CH. III. — SÉCULARISATION DE LA SCIENCE
■i. — Secondement, dans le développement ultérieur de ses méditations, Kant aboutit à ce résultat que notre connaissance tout entière est totalement limitée à l'expérience comme telle, — aux phénomènes ; — d'où il suit que nous ne pouvons connaître sûrement rien qui dépasse l'expérience.
Sans doute, Kant reconnaît en nous des éléments qui sont en dehors du domaine de l'expérience. Ce sont d'abord les formes de l'intuition et de l'entendement ; les concepts de l'entendement, dont voici un échantillon : toute chose doit avoir une cause ; c'est, en un mot, ce qu'on appelle fa priori. Mais tout cela n'a de valeur que tant qu'on l'applique aux objets de l'expérience, c'est-à-dire aux phénomènes. « Toute pensée doit se rapa porter directement ou indirectement en der- (( nière analyse aux intuitions, par conséquent « à notre sensibilité, parce que d'une autre a manière aucun objet ne peut nous être don- « né » (1). La loi mentale, par exemple, que
(1) Raison pure, p. 31.
PESCH. — KANT. — 7.
tout changement doit avoir une cause correspondante, n'a de valeur que dans le domaine de l'expérience; en a-t-elle encore une au dessus du monde de l'expérience sensible, c'est ce que nous ne savons pas. Il en est de même des autres concepts et principes.
Outre les concepts de l'entendement, il y a encore les trois « idées » de Dieu, du monde et de l'àme, appelées concepts de la Raison. Or ces idées sont aussi vides et négatives que les concepts de l'entendement ; bien plus, elles ont moins de valeur, puisque Kant leur dénie de pouvoir être employées empiriquement. C'est donc une espèce d'article de luxe. De même en effet que l'entendement est la faculté de former des concepts et déjuger, de même la raison est la faculté de raisonner ( de conclure ). Or, elle voudrait bien donner aux raisonnements une forme parfaite et achevée, à peu près comme, pour la symétrie, on peint sur une maison de fausses fenêtres. C'est pourquoi la raison crée alors et imagine trois fantômes, l'Idée du moi ou de l'àme, subs-
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lance simple et impérissable, l'Idée du monde, ou de Tensemble des choses, l'Idée de Dieu ou de la synthèse de toute réalité. Par où l'on comprend facilement que « la raison pure n'a CL pas en vue par ces Idées des objets spéciaux, « qui soient supérieurs au monde de l'expé- « rience, mais qu'elle veut seulement faire wi « usage complet et achevé de l'entendement (( dans le cercle entier de V expérience )> (i). L'usage de l'entendement dans le domaine de l'expérience sensible, tel est le seul point qui ait pour l'homme un intérêt scientifique. Ces Idées de la Raison ne sont que des « pos- « tulats, des principes pour l'usage de l'enten- (( dément », en tant que les concepts de l'entendement reçoivent de l'usage de la raison une coordination qui les élève à une unité supérieure. Si la raison voulait admettre qu'aux Idées correspond quelque chose de réel, ce serait alors « indiscrétion et présomption de « la part de la raison ignorante de sa vraie « destination », faisant « étalage de savoir et de
(1) Prolégomènes, p. 100.
BiBLIOTritlCA
«. réflexion là où le savoir et la réflexion pro- « prement cessent ». A en croire Kant, non seulement la métaphysique jusqu'à nos jours ( la psychologie rationnelle, la cosmologie et la théologie) est tombée clans ce péché de présomption, mais encore nous le commettons tous à tout instant, sans le vouloir, par suite « d'une illusion inévitable, d'un leurre trans- (( cendental », qui nous foit prendre pour des réalités les peintures idéales de la raison. Tout cela parait un peu fort à Schopenliauer. Il blâme son maître chéri de faire sortir ces trois concepts nécessairement de la nature de la raison et de démontrer néanmoins qu'ils sont insoutenables et ne peuvent être fondés en raison : Il fait donc « dit-il » de la Raison elle-même un sophiste en disont : Ce sont des sophismes non de l'homme, mais de la Raison pure ellemême desquels le plus sage même ne peut se défaire, et peut-être n'évite-t-il l'erreur qu'à grand'peine; car pour l'illusion qui perpétuellement le harcèle et le berne, il ne s'en délivrera jamais ». Il dit encore: « On pour-
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« rait donc comparer ces idées de la Raison « pure de Kant au foyer, dans lesquels les « rayons convergents réfléchis d'un miroir « concave voltigent à quelques pouces de la « surftice ; semblablement, par un mouvement « inévitable de l'entendement, se représente « à nous un objet qui n'a aucune réalité » (i).
Par là même déjà est indiqué le résultat tout entier de la Critique de la Raison pure. Le voici en quelques mots : l'homme ne peut rien connaître que la nature perceptible aux sens, et encore seulement sous son aspect phénoménal. A la question posée avec tant d'emphase: la métaphysique est-elle possible? — la réponse est au fond simplement: Non.
