‹ Kant et la science moderneChapitre 22 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA MORALE LNDEPENDANTE.

1. — Si, comme nous l'avons vu jusqu'ici, la science moderne dans tous ses éléments théoriques remonte très nettement à Kant, c'est encore bien plus vrai de ses éléments pratiques.

Commençons par la morale.

Un protestant libéral écrivait dernièrement : « Chacun sent que le conflit entre l'État et « l'Église n'est ni une pure afîaire de foi, ni (( une pure question de puissance ou de com- « pétence ; ce sont plutôt deux courants mo- € raux différents qui se mesurent l'un avec

PESCH. — KANT. — 11. 161

« l'autre et se disputent la domination ». Cette parole convient non seulement à l'attaque dirigée par l'État contre l'Église, mais encore à l'excitation générale des esprits, qui divise l'époque actuelle en deux camps ennemis. Nous reconnaîtrons que, dans la mêlée présente des esprits, Kant est une véritable puissance, si nous étaJDlissons nettement que la morale moderne peut n'être considérée que comme une dérivation de l'Éthique de Kant, ou, pour plus d'exactitude, de la Critique de la Raison pure. Il ne faut pas que l'importance de la question détourne le lecteur d'une étude approfondie. Avant tout, il importe de jeter un coup d'œil sagace dans l'essence même de la morale moderne. C'est pourquoi nous devons d'abord exposer quelle était en elle-même la morale antérieure aux temps modernes, c'est-à-dire la morale chrétienne.

2. — C'était la ferme conviction de la plus grande et de la meilleure portion de l'humanité, qu'il y a entre le bien et le mal une différence, qui précède le jugement humain et a

son principe dans l'ordre naturel et réel des choses. On croyait en conséquence qu'il existe réellement une loi morale éternelle et immuable, à laquelle riiomme est soumis. Et comment expliquer celte loi qui oblige les créatures raisonnables ? On y voyait l'ordre nécessairement voulu de Dieu, et tel qu'il veut qu'il soit obéi. Dieu était considéré comme celui qui donne à la loi morale sa valeur propre, sa force obligatoire: il y a donc, conformément à cette conception, une loi morale fondée dans la nature, mais elle tient son existence et sa force obligatoire de la volonté de Dieu, lequel assigne aux créatures raisonnables un certain ordre, que son intelligence leur impose nécessairement.

On se représentait l'humanité tout entière comme une seule famille, ordonnée à sa manière vers une fin déterminée par la souveraine intelligence créatrice, exactement comme le monde matériel. Ce qu'est pour la matière la loi physique qui la détermine, la loi morale l'est pour l'être raisonnable, qu'elle

oblige. Considérées en Dieu, leur principe, les lois sont la sagesse de Dieu, ou, pour mieux dire, un décret de la raison divine, en tant qu'objet de la volonté divine ; dans les créatures, elles sont une disposition, une impulsion à agir conformément à leur fin. Particulièrement dans les êtres raisonnables, qui, sans danger pour leur liberté, sont soumis au décret divin, la loi morale ne peut être qu'une lumière supérieure, 'par laquelle ils connaissent leur destination, et ce que celle-ci exige.

Conformément donc à cette conception, la loi morale naturelle contenait les préceptes par lesquels la sagesse divine impose des obligations aux faits et gestes humains, et qu'elle nous fait connaître par la lumière de notre raison.

La loi morale tend au but général de l'univers, à la glorification de Dieu : c'est la fin à laquelle est étroitement liée la félicité durable des êtres raisonnables. Aussi le fondement de la loi morale est-il dans le rapport où nous sommes avec le but final de l'univers. Elle ti-

re sa force obligatoire du plan que la volonté divine se propose et dont nous arrivons à prendre connaissance. Ainsi, elle exige que, dans la jouissance sensible, l'homme ne se laisse pas conduire par la passion aveugle, mais par la réflexion ; — que les parents s'inquiètent de l'éducation qui convient à leurs enfants ; — que l'État dans sa sphère exige l'obéissance ; — que l'homme reconnaisse sa dépendance vis-à-vis de Dieu. Mais de ce que l'homme connaît ces rapports et leur valeur, il ne s'ensuivrait point qu'il existe pour lui une loi obligatoire. Pour se sentir réellement obligé, il devait concevoir en même temps que c'est Dieu, le suprême législateur qui commande souverainement cette conduite. Le fondement propre et dernier de la moralité n'est donc pas l'estime pour la raison même, qui aussi bien n'est que le héraut de la volonté divine, mais le respect pour Dieu, le Bien absolu. Le premier et le plus immédiat des devoirs, n'est pas d'agir ainsi ou autrement, parce que cet acte est d'accord ou non avec ma propre ré-

flexion ; c'est de me soumettre à la majesté divine.

