‹ Kant et la science moderne [microform]Chapitre 3 sur 35 · QUELLE TACHE KAM SE PROPOSE · texte numérisé non relu

QUELLE TACHE KAM SE PROPOSE

1. — La lâche que Kaiit se propose, c'est lie donner de la connaissance liumaine une explication suffisante.

n en est, parmi nos lecteurs, qui pourront au premier moment trouver étrange que nous les conviions à une étude approfondie de Ja tliéorie de la coimaissance liumaine. C'est qu'en <^lTet l'importance et la valeur de la question que cette théorie implique, n'apparaissent pas tout d'abord. Mais une rapide revue rétrospective de riiistoire nous fournira les lumières nécessaires.

PESCH.— KANT. — 3.

Rien n'était plus naturel pour l'esprit d'in- (lépendaure, dont la Hétbnne avait l)risé les chaînes, et qui avait donné l'assaut d'aboi'd à l'autorité visible en matière de foi, \nm à la foi chrétienne elle-niènie, (pie de faire tous ses ell'orts pour asseoir riiomme, à tousies points de vue, sur lui-même comme base. Du développement naturel des choses il résulta que l'homme, libéré de toute dépendance par en haut, toml)a, en vertu de sa faiblesse et de sa pesanteur nalurelles, au dessous du niveau de la raison dans la "sphère de la sensualité brutale.

Déjà, daus Dacon de Vérulau), la révolution iidi^llectuelle est assez avancée'pouj' ([uW proclame l'expérience sensible la seule source possible et l'exclusif instruuientde toul savoir humain, et qull dénie toute vahun* au suprasensible. Nous rencontrons ici ce qu'on ap[)elle l'enq)iilsm(^ c'est-â-dire celle philosophie expérimentale, qui restreint la tâche de la science à la connaissance du monde accessible à la perception sensible, parce qu'elle ban-

nil, comme absolument inconnaissable, le suprasensible du domaine du savoir. Au début, nous trouvons encore chez les modernes docteurs de l'expéi'ience les idées de Dieu et de l'âme spirituelle. Par un certain sentiment de vénération pour l'anticpie tradition, ou les tolérait, mais on leur refusait toute valeuiscienlili(]ue, parce que, selon la remarque déjà faite, on n'admettait d'autre réalité que celle du monde des phénomènes sensibles.

<i .le ne veux être i-ien de plus qu'un être sensible )\ disait l'homme, descendu à ce degré de négation; mais peut-il, en conséquence de cet acte de volojité, cesser d'être homme? Et le caractère proi)re de V /( un ut ni té m doW-W pas ùhv précisément, au sein de cette déchéance, l'aiguillon qui ne le laisse jamais en repos dans l<\s régions du sensible? Il se peut (jn'il réussisse à écarter temporairement une boime |>artie de Fidée de la vraie humanité, à elfacer la dilférencc entre le bien et le mal, à éloullei- sa ré|)ulsion pour le vice brillant de succès terrestres et son estime pour la vertu

'-immtsiéâimaiM'

KANT KT LA SClENCi!: MODERNE

persécutée, à se rendre sourd, après l'acte mauvais, aux objurgations du Souverain Législateur, et à réduire en lui au minimum les idées de Dieu et de l'immortalité . .Alais il v a une <:hose qu'il ne peut oublier, il y a une chose à laquelle il se trouve d'autant i)lus invinciblement ramené (prit cultive davantage la science: cette chose, c'est le laruvtm propre de la wH naissance humaine, ou, pour nous plier au langage moderne, de V expérience humaine. Pkis l'homme sYilbrce de ne vouloir être qu'un animal plus délicatement organisé que les autres, plus il se sent élevé par sa i'onnaissance à la hauteur d'une i)erfection de laquelle la créature irraisonnable est absohiment exclue. Et même, en réalité, l'honmie ne connait-il que des phénomènes sensibles isolés, dans leurs divers rapports concrets, exactement comme fait l'animal? Ne voit-il pas plutôt sa comiaissance pénétrée de toutes parts d'universel et de nécessaire? Il n'est pas besoin de bien hautes spéculations pour nous rendre ce fait présent comme il faut. Lorsque

