‹ Kant et la science moderneChapitre 14 sur 29 · H. IV. — LA SCIENCE « LIBRE · texte numérisé non relu

H. IV. — LA SCIENCE « LIBRE

Pareillement, on était convaincu que la deslination et le bonheur de l'individu, comme de la société, consistent dans la vérilé et l'estime qu'on en fait : d'où il suit qu'il n'est pas indilTérent pour l'humanité que la vérité paimi elle soit falsifiée par étroilesse d'esprit on par méchanceté. Tout au plus pouvait-on accorder à l'erreur, dans les cas où elle est inolTensive, l'autorisation négative d'être un mal inévitable. De même que, dans une demiobscurité, le voyageur tâtonnant çà et là arrive à grand peine au but, sans que pour cela il n'ait pas de but, de même à l'homme qui recherche la vérité, l'on peut bien crier le mot du poète : « Si tu n'erres pas, tu n'arrives pas à comprendre » ! mais ce n'est pas un motif pour que Verretir soit le irai chemin de la vérité.

On ne se refusait pas d'ailleurs à reconnaître que, si l'homme réel est fait pour la vérité, il ne s'ensuit pas néanmoins qu'il soit une pure machine à penser. On prenait la connaissance humaine telle qu'elle se montre

dans la réalité, — faible et exposée à des influences multiples. On voyait qu'il était possible que l'individu abusât de son pouvoir intellectuel au profit de fins égoïstes et au grand dommage des intérêts généraux, et on ne comprenait pas qu'on dût abandonner sans défense à toutes les attaques des vérités, qui sont pour l'humanité d'une importance décisive.

Enfin on estimait que la vérité doit exercer sa sublime influence sur les individus, non pas précisément en devenant pour chacun d'eux un objet de réflexion personnelle, mais plutôt en étant par eux reconnue et confessée. L'activité individuelle avait plutôt la valeur d'une condition préliminaire, tout au plus d'un moyen d'appréhender la vérité, que d'un canal par lequel, en bien des cas, la vérité se communiquât en tout ou en partie aux individus.

3. — En raison des limites étroites oîi la réflexion est resserrée chez beaucoup d'individus, — en raison de l'incroyable mobilité

cil. IV. — LA SCIENCE « LIBRE » 119

(le l'esprit humain, véritable vif argeni, qui s'oH'usque aujourd'hui de ce qui le charmait hier, — en raison des nombreuses influences <|iii le détournent et lui nuisent, et auxquelles se trouve exposée la réflexion individuelle précisément sur les points les plus importants, — le sens commun et, avec lui, l'anti- ({ue philosophie avaient tiré de l'importance de la possession de la vérité des conséquences qui peuvent paraître limiter l'activité intellectuelle de l'homme. Une courte esquisse de ces limites est justement ce qui nous fera le mieux comprendre le sens propre de leur contraire, c'est-à-dire de la liberté de la science moderne, en même temps que son caractère kantien.

Premièrement : l'intervention de l'autorité, la soumission à un jugement étranger relativement à la possession de vérités importantes, n'est pas seulement accidentelle^ mais encore en général conforme à la nature.

Secondement: la possession et la prescription dans le domaine du savoir se justifient

encore par ce qu'il semble que ce soit chose condamnable que de rompre en visière sans

raisons solides avec les théories généralement adoptées.

Troisièmement : l'homme, au point de vue delà vérité; doit recevoir une éducation, c'està-dire que la vérité doit entrer en lui comme une acquisition d'im})ortance décisive. Entn^ les diverses influences auxquelles l'homme, spécialement dans sa jeunesse, ne peut se dérober^ on doit écarter celles qui sont ennemies de la vérité, mais renforcer celles qui lui sont favorables.

Quatrièmement : sur les côtés scientifiques de la vie ce n'est pas en premier lieu la considération de l'activité la plus libre possible de l'individu qui doit agir, mais la considération de la vérité.

Cinquièmement : l'homme doit désirer au plus haut point que ces grandes vérités qui sont décisives pour son bonheur, reçoivent la sanction d'une garantie surhumaine. Une révélation divine de ces vérités, apparaissant dans

Page 1