5. — Kant le savait bien^ et il n'était pas peu fier d'avoir, sous ce rapport encore, rompu en visière, nouveau Copernic, avec toute la philosophie rationnelle. En dehors des empiristes, toute l'humanité avait été jusqu'alors convaincue que nous pouvons connaître le su-
(1) Le monde en tant que volonté, etc., I, p. 578.
prasensiblc avec certitude, et, pareillement que nous entrons en possession de cette connaissance par la réflexion rationnelle. Le professeur de Kœnigsberg ne se laisse pas arrêter. Il entreprend de faire voir dans le plus grand détail que les thèses de la Psijchologie rationnelle, qui doivent démontrer l'existence réelle de l'àme, substance simple et impérissable, ne sont que des sophismes captieux, des «paralogismes de la Raison » ; que les démonstrations de la Cosmologie rationnelle touchant l'origine et la réalité du monde se résolvent pareillement en contradictions ou « antinomies de la Raison »; et enfin, que la Théologie rationnelle est tout aussi incapable de fournir des preuves de l'existence de Dieu. Toute cette démonstration de Kant repose sur cette idée fondamentale, que notre connaissance ne se rapporte pas aux choses réelles et n'a pour objet que des fantômes subjectifs.
Aux esprits chrétiens qui en Allemagne s'épouvantaient, Kant disait : Je ne veux pas défendre la cause de l'athéisme, je veux seule-
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ment montrer que nous ne pouvons rien savoir scicnlifiquoment de l'àme humaine, de l'univers et de Dieu, et que toutes les l'ech-^^rches de la raison spéculative aboutissent à un non liquet. Pour consoler les « âmes orthodoxes », il veut bien retrouver, comme (c postulats » de la raison pratique, ces vérités métaphysiques qu'il a exclues de la science spéculative. Il avoue lui-même combien pauvre et vague est cette connaissance. Nous aurons à montrer en son lieu plus précisément que, pour Kant, les postulats de la Raison pratique ne sont que des fictions creuses, qu'on peut se forger, quand on y est poussé par un besoin du cœur. Quel empirique ne serait satisfait d'un tel enseignement?
Que telle soit la doctrine de Kant, rien de moins contestable. Le grand critique loue Epicure de son esprit de suite dans les idées, « lui qui, dans ses raisonnements, n'a jamais « dépassé l'expérience », tandis que Locke, « par exemple, après avoir dérivé tous les « concepts et principes, de l'expérience, en
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CL pousse l'usage au point de soutenir qu'on a. peut, grâce à eux, démontrer l'existence de a Dieu et l'immortalité de l'âme (quoique ces « deux objets soient tout à fait en dehors de (( l'expérience possible) aussi évidemment « que n'importe quel théorème mathémati- « que » (1). Un critique prétendant avoir trouvé dans la Critique de la Raison pure un « idéalisme supérieur », Kant s'explique en disant : « Le principe qui d'un bout à l'autre « régit et détermine mon idéalisme, est celui- « ci : Toute connaissance des choses par l'en- « tendement pur ou la raison pure seule n'est a. qu'illusion, et c'est dans V expérience seule « que réside la vérité » (2). Pour éclairer la pensée de Kant, citons encore un passage : « La « science de la nature ne nous découvrira jad mais l'intérieur des choses, c'est-à-dire, ce « qui n'est pas phénomène, mais peut néan- <i moins servir de principe supérieur à l'ex- CL plication des phénomènes ; aussi bien n'en
(I) Raison pure, p. 658. — (2) Prolégotn., p. 154-.
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« a-t-elle pas besoin pour ses explications pliyc( siques ; que dis-je ? si par ailleurs on lui « offrait de tels principes ( par exemple, l'in- « fluence d'êtres immatériels), elle devrait les « repousser et ne pas les admettre dans le « cours de ses explications ; elle ne doit jamais « les fonder que sur ce qui appartient comme « objet des sens à l'expérience et peut être (( rattacbé à nos perceptions réelles selon les (( lois de l'expérience » (1).
Kant ne connaît donc d'autre source de connaissance que V expérience', « et c'est là », remarque E. de Hartmann, « ce qui fait que ft l'école empirique du réalisme moderne jette « toujours des regards pleins d'une piété nou- « velle sur Kant, qui, le premier en AUema- « gne, a émis et soutenu cette thèse ».
G. — Mais le caractère propre qui fait de Kant le père du moderne empirisme scientifique, le troisième défaut capital qui l'affecte, c'est que, fidèle à l'esprit de l'ancien nomina-
(1) Prolégom., p. 127.
