‹ Kant et la science moderneChapitre 25 sur 29 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L ABSURDITE DES PRATIQUES DE LA FOi CHRÉTIENNE.

1 . — Nous ne craignons d'être contredits par personae si nous affirmons que c'est un trait caractéristique de la science moderne que de voir dans l'acte de foi d'un clirétien catlioli({ue un véritable épouvantai!. C'est cette idée spéciale qu'ils se font de la foi, qui explique que tant de nos contemporains haïssent le catholicisme. La haine contre le catholicisme a pris de nos jours un caractère tout à fait saillant, je veux dire le caractère d'une lutte pour la civilisation (Kulturkampf)^

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Nous (levons crabonl présenter en quelques traits une image fidèle de la foi chrétienne, pour confirmer ce fait que, aux yeux de la science moderne, les pratiques de la foi catholique sont devenues entièrement absurdes. Nous verrons que cette science^ dans sa lutto contre la foi chrétienne catholique, ressemble au barbare qui n'a aucune idée des œuvres de l'art. Nous établirons ensuite que c'est Kant qui a dévoyé la pensée moderne en la faisant entrer dans ces voies, où la foi chrétienne devait disparaître complètement de l'horizon, ou du moins se transformer en épouvantait.

2. — La foi, telle qu'elle est requise dans le christianisme, n'est pas seulement une certaine tournure générale de pensée religieuse, par laquelle l'homme tend à dépasser le sensible, le réel, pour s'élever vers un idéal creux, un fantôme de l'imagination. Non, c'est plutôt une ferme adhésion intérieure à des vérités réelles, que le Christ a enseignées et que par l'intermédiaire des Apôtres et de leurs

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successeurs il nous olTre à croire. La foi du chrétien esl un acte individuel qui s'accomplit sous riuUuencc de la volonté, un acte par lequel l'homme admet comme certaine une vérité, en se fondant sur l'autorité de celui qui la révèle ; par suite, abstraction faite de savoir s'il comprend lui-même ou non cette vérité.

Donc pour qu'un homme pratique la foi chrétienne, il faut d'abord qu'il connaisse nettement qu'il y a un Dieu, omniscient et vérace, qui s'occupe de l'humanité, que le premier devoir de l'homme est d'obéir à Dieu, et qu'enfin Dieu a révélé une vérité déterminée. Cette connaissance dans un degré proportionné à chaque individu étant admise, l'homme se soumet au Dieu révélateur : il reconnaît ainsi qu'il dépend de Dieu môme dans son intelligence, qui est sa plus noble faculté ; il reconnaît à Dieu son Seigneur le droit d'exiger un abandon absolument illimité de son être tout entier. Telle est la foi.

Pour tout homme de bon sens, la foi qu'il

faut avoir en Dieu, doit paraître tout ce qu'il y a de plus facile et de plus naturel, s'il réfléchit que, au fond, Dieu n'attend rien de plus (Je nous que ce qu'en attend un homme probe, qui nous fait une communication. Il lui semble tout aussi aisé à comprendre que l'homme ici-bas admette méritoirement, sous les ombres de la foi, l'existence de ce qu'il possédera un jour pour son bonheur dans la lumière de la vision intuitive. Si l'on considère les qualités de l'acte de foi, telle que nous devons l'avoir en Dieu, on comprend bientôt que cet acte n'apparaît pas seulement comme un acte intellectuel conforme à la . raison ;'Cén réalité, la foi chrétienne implique essentiellement l'abnégation volontaire, la soumission de l'homme à Dieu ; c'est précisément à cause de ce caractère que nos contemporains repoussent avec mépris et haïssent les pratiques de la foi chrétienne ; ' c'est pour cela aussi que nous voulons approfondir cette face de la question. L'acte de foi chrétienne apparaît premièrement comme la base du culte. C'est une opé-

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ration sans doute de l'intelligence humaine, mais non de l'intelligence qui s'encense ellemême ; c'est une opération de l'intelligence qui s'incline devant la majesté divine. De même que, dans les choses humaines, la foi renferme souvent une espèce de déférence qu'on témoigne volontairement à celui auquel on croit, et qu'on doit, le cas échéant, lui témoigner; de même, l'acceptation des vérités religieuses révélées, par vénération et soumission, implique l'expression d'un hommage que nous rendons à Dieu.

