‹ Kant [microform]Chapitre 3 sur 14 · I. <i>»an»i · texte numérisé non relu

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ei simples qu'il ji'oùtait lui-même très volontiers, telles que celles de la lable et de la conversation, €til en fait même toute une théorie. On pourrait, avec un peu «le malice, fonder de piquantes inductions sur certains propos touchant Tamour, où il ne faut |>oint porter, selon Kant, des préten^ tions trop ralTmées sous peine d'être obligé à uae abstention dont on aura plus tard du regret. En somme, Kant, lorsqu'on Téludie de près, donne rimpression d\m ciiractère assurément séi-i^ux, mais facile et, à roccasion, enjoué, profondément moral, mais sans inutile ])édantisme.

Kant mourut le i'2 février 1804, après avoir vu ses facultés s'éteindre lentement.

LES INCERTITUDES DE KANT

Le sommeil dogmatique et l'éveil nu génie critique

C'est un fait très caractéristique que le premier ouvragée où s'affirme nettement la doctrine personnelle de Kant, à savoir la Critique de la raison pure, est de 1781. Kant avait alors cinquantesept ans. Sa doctrine a donc été lentementprépîirée, longuement élaborée. C'est pourquoi il est nécessaire, avant de l'exposer et pour la bien comprendre, de voir par quels degrés Kant s'y est ackeminé.

Les desseins successifs de Kant : plan de sesrecherches et de ses travaux. — Kant n'est pas de ces philosophes, comme Descartes ou A. Comte, qui ont conçu dès leur jeunesse un grand et beau dessein et consacré leur vie à le réaliser. Il ne semble avoir eu dès le début aucune ajBbition étendue et lointaine. Il se présente à nous comme un professeur consciencieux, qui sinforme, réfléchit et corrige cà et là, au hasard des circonstances, les idées de ses maîtres. De là, toutes sortes d'écrits sur Les sujets les pluts vailles et les plus particuliers. Tout cela sans doute pouvait, à la longue, en se combinant, former un système ou uiii C0uj?s : mais, en fait, ce n'est pas de cette

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compilation de détails que la doctrine est issue, encore que dans la doctrine beaucoup de ces détails aient pris place. La vérité est qu'au cours de ces réflexions si diverses Kant en viendra lui aussi à concevoir un dessein, — qu'il ne réalisera pas, mais en vue duquel il constituera ce qui a été son œuvre et lui a valu sa renommée.

Ce dessein lui sera sug-g-éré par ses goûts et ses tendances naturels. Il semble que Kant ait eu jiar-dessus tout le goût de la science. Il n a jamais montré do penchant très vif pour la spéculation métaphysique. Même du temps où il croyait à la métaphysique, il ne songeait pas à spéculer sur Dieu, sur ses attributs et son action, à la manière d\m Leibniz, ni davantage à rêver des destinées de rame ou du monde des esprits. C'est à la physique qu'il s'attache, et ses premiers écrits de 174G à 1755 ne portent que sur des points de science. Mais il ne croit pas que la science soit une simple compilation de faits. Il nV a de vraie science que systématique et il n'y a de système qu'autant que les faits sont reliés à des vérités nécessaires, et par conséquent d'origine rationnelle, qui les expliquent et s'expliquent elles-mêmes. En d'autres termes, la science requiert une discipline supérieure qui pose les principes du savoir, un système de vérités a priori. Or, c'est la métaphysique qui constitue de tels systèmes. C'est là d'ailleurs la thèse traditionnelle. Kant qui aime la science s'appliquera donc à la métaphysique en vue de la science et c'est leur union, leur perfectionnement l'un par l'autre, qui lui paraîtra souhaitable : la science devenue rationnelle par la

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grâce de la métaphysique, la métaphysique devenue certaine par la garantie de la science.

De là le dessein de Kant : déterminer systématiquement les principes métaphysiques du savoir ; chercher dans l'ensemble des conceptions spéculatives les principes qui se rapportent à la science, en déduire d'autres plus particuliers et plus concrets ; opérer, en un mot, par des déductions rigoureuses, le passage de la métaphysique pure ou ontologie à la science concrète. Et ceci suppose deux œuvres différentes: car la science est double. Elle est la connaissance de la nature, ou une physique ; elle est la législation de la liberté, ou une morale. Toute réflexion aboutit à l'une ou à l'autre, la logique n'étant que l'étude préalable des lois formelles du raisonnement, à quelque objet qu'il doive s'appliquer. Donc Kant écrira les Principes métaphysiques de la science de la nature, par lesquels la physique rationnelle sera fondée, et les Principes métaphysiques de la science des mœurs, par lesquels la morale rationnelle sera constituée. Tel est le projet dont il a nettement conscience dès 1765.

Seulement, ce beau dessein qui semblait prêt à être exécuté va se trouver indéfiniment retardé.

Ce travail supposait la métaphysique faite, et Kantà ce moment s'aperçoit bien qu'elle ne l'est pas, qu'elle est à faire ou à refaire. Ce qui l'attache donc et le retient, ce qui d'ailleurs avait appelé son attention dès 170:3, c'est le problème de la méthode de la métaphysique. Il s'y essaie, il y tâtonne et cela retarde d'autant son œuvre systématique.

Et voici d'autre part qu.'en discutant ce problème

, Kant va reconnaître la nécessité d'une recherahe ' préalable négligée des métaphysiciens. Ce n'est pa& tout de s'élever, par quelque méthodique ce soit, jusqu'aux premiers principes ; encore faut-il s assurerde leur valeur. Le problème de la méthode de la méUiphysique fera donc place au problème de la valeur de la raison et de la discipline à lui imposer en sa triple fonction scienUlique, morale, esthétique. C'est par cette voie inattendue, par la Critique, que Kant, désabusé de la métaphysique transcendante, retrouvera les principes de l'organisation du savoir et de l'action.

Seulement, quand il aura rédigé ses trois Griti^ ques, Kant sera, vieux ; il aura GG ans et, l'œuvre pévée de systématisation, il ne pourra. que l'ébaucher dans des conditions intellectuelles médiocres. Ce qui nous reste vraiment do lui, son œuvre solide et durable, c'est celle qui n'était, dans son intention, que prépai'atoire, à savoir la Critique ; mai& elle est assez belle et asse3& féconde pour ne rien nous laisser à regretter.

Le dogmatisme initial. — C'est à travers ces tâtonnements que la pensée de Kant est arrivée à la doctrine (\\ï\ définit historiquement le kantisme : Je criticisme, dont il faut donner dès maintenant une première idée, ne fut-elle que superficielle et toute populaire. C4ar un progrès ne se définit que par son terme et l'on ne peut bien suivre la pensée de Kîuit qu'autant que Ton a déJ3, en, yujs le point vers lequel — sans le savoir elle-même, -^ el le s'oriente . Le critici6me,concentré dan&la théoiîiie de la connaissance qui en est d'ailleurs la pièce essentielle, peut se résumer en ces trois affirma-

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tîorrs : La science, ou la connaissance du monde de Pexpépience,' est 'possible et légitime ; la métaphysique, ou la connaissance de ce qui est au delà des faits,' est impossible; mais la pratique morale autorise ou même exige, relativement aux objets métaphysiques. Dieu, l'ame ou la liberté, des crayances que la raison scientifique se refuse à justifier ou même à définir.

•Or rien n'était plus éloigné d'une telle doctrine que les premières convictions de Kant. Il a dormi longtemps, selon sa proi)re expression, du sommeil dogmatique et c'est Hume qui fen aurait réveillé. Nous n'examineronspasici la question controversée de sa dette à l'égard de Hume : ce sera bien assez de dire ce qu'était ce dogmatisme initial et par quels degrés il s'en est afl'mnchi.