l'homme a la perception d'un cercle, il ne conçoit pas seulement que ce cercle est rond, mais encore que loul cercle est et doit être rond; ni seulement que deux poires ne sont pas celte fois-ci égales à cinq, mais encore qu'elles ne iieuxGiii Jamais être égales à cinq; ni seulement que ce changement a une cause, mais encore que tout elTct sans exception a et doit absolument avoir une cause. L'homme uo s'absorbe donc pas dans la perception sensible, il la dépasse; il ne connaît pas seulement les objets, il connaît encore sa propre connaissance. Et ce mouvement qui l'emporte au dessus de la connaissance sensible, n'est pas seulement pour lui une possibilité éventuelle, c'est encore une naturelle nécessité. S'il se sent pressé de rechercher le motif et la cause des événements, il se sent pareillement pressé de se rendre compte de sa propre connaissance. Ce dernier point doit d'autant plus nous intéresser que la connaissance de soimême est bien une connaissance réelle d'ordre phénoménal, et d'où pour l'homme tout

le reste dépend, en tantciue cette connaissance lui sert d'intermédiaire pour entrer en rapport avec le monde extérieur.

L'iiomme adonné au sensible, et qui néanmoins i)cnsaît encore en quelque façon, a pu se tourner et se retourner comme il voulait; il a toujours trouvé devant lui la connaissance (le soi-même, avec sa propre originalité, et qui demandait impérieusement une explication.

<c Conmient l'expérience est-elle possible »? Et en réilécliissant à cette question, il voyait un problème encore plus profond se dresser devant son esprit: « Comment est-il possible a que ma faculté de coimaiti'e connaisse des (( choses qui sont hors de moi? Où est le « pont, poui- passer du moi au non-mot exté- « rieur » ?

2. — La pensée humaine n'a i)u se soustraire à ce problème. Alors qu'on ne sonp^eait pas encore au protestantisme et à Ivant, la philosophie fournissait déjà tous les éléments qui concourent à la solution de cette question. Sans doute nous ne trouvons' pas dans l'an-

cienne philosopliie le problème posé sous cette forme : Comment l'expérience est-elle possible? Il fallait d'abord que l'humanité fut communément tombée dans la sensualité pour que l'aiguille du cadran de la philosophie marquât l'heure sur cette question : Comment Texpérience est-elle possilde? Mais de l'ancienne philosophie se dégageait naturellement la réponse simple et grandiose à la question posée. — De ce fait que l'homme possède des connaissances qui, absolues, nécessaires, universelles, dépassent la pure expérience sensible, on trouvait dans l'ancienne philosophie cette explication, que V homme possède une faculté de concevoir snprasensible, spirituelle. De ce fait ([ue l'homme connaît un monde qui existe en dehors de son acte cognitif(un mon- (Je transcendant, selon l'expression de Kaut), et qu'il conçoit, par sa faculté spirituelle, l'universel empreint dans les clioses sensibles, on trouvait cette explication plus profonde, que y esprit humain est le reflet de l'intelligence unique, à laquelle les choses extérieures doivent

KANT i<:t la science moderne

leur existence et qui, en les produisant, nous en a donné tes idées.

3. — Lorsque Kant vivait, l'esprit du siècle avait depuis longtemps rompu de la façon la plus hostile avec le passé calholique, et telle était la confusion amenée par le protestantisme que, jusque dans bi(Mi des milieux catholiques, l'intelligence de la philosophie traditionnelle s^'^tait obscurcie. Dans rAllemagne protestante la pensée supérieure aux sens avait bien encore une existence scientifique, mais elle s'était réduite a un sec dogmatisme d'école qui, sans précisément écarter la haute science, l'enseignait malheureusement avec une fadeur et un emmi morlel qui en énervaiejit l'exposition, en face des riches couleurs des théories sensualistes. Cette situation n'étail plus tenable; on ne pouvait plus avancer dans cette impasse.

