‹ Kant et la science moderne [microform]Chapitre 2 sur 35 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

P. LETHIELLEUX, Libraire-Éditeuk 10, Hue Cassette, 10

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INTRODUCTION

i. — Roc contre roc ! En face du roc, sur lequel repose l'Église chrétienne, le sécularisme qui, devenu puissant, se complaît follement dans la jouissance du présent et ne veut point en conséquence entendre parler d'ordre surnaturel, a élevé un autre roc, du haut duquel il dirige contre le premier, semblable à une ruine qui se dresse du fond du passé, « ses attaques foudroyantes » . Ce nouveau roc s'appelle la science moderne.

C'est de la « science » qu'on s'autorise souverainement pour combattre l'Édise

PESCH. — KANT. — 1 .

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^/et/^eçliç|^'Ulu>isirîGi historique. C'est ce la science » qui doit fournir pour ce combat les armes les mieux trempées. Au nom de la « science», on s'empresse avec un véritable enthousiasme à l'œuvre tristement destructrice de la vie chrétienne, c'est-à-dire catholique. C'est dans « la science » qu'on croit avoir trouvé un nouveau point de vue solide, grâce auquel s'ouvrira pour l'humanité tout entière l'âge nouveau d'une civilisation supérieure.

2. — Par (( science » on ne peut entendre ici le résultat des recherches profondes de tel ou tel savant, pas plus que la culture assidue de l'une des branches multiples du savoir. C'est plutôt, ainsi d'ailleurs qu'on en convient partout, l'esprit, qui anime le-savoir moderne,ce qu'on appelle « la pensée moderne », la conception de la vie qui est au fond des mouvements puissants qui agitent les cou-

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INTRODrCTION

rants scientifiques ; c'est, en un mot, la' Philosophie, dont on veut parler. C'est seulement en tant qu'une branche de la science s'occupe de philosophie, c'est-àdire contribue en quelque chose à la formation d'une conception déterminée du monde, que cette branche est une puissance pour la création d'une vie supérieure.

Dans un âge précédent, la science moderne avait conscience que sa force, la source de son influence, setrouvait d'ans sa Philosophie ; plus tard, elle perdit cette conscience ; de nos jours cependant elle l'a recouvrée et c'est elle qui revit à un degré prodigieux dans toutes les" couches du monde savant. La science de nos jours déclare précisément qu'elle cherche sa base dans la philosophie.

C'est ce qui est devenu au plus haut point frappant dans la branche scientifique môme qui, plus que toute autre,^

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est fière de ses progrès^ je veux dire les scieyices naturelles» « Le besoin d'asseoir a et de compléter leurs vues par des reç( cherches philosophiques », dit Ed. Zel- « ler(l), « semble se faire sentir aujour- « d'hui de nouveau dans les sciences natu- (( relies, plus vivement qu'il y a quelques a années ». Depuis assez longtemps déjà des savants en renom ont préparé les voies à cette tendance générale. Il suffit dénommer Jean Mïiller, Helmholtz, Faraday, Fechner, J. Liebig, Fr. Zœllner, Ludwig, G. Wundt, etc. pour se rappeler que les plus éminents naturalistes ne se sont pas contentés de l'étude des objets propres de leur spécialité, mais qu'ils se sont efforcés de leur donner de la valeur en les mettant en contact avec la philo- Sophie. Il est ainsi arrivé que, tandis qu'il y a quelques années encore on ne

(1) Ed. Zeller, Histoire de la pliilosophie allemande (2o édit. )• p. 730.

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INTRODUCTION 5

considérait qu'avec un suprême dédain la métaphysique, c'est-à-dire le suprasensible, la science du suprasensible, aujourd'hui il n'est presque pas de savant distingué, qui écrive un ouvrage sans se livrera des discussions métaphysiques.

3. — Comme aussi bien personne, pour peu qu'il réfléchisse, ne peut rester indifférent devant l'importance de ce combat livré à l'Église chrétienne, en apparence au nom et dans l'intérêt de la science, chacun se trouve entraîné à re- . chercher quelle est la conception du monde, l'idéal de la vie, en un mot la <( philosophie », sur laquelle s'appuie la science moderne et qui se présente à nous à la place du christianisme, comme la seule vraie science de la vie.

En quoi consiste donc cette doctrine?