Dire que Kant a été dogmatique, c'est dire qu'il a cru d'abord à la portée absolue de l'intelligence humaine. 11 l'a jugée apte à connaître la réalité en son fond et en ses principes. En d'autres termes, il a eu foi à la métaphysique. Non qu'il l*ait crtl achevée. 11 y trouve bien des lacunes et des confusions. Surtout il la juge insuffisamment certaine. « Notre métaphysique n'est encore qu'au seuil de la véritable science... Ils (les 'philosophes) veulent avant toUt une science étendue ; mais il serait à souhaiter aussi qu'elle fût suffisamment démontrée. » Voilà marqué le trait essentiel de fintelligence de Kant, l'esprit critique, soucieux de preuves plus que de larges spéculations. G est pourquoi, tout coniiant qu'il soit à la métaphysique, il va ti^eiîorcer de la réformer dans le sens delà précision et de la certitude.

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Il s\iltaque dès Tabord aux deux problèmes fondamentaux de la métaphysique et corrig-e sur ces points essentiels les idées de ses maîtres. Il s'interroge sur les éléments du réel : La Monadologie physique (1755), et sur les lois fondamentales qui président à la fois au travail de l'esprit et au développement des choses : Nouvel éclaircissement des premiers principes de la connaissance métaphysique (1755). Et déjà, avec ces premières réflexions, il était arrivé très hardiment à se faire une idée d'ensemble de la nature et de son développement : il avait une très remarquable théorie du monde et des vues concordantes sur la destinée humaine. Il exposa tout cela dans un écrit très remarquable publié dès 1755: Histoire générale de la nature et théorie du ciel^ ou essai sur la for^ mation et Vorigine fnécanique du système du monde d'après les principes de Newton.

Kant se donne comme le libre disciple de Leibniz ou plutôt de Wolfdoni il accepte les vues générales. Comme lui, il croit à la réalité des corps et de leurs éléments, tels que la raison les disting-ue. Ces éléments simples et indivisibles sont des morîafl?e.9,mais des monades physiques. Ce n'est pas qu'elles soient étendues, puisqu'elles sont simples. Ce sont des points de force, des centres d'action. L'espace n'est que l'ensemble des relations des monades inétendues. Il n'est donc pas un absolu, puisqu'il n'est qu'une relation et qu'il trouve dans la nature des éléments du réel la raison de ses propriétés. Distinct de la matière, objet de la physique, il est lui-même l'objet d'une autre science plus abstraite, la géométrie [La Monadologie physique).

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Dans la détermination des éléments du réel, la raison se règle sur deux principes fondamentaux : le principe d'identité et le principe de raison. Le premier seul est évident et pleinement intelligible. C'est pourquoi Kant, à l'imitation de Wolf, essaie d'y ramener l'autre. Ainsi réduit au principe analytique d'identité, le principe de raison n'en parait que plus nécessaire et Kant, ne concevant pas qu'aucune chose s'y puisse dérober, affirme donc dès ses débuts un déterminisme radical, qu'il essaie d'ailleurs, subtilement, à l'imitation cette fois de Leibniz, de concilier avec la personnahté et la responsabilité humaines.

Mais ce qui le préoccupe surtout c'est de passer de ces vérités trop abstraites et éloignées des choses à des vérités dérivées qui puissent être considérées comme les conditions immédiates du réel et les vrais axiomes des sciences. C'est ainsi qu'il en dérive tour à tour le principe de substance ou de la constance de l'être : « La quantité de la réalité absolue dans le monde ne peut naturellement ni croître, ni diminuer »; et le principe d'action réciproque : « Aucun changement ne peut arriver aux substances qu'autant qu'elles sont hées entre elles : leur dépendance réciproque détermine les changements matériels que leur état • présente ». Et déjà d'importantes conséquences métaphysiques résultent de ces principes, ne fût-ce que l'impossibilité d'une action spontanée des monades, ou la réalité des corps comme condition des changements psychologiques des monades pensantes, ou encore cette autre, moins attendue, que les rapports et le commerce des monades ne

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résultent pas du simple fciit de leur existence ; elles requièrent un principe commun, Fentendement divin, pour que leurs relations puissent s'expliquer. Voilà comment quelques réflexians sur le plus vide mais aussi le plus nécessaire des axiomes suffisent à déterminer la nature des choses ou même leur principe. On ne saurait être plus hardi. (Nouvel éclaircissement.)

C'est cette mômeconfiance audacieuse à la ;puiBsance du raisonnement qui incite Kant à compléter l'œuvre cosmolo^^ique de Newton. Celui-ci avait expliqué l'équilibre actuel du monde par la loi de l'attraction univei^elle ; mais il n'avait pas songé à remonter au delà de l'état présent de l'univers. Il paraît supposer que Dieu Fa créé tel quel, et, s'il veut rendre raison pourquoi il est ainsi fait, il fait vaguement appel à la sagesse et à la bonté de Dieu. Muis Kant se persuade que la causalité divine ne s'exerce pas dans le temps, pas même à l'origine, mais qu'elleplaneeu dehors comme raison justifiante et non comme causemotrice : c'est pourquoi l'on peut sans impiété rendre raison de l'état de 'l'univers ù un moment donné par des causes purement mécaniques. Il veut pour son compte expliquer la formation du système solaire et, précurseur de Laplace, il en rapporte l'origine à une nébuleuse primitive, sorte de matière g-a-zeuse distribuée dans res]>aee infini. Il entreprend de montrer comment, sous l'influence des seules lois de l'attraction, elle a pu arriver à se condenser epjf masses distinctes gravitant autour d'un centre^ ' commun. L'imag-ination de Kant se donne ici libre carrière. Il ndmet l'existence d'une infinité

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de îtiondos analogues k notre système solaire; dans noire monde même il tient les aiUres planètes pour habitées et tente de préjuger la nature de ces habitants ddrtt quelques-uns doivent êtreànotre Newton ce que Newton lui-même est à un singe. Il n'hésite même pas à supposer que ces êtres supérieurs pourraient être la réincarnation des horrtmes les meilleurs, la vie future se poursuivant d'astres en astres [Théorie du ciel).

L^éveil du génie critique : 1» la critique d€ la métaphysique traditionnelle. -- Cette confiance en la puissance de la raison ne devait pas durer bien longtemps. Ce n'est pas qu'il se soit produit dans l'esprit de Kant aucune révolution subite. Mais il a réfléchi plus attentivement aux diverses questions qui sollicitaient son esprit : il a mieux compris les difficultés des problèmes, les incertitudes des théories Qi de leurs prétendues preuves, les contradictions des doctrines qu'on a coutume d'associer en système, et le sentiment Croissant de l'obscurité de la métaphysique l'a amené à douter sinon absolument qu'elle soit possible, du moins qu'on ait actuellement le moy^n de l'élaborer. Dès i7t>3 il compore la métaphysique à un océan sans bords ni phares. De sorte que désormais la direction de ses recherches va changer : il ne s'agit plus de construire, il en faut d'abord trouver les movens. Il faut constituer la méthode de la metaphysique.

Ce changement des dispositions de Kant se ma- Ifeste en deux sortes d'écrits. Les uns sont polémiques et négatifs; il y critique les doctrines ou les arguments qui sont la matière des métaphysiques Cantecoh. — Kant. 2

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traditionnelles : là il apparaît comme sceptique ou positiviste. Dans les autres (publiés d'ailleurs en même temps), il se demande quelles sont les conditions et la méthode d'une métaphysique certaine : ici il est confiant et en quelque sorte dogmatique ; mais c'est un dogmatique averti et prudent.

Au premier groupe il faut rapporter deux écrits qui se complètent, sans (pie probablement Kant y ait songé, — puisqu'ils traitent des deux objets essentiels de toute métaphysique, Dieu et l'âme. Ce sont : le Seul Fondement possible à une démonstration de Vexistence de Dieu (1703), et les Rêves d'un visionnaire expliqués par les rêves d'un métaphysicien (1700).