Mais c'élait seulement la situation de la plate science allemande ; ce n'était pas l'impasse où s'engagea le coui'ant du siècle sous Fimpulsîon du protestantisme. Cette impasse esl

plutôt ta phitosopliie des empiristes angtais. La France l'avait connue avant rAllemagne. Si le protestantisme n'avait pas réussi à rompre en France, comme en Allemagne, les formes catholiques de la vie publique, il avait du moins jeté dans l'air de la France, facile à émouvoir, des germes de révolution. Et c'est xlans ce i)ays que se développa, sous la forme d'un matérialisme complet, la science importée d'Angleterre. Les Allemands, devenus protestants, avancèrent plus lentement dans cette voie, mais aussi ils devaient v laisser une trace plus profonde. L'empirisme anglais et le matérialisuKî français excitèrent alors dans les pays allemands la plus vive attention.

A la surface de ce courant puissant llottait encore, dernier débris de la métaphysique, cette question: Comment V expérience est-elte possibte ?

L'humanité, ivre des jouissances et des connaissances sensibles, ne pouvait se soustraire à une question qui, impliquée dans l'expérience sensible, Vétevait cependant au dessus des

sens: Comment est-ce donc que je connais? jy Comment tes choses extérieures enlrent-ell(^s iVàW'^ mu représentation intêrienre:^ Connnenl l'expérience est-elle possiljle? D'où vient dans ma connaissance cette nécessité (]ue je doire connaiti'e ainsi et ne puisse connaître autrement? Pourrpioi suis-je contraint d'énoncer des jugements de valeur universelle, tels que celui-ci : Tout ce qui arrive, doit avoir une cause? — Celte mélaj)liysique, Thounne dans ses observations aurait du l'accepter comme le til d'Ariane donné i)ar la natiu'e ; mais la sphère su[)rasensible tout entière — jus(pralors dénonnnée métaphysique, — s'était évanouie à ses regards. Toute la science du suprasensible s'était absorbée dans la théorie de la connaissance; cette question l'enserrait de toutes parts; elleTenserrait comme une corde qui l'étranglait, ou plutôt connue une ceinture de sauvetage, destinée à le faire remonter de l'abîme de la sensualité vers la surllice des eaux tranquilles.

L'esprit s'éloignant de plus en plus du

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Christianisme s'était alors posé un problème gigantesque: comment expliquer la connaissance humaine, sans admettre dans l'homme une puissance suprasensible (l'àme immortelle) et dans le monde extérieur un être suprasensible (Dieu)? Rien de plus tragique à contempler que les efforts de l'esprit humain pour venir à bout de cette tache impossible. Afin de bien tenir le fil que Kant prit pour guide avec la profondeur allemande, nous devons nous représenter plus nettement encore à quel point en était arrivée la solution de la question.

^. — Par la bouche de Bacon (1561-1026) l'esprit du siècle avait posé comme premier principe que l'expérience seule est la source de la connaissance. Or, d'oii vient ce principe? Repose-t-il aussi sur l'expérience? et sur laquelle ? quelle garantie Texpérience offre-telle de sa propre valeur? C'est ainsi que l'expérience elle-même devait devenir l'objet de la science : il fallait essayer de justifier la valeur de la connaissance humaine^ fondée sur

la seule expérience. C'est avec Jean Locki» (16rî2-I70i) que la pliilosopliie expérimentale entreprit cette tache. Et voici sa réponse : Toute expérience est perception sensible ou sensibilité ; dans la connaissance humaine il n'y a rien qu'on ne puisse expliquer comme un produit de la perception sensible ; même les propositions de valeur universelle, telles que le principe de causalité, — en vertu duquel tout elTet doit avoir une cause, — dérivent radicalement de la perception sensible. Que sont donc les perceptions sensibles? Telle était la seconde question. — Ce sont des représentations de l'esprit, des idées, dit Georges Berkeley (1085-175:3); le monde n'est qu'un cercle magique de phénomènes illusoires ; toute l'existence des choses consiste en ce qu'elles sont perçues (esse est percipi) ; c'est Dieu qui produit en nous l'illusion où nous sommes, que nous connaissons quelque chose. Par contre, les matérialistes français nous enseignent que les perceptions sensibles ne sont que des excitations d'organes corporels, que

Crî

des phénomènes matériels de mouvement.