L'acte de foi chrétienne npipurailt secondement comme éminemment vrai. Est vrai l'acte humain, qui répond entièrement à l'essence de l'homme et exprime parfaitement la destination de l'homme. Or, c'est ce que font les pratiques de la foi.

Dans l'essence de l'homme, nous devons naturellement considérer l'intelligence. C'est à elle que l'homme doit l'indépendance et l'autonomie qui le caractérisent ; elle est sa lumière intérieure dans l'obscur voyage de la vie

en même temps que le principe de son ]il3re arbitre. Or, l'acte de foi se trouve en parfait accord avec la nature de l'entendement, attendu que les pratiques sont des actes librement voulus et ne sont exigées qu'après que l'homme a vu suffisamment que Dieu, le vérace, a parlé. D'autre part, l'intelligence comprend que l'homme ne tient pas son autonomie de lui-même, mais de Dieu, dont il dépend. L'inteUigence n'est pas seulement, comme les autres essences créées, un don de Dieu ; c'est encore une image de l'essence divine, et elle rend l'homme capable de comprendre dans les choses ce que l'intelligence divine y a écrit. Comment dès lors ne conviendrait-il pas spécialement à la nature de l'intelligence humaine de reconnaître sa subordination et sa dépendance vis-à-vis de Dieu? Et c'est ce qu'elle fait par la foi chrétienne.

L'homme est fait pour la vérité, c'est sa destination; il doit donc arriver à exprimer dans sa vie la dépendance où il est vis-à-vis de Dieu et qui a ses racines au fond même de

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son être. Or, où celte dépendance est-elle plus nettement manifestée que dans l'acte de foi chrétienne, qui soumet à Dieu la plus noble partie mèrne de riiomme^ et, pour ainsi dire, l'homme tout entier jusque dans son fond ?

C'est pourquoi, — en troisième lieu, les pratiques de la foi chrétienne paraissent vraiment élevées, si l'on les considère comme actes moraux. En réclamant de l'homme, en vertu de sa souveraine autorité, et, s'il est nécessaire, par le renoncement à la réflexion personnelle, qu'il confesse certaines vérités, Dieu lui demande le sacrifice de ce qui lui est le plus cher : et c'est aussi ce que Dieu seul peut exiger à ce point. Il renouvelle ce qu'il fit, (luand il imposa au père de l'ancienne alliance le sacrifice obligatoire de son propre fils. Et comme alors le sacrifice fut accompli et le père béni dans son fils, ainsi l'homme, qui fait le sacrifice de son intelligence, la recouvre ensuite plus forte et plus éclairée. Mais le sacrifice demandé reste tel^ qu'il épouvante notre nature tout entière. C'est certainement

un beau spectacle, le cas échéant, que celui de l'homme qui sacrifie toute pensée personnelle à l'intérêt de la patrie ou au salut d'autrui. Mais le plus haut degré de la liberté intellectuelle et de l'amour de l'ordre moral consiste à faire rentrer sa propre intelligence dans cet ordre. Et l'on en est absolument incapable, quand on se confine dans le point de vue étroit de son moi.

Si nous prenons l'homme tel qu'il est réellement, nous pouvons dire que, seule, la possession de la vérité que procure la foi, peut fournir un fondement pleinement solide à la vie supérieure de la vertu. Nous pensons ici a la force durable de résistance que doit avoir le fondement qui doit servir à l'homme toute sa vie de support contre les attaques et les tempêtes; et cette force, la recherche personnelle pourrait difficilement la lui procurej*. En réalité, toute connaissance appuyée sur la réflexion personnelle n'inspire pas d'ordinaire à l'homme beaucoup de confiance. Notre faiblesse et notre insuffisance personnelle

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s'attacliant toujours trop aux résultats de nos longues études, il n'est que trop aisé aux œuvres de notre pensée de se colorer des intentions de notre cœur ; nous ne le savons que trop . On parle beaucoup de la puissance de lu « conviction » personnelle ; mais qu'est-ce que cette conviction si, étant données les limites bien connues de notre esprit et la faiblesse de notre volonté, elle est réduite à ses propres ressources ? C'est un mauvais guide, tout prêt à s'ériger en défenseur des erreurs qui plaisent ; c'est un roseau fragile, qui cède à la moindre pression. Non^ l'homme dont le cœur est plein de passions, qui habite un monde rempli de déceptions, a besoin d'un point d'appui, grâce auquel, s'il en est besoin, il puisse arracher un monde entier de ses gonds ; comme le païen le pressentait déjà : Si fractus illabatur orbis, impavidum ferient ruinœ. Ce point d'appui transmondain pour notre connaissance, c'est Dieu ; et le levier d'Archimède, qu'il y faut appliquer, et qui soulèvera l'univers, c'est la foi.