Dans le premier, Kant se montre à la fois sceptique et dogmatique : sceptique, en ce sens qu'il tient pour non avenus tous les arguments de la théologie rationnelle dont il s'efforce de montrer la vanité, préludant ainsi à la Dialectique transcendantale, qui est ici plus qu'ébauchée; dogmatique, en cet autre sens qu'il croit pourtant possible une démonstration de Dieu, à la vérité bien subtile et fondée sur ce principe obscur que le possible suppose un être nécessaire : or il y a du possible, donc... Kant soupçonne si bien que cette démonstration est destinée à rejoindre les autres, qu'il fait appel à la foi morale pour suppléer à l'insuffisance des preuves rationnelles.

Dans les Rêves dun visionnaire^ composés par Kant à l'occasion des révélations de Swedenborg, il examine l'idée de ce monde des esprits avec lesquels le prophète suédois se disait en communication. Bien que le ton ironique de Kant

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ne permette pas toujours d'apercevoir sa vraie pensée, on y voit cependant assez clairement que ridée du monde des esprits n'a rien qui répugne à son esprit. Il y trouverait un moyen commode d'expliquer bien des faits de la vie humaine et il souhaiterait qu'elle fût vraie. Seulement cette idée lui paraît moins sûre qu'intéressante. Il demande qu'on précise le concept d'une réalité immatérielle et que Ton s'assure s'il n'implique pas contradiction ; il faudrait ensuite savoir si ce concept répond à un objet et si nous en avons un exemple dans l'âme humaine : or les preuves de Texistence de l'âme sont bien vagues, sans parler de la diffficulté d'en comprendre les rapports avec le corps. Quant à des esprits détachés de toute matière, nous n'avons aucun moyen sûr d'en constater l'existence qui ne pourrait se manifester que par des impressions sensibles toujours explicables par d'autres causes. Laconclusion, c'estqu'en ces matières notre science est bien courte, que la conscience seule, ou le sentiment de nos obligations, peut nous donner quelque assurance touchant l'âme ou Dieu et qu'enfin la sagesse consiste à s'en tenir à cette assurance pratique et à cultiver soigneusement son jardin sans inutiles rêveries. L'éveil du génie critique : i" recherche de la vraie méthode de la métaphysique. — Au moment où Kant déclare ainsi la métaphysique inutile et impossible, il ne laisse pas d'en chercher la méthode et les conditions. Il n'est donc sceptique que par accès et relativement à certains objets trop éloignésde l'expérience humaine. Ce problème de la méthode l'a occupé dès 1703. Il a fini par la

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trouver et cette métiiode, ce devait être la Critique, dont il donnera la ])remière exposition systématifiue dans la Critique de la raison pure (1781) : seuloment elle le conduira à une conception de la métaphysique radicalement diflcrente de celle quMl avait eued'abord en vue et dont il cherchait les conditions. 11 n est pas arrivé d'ailleurs tout dp suite à comprendre que la Critique est la condition de la métaphysique. Dans ce progrès vers la conception définitive de l'œuvre philosophique on pourrait distinguer deux étapes préliminaires.

Kant devait d'abord découvrir qu'une enquête préalable est nécessiiire, a.vant toute construction, pour déterminer quelles vérités sont vraiment premières et évidentes. Telle est l'idée inspiratrice de SCS Recherches sur l'évidence des princApes de la théologie iioturelle et de la morale (17G3).

Kant y dénonce l'erreur continuelle des dognjor tiques, qui est de procéder mathiématiquement;, €'est-à-dire par déduction et synthèse, comoie eri géométrie. La méthode déduptive est applicable aux mathématiques parce que le mathématicien opère sur des objets qu'il consli^uit lui-même^ dont il sait dès lors la nature essentielle et qu'il peut définir de prime abord : il n'a plus qu'à déveloprper cette définition. Mais les philosophes opèrent sur des choses qu'ils n'ont pas faites, sur des notions qu'ils n'ont pas consti'uites. Le temps, l'espace^ le corps, la liberté, l'existence, la nécessit^^ ce sont là des notions que nous trouvons déjà élaborées en nous quand nous commençons à réfléchir et dont par suite le contenu ne nous appâtait pas avec une évidence immédiate. Prétendre

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•en poser de siiite la définition, c'est s'exposer volontairement à l'erreur et se donner des priur cipes arbitraires. Ainsi fait-on dîms l'école de Wolf. Il faut renverser cette méthode et à la synthèse substituer l'analvse. Prenant une à une les diverses notions qui sont la matière de la métaphysique, on doit s'appliquer à les décomposer pour les ramei^^r 4 leurs éléments simples, les seuls qui puisse«}t être immédiatement évidents. On discerne ces éléments par un. acte direct de la pensée, par \mfi sorte d'intuition. Cette analvse aboutit à des idées ou notions inanalysables, aujcquelles coFrespoiident autant de vérités premières. Elles coap sistent à affirmer de chaque notion la quali^f^ eu l'élément qu'on y a découvert pai' intuitijoni. Telles sont ces ])roposLtions : l'espace a trois dijxien>sions; l'espace est constitué par ujie njiulti*' plicité dont les éléments sont ea dehors les u^ des autres, etc.. Puisque ce soiiit là dos données de l'intuition et non des résultats d'un raisonnerméat, ce sont donc des propositions synthétiquesL, où l'attribut est surajouté au sujet : en cela elles sont analogues, encore qu'elles aient sana doute plus de valeur, aux données de l'expérience. C'est par de telles propositions que l'on arriverait, si l'analyse pouvait être exhaustive, à donner Ui djéfanitioade la notion. En attendant qu'on y arri^ve, de telles propositions indémontrables donnen,t une base suffisante pour des déductions intéressantes : on. n'a pas une science complète de l'objet mais on en a une certaine science. C'est, dit Kaçil, la méthode prudente de Newton îippliquée au.\ ijoncepts rationnels.

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Si Kant ne s'est pas dissimulé les difficultés de cette analyse, il ne voit pas encore à ce moment toute la complexité de la question. Il ne se demande pas où il faut prendre la matière de cette analyse, si les idées à analyser nous viennent du dehors ou sont des données de la seule raison, ou encore quelle en est la valeur. Il n'envisage encore que la manière de traiter les données de la métaphysique, mais leur nature a bien son importance et c'est ce dont il s'apercevra bientôt. Dès 1765, il a fait un pas de plus. Nous voyons par une lettre h Lambert qu'il annonce pour la foire de Leipzigun nouvel ouvrag-e sous ce titre : la Méthode de la jnétaphysique. Mais, tout compte fait, il ne le publiera pas. Il a très bien vu, et il en peut donner beaucoup d'exemples, ce qu'il ne faut pas faire en métaphysique; mais pour donner des exemples de ce qu'il faut faire, il devrait appli(juer lui-même sa méthode. C'est pourquoi il publiera d'abord ses Fondements de la philosophie de la nature et les Fondements de la philosophie pratir/ue. Mais cette publication fut indéfiniment reculée et, en 1770, Kant publia l'exposé de ce qu'il ne faut pas faire en métaphysi(|ue, renvoyant à l'avenir l'exposition théorique ou exemjilaire de la méthode vraie. Cet ouvrage de critique nég-ative, c'est sa thèse d'inauguration : De la forme et des principes du ?nonde sensible et du mo?ide intelligible.

Kant y fait cette découverte capitale, qu'il ne suffit pas à une notion d'être une donnée a priori de la pensée pour être valable objectivement. Il y a des conditions de la connaissance qui ne correspondent pas à la réalité. D'où cette conclusion qu'il

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ne suffit pas d'analyser les données de la pensée, il faut surtout les critiquer.

