‹ Kant [microform]Chapitre 2 sur 14 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

LA PERSONNE DE KANT

L'enfance de Kant : son éducation morale, l'influence piétiste. — Emmanuel Kant naquit à Kœnig-sberg' le 22 avril 1724 d une famille bien modeste. Son père était sellier et si peu dans Taisance que deux des sœurs de Kant furent servantes. Il semble cependant, s'il faut en croire Kant luimême, que le caractère et la tenue morale de ses parents aient été au-dessus de leur condition. Il paraît avoir hérité de son père, homme d'une droiture et d'une franchise remarquables, cette sévérité presque excessive à l'égard de toute altération de la vérité qui est un des traits distinctifs de son caractère. Mais c'est surtout sa mère qui paraît avoir contribué à sa formation morale. Elle était très pieuse, mais d^une piété vivante et profondément morale, avec peu de goût pour les dévotions extérieures et une heureuse disposition à faire de la piété le mobile de la vertu. C'est d'elle que Kant apprit de bonne heure à reconnaître la g-randeur divine dans le spectacle de la nature, de sorte qu'U lui dut cette admiration dont il devait dire plus tard que son cœur était rempli pour le ciel étoile au-dessus de sa tète et pour la loi morale au fond

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KANT

de son cœur. Mais le plus grand service qu elle lui rendit fut de lui faire donner une éducation libérale. Elle le fit entrer en 1752 au Collèg-e Frédéric : c'est là qu'il subit riniluence piétiste.

Lepiétisme dont Kant fut pénétré au Collège Frédéric, non sans en être parfois un peu lassé, n'était pas une doctrine, mais un esprit, une manière de comprendre et de pratiquer la vie religieuse. Il s'était produit en réaction contre l'orthodoxie passive et la dévotion routinière. La vraie foi, disait Spiner, le promoteur du piétisme, c'est la foi vivante, celle que le croyant puise lui-même dans la méditation personnelle de FFIcriture; c'est celle aussi qui pénètre efficacement sa vie et la régénère, détruisant le vieil homme, la nature corrompue, et suscitant l'homme nouveau. C'est de cet esprit quY'laient animés les maîtres du Collège Frédéric et particulièrement le directeur, Albert Schultz, qui professait en même temps la théologie à l'Université. C'était un homme remarquable de bien des façons, autant par son intelligence que par son autorité morale ou ses qualités pédagogiques : car en lui le goût de la philosophie et de la discipline rationnelle venait diriger et modérer la foi religieuse. 11 était ennemi de l'exaltation, de l'inspiration vague : il voulait que la raison préparât les voies à la foi intérieure et que cette foi s'exposât selon les exigences de la raison. Schultz a été le premier maître qui ait exercé sur l'esprit de Kant une infiuence durable ; et ce que Kant a pris du piétisme, c'est ce qu'il en a reçu de Schultz et sous la forme rationnelle que Schultz lui donnait.

Car il y a assurément du piétisme danç le carac-

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U^ve et dann l'œuvre de Kant. Ce qu'iien a ga^idé, c'est d'ai^ord le tnoralisine^ la persuasion que la moralité est la seule chose nécessaire et que tout djoit lui être subordonné, à commcniier par la cu^ltiire. Sans doute il pensera toujours que la morafiié vraie et sûi?e requiert une raison éelaiirée ^niais d/e plws-en plus, en avançant en âge, il tea de touie sjjéculation le npoyeade la morale. C'est ensuite le pessimisme moral, c'est-à-dire la conviction-que la nature est corrompue, qiue la modalité kii est opposée et d'un autre ordre, et ([u'elle en demande la transformation radicale. C'est enCn l'idée essentielle de V autonomie : conoune pour le piétiste c'est à cbacuii de se donner sa foi», pouif Kant c'est à chacun do se donner sa loi ; et, de part et d'auire, cette autonomie par laquetle chacun ^'^jjanchitdes autres n'est qu'uji retour spontané ou le don de soi-même à un principe plus pro^ foijud et d'ordre transcendant, la grâce ou la. liberté nouflaénale.

Kant à rUiûvepsité : l'influence de vrolf et le patloaalisu^. — En 17 iO Kant qiiitta le Collt'ge Frédéric* et entra à rUniversité, dans la faculté de philosophie. Où a peu de détails sur ses éfcifljdes; on ne sait même pas en quelle année ii quitta l'Université et si- ce iiut, comme il est vraisemblable, en 1740, l'année où il publia son premier écmt sur la imsuve des forces vives. 11 e© sortit sans prendre ses grades : son père était mort «t Kamt dut songer à gagnijcr sa vie. U entra comnae précepteur dans une lai^iliUe du» voisinage..

Ou sait se4aileoiijenjt que celui de ses maîtres qWi^ préiBéjmit à tou^ et doBbt ii a subi la pkis im\!^.