Joignez à cela une autre circonstance qui n'est pas à dédaigner. Si l'homme est éclairé sur le véritable état de choses, de manière à s'enorgueillir peu après de son moi, une lumière de ce genre est destinée plutôt à entraver qu'à favoriser la vertu. Il en est autrement si, étant éclairé de la véritable lumière, il se repose sur l'autorité de Dieu. Cette lumière produite par la foi met l'homme à la place qui est la sienne, le constitue dans le véritable état moral, car elle implique la soumission à Dieu. Ennemie de tout égoïsme borné, elle exerce sur l'homme une influence qui l'ennoblit.

Quatrièmement, l'acte de foi apparaît comme éminemment utile à l'humanité, en tant qu'il met l'homme en possession des vérités qui forment la base de cette vie terrestre^ qu'il ne parcourra qu'une fois et qui est pourtant si courte. Combien d'hommes sont en état de se mettre par leurs propres recherches scientifiques en possession de ces vérités, l'existence de Dieu, l'immortalité personnelle, la rcs-

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ponsabilité devant Dieu ? A peine sortis de la jeunesse, les nécessités de la vie s'emparent de la plupart des hommes. Et, quand même le souci du pain quotidien leur laisserait du temps pour de longues études, auront-ils du goût et des aptitudes pour la réflexion profonde? Relativement à la capacité de la moyenne des hommes pour la science^ on se fait bien des illusions. En réalité, la science est le partage d'une infime minorité, et encore cette minorité se divise en différentes branches, de sorte que, pour tout ce qui n'est pas de leur branche, les spécialistes sont des ignorants. S'agit-il des vérités fondamentales de la vie religieuse et morale, il s'élève par suite des objections et des assauts des passions aveugles, de nouvelles difficultés. « En temps de guerre», dit Tacite « il est plus difficile de con- « naître son devoir que de l'accomplir, une (( fois qu'on l'a connu ». En admettant même que cette minorité puisse arriver à une clarté suffisante dans les questions fondamentales de la vie, n'est-il pas vrai qu'ils ne sauront com-

ment ils auraient du vivre qu'alors qu'ils auront déjà vécu ? N'est-ce pas à l'époque la plus décisive de la vie, dans la jeunesse, que l'homme manquera de la connaissance de sa destination, pour s'apercevoir que plus tard, peutêtre même au bord de la tombe, qu'il a vécu inutile ? Combien, d'ailleurs, au milieu des tourments de la vie^ est insuffisante une lumière, qui dériverait de la réflexion indiviquelle, nous l'avons déjà rappelé.

Pour le chrétien catholique, la foi non seu lement procure une lumière qui ennoblit , mais encore elle est le trésor de la vraie liberté et du progrès digne de l'homme. Celui qui a la foi chrétienne, est libre de toute angoisse en face de la douleur terrestre ; il a toute la terre à ses pieds, le mépris du monde ne l'atteint pas. Pour le progrès moderne, qui imagine de nouveaux instruments de meurtre, augmente le poids de l'impôt, introduit de s monnaies de nouveau titre^ et cependant arrache l'homme à sa grandeur humaine pour le précipiter dans la matière, la foi du catholi-

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que est un adversaire déplaisant. C'est pourtant la foi qui donne à l'iiomme l'empire de lui-même, le remplit de calme et de satisfaction et le conduit, hors de ce monde, vers une fin sublime.