Surgit alors la grosse question : — Si les éléments de la connaissance ne sont que des impressions idéales d'un esprit, ou mécaniques (l'un corps, comment est possible une connaissance qui, premièrement, embrasse la réalité, et secondement, ait une valeur universelle? Gomment des impressions qui n'appartiennent qu'à lu sphère subjective de celui qui connait, peuvent-elles être le point de départ d'une connaissance de l'extérieur? Comment des perceptions, qui ne représentent que des individus comme tels, peuvent-elles fonder des jugements d'une valeur universelle et absolue?

Une fois encore, avec David llume(i 771-1770)

la philosophie du siècle fit appel à tous ses moyens d'exposition et d'explication. Il arrive en vertu de l'habitude, dit ce sceptique célèbre (ayant en vue surtout le principe de causalité), que notre imagination enchaîne et coordonne certaines représentations dans le rapport d'effet à cause. Chaque fois que je le

veux, mon doigt remue ; eu veilu de celte liabilude, je réunis par l'imagination ce mouvement du doigt et l'acte volontaire correspondant ainsi que Velfcl à ù, caiw, (,uoi(|ue je ne sadie pas s'il existe réellement entre eux une relation causale. C'est donc seulemçnt riiabitude (pii fait sur nous l'impression delà nécessité, quand nous disons: Tout ellet 'loit avoir une cause correspoiidaiile. llinne explique l'expérience limnaine j)ar riiahilude, or riiabitude n'est que rexi)éi-;eiico r('pétée.' 11 oublie de nous dire comment l'iiabiliidc, c'est-à-dire la seule expérience individuelhïréi)étée, est par elle-même en élat de nous expliquer cette néc(!ssilé </ui apparaît dans les jugements universels expérimentaux. Il n'a pas fait faire un |)as à l'explicalion de la connaissance humaine; il n'a pas même laissé ;ïla .science un misérable lieu de repos, à moins (ju'on n'en voie un dans cet aveu, (pie toute connaissance est illusoire et dénuée de fondement : en un mol, il a glissé s(jus la léte de la science un coussin pour l'aider à mourir.

CH. I. — TACHE QUE KANT SE eROPOSE 47

Le prétendu travail de Hume a du moins eu ceci de bon que la question de la connaissance humaine, - la seule vers laquelle la science dévoyée pût sans prétention s'orienter, — devint justement une question brûlante. Le i)roblème se posait dés lors dans toute sa clarté « Hume », dit Kuno Fischer (I), « n'a « i)as résolu le problème ; il n'a fait que l'é- « claircir, mais de telle façon qu'après lui nul « penseur indépendant n'y put fermer les yeux ; '< il fallait voir désormais que ce problème « est au pi^emier rang enire tous, et que par « la roule que Hume a suivie, on n'arriverait « pas an but. L'expérience, dont Bacon avait « fait Vinstnimenl de la i)liilosopliie, on était « /W;/rf depuis Locke, et c'est cet objet qu'il « lallail d'abord exiiliquor. Mais l'expérience <( fut toujours expli(piée de telle façon qu'elh « était di-jà au fond de l'explication ; en etfel, « le rapport de causalil(' enli^eles phénomènes « avait dans Locke la valeur de la réalité de

(I) Fniiirois Bacon ( "2« éilil., p. 785 ).

c( la perception ; — dans llerkeley, celle de la « réalité de Faction divine ; — dans Hume, ^c celle d'une expérience souvent répétée. c( Quiconipic saisit bien le problème, doit ce cherclier une autre voie, adopter un au- « tre point de départ, cpii ne procède plus de a. la philosophie expérimentale et dojme à la (k question une tournure ([ui fasse époque . . . (( C(^ fut l'œuvre d'un philosophe allemand,

a Emmanuel Kant ».

. 5. — En réalité, c'est David Hume qui suggéra au nouveau Copernic l'idée de son entreprise. Le grand critique voulut affranchir la science du sce])ticisme de Hume : Innu-eux, si le vent glacial de son criticisme n'avait pas entièrement éteint la lumière de la vie !