Depuis bien longtemps en Allemagne, dans les régions supérieures de la science, Kant est expressément désigné com-

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me celui qui a animé notre siècle de son esprit. Aujourd'hui encore, en Allemagne, c'est incroyable comme on s'en réfère souvent à Rant ainsi qu'au fondement le plus solide de la science moderne.

C'est lui qui est ce fondement, mais ce fondement est ruineux : voilà les deux parties de notre étude.

Emmanuel Kant naquit le 22 avril 1724 à Rœnigsberg, en Prusse. Il se livra d'abord à l'étude de la théologie protestante, puis il passa à celle des sciences naturelles, des mathématiques et de \d, philosophie. Parmi ses nombreux é^ crits il faut distinguer la « Critique de la Jlaison pure ( 1781 ) ». Il y rend toute philosophie impossible par cette conclusion, qu'à la connaissance humaine ne correspond aucune réalité objective,mais qu'elle n'est qu'un produit et comme une œuvre d'art, élaborée parle sujet connaissant.il mourut au commencement de ce siècle.

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INTRODUCTION 7

. Déjà sur les contemporains de Kant le caractère extraordinaire de l'homme avait fait une impression profonde. En entrant dans sa chambre, Reuss, professeur de philosophie à Wûrtzbourg, dit qu'il avait fait un voyage de cent soixante milles pour voir Kant. Charles Bernard Reinhold alla jusqu'à cette affirmation blasphématoire, que Kant aurait dans cent ans la réputation du Christ (l).

c( La philosophie de Kant », écrivait J. G. Fichte en 1794, « n'est encore qu'un pe- « tit grain de sénevé, mais elle deviendra <( et doit devenir un arbre, qui ombragece ra l'humanité tout entière (2)». Et Schiller dit : « Les grandes idées maîtresses « de la philosophie idéaliste restent un <( trésor éternel, et, quand ce ne serait

(i) Correspondance de Schiller avec Kœrner, ii, p. 182.

(2) Schûtz, Vie et correspondance de Fichte, iii, p. 97.

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« qu'à cause d elles, on doit s'estimer heu- « reux d'avoir vécu de ce temps (1) ». Saisi d'un semblable enthousiasme, G.

de Humboldt écrit : « Lorsqu'on veut « déterminer la gloire que Kant a procu- « rée à sa nation, et le service qu'il a ren- « du à la pensée spéculative, trois choa ses demeurent indubitablement certai- « nés : ce qu'il a détruit ne se relèvera a jamais, — ce qu'il a fondé ne périra <j jamais^ — et, ce qui est le plus impor- « tant, il a fait une réforme telle que tou- « te l'histoire de la philosophie en pré- « sente peu de pareilles ».

L'opinion qui considère Kant comme le centre de la philosophie nouvelle, s'est perpétuée jusqu'à nos jours par une tradition puissante. Depuis un siècle, selon l'expression de Fortlage (2), « la philoso-

(1) Correspondance de Humboldt, p. 490.

(2) Histoire du développement de la philosophie depuis Kant (Introduction).

INTRODUCTION 9

<( phie doit être le développement régulier « du système de l'absolue vérité, trouce vé par Kant et entré avec lui dans le « monde ; c'est comme une tige mère, qui « ne cesse de croître et ne peut être dé- « racinée ». Le même savant dit que « tous les penseurs allemands, pris en- « semble et séparément, ne sont que <r des Kantiens diversement développe pés (1) ». Lorsque, à une époque ultérieure, le siècle, « tiraillé en tous sens <ï par des spéculations de toute sorte, était « las de spéculer », c'est Kant qui, de tous les philosophes, fut le moins méprisé par la pensée moderne.

Aujourd'hui encore le météore de Kœnigsberg brille d'un éclat sans pareil dans le ciel étoile de la pensée allemande. « Depuis les dernières années en Ald lemagne », écrit Kuno Fischer, « l'inté-

(1) Histoire du développement de la philosophie depuis Kant ( Introduction ).

« rét pour la philosophie de Kant et l'é- « tude de cette doctrine se sont heureu- « sèment renouvelés, et ont pris un es- « 3or qui fait plaisir (1) ». Chaque jour voitcroître le nombre des travailleurs qui s'embauchent sous les ordres du grand architecte de Kœnigsberg ; chaque jour voit grossir la masse des hommes-liges, qui vont lui demander la lumière. En particulier, un groupe de penseurs qui augmente chaque jour, a entrepris la restauration complète de la philosophie de Kant, et cette adjuration, chaque jour plus retentissante : « Il faut revenir à Kant » ! est directement adressée au monde savant par l'historien du matérialisme, F. A. Lange. Son ouvrage si admiré n'est que la démonstration de ce fait, que l'esprit de Kant est l'esprit de notre temps.