Oui, c'est la foi chrétienne qui vaut à l'homme une destination qui dépasse de beaucoup la puissance et, par suite, l'intelligence humaine, et qui surpasse infiniment tout humain idéal. C'est seulement par la main de la divinité que le faible pèlerin de la terre peut être conduit à ces hauteurs. Voilà ce qui pour le fidèle chrétien ne soulève aucune difficulté, car il ne voit pas comment on peut refuser à Dieu le droit de révéler aux hommes, d'une manière qui aujourd'hui encore nous est incompréhensible, l'infinité de son amour, quand même une telle marque d'amour de la part de l'Infini entraînerait avec soi la révélation de certains «. mystères », c'est-à-dire de vérités que nous ne pouvons encore présentement comprendre, mais qui se rattachent à notre destination surhumaine et, pour ainsi dire,

divine, le chrétien ne lioiive point là de pierre d'achoppement : la (c nature mystérieuse » de l'homme lui rappelle assez déjà qu'il n'est pas ici-bas pour tout comprendre.

3. — N'omettons pas le rôle médiateur de Vcmtorité doctrinale d'une Église visible, qui est essentielle dans les pratiques de la foi chrétienne. Car c'est précisément cette autorité qui, aux yeux de la science d'aujourd'hui, est tout ce qu'il y a de plus inadmissible. Même dans les milieux où Ton consent à admettre que l'homme se soumette à Dieu par la foi, on s'emporte à la pensée qu'un homme doive se soumettre à un autre homme. Le catholique fait cela sans doute, mais il ne fait cela qu'après avoir acquis la certitude, que Dieu a délégué à cet homme une autorité doctrinale et lui a promis son assistance pour le préserver de l'erreur. Ainsi, au fond, c'est à Dieu, son Seigneur, que le catholique se soumet; que dis-je? il se sent tenu de lui être reconnaissant de l'établissement d'une autorité humaine visible. Et^ en faisant marcher l'homme

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dans la sphère même de la fol sous une direction et avec une assistance étrangère, Dieu ne fait-il pas se développer dans tout son éclat la nature humaine, telle qu'elle se montre dans toutes les circonstances de la vie ? Et l'homme, en se sentant dépendant, dans l'acceptation des vérités religieuses, surtout d'une autorité incarnée en un homme, ne voit-it pas ainsi plus sûrement établie la valeur de l'acte de foi? A combien d'illusions, de faux fuyants, de motifs égoïstes, serait exposée une croyance qui ne reposerait que sur des garanties internes ? Mais aussi s'incliner par amour de Dieu, quand un homme, se référant d'ailleurs à l'autorité qu'il a reçue de Dieu, parle, voilà ce qui montre toute l'énergie d'un caractère moralement fort et en même temps humble.

C'est donc dans la permanence au milieu des hommes d'une autorité doctrinale humaine continue, soutenue par l'assistance divine, que le catholique voit l'un des plus grands signes de la bienveillance divine. L'essentiel

pour rhumanilé, n'est-ce pas que nous, et les générations futures, nous puissions connaître par expérience la révélation divine, une fois extérieurement promulguée, avec la môme certitude qu'à l'époque même, où elle se fit? Ne s'agit-il pas de conserver intactes à travers les Hots du temps, qui altère tout, des vérités qui décident de notre avenir? des vérités qui, exposées, à cause de leur contenu, aux plus grandes méprises, ont en raison môme des devoirs qui s'y rattachent pour nous, des conséquences incalculables? des vérités contre lesquelles la superbe humaine et l'humaine sensualité ne cessent de s'insurger? Dans des conjonctures aussi importantes, nous renverra-t-on à l'humaine sagacité et aux caprices humains? Chacun, ce semble, doit trouver facile à comprendre que, si Dieu veille spécialement sur le salut de l'humanité, il ait pris des dispositions conformes à la nature humaine, pour rendre la vérité révélée accessible à toutes les générations. En s'en reposant sur l'Église, le catholique a la conviction de se repo-

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s(î sur Diou, qui a promis de préserver de toute erreur l'autorité de sou Kglise.

7. — Voilà la conception catholique de l'acte de loi: voilà ce qui l'ait à nos contemporains reflet d'un si étrange fantôme ! Sur ce point encore nous retrouvons les conséquences de la philosophie de Kant; c'est seulement du point de vue de Kant (ju'on peut trouver explicable leur manière d'apprécier l'acte de foi. Nos modernes savants pensent comme Kant, et par là même il leur manque toutes les conditions préliminaires, qui pourraient ien(h*e intelligible la nature de l'acte de foi: Kntendons-les.