Usine, il présente rexpérience humaine comme étant purement celle des sens. Si nous cherchons le fondement de cette manière de voir, le grand critique nous laisse en plan. Partout il admet, comme allant de soi-même, que l'expérience humaine, comme purement sensihle, ne se rapporte qu'à des phénomènes matériels Isolés. Essayons de nous rendre présent comme il faut le fait, au sein duquel vit l'humanité, et que Kant cependant nie ; — le fait que l'expérience humaine n'a pas un caractère purement sensible, mais au milieu même du se)isible dépasse le sens. Entre des millions de faits citons-en deux. Si je dessine un triangle obtusangle, j'y vois un angle obtus, et cela, grâce au sens qui est dirigé vei's la chose matérielle isolée. En outre, je me sens affecté par ce triangle de telle manière que je conçois qu'il serait contradictoire avec son essence de triangle d'avoir plus d'un angle obtus (interne), c'est-à-dire que j'expérimente quelque chose qui dépasse le sens; l'animal, même le plus délicatement organisé, est incapalDle de
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<cttc expériehce. J'expcriincutc que je veux marcher, et j'expérimente que je mets à cet effet les pieds eu mouvemeut ; mais en même temps je n'expérimeule pas seulement que ma marche actuelle a une cause, mais encore qu'elle doit avoir une cause; j'expérimente ainsi l'application de la proposition dont la valeur est universelle (et que je puis précisément tirer de cette application) : — que tout fait de mouvement suppose un moteur. Tout cela est expérience; elle implique de la manière la plus évidente quelque chose qui dépasse le sens. Les empiristes avaient passé ce fait sous silence, et Kant continua à travailler (le la façon la plus naïve conformément au concept faussé de l'expérience.
Peut-être est-on rebuté par la simplicité des exemples ci-dessus, empruntés à la vie la plus commune: on croit qu'un géant comme Kant ne butte pas contre des brins de paille. Mais ces exemples sont comme les gouttelettes d'eau de mer, dont l'analyse nous révèle la nature de tout un océan. Hartmann qui, ayant à cor-
riger la tàclie traiUres penseurs modernes, porte pour une fois un jugement sensé, dit quelque part : « Si trivial que puisse paraître ce gen- « re d'exemples, et si superflue leur considé- « ration, il faut cependant songer qu'ils doi- « vent justement nous amener à réfléchir jus- « qu'à quel point une doctrine exclusive a mis « nos tètes à l'envers ». Ce n'est pas sans raison que les fausses théories dédaignent de sortir du nuage des combinaisons compliquées d'idées et de descendre au contrôle des simples exemples de la vie journalière. En particulier, c'est dans l'appréciation du Kantisme que « les exemples les plus triviaux sont les meilleurs », parce que cette philosophie précisément détruit radicalement la conception qui est la base de la vie.
7. — Comme quatrième élément, par lequel Kant a aidé à la sécularisation, nous pouvons ajouter que, par sa manière de philosopher, il a inspiré à beaucoup de penseurs le dégoût de la réflexion calme et profonde et jeté le discrédit sur la philosophie en général. Mais
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coiix-là ont t'Iû encore plus coupables qui se sont suspendus aux basques de son habit, c'est-à-dire qui ont aveuglément admis comme définitive sa théorie de la connaissance, et porté leurs spéculations jusque dans les régions les plus nébuleuses. Quel homme de sens aurait pu trouver du plaisir à les suivre? On aima mieux renoncer à toute métaphysique et à tout apriorisme et s'en tenir à la réalité tangible. 11 suffit d'avoir rappelé ceci en passant. Par ce qui précède on voit clairement qu'on a raison d'appeler Kant le fondement scientifique proprement dit de cette sécularisation, qui aujourd'hui dévore jusqu'à la moelle le peuple allemand. Celui qui, avec Kant, fait de Vexpérience l'objet central de la méditation scientifique, celui qui soutient avec lui que dans l'expérience seule réside la vérité et que l'expérience humaine est purement sensible, celui-là a raison de n'accorder de valeur qu'aux revendications du monde sensible (i). Il n'y
(1) Telle a été l'attitude pratique de tous les reprcsentanls de la science moderne. Rien de plus drôle que les tentatives
a que ce qui est réel, dont un liomme sensé puisse tenir compte comme d'un facteur réel. Que m'importe un audelàsuprasensibie, dont je ne puis rien savoir, dont je puis tout au plus rêver par un besoin du cœur, s'il me plait?
qu'on a faites pour ceindre le front de ces saints de raurcolc du renoncement héroï'iue au monde. Entre ces « Saints », Kant est « le plus saint ». Cela n'a pas empêché Reichardt d'en faire dans l'Uranie (1812) le portrait suivant: « Kant était un « homme tout à fait sec de corps et d'àme.... Un front élevé et « serein, un nez mince, des yeux vifs et clairs, caractérisaient « avantageusement sa physionomie. Mais le bas du visage était u Texpression la plus complète d'une sensualité grossière, qui « s'est montrée chez lui surabondamment surtout dans le boire « et le mander ».