet, quand cet homme réfléchit qu'il quittera ce monde, peut-être bientôt, et qu'il ne peut jouir en rien dans l'autre
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vie de ce qu'il possède ici-bas, il se résout à rayer sur son livre de compte les sommes qu'il pourrait légitimement réclamer d'hommes nécessiteux, pensant acquérir ainsi en quelque manière des billets payables dans la vie future ; de cette façon, il agit plus prudemment que moralement, si l'on considère les motifs de ces actes de bienfaisance ; mais il obéit du moins à la lettre de la loi et il espère que, après cette vie, cette conduite ne restera pas sans récompense, même si l'on compare cette manière d'agir avec ce qui est dit (Saint-Matth. xxxv, 35-40) de la bienfaisance inspirée par des principes moraux et par le devoir même. Là. dans ce passage, le juge du monde regarde comme les élus de son royaume, ceux qui portent des secours à la pauvreté sans être guidés par la pensée qu'ils y recevront récompense, qu'ils obligeront par là le ciel à les récompenser ; il les choisit précisément parce qu'ils ont agi sans considération intéressée. On voit clairement que l'Evangéliste, lorsqu'il parle de récompense dans la vie future, n'a point voulu faire de la rémunération le mobile des actions ; la rémunération dans son esprit est, en tant que représentation encourageante de la bonté et de la sagesse divine envers le genre humain, un objet de sincères adarations et de jouissances morales extrêmes pour la raison qui juge dans leur ensemble les actes de la volonté.
C'est donc une religion complète : tout homme peut la comprendre et s'en convaincre par sa propre raison ; elle propose un idéal qui peut, qui doit même être atteint par nous, autant que les hommes en sont capables ; et elle le propose sans que, ni la vérité de la doctrine, ni l'autorité, ni la dignité de celui qui l'a enseignée, aient besoin d'aucun autre titre à la foi que l'adhésion de la raison : autrement la science ou les miracles, ce qui n'est point du ressort de tous, seraient nécessaires. Si le christianisme a fait appel à une ancienne législation, à la législation mosaïque, et s'il la représente comme destinée à lui servir de fondement, ce n'est point que cela soit nécessaire pour établir sa vérité propre, mais cela était utile pour l'introduire parmi les masses qui ont une foi entière et aveugle à ce qui est ancien, pour l'introduire parmi ces hommes dont la tête est remplie de dogmes positifs, qui ne sont presque plus susceptibles de recevoir la religion rationnelle, et auxquels du moins il est plus difficile de l'inculquer que si on l'enseignait à la
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raison d'hommes ignorants, mais sans préjuges. C'est pourquoi i^ersonne ne doit s'étonner de trouver énigmatiquc aujourd'luii le compromis fait par le christianisme avec les doctrines d'alors, et de juger nécessaire l'explication attentive de ce mélange de pensées, bien qu'il laisse percer partout, et révèle même souvent une doctrine religieuse qui est accessible à l'esprit le plus humble, et peut être persuadée sans frais d'érudition.
(La Religion dans les limites de la Raison, trad. Trullard. Félix Alcan, édit.)