Si Kant en est venu là, c'est pour avoir découvert la dualité de l'esprit humain, qui procède à la connaissance par deux facultés hétérogènes : la sensibilité et l'entendement. La plupart des philosophes par goût de l'unité ont tenté de ramener l'une à l'autre ces deux fonctions de l'esprit. Les uns, les intellectualistes, réduisent toute connaissance à la connaissance intellectuelle, à l'idée : la sensation n'est qu'une idée confuse ou un jugement confus. C'est là une conception plus ou moins cartésienne, plus vraisemblablement leibnizienne, à coup sûr wolfienne. Les autres, les sensualistes, réduisent la connaissance intellectuelle aux données des sens : une idée n'est qu'une sensation atténuée ou affaiblie. Ceci est la thèse de Locke et surtout de Hume. Il v a difficulté des deux côtés. La sensation peut bien se produire à l'occasion de l'idée ou de son objet ; en tant que sensation, elle est spécifiquement autre. La sensation de couleur n'est pas du tout la connaissance des ondulations de l'éther : on ne les y découvrirait pas par analyse. Inversement, il est des notions qui à cause de leur caractère de nécessité ne peuvent être dérivées des données sensibles. C'est pourquoi Kant admet deux manières de connaître irréductibles : se représenter et concevoir. D'une part, nous sommes capables d'être affectés par les choses, d'en recevoir des impressions, lesquelles naturellement dépendent de nos organes et sont en quelque façon subjectives. Il y a donc de ce chef une apparence des choses qu'il faut distinguer de la réalité. D'autre

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part nous pensons, nou$ nous formons des idées des objets, et c est par là, selon Kant, (\ue nous atteignons la réalitr. Il y a en nous des concepts nés de FaxHion de noire esprit, et (pii se rapportent, véridiquement aux objets réels. Ils ne nous en donnent pas Fintuition, mais ils nous en font con.naître la forme ou la condition abstraite et générale, et cela nous permet d'interpréter l'expérience et de la dépasser. Rien n'est donc plus nécessaire que distinguer ce qui dans notre manière die connaître n a de rapport qu'avec l'apparence et ce qui se rapporte au réel. Toute la discipline de- la raison est fondée soi' cette distinction.

Kant y a été conduit par ses réflexions sur uiie idée spéciale dont il se proposait d'éclaircir le^ diflicuités, ridée du monde.

Le monde, c'est l'ensemble des choses, comme formant un tout et avant une certaine ujaité. C'est là une idée naturelle et nécessaire. L'esprit pro- -cède à ta comiaissance par analyse et synthèse. En tant q-uit analyse, il s'oblige à trouver des éléments simples; en tant qu'il synthétise, il s'oblige à trouver une totalité absolue, sinon il ne comprend rien. Le simple et le tout sont les limites de Taclivité de resi)rit et les conditions de la possibilité de son œuvre. Ceci posé, que la raison exige mie totalité ou un monde, il s'ag'it de savoir ce qui en fait Tuniité et quel est le principe de cette synthèse n<';cessaire. Tel est le problème (lue Kant s'est posé. Or voici qu'au cours de ses l'étlexions cette idée du monde lui parlait pleine de difficultés. Cette totalité réclamjée par la raison h.ii sem^bl« impossible. Commeat faire un tout de

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i'infmi de l'espace et du temps? Il y a incompatibilité entre la synthèse que réclame la raison et les conditions d'existence des choses.

Mais la difliculté n'est insoluble qu'autant que l'on fait du temps et de l'espace les vraies et objectives conditions de la réalité ; tout s'expliquerait au contraire si l'on considérait ces intuitions comme des. lois ou des formes de la représentation. W y aurait alors deux mondes : celui de la représentation qui ne peut être conçu comme une totalité et qui se déploie dans le temps et l'espace infinis, et celui de la pensée, c'est-à-dire le monde réel, qui n'étant pas soumis aux conditions de l'espace et •du temps comporte la totalisation. C'est ainsi ifue Kant est ajnené à distinguer la sensibilité et l'entendement, à reconnaiti^e la subjectivité du temps et de l'espace et à en faire les lois nécessaires de la représentation. Et voilà déjà constitué ce qui sera plus tard l'Esthétique transcendantalo» D'orçs et déjà trois conclusions des plus importantes suivent de ces affirmations.

D'abord les sciences qui ont pour objet les choses situées dans l'espace et dans le temps sont des sciences de l'apparence. Et les plus hautes et les plus abstraites, les mathématiques, sont les sciences des conditions formelles de ioiiL objet représenté. Elles n'en sont pas moins valables, car ^lies s'appliquent nécessairement à tout objet donné dans la représentation.

Mais la métaphysique qui est la science du réel esti au, delà des sciences, dans une autre région. Elle opère sur d'autres notions, les dormées de l'entendement pur, qjui convergent toutes vers

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deux idées capitales, conceptions des deux formes de ridéal : Tidéal du réel, à savoir Dieu ou Têtre nécessaire, et Tidéal de Taction ou la perfection morale.

Par suite, et enfin, il faut bien se garder, quand on spécule sur les réalités qui sont Tobjet de la métaphysique, de leur appliquer les notions ou les lois qui n'ont de rapport qu'avec Tapparence. C'est pourtant ce que Ton fait sans cesse, et de là viennent la plupart des erreurs des métaphysiciens. Kanl ne se contente pas de signaler en g-énéral cette source d'illusions. Il s'applique à définir et à décrire minutieusement tous les sophismes que l'on fait lorsque l'on transporte à la réalité absolue ce qui n'est qu'une condition de notre représentation. Et c'est en cela qu'il explique surtout ou unifjuement dans cet écrit ce qu'il ne faut pas faire en métaphysique. Ce qu'il faut faire, il se réserve de le dire plus tard ; seulement il va bientôt découvrir qu'il n'y a rien à faire et c'est alors seulement qu'il sera en possession de toute sa doctrine.

Le dernier pas vers la Critique. — Nous voilà bien ])rès, semble-t-il, de la philosophie définitive de Kant. Il a découvert la nécessité d'une Critique, c'est-à-dire d'une enquête sur la valeur et l'usag-e légitime des notions fondamentales que met en œuvre toute métaphysique. Ayant disting-ué les sens de l'entendement, l'apparence de la réalité, lia séparé radicalement le domaine de la science de celui de la métaphysique en réduisant la première aux seuls phénomènes. Il a dénoncé comme subjectives et sans usag-e métaphysique bon nombre de notions a priori avec les principes qui s'y ratta-

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chent. Des fragments étendus de la Critique sont déjà élaborés et ])resque rédig-és : la critique de la théologie rationnelle était déjà organisée dès 1763; voici que la Dissertation constitue l'Esthétique transcendantale, outre que les réflexions de Kant sur les difficultés de l'idée du monde ébauchent la doctrine des antinomies, en même temps que la distinction de la sensibilité et de l'entendement en prépare la solution. Que restait-il donc à faire?

A peu près tout, — si ce qui définit une doctrine ce sont moins les matériaux qu'elle met en œuvre que ridée centrale qui les organise.

Dans Iji Dissertation de 1770, Kant croit encore possible la métaphysique selon la tradition. Ainsi cette solution du problème de la connaissance cjui sera le criticisme, si elle est préparée, n'est toutde même pas énoncée. Remarquez encore que le seul problème discuté jusqu'ici par Kant, c'est celui des moyens ou des conditions de la métaphysique ; et si, chemin faisant, il énonce quelques-uns des principes qui lui sei'viront plus tard à justifier la science sous ses diverses formes, il ne se pose pas cependant le problème g-énéral de la possibilité et de la valeur de la science. Or examiner tous les usag^es, scientifiques ou métaphysiques, de la raison théorique, tel est l'objet de la Critique de la liaison pure. '

Comment Kant en est-il venu à poser le problème de la connaissance sous cette forme générale et à le résoudre par la formule criticiste, — c'est une question à laquelle il est malaisé de répondre avec précision. La Dissertation est de 1770, \^ Critique de la raison pure est de 1781. Entre les deux, aucun

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^KANt.

écrit de quelque im[>ortance ne vient nous éclaipe^ îHir la marche âea idées de Kant. C'est à peine sr Ton peut relever dans sa correspondance quelque indication des dîflicultés qui, en provoquant ses rélîexions, ont pu amener Kant à élargir son enquête et à condamner la métaphysique.

