I.K CULTE XÉO-PAIEN DE l'IIUMAMTÉ
1. — Le célèbre sceptique .Montaigne raconte que son père^ témoin des commencements de la Réforme au XVI'* siècle, avait dit : « Ce commencement de maladie dégénérera en un athéisme abominable o (1). Aujourd'hui^ c'est un fait accomph. Tandis qu'autrefois on regardait Dieu comme le soleil central, autour duquel tout se mouvait, aujourd'hui l'on est convaincu que ce produit de notre planète, qui s'appelle l'homme, trône au centre de
(I) Essais, H, 12.
•iri
l'univers. L'homme qui, plus que tout autre, a, par son activité scientifique et l'atlitude cauteleuse qu'il a prise vis-à-vis du Clirislianisme^ présidé à ce développement, c'est Emmanuel Kant.
Que notre temps, dans les éléments principaux de son développement, soit anlichrélien et même absolument païen, c'est ce qui n'a nul besoin d'être prouvé. Les représentants les plus en renom de la science moderne, devenus chefs de chœur non par leur propre savoir-faire, mais portés par les flots mômes du torrent, sont des adversaires déclarés du christianisme positif. Les « savants », sous la bannière de Strauss, ont déserté eu masse le terrain du Christianisme et ne voient plus dans le Christ un Dieu, mais un rêveur maladif, ou même seulement un mythe. Pour d'autres, la divinité du Christ ne consiste que dans ses qualités extraordinaires de cœur et d'esprit. Ces derniers veulent être encore appelés chrétiens. C'est à eux que s'applique le mot aussi dur que vrai de Proudhon : « 11 n'y a que des
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« tapageurs i,aM'nia niques qui puissent se dire « cliréliensen niant la divinité du Christ ». Pareillement, beaucoup de ceux qui, outre le nonu gardent encore de certains rapports extérieurs avec l'Église chrétienne, admettent des principes absolument inconciliables avec l'essence du Christianisme. C'est à ce groupe (|u'appai'tiennent en masse les déistes et panthéistes» parmi les théologiens protestants, puis les adorateurs de l'Etat, j'entends tous ceux qui réclament cette obéissance sans conditions aux lois de l'État, qui n'est due qu'à Dieu^ et qiii^ par suite, subordonnent la religion à l'État et reconnaissent à ce dernier le droit d'élever la jeunesse pour ses fins à lui, c'est-à-dire les fins terrestres. II y a encore les indilïérents, pour qui toutes les religions se valent, parce- (|u'elles sont toutes également mauvaises, etc. Ces divers groupes ont plus ou moins verst'-dans le paganisme, qui se dresse au milieu de nous comme une gigantesque construction babylonienne.
Pour (c l'opinion publique » chez nous, l'Au-
î240 KANT lyr la science moderne
<lelà ('hivticn n'est plus qu'une belle idée, qui ne doit pas nous empêcher de l'aire la plus iirande exploitation possible de ce monde-ci. La |)lupart des vérités de la religion chrétienne sont démontrées fausses et contredites pai* les découvertes de la science moderne. Contre la conception d'un Dieu personnel, lequel s'oc- 4'upe des hommes plus qu'un bon papa, qui procure à son enfant, bien ou mal élevé, un riche héritage, la pensée moderne se prononce très nettement. Arrivée à sa maturité, elle ne veut pas davantage entendre parler de l'hétéronomie des commandements divins, qui ont pu être bons pour la jeunesse de l'humanité en tutelle. Dans cette lutte de la science moderne contre le Christianisme historique et l'Église, tous les eflbrts tendent à Interpréter dans un sens mythique et symbolique les dogmes et les faits de la révélation chrétienne.
Sans l'élément conservateur, sans ce ferme attachement aux formes existantes qui est si puissant dans la nature humaine, il est vraisemblable que le Christianisme extérieur au-
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rail lui aussi, à pou près disparu de noire vie prati(|ue. H y sul)siste encore aujourd'iiui comme un ensemble de vaines formules. L'atmosphère de notre siècle est plus dangereuse que celle de l'ancien paganisme, parce (pi'elle cache l'abime du paganisme, sous l'appareil extérieur du Christianisme ; elle est pire, parce que son antichrislianisme est animé lie l'esprit des renégats.