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influence, après celle de Schullz, fut Martin Knutzen, un piéliste encore, mais avant tout un philosophe, disciple de Wolf. Il lui rendit^le service de l'initier à la pliilosophie de Leibniz *et surtout à la philosophie ou plutôt à la physique de Newton, qui resta toujours pour Kant le type du savant, comme la science newtonienne resta pour lui le type de la science véritable. Il Ta toujours fait consister,à la manière de Newton, dans ranalyse des phénomènes et la détermination de leurs rapports, sans aucun apj)el h des causes ou forces inconnues.

Mais surtout Knutzen soumit Tesprit de Kant à la forte discipline du rationalisme wolfien. Wolf n'avait pas donné à TAllemagne une philosophie bien personnelle ou bien profonde. Il en avait emprunté la matière à Leibniz, non sans Taltérer assez g-ravement. Mais c'est par la forme et Tesprit que sa philosophie a été utile et a servi efficacement à l'éducation de l'Allemag^ne dont il a été, selon le mot de Hegel, l'instituteur. Il a composé pour les Universités allemandes, encore toutes pénétrées de scolastique, un système, on pourrait aussi bien dire un cours de philosophie, où toutes les matières sont abordées dans l'esprit et à la lumière des principes de la science nouvelle et selon la méthode du plus pur rationalisme. Wolf procède, en quelque sorte, en mathématicien : ce ne sont que questions, axiomes, propositions, corollaires, scolies, etc.. : rien n'est hasardé, ni supposé, ni laissé sans explication. Il y a là un souci admirable d'exactitude et de certitude, et l'on comprend quels esprits nets devaient former l'étude de ce système

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et la pratique de cette méthode. Surtout cette philosophie était en harmonie avec les besoins de cette période des lumières dont elle est la première expression et dont elle a hâté les progrès. En ce temps où le vif et libre esprit de la Renaissance se propageait tardivement aux Universités allemandes, cette philosophie était la bienvenue qui était fondée sur la persuasion que la raison est nécessaire et suffisante à la vie et qu'il n'est point de question qu'elle ne puisse et ne doive éclaircir à la lumière de ses seuls principes.

Cette doctrine a laissé sur l'esprit de Kant une empreinte ineffaçable. Il en a gardé la méthode ou même une partie du contenu. Il est resté persuadé que « la méthode sévère de l'illustre Wolf » est la vraie forme de la philosophie systématique. C'est bien ainsi qu'il faut développer et appliquer les principes, bien qu'une critique soit nécessaire pour les découvrir et en fixer le vrai sens et l'usage légitime. Lui-même doit à Wolf ce souci de l'ordre, de la rigueur, de la précision, qui sont les caractères de son génie, nullement prime-sautier et hasardeux. Même pour le fond, il a beaucoup gardé de la métaphysique qu'il a reçue de Leibniz par l'intermédiaire de Wolf. Seulement, les doctrines ou les principes qu'il en retient, il les met a une autre place, il leur assigne un autre rôle et une autre valeur : il en fait des hypothèses, des postulats, des principes régulateurs de la pensée ou de la science, etc.. Mais enfin, quelque usage qu'il en fasse, c'est selon les formules de Wolf et de Leibniz qu'il sera métaphysicien. Par là s'explique le mot connu de Th. Green : les doctrines de

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Leibniz forment ratmosphèrc permanente de Tesprit de Kant. Surtout ce que Kant retient de Wolf, ft*est Fattitude rationaliste. Ce n'est que par principes et non par sentiment que Ton peut juger du vrai, du bien, du beau; ce qui ne se laisse pas déduire log-iquement n'est qu'une hypothèse, d'ailleurs plus ou moins nécessaire à la vie. Encore ces hyi)Othèses ne doivent-elles pas se mettre en contradiction avec la raison qui en contrôle l'intelligibilité ou la vraisemblance. Il n'y a de religion acceptable que dans les limites de la raison.

La carrière professorale de Kant. — Kant abandonna donc l'Université vers 1746 et resta précepteur, au service de familles diverses, jusqu'en 1755. Mais il visait à entrer dans l'enseignement officiel. Il obtint \^ promotion^ sorte de doctorat ou de diplôme de fin d'études, avec une dissertation sur le feu (1755), et V habilitation, sorte d'agrégation donnant le droit d'ouvrir des cours libres à l'Université, avec ces deux thèses : Nouvel éclaircissement sur les prcîniers principes delà connaissance métaphysique (1755) ; — De l'usage en philosophie de la métaphysique jointe à la géométrie, ou monadologie physique {ilTyQ). Il put donc ouvrir des coui-s et il professa ainsi pendant quinze ans, à titre privé, avec le plus grand succès. Ce n'est qu'en 1770 qu'il obtint Vordinariat, ou la titularisation officielle. C'est à cette occasion qu'il écrivit, comme thèse inaugurale, la célèbre dissertation où s'affirme pour la première fois la philosophie critique : De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis. Son succès et sa renommée allèrent croissant. On lui offrit une

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chaire, qu'il refusa, à l'Université de Halle. Il fut, à Kœnigsberg même, membre du Sénat de TUaiversité (1780), recteur (1780-88), doyen de la Faculté de philosophie et de toute l'Académie (1792). Il avait été nommé membre de l'Académie de Berlin ea 1786, de l'Académie de Saint-Pétersbourg en 1794 et il fut éluà celle de Vienneeu 1798. Il avait alors renoncé à l'enseignement (1790).