Premif-mucnt, disent-ils, il est impossible «le connaître nettement s'il y a un Dieu, si Dieu s'occupe des hommes; encore moins pouvons-nous être certains de l'existence d'une lévélation divine. Car ce n'est que dans le monde phénoménal, le seul accessiljle à nos sens, qu'il peut être (question d'un savoir 4îxact. Que signitient les preuves de l'existen- <:e de Dieu? Ne sont-elles pas « déplorables » ?

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« S'en tenir à ces preuves, ce n'est que don- <i ner une expression scolastique au penchant i( que nous avons à admettre un Dieu » (1).

Ces pensées ne sont-elles paslesileurs écloses sur l'arbre du kantisme ? La Critique de la Raison pure est bien « l'œuvre monuments taie du genre humain », dans laquelle est déniée toute valeur à la connaissance humaine qui dépasse les limites de la perception sensible.

Mais, « la foi de la Raison pure » ! Kantn'at-il pas supprimé le savoir suprasensible précisément pour faire place à la foi?

Voici la réponse. En mettant de côté le savoir suprasensible, Kant a coupé la racine de la foi chrétienne. En effet, pour croire, au sens clirétien,]e dois savoir qu'il, y a un Dieu, et que Dieu a fait une révélation à l'humanité. Or, que peut savoir un Kantien d'une révélation divine? A son point de vue, Kant a raison de remarquer que, c* si Dieu parle réelle- <( ment à l'homme, celui-ci ne peut jamais-

(1; Lange, Hist. du matcrial., i, 382.

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« savoir qne c'est Dieu qui lui parle; il est « absolumonl impossible que l'homme saisisse « rinliiii à l'aide de ses sens, le distingue « des. êtres sensibles et le reconnaisse parmi « eux )) (I).

La foi feinte de Kaiit n'a de commun que le nom avec la foi clirélienne. Ce que Kant appelle foi, ne peut être pour l'homme qu'un besoin du sentiment, un moyen d'affirmer la dignité rationnelle, une acceptation problématique, qui n'a besoin que de l'idée de Dieu,, sans toutefois prétendre en garantir théoriquement la réalité objective (2). La vérilé religieuse, ou de foi, n'a dans la bouche de^ Kant d'autre sens que celui d'une fiction vide, mais utile (.3). Le Dieu de Kant, au

(1) Connit (Ifs facultés ( Oùiries, X. 3-20 ).

(2) La religion dans les limites, etc ( Œuvres, X, 15(5).

(3) A ceci se raltache ciicore la flistiiiclion mise en vigueur par Kant entre la Itelnjion et la Tlipolu'ilf, dislinclion qui ji>ne un rôle si saillant dans le « Cdullit des facultés ». Dans la pensée de Kant, cette distinction signifie que le dogme, el, en général, la connaissance religieuse, n'est qu'un pioilnit de l'esprit tinmain et, par suite, une partie non essentielle de la religion, que l'erreur y a introduite.

mieux aller, c'est le roi des ombres qui Hotte comme un spectre dans l'Au-delà, qui ne peut rien dans ce monde-ci. C'est pourquoi Kant interdit la prière proprement dite à Dieu, et raille l'attitude du chrétien qui prie. Strauss remarque avec à propos que Kant, après avoir dissous scientiliquement les preuves de l'existence de Dieu,' n'a pas voulu cependant se passer entièrement du Dieu de sa jeunesse et de son éducation et, en conséquence, lui a du moins assigné, dans un coin vide de sa doctrine, un rôle 'de bouche-trou (1).

Secondement, les adeptes de la moderne culture nous disent : Quelle valeur aurait pour nous une « vérité objective »? Notre connaissance n'est que le produit d'une activité subjective; ce qui est en soi, ne nous occupe pas; ce n'est que dans le monde phénoménal que nous connaissons la vérité, et c'est nous qui la faisons. De vérité d'après laquelle nous de-

(I) L'ancienne et la nouvelle foi, p. 1 19.

i:il. vm. — ININTKLLKl. DES l'IlATIQUES 'i2f>

vions nous dirijiiM-, il n'y en a point. C'est dans la recherche individuelle que consiste le bonheur de riiomnie, et non dans la possession d'une vérité objective: à quoi donc servirait une vérité donnée par une révélation divine? On parle bien encore chez les savants modernes de révélation, mais ce n'est que dans le sens où Herder a dit : « La révélation « s'étend à tous les âges ; chaque âge décou- «; vre et révèle. L'époque du Christ, grande a- époque de révélation, a accompli sa tâche. «^ Quiconque met une vérité en pleine lumière, n. fait une révélation » (1). On parle peut-être bien aussi de «dogmes », mais ce sont les ex^ pressions objectives d'une religiosité subjective.