Pour comprendre Kant comme il convient, on doit se rappeler ce que Hume avait en vue. Il trailait le grand proldème, comme on l'a remarqué, surtout relativement au principe de causant':. Cette loi, d'après la(iuell(? tout elfet doit avoir une cause correspondante, et toute cause comi)lète entraîne après

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olle son effet, s'offre réellement à tout esprit pensant comme une loi absolue et universelle. De quel droit, demandait Hume, mainte' nons'uous à cette loi sa valeur îiniverselle ? Que dans le cas présent, Vexpérience sensible individuelle n'expliquât rien, c'est ce que Jlume admettait avec raison comme constant. Nous, hommes du commun, nous croyons actuellement que notre entendement conçoit, à l'occasion d'une expérience sensible, je veux dire interne, ce que sont la cause et l'effet, de sorte que nous pouvons distinguer la cause de la simple condition ou occasion ( par exenq)le, je me connais moi-même, (juand je parle ou marche, comme la cause de mon acte), et en même temps mon entendement conçoit le rapport de cause à effet comme existant en soi, antérieurement à mon expérience sensible, indépendamment de cette expérience, — connne a priori, si l'on peut ainsi s'exprimer. En conséquence, il y a, hors de l'acte par lequel nous connaissons, une réalité suprascnsible( parce qu'elle a une

TESCH. — KANT.

KANT ET LA SCiri:NCE MODEHxNE

valeur universelle), laquelle est saisie par l'homme à l'aide d'une faculté cognilive suprasensible. Mais une,connaissance suprasensible dans l'homme implique une àme spirituelle et immortelle! Voilà la vérité qui fiiit plus de peur à la science avancée que l'eau bénite au diable. \n véritable homme de science pose en principe, comme une i'hose (pii va de soi, que l'homme n'a qu'une connaissance sensible. C'est ce qu'a fait Hume. (k 11 a démontre sans appel», dit Kant », qu'il (( est absolument impossible à la raison de ce concevoir un tel lien a [)riori et en vertu de (( concepts, car ce lien impli(|ue nécessité )). Il a lail plus: en prenant poui' unique fondement l'habitude, il a sous tous les rappoi'ts enlevé toute valeur à la connaissanc(^ qui dépasse l'expérience sensible individuelle, et ainsi c'en serait fait de toute connaissance suprasensible ( métaphysique ), (pie dis-je? de toute la certitude de notre connaissance. c( Depuis l'origine de la métaphysiciue, aussi a haut qu'on remonte dans son histoire », dit

Kant (1) », il ne s'est point présenté de con- « joncture plus décisive pour le sort de cette c( science que l'attaque dirigée contre elle par c( ïlume », La manière dont Hume avait posé la (piestion, avait donc son importance. « ÏI (( n a porlé aucune lumière dans cette es- (( pèce de connaissance : néanmoins il a fait . «jaillir une étincelle ». Et cette étincelle est tombée sur Kant, et la lumière du criticisme est apparue. « Je cherchai d'abord, si l'objecc( lion de Hume ne pouvait pas se générali- « ser, et bientôt je trouvai que le concept « de cause et d'etTet est loin d'être le seul c( sous lequel l'esprit s(^ représente a priori « les enchaînements des choses ; bien plus « que c'est là l'objet propre et le domaine « même de la métaphysi({ue. Je tentai de m'as- (( surer de leur nombre, et, cette tentative (( ayant réussi à mon gré, — j'entends en par- « tant d'un seul principe, — j'arrivai à la dé- « duction de ces concepts, dont j'étais présen^

(1) Prolégomènes à toute métaphysique future, p. 5,

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« temeiit assuré qu'ils ne sont pas, ainsi que « Hume Tavait soutenu, dérivés de l'expé- 1 rience, mais qu'ils procèdent de l'entende- <( menl pur. Cette déduction (pii paraissait im- /.( possijjle à monsagace devancier, et dont perte sonne non plus, en deliors de lui, ne s'était <( seulement avisé (bien que chacun se servit à a coup sur de ces concepts, sans demander <( sur(pioi se fonde leur valeur obj(Ttive), cette tt déduction, dis-je, était l'œuvre la plus dlil'i- « cile qui put étr(^ al)ordée en vue de la Mé- <i tai)hysique(l) ». Kant l'a accomplie: c'est la « CrUique de la liaison pure ». C'est «le prot)lème de Ilinne dans son plus grand développement possible »; on y traite de te l'existence « d'uue connaissance vantée et nécessaire à <c l'humanité ». L'œuvre de Kant, (c c'est une <t science toute nouvelle, dont personne au- <( ])aravant n'avait même eu l'idée, dont mé- <( nii' la simple idée était ignorée, et pour A laquelle rien de ce qu'on possédait jus-

(1) Prolégomènes à toute mùtaphysique future, p. y.

