LES PROGRES DE LA RELIGION DE LA CIVILISATION
i. — La religion est pour la pensée moderne un corollaire de la morale : si donc la morale a son fondement dans la Critique de la Raison pure^ il en est de même de \3ireligion. Nous pourrions nous en tenir à cette remarque si, en raison de sa haute importance, le concept de religion n'exigeait pas une étude spéciale.
Même chez les pionniers les plus avancés de la civilisation, la religion, on le sait, est
encore en grande estime. « Nous sommes », dit Strauss, ce d'autant moins portés, à y renon- « cer, que nous sommes liabitués à considé- « rer la religiosité comme un privilège de la « nature humaine, et même comme son prince cipal titre de noblesse. En tout cas, il est « certain que l'animal manque et de la raison, (( comme nous l'appelons, et de cette dispo- « sition religieuse. Les peuples qui ont fait « douter les voyageurs qu'ils eussent une (( religion, ont toujours paru comme les plus « inférieurs sous les autres rapports et les (( plus proches de l'animalité, tandis que, si « haut qu'on remonte dans l'histoire, le dé- « veloppement de la religion, et la valeur de « la civilisation se donnent toujours la main » « (1). C'est ainsi que, si beaucoup de nos contemporains renoncent à la religion^ c'est que — abstraction faite d'un certain résidu — ils n'ont, comme Schiller, pour religion aucune religion.
(1) L'ancienne et la nouvelle foi, p. 95.
cil. VII. — RELIGION ET CIVILISATION 191
2. — Jusqu'à l'époque actuelle de la civilisation, c'était la conviction commune du genre humain que la religion est, de la part de l'homme, la reconnaissance et la mise en pratique d'un rapport de dépendance avec l'Être suprême, principe premier de toutes choses. Partant de ce fait, que tous les hommes pensants ont une connaissance plus ou moins claire de Dieu, auteur et gouverneur du monde, législateur et juge suprême qui se révèle dans la conscience, on faisait consister la religion dans la subordination obligatoire de l'homme à Dieu ; on tenait pour religieux l'homme qui reconnaissait Dieu pour son Seigneur, son souverain législateur, comme la puissance pleine de sollicitude, — qui le reconnaissait volontairement et était décidé à régler son activité et sa vie d'après l'esprit decette soumission conforme aux choses.
La religion était considérée comme la source de la morale ; la morale, comme la conséquence de la religion. C'est par la religion qu'on expUquait la morale. On avait autant
de peine à concevoir la morale sans la religion que la religion sans la morale. La morale était dans son dernier fond en rapport de dépendance vis à vis de Dieu, donc religieuse. La religion renfermait nécessairement en sol la considération de la loi morale comme précepte divin; la religion avait un caractère moral.
L'homme n'ayant pas une existence absolue et indépendante, mais dépendante de Dieu, devait concevoir que son principal devoir est de se reconnaître, dans la sphère de la libre détermination personnelle, comme dépendant de Dieu. Il était tout préparé à la religion ainsi qu'à la destination que lui avait assignée son Créateur, et, à ce point de vue, on considérait la religion comme une ce satisfaction du cœur »; mais avant tout c'était un devoir envers Dieu. L'homme religieux d'autrefois était religieux non pour satisfaire ses sentiments, mais pour accomplir son principal devoir, le devoir envers Dieu.