Ce n'^st sans doute pas Kant qui a dit ces paroles si célèbres: «Si Dieu tenait renfermée « dans sa main droite toute la vérité, et dans «. la main- gauche le désir toujours ardent à « la poursuite de la vérité, — même avec la

■{{} De l'esprit du Christianisiiic, p. 311.

« perspective d'errer toujours, — et me di- « s:iit: Choisis! je saisirais humblement sa « main gauche, et lui dirais: Père, donne- * moi celle-ci ! La vérité pure n'est que pour « toi seul » ! Ce rabaissement de la vérité objective aux proportions d'un jeu d'enfant par les caprices de l'opinion individuelle était déjà bien avant Kant un mal inoculé à la pensée par le protestantisme. Mais n'est-ce pas Kant qui, d'une façon supérieure, a, par sa Critique de la Raison pure, systématisé pour l'homme la dépréciation de la vérité objective e.n lui donnant une forme sérieuse et scientifique? Il nous enseigne que ce que nous connaissons n'apparait en nous que grâce à notre propre activité cognilive; que ce qui est connu, est le produit de notre esprit; que nous sommes astreints à juger de telle et telle manière, sans savoir si, en fait, il en est ainsi; que la vérité, le temps, l'espace, la réalité, que tout est un rayonnement de notre esprit; que l'objet de toute noire activité pensante est un phénomène imaginaire; que ce qui se ca-

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€lie derrière lui, nous demeure inconnu. — Une telle doctrine ne repousse-t-elle pas l'acte de la foi chrétienne jusque dans le lointain le plus inaccessible?

Troisicmcmcnl, — enfin, les modernes savants nous disent qu'il est contraire à la diipiilé rationnelle de l'homme d'accepter sur simple autorité des vérités ou plutôt des dogmes. L'homme étant l'ait pour comprendre et réfléchir, a le droit de tout citer à la barre de sa réflexion et de sa propre recherche. Une «( humble » soumission, telle que celle qui fait la substance de l'acte de foi, convient à des enfants mineurs, et non à des hommes libres. Le respect de soi-même, tel est le premier devoir de l'homme : contre ce devoir pèche quiconque pratique la foi chrétienne.

Qu'on ait foi en d'autres hommes pour les choses temporelles, et par autorité humaine, l'esprit moderne trouve cela tout à fait dans l'ordre. Le malade, en présence du médecin, renonce à penser par lui-même; pareillement, en présence du ministre, le fonctionnaire

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l'ignorant, en présence de l'homme du métier. Mais se soumettre à un autre homme jwr amour de Dieu, voilà ce qui, aux yeux des contemporains, est un crime capital. — On ne «liscute pas de pareilles insanités.

• Après les développements que nous avons fournis jusqu'ici sur la doctrine de Kant, il «'est pas besoin d'expliquer au long comment cette proscription de l'acte de foi résulte naturellement de la Critique de la liaison pure. Mettre l'homme au dessus de la vérité objective, le considérer comme un être radicalement indépendant, lui enseigner qu'il ne doit rien admettre qu'après l'avoir soumis à sa propre critique ; enfin, crier à l'homme : « Trouve toi-même par ta propre étude », c'est être nécessairement amené à regarder un acte dans lequel l'homme se soumet à l'autorité d'un Dieu révélateur, comme une véritable abomination, et l'acceptation d'un mystère révélé comme le comble de l'extravagance.

Un ancien écrivain ecclésiastique a dit :

CH. vnr. — imntkllk;. ni:s i'Hatkjuks "ZV-i

« Celui-là (Irchoif des hauteurs de la uobles- K se, qui jieul admirer autre chose que Dieu». Kant dit d'une façon diamétralement opposée: « Celui-h'i déclioitdes liauteurs de la noblesse, <!L qui peut admirer autre chose (|ue sa propi'e « raison, c'est-à-dire lui-même >>.

Maintenant, encore un mot relativement à rintluence désastreuse de Kant sur le Christianisme positif.

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