(1) Histoire de la philosophie moderne, t. m, Préface.

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INTRODUCTION

Voici venu précisément, se figure-t-on (1), le moment où doit se réaliser ce que Kant a énoncé il y a cent ans dans la conclusion de son chef-d'œuvre : « Nous, (c les élèves et les lecteurs de Kant, notre (( travail consiste à faire une grande rou- « te stratégique de l'humble sentier que a l'héroïque penseur a découvert ».

Ce ne sont pas seulement les Kantiens, au sens strict, qui se considèrent comme la postérité du grand penseur de Kœnigsberg. Sur aucun sujet depuis longtemps, dans les hautes régions de la science, on n'a autant parlé et ; discuté que sur liant. Les systèmes les plus opposés entre eux, et même ( ô prodige ! ) ceux de nos grands naturalistes cherchent dans Kant, avec une confiance saris limites, leurs racines ou du moins

(1) U Noire, Fondement d'une philosophie conforme à notre temps (Leipzig, 1875).

leur fondement. « Kant, » dit Reuschle , « a préludé à la gloire de la critique delà « Raison pure par celle que lui ont va- € lue la théorie et l'histoire naturelle du € ciel ». D'après Zœllner (1), «les concep- « tions sur lesquelles les rigoureux cher- « cheurs du présent ont élevé Tédifice « superbe de leur réputation scientifi- « que, s'accordent merveilleusement avec « Kant dans les moindres détails ». Avec Sant, dit E. Dubois-Reymond, « finit la a série des philosophes qui, en pleine « possession des connaissances de leur « temps dans les sciences naturelles, € prenaient part eux-mêmes aux travaux « des naturalistes ». Bref, le nom de Kant promet de dépasser en popularité tous les autres noms.

4. — Que le nom de Kant retentisse si facilement et si haut de notre temps,

' (i) De la nature des comètes (2« édit. Leipzig, 1872).

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INTRODUCTION

cela n'a rien d'étrange, si l'on songe que notre temps retrouve dans Kant son propre esprit. La philosophie de Kant n'a, il est vrai, jamais été populaire ; ce qui l'en a empêché, c'est son style, que Schopenhauer qualifie élogieusement de « brillante sécheresse » ; elle n'a été pleinement comprise que dans des régions supérieures. Mais, comme G. H. Riehl le remarque avec raison dans son livre sur la Famille, « il n'y a point d'enseigne- (( ment si haut et si raffiné qui ne pénè- « tre à travers toutes les couches de la « société jusque dans la hutte du der- (( nier des pauvres, s'il s'est d'abord bien « implanté dans l'esprit des savants de « la nation. La diffusion d'une fausse c( doctrine ressemble alors fatalement à c( la marche des épidémies à travers le (c monde ». Lorsque plus tard, par une étude plus approfondie, nous trouverons que notre civilisation allemande est beau-

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coup plus kantienne qu'il ne semble au premier abord, nous pourrons conclure que cet effet est dû essentiellement à l'influence de la littérature allemande.

- 5. — Le trait propre de notre littérature moderne, c'est qu'elle creuse un abîme entre la réalité terrestre et l'Audelà, non pas l'Au delà réel, au sens chrétien, mais un Au delà idéal, c'est-à-dire imaginaire, un monde idéal sans consistance, où vagabonde l'esprit en quête de jouissances esthétiques. Or ce n'est là, comme nos études l'établiront, qu'une application de la philosophie de Kant.

Quel grand littérateur a autant influé sur la formation de l'esprit, surtout chez les jeunes gens, que Schiller? Et précisément Schiller, plus que tout autre poète, se tient sur le terrain du Kantisme. Il écrit à Gœthe : « Une saine et « belle nature n'a pas besoin, comme « vous le dites vous-même, de morale,

INTRODUCTION

« de droit naturel, de métaphysique; « elle n^a pas besoin de divinité et d'im- (( mortalité qui lui servent d'appui et de (( support. Ces trois points, pour une telle « nature, ne peuvent jamais être des in- <( térets et des besoins sérieux ; au fond « du tempérament esthétique ne se ma- « nifeste aucun besoin de ces motifs de « consolation, qui doivent être tirés de <c la spéculation » (1). Kant « officiellece ment » n'allait pas encore aussi loin ; du moins il soutient ne pouvoir se passer, en vertu d'un besoin de la raison, de ces motifs de consolation comme si c'étaient des fictions qu'on est forcé de créer. Mais avoir enseigné « quon ne peut connaître )) ni ladivimté, ni la morale, ni le droit naturel, ni le monde suprasensible, ni l'immortalité, c'est déjà un grand service qu'a rendu Kant. Lorsque

(i) Cf. Noak, J. G. Fichte dans sa vie, p. 3G0.