CH. I. — TACHE QUE KANT SE TROPOSE b^^

« qu'alors ne pouvait être utilisé, sauf les c( soupçons que pouvaient faire naître l(»s (( doutes de Hume, leciuel néanmoins n'a- « vait eu aucun pressentiment de la possibili- (( té d'une telle science formelle, et, pourmetc( tre son esquif en sûreté, le poussait vers « le bord ( le scepticisme ), où il devait « échouer et se perdre, tandis que je me pré- (( occupe, moi, de lui fournir nn pilote qui, (( suivant les principes certains de i'art nauti- « que, tirés de la connaissance du globe, et (il muni d'une carte complète de la mer et « d'une boussole, puisse conduire sûrect ment le navire où il lui semble bon (1) ». 0. — La manière dont Kant a accompli sa tache a-t-elle la portée universelle qu'il se plaît à lui attribuer^, c'est ce que montrera l'exposition qu'on en fera ci-dessous. Ce qui est certain, c'est que la question de l'origine de la connaissance, abordée par Kant et traitée dans la Critique de la Raison pure, excite

(1) Prolégomènes à toute métaphysique future, p. II.

encore de notre tenii)s chez tons les pensenrs le plus vif intérêt, et qu'elle le mérite.

Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous n'atiribuons pas à la théorie de la connaissance absolument cette espèce d'importance, qu'elle i)rend dans les idées des modernes et de Kanl. La théorie de la connaissance n'a pas absolument, — ainsi qu'on le veut aujourd'hui, — absorbé toute la métaphysique. C'est le point de vue erroné de Kuno Fischer, quand il dit : a La philosophie ^ avant Kant voulait être une explication des (( choses, c'était aussi la prétention des scien- (( ces empiriques. Ou la philosophie devait <( renoncer à sa situation indépendante et s'alj- « sorber dans les sciences expérimentales^ — (( c'est ce que lit le réalisme anglais ; ou elle (c devait tenir bon comme science spéciale mé- (( taphysique (suprasensible) en lace des science ces expérimentales, et alors elle s'épuisait, « — c'est ce qui arriva dans Técole de AVolf. c( Dans les deux cas, elle disparaissait comme (( science indépendante ^>. On la sauve, dans

l'opinion de Fischer, lorsffu'on lui donne pour objet quelque chose de spécial et cependant de réel. Ce quelque chose existo : ce sont les sciences exactes mêmes. C'est dans cet esprit que Kant a entrepj'is et achevé sa'tàche. ce L'ob- « jet de Vexpérience, ce sont les choses ; Tob- (.c jet de hphilosop/iie, c'est l'expérience, prin- « cipahnnent le fait de la connaissance huinai- « ne. C'est surtout ainsi que la philosophie « cesse d'être une explication des choses, pour (.( <levenir une explication de la connaissance <( des choses (i) )). Ce point de vue fondac( mental pour la philosophie, c'est Kant qui i( Ta découvert. Dans ses mains la philosophie c( a été comme l'œuf de Colomb ; il a donné ce à celle-ci une base solide, tandis qu'avant lui ce personne malgré tous ses efforts n'avait pu « faire tenir l'œuf en place ». Tels sont les termes avantageux dans lesquels K. Fischer traduit l'opinion courante des modernes sur la question. Mais on ne pourrait accorder une

(1) Histoire de la philosophie moderne, m, IG.

îii

telle importance au problème de la connaissance quVi condition d'avoir préalablement démontré qne l'homme est absolument hors d'état état de concevoir aucune vérité suprasensible. Nous le ré|)étons : en aucun temps, en aucun lieu, la philosophie ou métaphysique ne peut se contenter de n'être (prune théorie de la connaissance humaine; elle doit tendre sans cesse à expliquer en dernière analyse par ses propi-es premiers principes le monde entier de la réalité.

Et cependant nous tenons pour indéniable la haute importance du problème de la connaissance.