Particulièrement il faut attacher une grande importance à certaine lettre du ;:^l février 1772, adressée à Marcus H<îrz. Kant, qui admettait comme évidente dans la Dissertation la valeur objective des données de l'entendement pur, se demande maintenant, sans pourtant la mettre encore en doute, comment peut s'expliquer cette objectivité des données internes de la raison. Que des idées venues des sens puissent à la rigueur correspondre à des objets et en exf>rimer la nature, cela se conçoit ; mais des idées résultant de lactivité de Tesprit lui-môme, et ayant leur principe dans sa nature, comment correspondraient-elles à des objets? Kant ne dit ]>as comment il Pexplique. Il déclare simplement que cette question Ta conduit à élaborer une philosophie transcendantale, c'est-àdire un système des notions pures de rentendement> déduites d^m petit nombre de principes. Il est en état de donner au public une Critique; de la raison pure. II eut besoin cependant de huit ou neuf alis pour la constituer.

Ce qu'il élabore h ce moment c'est ce qui sera plus tard V Analytique transcendantale. De sorte que peu II peu se trouvent réunis tous les matériaux dont la somme constituei-a la Critique, Le plan et l'idée directrice de l'œuvre seront trouvés le jour où Kant s'apercevra que ce ne sont pas seu-

LES INCERTITUDES DE KANT

lement les spéculations métaphysiques qui requièrent des notions a priori, l'entendement étant le principe de la connaissance des phénomènes aussi bien que l'instrument de la métaphysique. Dès lors, la Critique doit s'étendre à tous les usag-es^ de la raison. La conclusion de l'œuvre, ou le thèmegénéral du criticisme, sera trouvé du jour où Kant remarquera que des notions a priori ne peuvent être vraies que relativement à des objets de la représentation nécessairement soumis dès lors aux lois de l'esprit, ce qui à la fois justifie la science et condamne la métaphysique. Mais quand et comment ces deux idées, — principes féconds d'inven^ tion et d'organisation, — se présentèrent-elles à la pensée de Kant, c'est ce que nous devons nous résigner à ignorer.

Cantecou. — Kaitl.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

C'est vers la Critique de la raison pure que convergent avant 1781, sans qu'on les puisse ordonner en une série absolument continue, toutes les réflexions de Kant sur la diversité des problèmes ])hilosophiques; de même que tous ses ouvrages postérieurs n'en sont que des applications ou des transpositions en d'autres domaines de la philosophie. Cet ouvrage est donc vraiment le centre ou la clef de voiite <iu kantisme. Qui Tentendrait bien connaîtrait suilisammentla ])hilosophie de Kant. Il convient donc de s'y arrêter longuement. A défaut d'une analyse qui, trop succincte, serait forcément obscure, on en aura une idée suffisante si, d'une part, on en connaît d'une manière générale l'intention, la matière et le plan, et si, d'autre part, on en discerne les idées directrices et les conclusions essentielles. C'est à quoi nous nous en tiendrons.

A) l'intention et le plan de la « CRITIQUE ».

L'occasion et l'objet général de la « Critique ». — Kant s'est proposé dans la Critique d'examiner la nature et la portée de la raison humaine ainsi que l'usage légitime de ses diverses

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

données dans tous les domaines de la connaissance rationnelle. C'est le problème général du savoir qui est ici posé : de quelles connaissances certaines sommes-nous capables et en quelles matières ?

Toutefois ce problème si général n'est examiné ici qu'à Toccasion d'une question plus restreinte. Ce qui inquiète Kant, ce n'est pas la possibilité de la science, au sens positif de ce mot. Elle existe, on peut la montrer ; nul n'est disposé à en douter sérieusement. Si l'on peut ou si l'on doit expliquer comment la science est possible, ce n'est pas une tâche urgente. La science se passe très bien, jmisqu'elle est, de savoir comment elle peut être. Mais la métaphysique n'est pas : où la trouve-t-on ? Peuton montrer un livre, comme celui d'Euclide pour la géométrie, et dire : voilà la métaphysique ? Donc il faut savoir si elle est possible et comment.

Il le faut, car la métaphysique est naturelle et nécessaire à l'esprit humain. En i)résence des données de l'expérience auxquelles elle applique ses concepts la raison vise à une explication absolue. Il ne lui suffit pas d'enchaîner les faits les uns aux'autres indéfiniment : elle voudrait pouvoir finir son ajuvre, sinon elle n'aura rien fait. J^a raison conçoit donr, pour achever son explication, ou pour croire possible cet achèvement, des objets ou des principes que l'expérience ne peut plus vérifier. C'est alors qu'elle construit la métaphysique, spéculation sur le supra-sensible. Seulement, en ces spéculations swr l'absolu, l'esprit humain tombe en de telles confusions ou contradictions qu'il en vi(»nt à douter de lui-même et à soupçonner qu'il s'égare. De là rindifférence et le dégoût d'un siècle critique, ayant

KANT

le sentiment du vrai savoir, pour ces spéculations si incertaines. Il y a là évidemment quelque chose àexpli(|uer; comment la raison s'élève-t-elle naturellement à des spéculations dont elle est incapable ? Ne se tromperait-elle pas sur ses besoins ou sur le sens des questions qui s'imposent à elle? Il doit y avoir un malentendu de la raison avec ellemême, et c'est ce malentendu qu'il faut dissiper.

Il n'en est qu'un moyen. Il faut demander à la raison *« de reprendre à nouveau la plus difficile de toutes ses taches, celle de la connaissance de soimême et d'instituer un tribunal qui, en assurant ses lé;^ilimes prétentions, repousse toutes celles qui sont sans fondement, non par une décision arbitraire, mais au nom de ses lois éternelles et immuables, en un mot la critique delà liaison pure elle-même ». (R. P., i, 5-8.) (1)

Ce ne sont pas, en effet, telles ou telles doctrines qui ont besoin d'être critiquées : c'est la puissance même de la raison, prise à part de l'expérience. Car c'est précisément la prétention de la métaphysique que de déterminer par le seul pouvoir de la raison l'existence et la nature d'objets que l'expérience ne donne pas. Tout de suite il apparaît que ce problème dépasse la question spéciale de la possibilité de la métaphysique, car ce ne sont pas les seuls métaphysiciens qui mettent en œuvre des prmcipes a priori; ce sont aussi bien les mathématiciens ou môme lesphysiciens. Etil semble bien qu'ils en aient le droit, puisqu'ilsréussissent. Pourquoi les métaphysiciens seuls semblent-ils échouer? C'est ce

<i) Voir p. i4i, 8" néférences, l'explicalion de ces abréviations.

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE. 41

que pourra seulement expliquer une critique générale de la raison pure, déterminant dans quelles conditions sont possibles des principes a priori. Ainsi se trouve posé le problème g-énéral du savoir sous une forme qui semble inattendue : mSis il ne serait pas difficile de montrer que, par quelques chemins que Kant y soit parvenu, le problème qu'il pose est bien celui qui, de Descartes à Hume, était resté le point de mire de la critique dogmatique ou sceptique.

Quoi qu'il en soit, cette idée domine toute la Critique que tout savoir certain implique des données a priori, c'est-à-dire des vérités qui ne dépendent pas de l'expérience, mais qui servent au contraire à l'interpréter et à l'organiser. Le propre de ces vérités, c'est qu'elles sont universelles et nécessaires. 11 ne faut pas entendre par là, subjectivement, que ces vérités sont nécessairement présentes à tout esprit : cela se peut, ou même rien n'est plus certain. Mais le fait de leur présence en tous les hommes et l'impossibilité où nous sommes de nous en défaire ne prouvent pas que, d'une façon plus ou moins détournée, elles n'aient pas leur origine dans l'expérience. Il faut entendre, objectivement, que ces vérités énoncent ce qui doit être nécessairement pour tous les objets d'un certain ordre. Et comme l'expérience ne nous apprend que ce qui a été, en fait, en tels cas déterminés, de telles propositions universelles et nécessaires, si elles sont valables, doivent avoir leur fondement hors de l'expérience dont elles déterminent les conditions nécessaires. De savoir maintenant quel en est le vrai et solide fondement, et

* il

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s'il faut le chercher, et en quel sens, dans notre constitution, ou, en d'autres termes, si apriorisme et innéité sont des qualifications équivalentes ou solidaires, c'est précisément la question que la Critique doit résoudre et que, par suite, elle n'a g-arde de supposer résolue dès le début.