C'est seulement dans cette doctrine qu'on croyait pouvoir être d'accord avec l'état de choses véritable, tel qu'il est accessible à l'expérience de tous les hommes qui pensent. Réellement, en efTet, nous avons, dans chaque devoir, conscience que nous devons suivre sans arrière-pensée d'aucun bien, les commandements moraux qui nous sont prescrits. C'est pourquoi ces commandements se présentent à l'expérience humaine comme universels et absolus. Le motif en vertu duquel ils nous obligent, nous apparaît comme un motif supérieur qui par lui-même impose une estime absolue, attendu que, supérieur à tout par sa valeur interne, il est conséquemment le bien suprême et absolu. De plus, en réalité, dans la conscience de l'obligation morale nous avons aussi la conscience de notre dépendance et de notre état de soumission. En réalité retentit dans le cœur de tout homme une voix d'en haut qui dit catégoriquement : « Tu dois, — tu ne dois

en. VI. — LA MORALE INDÉPENDANTE 467

pas }•>, à laquelle il faut qu'il se soumette comme il ne se soumet à aucune puissance, tlùl l'univers entier s'écrouler. En réalité doue l'homme ne sent pas qu'il soit son propre maitre ; il se sent inférieur à la loi d'un maître, auquel tout est soumis. Et l'ensemble de ces faits, ainsi que de ceux qui s'y rattachent, on croyait l'énoncer en disant que l'homme dépend de Dieu.

3. — Telle était la conception traditionnelle commune à l'humanité pensante. En face de cette conception l'esprit moderne se targue de l'une de ses plus grandes conquêtes. Tous les bienfaits de la civilisation sont éclipsés par l'éclat de ce qu'on appelle la morale indépendante {autonome), c'est-à-dire une morale tout humaine, qui n'a rien à faire avec Dieu et, en général, avec un être supérieur. Cette morale^ dans laquelle l'homme est autonome, c'est-à-dire sa propre loi, s'appelle pour ce motif la morale 5ecM7rtrwec, c'est-à-dire devenue étrangère à Dieu. Elle prétend être la seule vraie. Dans la morale d'autrefois, c'est-à-dire

dans la morale chrétienne, on voit une dépendance qui rabaisse et déshonore l'homme, une hétéronomie, cfui est au fond immorale. On soutient que la vraie morale ne peut être qu'rt«tonome. De ce point de vue moderne, Hartmann s'exprime ainsi : « Tant que je crois « au dieu du théisme (Christianisme), qui m'a « fait ainsi que le monde, et en face de qui « je suis comme le vase dans la main du po- (( tier, je suis un néant devant lui, un fétu « dans sa main, et ma morale ne peutconsis- « ter que dans la stricte et aveugle soumission « à la toute-puissante et sainte volonté de ce (( Dieu transcendant ; en d'autres termes, la « morale ne peut reposer que sur un ordre (( qui me vient du dehors, être hélérono- « me. Mais l'éthique véritable ne commence (( qu'avec V autonomie morale, et la morale (( hétéronome, quelque valeur qu'elle puisse « avoir comme moyen d'éducation pour les « mineurs, engage une lutte immorale avec « l'unique et vraie morahté, si elle se met (( expressément à sa place. La conscience

« morale moderne voit avec une entière clar- « té que des actes^ qui ne sont que l'accom- « plissement par obéissance d'une volonté « étrangère, ne peuvent jamais prétendre à « un mérite moral au sens général, bien plus, « que la valeur morale ne commence que (( lorsque l'homme se donne des lois à lui- « même » (1). Tandis qu'autrefois on avait la naïveté de croire que la dignité et la moralité de riiornme consistent à se soumettre à Dieu avec humilité et amour, — d'après les principes modernes, elles consistent précisément à revendiquer sa pleine indépendance. Jadis, la bonté morale de la volonté, c'était d'obéir; aujourd'hui, au contraire, la condition fondamentale de toute moralité, c'est que l'homme cherche à se suffire à lui-même.