Parmi les objets dont doit s'occuper la pluloso{)hie, la connaissance humaine prend tout d'abord en soi et pour soi une place éminente. Elle est en quelque sorte l'œil, dont Tor- ^^anisation n'a pas moins d'intérêt pour nous que les objets de la vision. Conmient pourrait-il ne pas incomber au philosophe de chercher à comprendre de ({uelle manière s'accomplit le fait de la connaissance ? Depuis

Kant, on a désigné d'un nom nouveau Fexposition critique des conditions auxquelles est soumise la connaissance ; on rappelle la science transccndentale, pour ce motif, disent quelques-uns, que la science qui a les choses pour objets s élève au dessus d'elle-même et revient sur elle-même par la réflexion. D'autres tirent ce nom de ce que la philosophie critique, pour expliquer l'expérience, fait appel à des conditions, qui sont elles-mêmes en dehors de toute expérience. D'autres encore soutiennent que la science critique s'appelle tmnscendentale, en tant qu'elle se rapporte aux conditions tramcendentales de notre connaissance, et que cet élément premier qui précède notre connaissance en la conditionnant, s'appelle transcendenkd, en tant qu'il se rapporte à quelque chose de transcendant (1). Ce mot

(i) Kant appelle transcendant ce qui est au-delà, c'est-à-dire en dehors de notre acte cognitif, partant les objets extérieurs en tant qu'ils existent indépendamment de notre pensée, par ex. les choses en soi, les noumènes, Dieu, etc. Le transcendental est surtout ce qui se trouve dans le sujet connaissant et se rapporte au transcendant (relation énoncée du point de vue

KANT ET LA SCII<:NCH MODERNE

n'a ('té (raiiciiiie ntilih', il a au contraire fait beaucoup de mal. La science traditionnelle ne coiniaissait pas (]cp/nlosop/iie transi endentaJc^ tandis (pie la critirpie de la connaissance Inimaine Ta considtMve connn(^ tivs inij)ortante, et nous aurons souvent encore occasion d'y revenir (piand nous montrerons rpie tous les ('l(Mnents de la V('rital)le tlu'orie de la coimaissance se trouvent déjà dans l'antique philosophie (la scolasticpie).

Du joui- où s'est développé(î la tendance à s'éloioujM- du suprasensible, — ainsi que c'est devenu la mode depuis deux à trois cents ans,— l'étude de la théorie de la connaissance — ce qu'on appelle la philosophie criti- ({ue — a pris encore une impiirtance toute l^articuliére. On peut soutenir cari'ément que toutes les i^randes erreurs modernes sont issues d'une fausse conception du fait de la

extérieur). Est donc transcendental (ont ce qui est antérieur dans notre esprit à toute oxpéiiencc, cl donne à notre connaissance ce caractère distinclif, qu'elle paraît une représentation du transcendant. Enfin on ap[.elle de même Iranscendentale l'étude de ces conditions a priori.

connaissance lunnaine, et partant, de la valeur objective de notre connaissance, ou du moins y ont trouvé leur plus solide fondement, c'est justement ici que l'extravagance humaine a élucubré ses plus étranges imaginations et les a présentées au monde comme la philosophie; c'est justement ici que la moderne sagesse est manifestement au bout de son rouleau et peut être amenée de la manière la ])lus invincible à confesser qu'elle doit rentrer dans la voie de la philosophie chrétienne, si (.'Ile veut agir loyalement avec la vérité.

Et c'est aussi là le point où se dirige, au cours de son développement, la philosophie allemande. Aujourd'hui, selon la remarque de Lange (1), le problème fondamental des sciences naturelles se transforme en problème de la théorie de la connaissance.

H est facile de voir par là qu'on ne peut proprement parler de transcendental qu'autant qu'on a positivement démontré l'existence corrélative de (pielque chose de transcendant, comme vraie, ou vraisemblable, ou du moins possible.

(!) Histoire du matérialisme, n, 220.

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Le penseur chrétien a donc assez de molifs de consacrer à cette question toute son attention. C'est dans sa connaissance que l'homme trouve la meilleure part de sa dignité naturelle, c'est par elle qu'il s'élève au dessus de l'univers matériel. L'univers disparaîtrait que subsisteraient encore cette nécessité et cette universalité, qui sont, aux yeux de l'homme, les caractères propres de la vérité.

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