^2. — Le paganisme moderne n'a pas besoin <le se chercher longtemps autour de lui un nouveau dieu ; il n'a (ju'à prendre celui qui, dès le commencement du monde, s'est emparé delà place de Dieu chez tous les hommes séparés de Dieu. L'Apùtre des gentils, saint Paul, a émis l'une de ses vues les plus profondes quand il a décrit en ces termes le paganisme de son temps: « Bien qu'ils connussent Dieu, « ils ne l'ont pas honoré comme Dieu et ne lui « ont pas rendu grâces, mais ils se sont éva- « nouis dans leurs raisonnements, et. leur <•( cœur devenu slupide s'est obscui'ci, ils se <( sont donnés pour sages, et ils sont devenus
PESCH. — KAM. — 16.
242 KANT ET LA SCIKXC.K MODEnN'K
« insensés, cl ils ont (''cliangé la gloire «InDieu « immuable pour l'image et la ressemblance de «l'homme périssable » (1). Ces paroles ne s'appliquent-elles pas entièrement au culle moderne de rhumanilé? Pendant qu'ils prétendent ne pouvoir rien savoir de Dieu supérieur au monde, ils groupent tout aufour de l'homme comme de l'être absolument bon, indépendant,, se suffisant à lui-même, élant à lui-même sa fin et sa loi^ et ils espèrent ainsi ramener les délices du paganisme expiré et <(. la charmante iloraison de la nature». Voilà le culte moderne de l'humanité.
Le Christianisme aussi a un a. culte de l'humanité », mais qui diffère du paganisme ancieu et moderne, comme le jour de la nuit.
Le Christianisme rendait l'individu dignc^' d'un culte en lui rappelant ses rapports intérieurs avec Dieu ; il lui montrait où tiouver la base nécessaire pour fonder sa véritable dignité. A la lumière de la vérité chrétienne,
(1) Ép. aux Romains, i, 21 sqq.
Cir. IX. — CULTK NÉO-PAIEN ?jE L'nL'MANITK 2^
l'iiomnic \wu[ se comparer à un eep de vigne, (jiii ne porte vu son temps de bon raisin que lorsqu'il n'est pas laissé à lui-même mais soutenu et redressé ; mieux encore, il ressemble à un enfant de bonne volonté, mais faible, et qui, abandonné à lui-même, tombe dans là boue, tandis que, s'il est relevé, il s'avance appuyé sur la main paternelle de Dieu. Le Christianisme nous montre dans l'homme en ((uelque sorte un messager divin qui tire toute sa valeur des hautes missions qui lui sont contiées. 11 n'est pas possible que cette dérivation de tous les devoirs et droits de l'homme, de la soumission à Dieu, n'exerce pas sur toute la vie supérieure une influence plastique. Esquissons rapidement cet « humanit.v rjsme» chrétien; nous n'en pénétrerons que mieux la nature du moderne.
En s'appuyant sur Dieu, l'homme n'a plus besoin de se plaindre et de dire avec le poète: \ideo meliora, proboque ; détériora seqUor, « La créature, affranchie de la servitude de la « ruine, est élevée à la liberté glorieuse des
H'i^ KANT ET LA SCIENCR MODERNE
<c enfants de Diou « (1). La soumission à Dieu «e foui'nit pas seulement une barrière solide <:on1re les empi«Hements de l'égoisme (et telle ^st la condition préliminaire la plus nécessaire <]u bonheur public); elle donne encore à J'individu une noble indépendance vis-à-vis des liens honteux des passions et des prétentions injustes du monde. Cogi qui potest, ■jicscit mari ! Voilà cette indépendance, pleine de mépris pour le monde, qui se manifeste î?i grandiose dans l'histoire des saints et des martyrs! Il y a quelques années, racontent les relations des missionnaires, un roi de Siam disait: «Les chrétiens sont les seuls de mes <( sujets qui sachent dire non ». De plus, cette soumission à Dieu met chacun à la place qui iui appartient et devient le principe de Tordre, le souffle vivifiant, qui anime naturellement les rapports des gouvei-nants et des gouvernés dans les divers milieux sociaux, je veux dire dàris l'État et dans la famille; qui commande
(1) Ep. aux Honiains, \iii,2I.