A. — Quel est le fondement scientifique de cet athéisme de la morale moderne? Tout simplement la doctrine morale de l'école de Kant. Si l'homme, dit-on avec Kant, n'est pas en

(1) La dissolution naturelle du Christianisme, p. 30.

dernière analyse mù à agir par sa propre raison, mais par la considération d'un autre être, il n'est pas proprement le principe de ses actes; il n'agit pas comme une personne, avec indépendance. Mais, si c'est précisément l'indépendance qui confère sa valeur à l'action moralement bonne, l'homme alors a en luimême sa propre fin^ il esta lui-même son propre but; c'est ainsi que l'estime pour la dignité propre de la raison est le caractère distinctif de la volonté moralement bonne.

Que le courant d'idées produit par le protestantisme dût arriver à une telle déclaration d'indépendance de l'homme, c'est bien clair. Déjà avant Kant nous en trouvons des traces. Ainsi Ilugo Grotius avait risqué celte assertion qu'avec la nature d'un être raisonnable est donnée la règle morale suprême, et que cette règle existe encore, quand même on admettrait qu'il n'y a pas de Dieu (1). Ainsi J. J. Rousseau, dans son Contrat Social, avait dé-

(1) De jure Belli et Pacis, Prolegom., n» 11.

clarô que la volonté absolument libre de l'homme est le souverain législateur.

L'homme doit donc être à lui-même son propre but. Sans doute, en un certain sens, riiomme est à lui-même son but. Il est indépendant, en tant qu'une force aveugle ne lui a pas assigné à l'avance sa place dans l'univers et dispose de lui : au contraire, il se rend lui-même en toute conscience et liberté capable de tenir la place qui lui est destinée dans l'ordre universel. Il est indépendant, en tant qu'il a conscience de ses aspirations vers l'immortalité bienheureuse ainsi que de sa liberté, et peut, par suite, se promettre d'atteindre à ce bonheur par le bon usage de sa liberté. Par là même, il agit comme une personne, comme un être indépendant.

Mais ce n'est pas une absolue indépendance ; il n'est pas son propre but dans le sens profre du mot. Si l'homme devait être pour soimême le souverain bien, il serait aussi — (cela va de soi) — sa fin dernière. En réalité, il est destiné à servir, au degré qu'il occupe dans

l'échelle de la création, au but final de l'univers^ c'est-à-dire à la glorification du Créateur. C'est pourquoi précisément il ne faut pas attribuer à l'homme une indépendance sans limites, car, selon la teneur de sa propre expérience intime, il a conscience d'être dépendant, contingent, et, par suite, sa liberté est limitée et bornée, parce que la manière péremptoire dont il se sent obligé et lié par la loi morale, le ramène à un être absolument supérieur auquel il est soumis, à une puissance directrice, qui règne sur tous les hommes. iPour ces raisons et d'autres pareilles il faut refuser à l'homme une indépendance (aiitonoîiiie) absolument illimitée, et reconnaître que la loi morale est essentiellement hétéronome. [Aujourd'hui tout cela est essentiellement ignoré ; aussi est-on disposé, comme Kant, à renverser complètement la théorie morale traditionnelle. L'homme est pour soi-même le souverain bien ; il existe pour lui-même et ne peut être soumis à aucun supérieur. La loi morale n'a pour lui d'autre contenu que la

en. VI. — LA MORALE INDÉPENDANTE 1 73

forme législative universelle même \ en conséquence, le précepte moral suprême (comprenant tous les autres ) est celui-ci : « Agis de « façon que les maximes de ta volonté puissent « aussi avoir toujours la valeur d'un principe de « législation universelle ». Par ainsi, chacun est dans son petit monde comme un souverain indépendant, qui doit tout subordonner à soimême, jusqu'à Dieu. Il ne peut tout au plus supporter Dieu et sa souveraineté au dessus de lui ; qu'autant que cela lui est nécessaire pour le maintien de sa propre dignité. Tandis que le chrétien estime sa dignité rationnelle par vénération pour la puissance divine, dont il se reconnaît le sujet, l'homme moderne ne s'estime que pour lui-même; il ne se sent pas soumis à une loi, il est à lui-même sa loi.i « Seule », ditK. Fischer (1), « une loi autono- <( me peut être morale, car seule elle peut être « accomplie par un motif purement moral, « pour elle-même. Une loi étrangère peut avoir

(1) Histoire de la philos, moderne, iv, p. 114.

