RELIGION ET RATIONALISME
La religion, subjectivement considérée, est la connaissance de tous nos 'devoirs en tant qu'ordres divins. I.a religion dans laquelle je dois savoir préalablement que quelque chose est ordre divin pour le reconnaître comme mon devoir est la religion révélée (ou qui a besoin d'une révélation). Au contraire, la religion dans laquelle je dois savoir préalablement que quelque chose est devoir avant de pouvoir le reconnaître comme un ordre divin, est la religion naturelle, — Celui qui ne reconnaît que la religion naturelle de moralement nécessaire, c'est-à-dire d'obligatoire, peut être également nommé rationaliste (en matière religieuse). Si le rationaliste nie la réalité de toute révélation divine surnaturelle, il se nomme naturaliste ; mais s'il accorde la révélation et qu'il soutienne néanmoins que ni la connaissance ni l'admission de la révélation comme réelle ne sont essentielles à la religion, il peut alors être appelé rationaliste pur. Enfin, regarde-t-il la croyance à la révélation comme nécessaire à la religion universelle, on peut le nommer alors supernaturaliste pur en matière religieuse.
Le rationaliste, en vertu de ce titre, doit se tenir de lui-même dans les limites du point de vue humain. Il ne doit donc jamais décider négativement comme le naturaliste il ne doit contester ni la possibilité interne d'une révélation quelconque, ni la nécessité d'une révélation comme moyen divin pour introduire dans la véritable religion ; car, la raison humaine, sur ces points, ne peut rien établir. Ainsi la controverse ne peut concerner que les prétentions mutuelles du rationaliste pur et du supernaturaliste pur en matière religieuse, c'est-à-dire uniquement ce que l'un ou l'autre admet comme nécessaire et suffisant ou comme purement accessoire à la véritable et unique religion.
Si l'on ne divise pas la religion d'après son origine primitive et sa possibilité interne (en naturelle et en révélée), mais simplement d'après le caractère de sa transmission extérieure, la religion est alors ou naturelle, telle que, dès qu'elle existe, elle peut être persuadée à chacun par sa propre raison ; ou enseignée, dont on ne peut convaincre les autres qu'au moyen de la science (dans laquelle et par
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laquelle ils doivent être conduits). — Cette distinction est de la plus haute importance, car on ne peut nullement conclure de l'origine d'une religion qu'elle peut ou ne peut pas devenir universelle ; on ne peut inférer l'universalité de la religion que de son caractère de communicabilité universelle. L'universelle communicabilité, tel est le critérium essentiel de la religion obligatoire pour tout homme.
Ainsi, telle religion peut être naturelle, bien qu'elle ait été révélée : il suffit qu'elle soit de telle nature que les hommes aient pu et dû y arrriver d'eux-mêmes par le simple usage de leur raison, quoique moins rapidement et dans une moins vaste circonscription. Une révélation de cette religion dans un temps et un lieu déterminés, pourrait être prudente et très-profitable au genre humain ; une fois que la religion ainsi introduite existerait et serait répandue, chacun pourrait dès lors se convaincre de sa vérité par soimême et par sa raison propre. Dans ce cas, la religion est objectivement une religion naturelle, quoique subjectivement elle soit une religion révélée ; aussi la première dénomination lui con\-ient-elle plus proprement. Car, par la suite, on pourrait entièrement oublier qu'une révélation surnaturelle l'a précédée, et elle ne perdrait ni ne gagnerait en certitude, et son empire sur les esprits ne s'affaiblirait pas. Mais pour la religion qui, à cause de son caractère interne, ne peut être considérée que comme révélée, il en est tout autrement. Si elle n'eût pas été conservée par une tradition très fidèle ou dans les livres sacrés, elle aurait disparu du monde ; et alors il faudrait ou de temps en temps la rechercher dans les souvenirs publics ou qu'une révélation supernaturelle et incessante la précédât au cœur de l'homme, sans quoi l'extension et la transmission d'une telle croyance ne serait pas possible.
Mais toute religion, même la religion révélée, doit renfermer certains principes de la religion naturelle. Car une révélation ne peut être comprise dans l'idée de religion que par l'intermédiaire de la raison, attendu que cette idée, dérivée de la soumission obligatoire à la volonté d'un législateur moral, est une idée rationnelle pure.
{La Religion dans les limites de la Raison, trad. Trullard. Félix Alcan, édit.)
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