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Schiller, dans ses Poésies, parle du royaume de l'Idéal, « du royaume des (( ombres » du « royaume des songes », des « régions sereines où habitent les « formes pures » ; lorsqu'il nous invite « à fuir de la sphère limitée des sens « dans le monde libre de la pensée », lorsqu'il chante : « Plus haut, toujours « plus haut nous montons jusqu'à ce a que dans la mer de l'éternelle splena deur la mesure et le temps meurent « et disparaissent », — il ne faut entendre par là que le monde intelligible de Kant, dégagé des formes intuitives de Tespace et du temps. « Schiller», dit Lange, (( a saisi avec une véritable force de (^ divination ce qu'il y a de plus intime <r dans les doctrines de Kant; il a dévoi- « lé à nos regards le monde intelligible « de Kant, en le considérant en poù- « te (1) ». Et ailleurs : « dans les poésies

(i) Histoire du matérialisme, ii, p. G2.

INTRODUCTION

« philosophiques de Schiller nous trou-- <( vons une manifestation de la forme <c que prête à l'idéal une faculté créatrice « toute puissante, en la faisant passer « nettement et franchement dans le do- <^ maine de l'imagination » (1). Cet abîme creusé entre la réalité et l'idéal, cette fuite loin des puissances de la vie réelle dans le monde imaginaire d'un idéal sans existence, telle qu'elle apparaît dans presque toutes les tragédies de tSchiller, tout cela est aussi vraiment Kantien, que l'idéalisation de l'histoire pour en faire le magasin où puisera l'imagination.

Kant est ressuscité ! tel est le cri qui nous arrive aujourd'hui des points les plus divers. C'est dans Kant que la :science moderne trouve ses bases solides ; c'est Kant qui doit donner aux ré-

(i) Histoire du matérialisme, ii, p. 545,

PESCH. — KANT. — 2.

sultats un peu massifs du travail de l'esprit allemand le dernier tour, la forme qui achève, et la conclusion. C'est ainsi que le puissant édifice de la science se dresse en face du christianisme sous les traits d'un Kantisme achevé.

6. — En même temps la pensée de notre époque désigne exactement cette partie de la doctrine de Kant, du haut de laquelle, comme d'une solide forteresse, l'édifice de l'Eglise chrétienne est menacé de ruine et d'anéantissement. C'est la doctrine de Kant sur la connaissance humaine, c'est ce qu'on appelle la Cyitique de la Raison pure. Ce doit être aussi pour tous les temps à venir le phare grandiose, vers lequel la pensée humaine devra s'orienter. « Cet ouvrage « immortel», écrivait alors C.Rosenkranz, « est la tête de Janus de la philosophie (( moderne ; il concentre en lui-même « toutes les conquêtes antérieures, il ou-

INTRODUCTION

« vre la voie à toutes les tendances nou- « velles, à tous les progrès futurs. De « même que, dans le labyrinthe des « rues d'une grande ville, on s'oriente, par « dessus les maisons, les palais, les cha^ (( pelles, en portant ses regards sur les (( tours qui dominent tout : de même (( dans la philosophie moderne, parmi « la mêlée des batailles, on ne peut « faire un pas en sûreté, si l'on perd de « vue la Critique de Kant ». Ce dernier lui-même nous révèle dans les termes les plus forts l'importance capitale qu'il attache à sa Critique,

La tâche qu'il s'est assignée dans la- Critique de la Raison pure^ est, dit-i),^ « la plus difficile qui pût jamais être ence treprise au point de vue de la méta- « physique, et, ce qui redouble la diffi- (( culte, la métaphysique, du moins celle « qui existe présentement, ne pouvait « m'êtrc du moindre secours, parce que

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20 KANT ET Lk SCIENCE MODERNE