(( la valeur d'une autorité et exiger, par son « pouvoir^ robéissance; elle n'est pas conçue c( comme loi, mais sentie comme puissance; (.(. elle est obéie parce qu'elle se présente avec « l'appareil de la force ». Le péché et l'immoralité sont pour l'homme moderne des chimères, car il est essentiellement saint, et tout ce qu'il fait est bien, parce que c'est lui qui le fait ; que dis-je ? le principe profond de toute moralité, c'est en lui-même qu'il le trouve. Involontairement, à propos de cette morale moderne en adoration devant elle-même, on se rappelle une parole prononcée il y a bien des siècles: «Vous serez comme des « dieux, connaissant le bien et le mal ».

C'est de cette manière que toute la morale moderne est confinée dans la « sphère purece ment humaine ». Elle bannit tous les autres motifs, comme purement humains, tels que la dignité humaine, les droits de l'homme, l'opinion publique^ la loi civile, la grandeur du siècle, le développement national. Aussi bien ne veut-elle dériver d'aucune autre source

cil VI. — LA MORALE INDÉPENDANTE 175

que d'une source « purement humaine ».

5. — Sur ce dernier point, j'entends sur l'origine de la morale moderne, nous devons nous arrêter encore un peu. Ici aussi, Kant a suffisamment frayé la voie à la pensée moderne, la voie qui montre à qui veut ouvrir les yeux, que le philosophe de Kœnigsbcrg, et avec lui la pensée moderne, ont anéanti les concepts mêmes de morale et de vertu.

Le grand critique pose en principe que la loi morale n'est pas un fait qu'il faille aller chercher bien loin ; c'est une réalité primordiale et fondamentale avec laquelle est donnée simultanément la liberté deJa volonté comme sa prémisse nécessaire ; il y a dans la volonté libre de l'homme une inclination qui l'érigé en législateur ; le principe de la moralité est situé derrière le monde phénoménal dans les ténèbres de l'intelligible et en sort pour apparaître comme une réalité primordiale, comme le seul fait de la raison pure, laquelle se manifeste ainsi comme originairement législatrice; la loi fondamentale de la raison prati-

que ne prend la forme d'un commandement ( l'impératif catégorique) que si l'homme est non seulement un être raisonnable, mais encore un être sensible, et que si la sensibilité est constamment en lutte avec la raison.

C'est Kant qui a fait l'éducation des penseurs modernes. C'est dans une pensée absolument Kantienne que Fichte prend pour base de son Éthique, une volonté originelle et fondamentale qui porte en soi naturellement la loi morale et les germes de toutes les dispositions légales et institutions morales. Le Réalisme de nos jours se trouve pareillement en parfaite harmonie avec l'Éthique de Kant. Il peut bien (avec Ilerbart) parler de « goût moral, d'idées exemplaires », c'est-à-dire d'une satisfaction immédiate, primordiale, que l'homme éprouve à la suite d'une détermination dite morale de la volonté, — et d'un mécontentement qu'il ressent à propos d'une résolution dite non morale ; il peut avec le matérialisme se réfugier dans les penchants et les inclinations innées au cœur de l'hom-

cil. VI. — LA MORALE INDÉPENDANTE 177

me, soit dans la tendance animale au bonheur avec les instincts sociaux qui s'y joignent, soit dans un soiitiment inné de pitié et de bonne volonté : — nous retrouvons toujours des vues, dont l'introduction dans la pensée allemande a été rendue possible par le Kantisme et (pli trouvent en lui leur base spéculative.

Qu'est-ce donc que la morale dans toutes ces hypothèses et d'autres pareilles, qu'un fait inexplicable, que le règne d'un destin aveugle ? En etTet, si l'on demande pourquoi la raison énonce telle obligation et non telle autre, voici la seule réponse possible : Parce que c'est ainsi. Mais voici ce qui est le plus remarquable : dans les dites hypothèses la morale perd son contenu objectif et sa vcdeur. Ce que sont le bien et le mal, le juste et l'injuste, dépend en dernière analyse d'un jugement tout subjectif. De précepte proprement dit, de véritable obligation morale, il n'en peut être question. La morale, c'est l'iastinct ; le devoir, ime sorte d'inclination ; de devoir ou de non

PESCH. — KANT. — 12.

devoir moral, il n'y en a plus ; il n'y a que des instincts ; l'injustice et le péché sont des phénomènes incompréhensibles. Tout est subjectif et variable. La morale n'est plus la-jnorale ; c'est une partie de la psychologie, ou plutôt de la physiologie et de la physique.