Que nous soyons en possession de \(^v\iés a priori (•/est ce qu'on peut admettre tout de suite à titre de simple fait. D'abord on en peut montrer des exemples. Tout le monde tient pour universelle et nécessaire cette affirmation que tout fait doit avoir une cause. Au surplus, n'en eussions-nous pas d'exemples, nous pourrions encore affirmer apriori la nécessité de tels principes, car sans eux rexj)érience même serait impossible. Gomment distinguer le fait réel de l'illusion, sinon par quelque principe supérieur au fait, qui en détermine les conditions de possibilité, de réalité, ou de nécessité ?(R. P., 1,47-49.)

11 n'est donc pas question de savoir s'il y a des vérités apriori, mais comment elles sontpossibles. C'est ici que le problème va prendre sa forme tout à fait précise et technique, et aussi sa forme proprement kantienne. Il s'agit de savoir comment nous pouvons afiirmer d'un objet et de tout objet des caractères (jue l'expérience ne nous a pas permis d'y constater de nos yeux. En certains cas, rien n'est plus simple : c'est lorsque, par exemple, nous affirmons d'un objet une qualité comprise en sa définition. Nous pouvons dire, sans qu'il soit besoin d'y aller voir, qu'un tout est plus grand ((u'une de ses parties, ou que Dieu est bon, parce que cela résulte nécessairement de la définition

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

d'un tout ou de Dieu. En d'autres termes, des jugements a priori sont possibles, s'ils sont analytiques. Mais cela suppose des définitions préalablement posées par lesquelles dans le concept d'un objet soient liés un certain nombre de caractères. Il s'agit donc de savoir comment sont constituées de telles définitions. Dès longtemps, Kant avait remarqué — et c'est de ce moment que l'on peut faire dater la vraie origine de la philosophie critique — que de telles définitions sont des synthèses et que ces synthèses sont le résultat d'une expérience, d'une intuition. La vue seule des choses peut nous apprendre quels caractères sont donnés ensemble pour constituer un objet {De Vévidence des premiers principes.,, 17G3). Mais c^est ici que naissent les véritables difficultés. Car il s'ensuit, semble-t-il, que seuls les principes analytiques peuvent être a priori. Et pourtant c'est un fait que les principes constitutifs et féconds des diverses sciences sont synthétiques et présentent en même temps les caractères de propositions a priori. Les définitions élémentaires ou les postulats auxquels se rattachent, de façons d'ailleurs très différentes, les théorèmes des mathématiques ou les lois de la physique, sont des synthèses précédant toute analyse qui sans elles opérerait dans le vide. Affirmer que la ligne droite est le plus court chemin entre ses extrémités, c'est faire une synthèse, car pour une ligne, d'être droite et d'être le minimum de distance entre deux points, ce sont là deux qualités hétérogènes et qui ne s'impliquent point. Affirmer que tout fait a une cause, c'est encore faire une synthèse, car la notion du fait ne contient pas en

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sa définition la nécessité qu'il se rattache à une condition nécessaire. Pourtant il faut que ces synthèses soient a priori. Ce n'est qu'à cette condition que les sciences qui les mettent en œuvre seront vraiment certaines, ce dont personne ne doute de bonne foi. Dès lors voici la question où se concentre le problème critique : comment des jugements synthétiques a /jrîor/ sont-ils possibles? C'est-à-dire, comment pouvons-nous avant toute expérience affirmer légitimement d'un objet telle ou telle propriété (jui n'est pas comprise en sa définition ? Dans l'opuscule déjà cité, où pour la première fois le problème est posé, ou du moins entrevu, Kant paraissait recourir à une expérience intérieure, à une sorte d'intuition, portant sur des réalités d'ordre transcendant. Dans la Critique même il aura recours à une intuition d'ordre spécial pour fonder les principes mathématiques ; mais il devra trouver autre chose pour les principes de la physique ou i)0ur ceux de la métaphysique. Toutefois, au début de la Critique, il ne préjuge encore aucune solution spéciale ; il cherche seulement les conditions générales de la solution de ce difficile problème.

Il va, pour les trouver, procéder à la manière des physiciens. Ceux-ci n'observent pas les faits au hasard : ils prennent les devants et construisent conformément aux lois delà raison des hypothèses qu'ils essaient après de vérifier par des expériences. Pourquoi ne procéderait-on pas de môme en métaphysique ? Ici, comme ailleurs, allons au-devant des faits par des hypothèses. En voici une qui expliquerait tout. « On avait admis jusqu'ici que toutes

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

les connaissances devaient se régler sur les objets; mais, dans cette hypothèse, tous nos efforts pour établir à l'égard de ces objets quelque jugement a priori qui étendît notre connaissance n'aboutissaient à rien. Que l'on cherche donc une fois si nous ne serions pas ])lusheureuxdans les problèmes de la métaphysique, en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec ce que nous désirons expliquer, c'est-à-dire avec la possibilité d'une connaissance a priori de ces objets qui étabhsse quelque chose à leur égard avant même qu'ils nous soient donnés. Il en est ici comme de l'idée que conçut Copernic. Voyant qu'il ne pouvait venir à bout d'expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des astres tournait autour du spectateur, il chercha s'il ne serait pas mieux de supposer que c'est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles. » De môme, si l'on suppose que les objets |)our être perçus et conçus doivent se régler sur les nécessités de notre esprit, on comprend que nous puissions savoir d'avance, d'après les conditions de l'intuition ou de la pensée, ce qu'ils doivent être, au moins quant à leur forme générale; mais aussi bien, c'est là tout ce qu'en énoncent les principes a priori, (R. P., i, 21-25.) Cette hypothèse sera vérifiée, si par elle on peut rendre raison des caractères et de la fonction des jugements synthétiques a priori, aussi bien que des succès et de la certitude que leur doivent les sciences. Il faudra i)Ourcela dénombrer les diverses sortes de principes a priori et pour chacun se demander comment il est possible et quel en est

KANT

Tiisag-e lég'ilimo. Tel est bien, après rinlention, le contenu elTobjet effectif de \^ Critique de la raison

pure.

Les fonctions de la raison théorique et le contenu de la « Critique ». — Une telle enquête suppose nécessairement une première idée des divers facteurs de la connaissance et de ses degrés. Si la Critique n'est pas une psychologie, elle suppose une psychologie. Peut-être même bien des obscurités ou des erreurs de la Critique viennentelles de rinsuffisance ou du caractère hâtif de cette psychologie sous-jacente.

a) Les facteurs de la connaissance. — Quoi qu'il en soit, Tidée directrice qui fournit son plan à la Critique est cette affirmation que la connaissance résulte de trois facteurs et comporte donc trois degrés. Aux sens nous devons la perception des objets ; à rentendement nous en devons la définition qui les rend intelligibles; à laraisonenlin nous devons la conception de réalités îibsolues dont la connaissance permettrait l'explication complète et satisfaisante de toute chose. Mais ce n'est encore là qu'une première idée vague qu'il importe de préciser.

P Les sens et l'entendement. — Rationalistes et empiristes s'accordaient à identifier, de façons d'ailleurs opposées, les sens et l'entendement. Kant au contraire s'applique à les distinguer radicalement comme fonctions de la pensée et à les unir étroitement dans l'œuvre de la connaissance.

Toute connaissance commence nécessairement par une intuition. 11 faut que quelque objet nous

LA CRITIQUE DK LA RAISON PURE

soit donné ; mais pour cela il faut qu'il nous affecte de quelque façon. Or c'est un fait que nous ne pouvons être modifiés, afieclés par les choses, qu'autant que nous avons des sens. Toutes nos intuitions ont pour fondement les impressions de la sensibilité ; la pure inteUigence n'est touchée de rien, ne perçoit rien. Kant, dès le début de la Critique, tient ainsi pour pleinement évident que toute connaissance commence par des impressions sensibles, que ces impressions sont toutes passives, qu'elles participent plus de notre nature (jue de la nature des choses, et qu'ainsi elles ne constituent pas par elles-mêmes une véritable connaissance, encore qu'elles soient les conditions de toute connaissance du réel.