« cette déduction (de tous les concepts « qui procèdent de l'entendement ) doit « d'abord résoudre la question de la poscc sibilité de la métaphysique » (1). Il compare encore le changement qu'il a introduit dans la manière de penser avec la révolution complète opérée dans les sciences de la nature ; il le considère comme désormais au dessus de toute contestation; il ne craint pas d'être contredit, mais de n'être pas compris ; à ceux qui se plaignent de son obscurité, il reproche leur stupidité, et il traite de pecus ceux qui osent reprendre quelque chose à ses principes critiques. Avoir carrément et franchement conscience » en

(1) Prolég. à la métaphys. p. 10. -- Nous citons d'après l'édition de Rosenkranz. Pour les points de la philosophie de Kant, sur lesquels les savants ne diffèrent point d'opinion, nous croyons pouvoir nous dispenser de prendre la peine de faire des citations fréquentes.

INTRODUCTION

toute modestie » de Timportance de sa propre personne et de la valeur de ses propres productions, voilà qui est vraiment essentiel à tout savant moderne.

Sous ce rapport aussi, Kant était un maître. En quoi, en un certain sens, il il ne s'est pas trompé.

En effet, la critique de Kant ne s'est ~ point perdue, ainsi qu'un ruisselet, dans le sable ; depuis cent ans, elle est devant nous comme un large fleuve, sur lequel d'innombrables penseurs allemands font flotter leur esquif. Car, en Allemagne, ">^ tout courant remarquable de doctrine qui déclare impossible la connaissance de Dieu et cependant ne renonce pas à penser, a trouvé son régulateur dans le génie fécond de Kant

Quiconque écrit aujourd'hui sur le problème fondainental de la science, — sur la connaissance humaine, — rnême s'il suit au cours de son travail ses voies

propres, se croit néanmoins obligé, par justice historique, de confesser qu'il doit au professeur de Kœnigsberg la plus grande partie de ses lumières . Car, ainsi que le remarque Ed. de Hartmann (1), <( si la philosophie allemande moderne « peut retrouver toutes ses grandes « vérités et ses grandes erreurs en ger- « me dans les idées de Kant, cela « est vrai surtout de la théorie de la « connaissance, à laquelle aussi bien « se réduit l'essentiel de la philosophie « théorique de Kant. Nul n'a mieux « scruté les problèmes jusque dans leurs « profondeurs ; plus que tout autre gé- « nie initiateur, il a possédé cette abné- « gation de soi-même, qui va jusqu'à « laisser subsister les contradictions dans «^sa doctrine». Cette déclaration de Lotze dans sa Logique: « C'esten substance le

(i) Examen critique des fondements du réalisme transcendental (2 éd., Berlin ) 1875.

INTRODUCTION

« point de vue de Kant que je représente, « et duquel la philosophie allemande « n'aurait jamais dû s'écarter (i) », indique le point de départ et l'intention de presque tous les penseurs modernes. Le professeur G. Wundt nous dit dans son discours d'ouverture de Leipzig: « Partout « aujourd'hui, dans le cercle des science ces particulières, dès qu'on recom- « mence à s'approcher de la philosophie, « on entend émettre cette assertion que c( Kant est le philosophe dont le point de a vue est le plus étroitement uni aux (( sciences expérimentales », Le savant bien orienté croit même que « Kant au- « jourd'hui a plus d'influence que ja- « mais dans les sciences naturelles ». Et d'oii vient cela ? (( Si nous cherchons le « motif de cet aveu », dit Wundt, « nous « trouvons que ce n'est pas à coup sûr

(1) Logique ( Leipzig, 1874, p. 524).

« seulement parce que Kant était étran- « ger au dédain avec lequel l'idéalisme « postérieur a traité l'expérience, mais (c plutôt.... cet aveu s'explique par l'idée « générale que se fait Kant de l'essence « de notre connaissance (1) etc. ».