Pareillement l'idée traditionnelle de vertu^ telle qu'elle s'est formée dans le christianisme, est complètement anéantie par la conception de Kant. A sa place le grand penseur de Kœnigsberg a posé comme idée fondamentale Y infatuation de sa propre personne. La vertu s'acquiert par « la considération de la dignité « de la loi rationnelle » ; elle s'exerce « par (( l'opinion que l'homme prend de lui-même, « comme être raisonnable, dans la conscience « de la sublimité de sa nature morale ». De là des préceptes de vertu, tels que : « Ne laissez « pas impunément fouler aux pieds votre droit (( par les autres ; ne faites pas de dettes ; n'ac- « ceptez pas de bienfaits dont vous pouvez « vous passer ; ne soyez ni parasites ni flat- « leurs, ni mendiants, etc. )). Les vertus.

« vraies » sont le penchant d'acquisition, le goût pour le travail, l'esprit d'entreprise, l'économie, et autres semblables.

On ne peut nier que bon nombre de préceptes de morale et de vertu moderne ne concordent dans leur application avec ceux du christianisme. Mais il est clair aussi qu'ils sont en masse le produit d'un esprit qui, en langage chrétien, s'appelle « orgueil ».

Le penseur chrétien demeure stupéfait devant l'édifice moral élevé par Kant, et se demande comment il est possible à un homme intelligent de présenter comme une morale le renversement aussi fondamental de la morale? Pour le comprendre, il faut avoir été d'abord à l'école de la Critique de la Raison pure.

6. — Quant à ce qu'on peut toujours alléguer contre la philosophie de Kant, elle est essentiellement, il faut l'avouer , un système achevé en soi, conséquent jusque dans les détails, -fondé sur la Critique de la Raison pure. Que puis-je savoir ? que dois-je faire ? A ces deux questions, Kant ne croit pouvoir répondre

d'une façon satisfaisante qu'en recherchant en nous-mêmes les lois de la connaissance et de l'action jusque dans leurs derniers fondements.

Que la morale originale de Kant soit sortie de la Critique de la Raison pure, l'autenr luimême l'avoue lorsqu'il dit dans la Crïïique de la Raison pure : a Ainsi la théorie de la mora- (( lité réclame sa place, et celle de la nature la « sienne : or, cela ne pourrait être, si préala- (( blement la critique ne nous avait instruits « de notre inévitable ignorance quant aux cho- « ses en soi et n'avait restreint à de purs phé- « nomènes tout ce que nous pouvons connai- « tre théoriquement ». Les Kantiens « orthodoxes » mêmes, qui se figurent que le véritable intérêt qu'a excité la philosophie dans Kant et après Kant, c'est la morale de Kant, ne veulent pas admettre que l'importance de la Critique de la Raison pure ait diminué. Telle est l'opinion de Borner : a. Pour Kant li*i-méc( me, l'élément positif est sans doute essentiel- « lement l'élément moral : seulement il fait

en. VI. — LA MORALE INDÉPENDANTE 181

« beaucoup de chemin pour y arriver, et c'est « le chemin critique de la théorie de la con- (( naissance ; il semble même qu'il veuille nous (( faire croire que ce chemin est si long qu'il « est presque impossible de ne le considérer « que comme le préambule de l'Éthique » (i). Au fond, la morale de Kant n'est qu'un corollaire de la Critifiue. Conformément à la Critique, nous appelons, dans la sphère de la connaissance, une chose vraie, non parce qu'elle est vraie en soi, mais parce qu'elle nous semble vraie en raison de l'influence de nos formes a priori. De même, dans la sphère de la morale, nous appelons une action bonne, parce qu'elle correspond à notresentiment moral et que nous lui accordons notre approbation morale. Rien n'est bon en soi ; c'est la volonté humaine, qui confère aux choses et aux actions ce qui seul les rend bonnes, au sens moral. Pden n'est bon que la volonté, dont la maxime peut être conforme à la loi,

(1) Des principes de la morale d« Kant ( Halle, 1875, p. 1).