Ce n'est là que sa carrière extérieure : ce qui est plus intéress<int, c'est la matière et l'esprit de son enseignement.

II professait officiellement la métaphysique et la logique, mais il y joignait toutes sortes de matières plus concrètes. Nous avons sur le contenu véritable de son enseignement un témoignage bien suggestif dans l'un des programmes de ses cours : Avertissement d'Emmanuel Kant sur l ensemble de se» leçons pendant le semestre d' hiver 1 7(i5- 1 766. Il faut donner, dit-il, aux jeunes gens la connaissance du réel dans toute sa variété ; il leur faut des idées précises sur le monde où ils doivent vivre, pour devenir des hommes intelligents et avisés, et non des pédants. D'ailleurs, au point de vue môme de la pure culture, il faut bien donner une matière et une base à la recherche philosophique des principes. C'est pourquoi, sous le titre général de métaphysique, Kant traitera d'abord des corps bruts et des êtres vivants (physique, psychologie empirique et zoologie), pour ne passer qu'ensuite à l'ontologie, ou détermination des principes abstraits et généraux de toute réalité, d'où il s'élèvera au supra-sensible, d'abord à l'âme, comme sujet profond de la vie morale, et de là à la considé-

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ration de Dieu, principe premier du monde et de rhomme. Sous le titre de logique, il traitera sans doute des règles de Fentendement (logique formelle), mais il y joindra Tétude des règles du goût : son sujet est en somme le bon usage des facultés théoriques de Tesprit. De la façon dont il entend la morale, Kant ne dit rien de bien précis; mais il est remarquable qu'il se propose de compléter son cours par la géograi)hie physique dans laquelle il comprend Tétude descriptive du monde terrestre tout entier, les trois règnes, Thomme avec la diversité des races, et les nations avec les causes naturelles de leur formation et de leur développement. En somme, rien de moins abstrait et quintessencié que renseignement de Kant.

Quant à Tesprit ou à la forme de cet enseignement, il faut rappeler que l'usage était alors de commenter un manuel connu. Kant suivait Baumgarten pour la métaphysique et la morale et Meier pour la logique ; mais il nous avertit lui-même qu'il ne s'astreint pas à reproduire lapcnsée de ces auteurs, qu'il prend sur lui de les rectifier et d'y ajouter. En effet, ses leçons, dont nous avons conservé quelquesunes, sont assez personnelles, c'est-à-dire libres à l'égard du texte qu'il est censé suivre. De savoir maintenant si Kant y va jusqu'aubout de sa pensée, et si ses leçons sont tout à fait d'accord avec ses ouvrages, — je dis naturellement ceux de la même époque, — ce serait une question, si Kant n'avait pris soin de nous dire qu'il y a une grande difîé rence entre l'usage i)ublic ou officiel de la parole et son usage privé, et que le premier requiert beaucoup de prudence et de modestie ou même le

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sacrifice de ses opinions personnelles en ce qu'elles ont de trop éloigné de la pensée commune.

L'homme privé : son caractère et ses mœurs. — La légende s'est emparée du caractère de Kant et l'a poussé quelque peu au ridicule. Deux traits semblent le définir : une austérité intran- 'sigeante en matière de morale, et la manie de la règle dans l'organisation matérielle de la vie.

Certes Kant voulait que sa vie fût réglée et tout chez lui était calculé une fois pour toutes : le programme de ses journées, la quantité de ses aliments, la durée de son sommeil, la façon de s'asseoir au travail, la manière de le suspendre, etc. Il n'est pas douteux non plus que sa morale soit sévère : la moralité lui paraît la seule chose nécessaire, en quoi il semble exclure tout ce qui fait l'agrément de la vie ; et il veut que, dans la vertu même, on se soumette à la règle sans enthousiasme, avec une froide obéissance, en quoi il semble exclure tout ce qui fait la beauté de la vie.

Mais il faut bien voir ce que cela signifie. La réglementation minutieuse à laquelle Kant soumettait tous ses actes n'était nullement une manie de célibataire esclave de ses habitudes, mais une précaution indispensable contre la faiblesse de son tempérament. Kant ne put jamais travailler qu'à force d'attention et à la condition d'un régime. De là, d'une manière générale, son altitude à l'égard de la vie, attitude faite de gravité attentive ou même de défiance. Quant à sa sévérité morale, il en faut voiries limites. Kantdemande que l'on subordonne au devoir le bonheur et les divertissements, mais il ne les exclut pas. Il est des joies humbles

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