Au contraire de la sensibilité, réceptivité toute passive, Fentendementestune faculté éminemment active. Il a pour fonction d'élaborer ou d'appliquer les concepts. Dégager de la comparaison des représentations les idées des diverses qualités et des divers genres d'objets, déterminer ou définir tel genre ou tel objet particulier en lui attribuant telle ou telle de ces ([ualités, voilà son office qui consiste donc en définitive à abstraire et généraliser pour arriver àdéfinir les choses, à leur donner une signification, à les rendre intelfigibles. C'est une faculté discursive, qui n'appréhende pas les choses réelles, mais qui les lie et ainsi les définit les unes par les autres. Il ne faut donc pas dire avec les philosophes classiques que la connaissance par l'entendement est plus claire que la comiaissance par les sens, et moins encore qu'elle n'en est qu un éclaircissement, une explicitation. Elle est

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LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

seule la connaissance dont les sens donnent la matière. Une sensation prise seule seraitdépourvue desig-nilication,niaisles concepts de Fentendement, outre qu'ils ne pourraient se former, resteraient indéfiniment sans application si les sens ne leur présentaient quelque objet. Il n'y a de science que par leur réunion : les concepts de Tentendement rendent la connaissance possible; les intuitions des sens la rendent réelle.

2° L entendement et la raison. — Toute autre «st la fonction de la raison. En un sens général Kant entend par raison la faculté de connaître ou Fintelligence, en tant qu'elle se distingue des impressions reçues du dehors et qu'elle les élabore selon des principes qui lui sont propres. C'est en ce sens que Kant fait la critique de la raison pure théorique ou de la raison pratique. Mais, en un sens plus restreint, il entend par raison une des applications ou l'un des modes de la faculté de connaître : la faculté de raisonner.

Raisonner, c'est de vérités données conclure une vérité nouvelle. Mais une telle opération n'est possible qu'à la condition que la conclusion soit un cas de la majeure. D'où cette autre définition, qui n'est pas de Kant mais qui exprime exactement sa pensée : raisonner, c'est faire à un cas particuHer l'application d'une loi générale. Maintenant il est vrai que Kant considère moins la raison comme un procédé d'invention que comme un procédé d'organisation. Il lui donne pour fonction non de trouver une vérité nouvelle au moyen d'un principe .général, mais de ramener, pour la mieux entendre, .une vérité donnée à une loi plus générale.

prendre ainsi les choses, raisonner c'est ramener des vérités éparses à des principes universels. L'entendement détermine, (jualilie, caractérise les données de l'expérience prises une à une ou par groupes. Il déclare que ceci est cela, que tel genre a telle qualité, elc. . . Mais ces affirmations ont besoin d'être coordonnées. A supposer que tout le donné de l'expérience fut défini en une suite de jugements, une œuvre de synthèse resterait à faire qui ramènerait ces jugements à quelques vues d'ensemble. Cette réduction est l'œuvre de la raison comme fonction spéciale de l'intelligence. Son caractère original c'est qu'elle ne s'exerce pas immédiatement sur les données de l'expérience, mais seulement sur les résultats de la science.

II y a d'ailleurs la même liaison étroite entre la raison et l'entendement qu'entre l'entendement et les sens. Au fond, quoi qu'il en semble d'abord et de quelques expressions que Kant se serve à l'occasion, il n'y a de connaissance que par l'union de ces trois facteurs : il n'y aurait pas de vraie perception sans l'application de l'entendement aux données des sens ; il n'y aurait pas davantage de science sans la direction donnée à l'entendement par l'activité systématique de la raison.

b) Les données (( a priori » de la connaissance. — S'il est vrai, et c'est l'hypothèse préliminaire de la Critique, que l'intelligence apporte avec elle dans son œuvre ses données ou ses formes propres, il est vraisemblable que, selon la faculté de l'intelligence que l'on considère, ce sont des données a priori d'une autre espèce que l'on doit constater; c'est donc l'analyse de la fonction

KANT

remplie par chaque faculté qui pourra seule déterminer quels principes elle superpose aux données de Texpérience.

1° Les formes « a priori » de la sensibilité. — Déjà la sensibilité, bien qu^elle soit réceptivité pure, introduit quelque chose d'elle-même dans les représentations qu'elle nous donne des objets. Cette donnée a priori participe naturellement de la fonction de la sensibilité.

La sensibilité est une faculté d'intuition. Si donc elle introduit dans la représentation des objets quelque chose cpii ne vienne pas du dehors, ce doit être un mode d'intuition, quelque chose qui soit à certains égards objet de représentation. Mais, d'un autre côté, cette donnée pure ne peut pas être une sensation, car la sensation c'est Taflection éprouvée au contact d'un objet et elle vient donc nécessairement du dehors. Ce qui serait a priori dans la représentation, ce ne pourrait donc être que les formes selon lesquelles ces sensations sont ordonnées, ce qui les ramène en quehiuc façon à l'unité en leur permettant de se rattacher les unes aux autres, le lieu, en un mot, ou le cadre dans lequel elles sont présentées et qui, par suite, est luimême objet de représentation sans être pourtant objet de sensation.

Or, il n'est pas douteux que toutes nos sensations soientainsi conditionnées par des intuitions a jonor/. D'abord l'existence en est nécessaire à la constitution des perceptions dont les éléments ne peuvent être rassemblés et devenir ainsi objet de connaissance que dans l'unité d'un certain lieu. Et en fait l'analyse delà représentation révèle la présence en

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

nous de telles formes pures d'intuition qui sont l'espace et le temps. On peut démontrer^^n eil'et que l'espace et le temps sont des objets d'intuition et non des concepts; et aussi qu'ils sont des intuitions a priori, ne fût-ce que par l'impossibilité de les écarter de notre esprit, même en l'absence de toute représentation d'un objet particulier. (R. P., I, 74-79.)

2** Les catégories de V entendement, — La fonction de l'entendement est de concevoir, soit qu'il ramène à l'unité spécifique d'un concept une multiplicité d'intuitions semblables, soit qu'il détermine la nature d'une intuition en lui appli^ quant pour la définir un concept déjà élaboré. De toutes façons, l'élaboration et l'application des concepts est la fonction de l'entendement, dont l'acte principal ou unique est le jugement. Si donc l'action de l'entendement implique quelque donnée a priori^ ce ne peut être qu'un concept ou un système de concepts, c'est-à-dire un ensemble de qualifications déterminant la forme de tout objet en général. Mais ceci demande explication.

La plupart de nos concepts, qui sont des prédicats pour des jugements possibles, nous viennent de l'expérience. L'imaginaition rapproche et rassemble les données éparses de l'intuition sensible : c'est une première synthèse, faute de laquelle rien ne serait connu. L'entendement définit ensuite en concepts les liaisons ainsi établies par l'imagination sous l'influence du dehors. C'est ainsi que nous apprenons que les corps sont pesants ou qu'ils sont colorés. Mais avant cette synthèse empirique qui prépare et

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suscite les concepts, il est une synthèse pure ou a priori qui est suscitée elle-même par des concepts d'origine interne. Avant d'org-aniser définitivement et avec précision les données de l'expérience selon leurs exig-ences propres, rimagination les rassemble selon des modes d'unification venus de Tentendement. Les concepts rég-ulateurs des synthèses a priori, encore quils ne puissent pas être pensés dans leur pureté, préexistent aux synthèses qu'ils provoquent et où ils se réalisent et se fig"urent. De sorte que tout objet, de cela seul qu'il est conçu, est d'abord construit et défini à l'aide de certains attributs, toujours les mêmes, d'ailleurs purement formels, auxciuels l'expérience seule donnera un contenu déterminé. Ces concepts purs, ou ces modes a priori de définition du sensible, Kantles nomme, d'après Aristote, les catégories, c'est-à-dire les modes univei'sels et nécessaires d'affirmation ou de prédication.