Ce ne sont pas seulement des savants non catholiques, qui se mettent en frais d'admiration pour la critique de Kant ;. iJ y a encore maint savant qui, catholique de profession, s'est laissé entraîner par le vent du siècle. Déjà dans le siècle précédent, Stattler se plaint en ces termes : « Ainsi je vis la pensée des savants « protestants se jeter dans une extré- « mité que je n'étais pas sans attendre ; « mais, que beaucoup de philosophes « catholiques, et même de religieux, « professeurs dans des couvents et des

(i) De l'influence delà Philosophie (Leipzig, 1876). — et infra, p. C,

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INTRODUCTION

« univei^ités catholiques, montrent aussi « une telle ardeur de zèle pour la philo- « Sophie de Kant, qui est en opposition « absolue avec la conception catholique (( de la religion et de la morale, voilà ce « qui serait pour moi incompréhensible, « si je ne savais par une longue expé- « rience, combien est rare une doctrine « forte et systématique, et combien pè- <( sent sur l'esprit les préjugés qui flat- « tent le désir de la gloire. Un philosophe f( catholique devrait-il donc ignorer que « le système de Kant est en contradic- (( tion directe avec maint dogme et mainte « vérité de foi » ? En particuUer, Stattler blâme un nommé Dillinger, professeur de Théologie, d'avoir combiné les deux points de vue inconciliables de Kant et du Catholicisme.

Les tentatives faites plus tard pour naturaliser le Kantisme dans la science cathoHque sont trop connues pour avoir

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INTRODUCTION

besoin d'être ici rappelées. De nos jours encore, dans bien des milieux catholiques, règne une estime de la Critique de Kant, qui tient plus de l'approbation machinale que de l'appréciation réfléchie. Si l'on veut voir comment des savants catholiques, d'ailleurs très estimables, mêlent à leurs travaux philosophiques la reconnaissance pour ce « Héros », qu'on prenne, par exemple, le programme du Dr Katzenberger, intitulé : « Le moment aprioritisque et idéal dans la science », (Bamberg, 1874). Bref, à peine s'entreprend-il aujourd'hui en Allemagne un ouvrage de haute science que d'abord l'auteur ne brûle un peu d'encens en rhonneur de la divinité de Kant.

Le résultat de notre introduction est donc que le monde moderne qui pense, salue dans Kant l'auteur, le fondement, le support de tout le travail de la pensée allemande.

7. — Résumons encore une fois tout ce qui précède, afin de voir clairement à quoi doit nous servir ce témoignage du monde qui pense,

La science moderne réclame pour elle-même le monde réel, la vie pratique, toutes les institutions sociales, en un mot l'homme réel ; seule, elle veut en dernier ressort juger de tout et tout conduire; seule, elle veut déterminer la direction entière des pensées de la nation ; au fleuve qui roule et entraîne dans ses flots la vie de la nation, elle veut assigner son lit.

Qu'une telle puissance remonte jusqu'à Kant comme à son grand inspirateur, voilà ce qui doit être à nos yeux une raison suffisante de prendre pour objet d'une étude approfondie ce prince des penseurs, qui porte, comme des nains sur ses épaules, tous les philosophes postérieurs.

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C'est aujourd'hui une nécessité" inéluctable que les savants cessent d'être des /idèles de liant, c'est-à-dire qu'ils ne croient plus simplement sur parole autrui, touchant ce qu'à dit et enseigné le « fondement de la science allemande » et qu'ils regardent eux-mêmes, pour leur propre compte, les problèmes en face.

Nous ne croyons pas trop difficile de rendre Kant intelligible, même pour les non philosophes.

Nous craignons plutôt, — et nous l'avouons, — une autre difficulté que nous pourrions rencontrer dans l'appréciation de Kant. Nombre de nos lecteurs ont un respect traditionnel pour Kant, F homme qui, à leurs yeux, a, du moins par sa pensée, fait avancer la science. Si l'on écarte, à propos de Kant, tout l'appareil éclatant des C'est pourquoi, et des En conséquence, siVon considère le système à la lettre, dans ce qu'il a d'essentiel, la ma-

INTRODUCTION

jorité des lecteurs réfléchis en arrive à trouver à peine croyable qu'il y ait eu un homme de sens rassis, assez osé pour présenter au monde un tel système comme le dernier mot de la science, et que ce doive être là l'homme, en qui tout un peuple, qui marche à la tête de la science et de la civilisation, salue le représentant de sa pensée. C'est ici que nous sentons naître la difficulté. Au terme de notre examen sans préjugés, la Critique de Kant nous apparaîtra comme le délire grandiose d'un esprit supérieur. Réussirons-nous à détruire l'idolâtrie de Kant, qui a été grandissant pendant près de cent ans comme une gigantesque muraille ?

Notre travail se compose de deux partics. D'abord, nous nous convaincrons pleinement que la science moderne, si avide de faits, trouve réellement dans Kant sa base la plus profonde « et la

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plus solide ». Puis, nous mettrons cette base à l'épreuve et en examinerons la certitude.

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