OU, au sens strict, de valeur universelle. C'est la volonté qui est la source unique de tout bien et de tout mal.

De même, d'ailleurs, que la nécessité qui préside à notre connaissance ( en vertu de laquelle, par exemple, nous devons juger que 2 + 2 = 4 et jamais 5 ) s'explique non parce que la chose est réellement ainsi, mais par les formes de l'entendement ; de même l'obligation morale s'explique non par un devoir obligatoire objectivement existant, mais par un impératif catégorique qui jaillit de ma volonté.

La théorie de l'existence des jugements synthétiques a priori ( dont nous aurons occasion prochainement de parler en détail ), ce point capital de la Critique de la Raison pure est aussi l'un des fondements de l'Éthique de Kant. Dans tout précepte moral obligatoire, dit Kant, coïncident en un seul devoir deux concepts qui par eux-mêmes sont indépendants ; je ne puis donc voir l'obligation morale comme objectivement existante^ mais je la crée en la tirant de moi. La loi morale ne serait

ilonc pas un jugement analytique, mais bien un jugement synthétique, lequel néanmoins, indépendant de toute expérience, serait a priori ; ce serait conséqueinment un de ces fameux jugements synthétiques a priori, dont la Critique de la Raison pure a gratifié l'humanité. « Le principe de l'autonomie», dit K. Fischer, « ne pouvait être conçu que par la « philosophie critique ; car, pour trouver dans c( la Raison pure la source des lois pratiques, « il fallait que la Raison pure elle-même eût (( été d'abord découverte, et c'est en cela « précisément que consiste la valeur de la « Philosophie critique » (1).

On pourrait encore indiquer bien d'autres fils, par lesquels la théorie morale de Kant se rattache à la Critique de la Raison pure. Citons-en un encore, à titre de curiosité.

D'après Kant, toute la morale repose sur une indépendance législative appartenant à l'homme. Par indépendance il désigne la li-

(1) Hist de la philos, moderne, iv, 115.

Éerté humaine. Par liberté il entend a l'indé- « pendance vis-à-vis de tout objet désiré », et « le fait d'être sa loi à soi-même, ou autonomie » . Or, en réalité, l'homme réel ne pourrait être libre, s'il . . . existait dans le temps ; car^ d'après Kant, le temps et la liberté s'excluent mutuellement ; selon lui, tout ce qui est dans le temps, est l'elïet nécessaire de ce qui le précède, et par suite est essentiellement non libre. Ici apparaît l'un des sophismes les plus stupéfiants, que l'esprit humain ait jamais enfantés. On sait que le résultat de la Critique est de mettre Vespace et le temps en dehors des choses réelles : ainsi l'on fait place à la liberté, non, il est vrai, dans le monde phénoménal ( à l'essence duquel, d'ailleurs, il appartient d'être transposé par nous dans le temps et l'espace ), mais dans le monde creux des choses réelles, des nonmènes extra temporels (1). Par la Critique

(1) Schopenhauer déclare que le second grand service rendu par Kant, « c'est d'avoir représenté rindéniable valeur morale « de l'action humaine comme entièrement distincte et indépen-

cil. VI. — LA MORALE INDÉPENDANTE 185

de la Raison pnre, Kant prétend avoir sauvé la liberté et avec elle la possibilité de la morale. « La possibilité ou concevabilité del a « morale en général », dit Kuno Fischer, « re- (L pose sur la distinction entre les phéno- « mènes et les noumènes, les apparences et « les choses en soi. Cette distinction repose « sur la connaissance de la vraie nature de « l'espace et du temps, sur l'Esthétique trans- « cendentale, ce fondement de toute la Crice tique de la Raison » (I).

De tout cela résulte cette vérité incontestable^, que la Critique de la Raison pure supporte la morale de Kant, et, en elle, toute la doctrine éthique du temps présent.

« dante des lois du phénomène, quoique pouvant s'expliquer « par elles, et d'en avoir fait quelque chose qui touche immé- « diatement à la chose en soi.. » (Le monde en tant que volonté et représentation, 4« édit., i, 500 ). Que Kant ait fondé toute la morale sur un « noumène, » c'est-à-dire sur une chimère creuse de l'imagination, voilà qui est fait pour sembler méritoire à maint ami d'une vie sans frein. (1) Hist. de la philos, moderne, iv, 126.

Page 1