Il a paru à Kant que les lois a priori de l'entendement devaient se faire jour en toutes ses démarches. Si donc l'on considère l'acte essentiel de l'entendement, à savoir le jugement, et si l'on peut montrer (pie le jugement, quel qu'en soit l'objet, envisag-é dans sa pure forme, révèle et applique toujours certains procédés immuables d'unification ou de synthèse, on pourra tenir ces procédés pour constitutifs de l'entendement et y voir les lois selon lesquelles il organise les intuitions en concepts. En d'autres termes, Kant postule ici deux choses : 1° que les modes constants et nécessaires de la liaison du sujet et de l'attribut dans le jugement sont, en raison préci-

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

sèment de leur constance et de leur nécessité, des modes a priori de synthèse intellectuelle ; 2° que ces modes selon lesquels sont nécessairement fiés danslejugemcntdesconceptspréalablementformés sont aussi les modes selon lesquels Tentendement lie nécessairement les intuitions pour constituer le concept d'un objet.

Partant de ces principes et se fondant sur la classification classique des jug-ements — qu'il rectifie d'ailleurs plus ou moins arbitrairement pour les besoins de sa cause, — Kant arrive à cette conclusion que l'entendement envisag-e nécessairement toutes choses à quatre points de vue et, à chacun de ces points de vue, les quafifie ou les définit de trois façons différentes. On peut donc dire à volonté qu'il y a quatre catég-ories, si Ton réserve ce nom aux points de vue g-énéraux d'où l'esprit envisage les choses pour les définir, ou qu'il y en a douze, si l'on étend ce terme aux attributs qui peuvent résulter a priori de l'application de la catégorie générale à tel cas particuHer. Les quatre catégories générales sont : la quantité, la qualité, la relation, la modalité. Les concepts dérivés sont : pour la quantité, l'unité, la pluralité, la totalité ; pour la qualité, la réafité, la négation, la limitation ; pour la relation, la substance et l'accident, la cause et l'effet, la communauté ou réciprocité d'action ; enfin pour la tnodalité, la possibilité, l'existence ou la non-existence, la nécessité ou la contingence. Affirmer la nécessité des catégories, c'est dire par exemple que toute chose, qu'elle qu'elle soit, doit être conçue comme une, ou comme multiple, ou comme l'unité d'une multi-

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plicité ; donc de toutes façons elle est conçue comme quantité. De même toute chose est nécessairement conçue comme cause ou comme effet, et, à ce titre, elle est nécessairement conçue comme étant en relation avec d'autres, etc.... Ces prédicats a priori déterminent donc bien, comme nous le disions d'abord, lu forme de tout objet possible. Gomme l'application en est nécessaire, on peut ériger en loi cette nécessité; et cette loi, en tant qu'elle règle notre interprétation rétléchie des données de l'expérience, est un principe de l'entendement et une règle de la science. C'est donc un autre objet de la Critique (jue de formuler ces principes et d'en déterminer le vrai sens et l'usage légitime. (R. P., i, I2'i-140.)

3° Les idées de la raison. — La raison a aussi des principes qui président à son action et ([u'elle impose ou tend à imposer du dehors à la matière déjà élaborée par l'entendement.

La raison est la faculté de raisonner c'està-dire de ramener un cas particulier à une loi générale. Sa fonction est donc d'expliquer et de systématiser ce (jue l'entendement a défini. Cette action de la raison suppose que les choses sont explicables et susceptibles d'être systématisées. Et cela ne se peut que si, de condition explicative en condition explicative, de principe en principe, on peut remonter toute la série des conditions: sinon, il n'y aurait jamais qu'explication provisoire. Mais ceci implique à son tour qu'à l'origine il \ a un principe qui ne requiert pas de condition, un inconditionnel. L'affirmation ou le postulat de quelque chose d'absolu à (pioi tout se rattache, tel est le

hk CRITIQUE DE LA RAISON PURE.

principe sous-entendu dans l'activité systématisante de la raison. Or ce principe : un absolu doit être supposé qui rende toutes les vérités explicables, — est évidemment un principe synthétique a priori. Il est a priori, car l'absolu n'est certainement pas unfaitd'expérience;ilestsynthétique,cardansridée

de vérités conditionnées de proche en proche n'est certainement pas contenue logiciuement (au contraire) l'idée d'un absolu auquel elles viendraient toutes se rattacher. Ce principe synthétique a priori est la règle originale de la raison.

La raison d'ailleurs ne se contente pas de postuler l'absolu : elle conçoit encore les diverses formes sous lesquelles il peut être représenté à l'intelligence. De là viennent ce que Kant appelle les idées de la raison, qui par opposition aux catégories de l'entendement, formes vides auxquelles seule l'expérience peut donner un contenu, sont les conceptions d'êtres définis, transcendants à toute expérience, et où toutes les choses de l'expérience trouveraient leur raison et leur unité.

C'est avec quelque indécision et par des méthodes diverses et malaisées à conciher que Kant procèdeà ladéterminationai^riori desformes sous lesquelles la raison conçoit nécessairement l'absolu. Le procédé le plus conforme à sa méthode générale consiste à déduire des formes du raisonnement, acte essentiel de la raison, les concepts directeurs sous-entendus en toute activité rationnelle. Cela le conduit à poser trois formes de l'absolu : l'idée de rame, principe unifiant des phénomènes intérieurs ridée du monde, ou du tout systématique et achevé des phénomènes externes; l'idée de Dieu ou de

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TEtre premier et nécessaire, principe de toute existence. Ces trois idées transcendantes sont précisément Tobjet de la métaphysique tant discutée. (R. P., 1, 305-393.)

Telles sont les diverses sortes de données a priori de la connaissance. Il ne s'ag-it plus ([ue de savoir ce qu'elles valent et si le rôle est le môme, ou la légitimité, des catégories de l'entendement qui ne visent qu'à organiser ou définir Texpérience, et des idées de la raison qui prétendent la dépasser.

Le plan de la < Critique ». — Nous pouvons comprendre maintenant le plan et les divisions de la Critique. L'objet essentiel en est d'établir les conditions et la méthode d'une vraie et sérieuse métaphysique, qui ne peut être — puisque les objets métaphysiques ne sont pas donnés dans l'expérience, — que l'œuvre de la raison pure. haMét/iodologie delà raison pure constituera donc la conclusion et, eu égard à la première intention de l'auteur, la partie essentielle de la Critique. Mais cette méthodologie, à son tour, ne peut s'établir que sur les bases de la Critique proprement dite, dont l'objet est d'analyser l'œuvre de la connaissance et d'en discerner les éléments a priori pour en déterminer la valeur. Cette analyse préalable est la première et, quanta l'étendue, la plus importante partie de la Critique ; elle constitue le corps même de l'ouvrage et a reçu de Kant le titre de Théorie élémentaire. A son tour, cette théorie se subdivise naturellement en autant de parties qu'il y a dans la connaissance de fonctions et d'éléments a priori à définir et à critiquer. L'examen de la faculté de sentir et de ses formes nécessaires d'in-

LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE

tuition reçoit le nom à' Esthétique transcendantale. Ce mot de transcendantal ne désigne pas pour Kant ce qui dépasse l'expérience : il lui sert à caractériser toutes les spéculations ou théories qui concernent les données a priori de la connaissance. L'esthétique transcendantale est donc la théorie des formes a priori de la sensibilité. De la môme façon, la deuxième partie delà théorie élémentaire, on Logique transce?idantale, iv^\ie des conditions a priori de la connaissance raisonnée, de la connaissance par concepts. Mais, à son tour, elle se subdivise en deux parties, car le sens et la valeur des concepts de l'entendement ou des idées de la raison ne sont pas les mômes. Les catégories de l'entendement sont les conditions nécessaires de tout objet déterminé. La Critique peut démontrer a priori qu ils sont applicables aux objets donnés par les sens. Si donc on entend par analytique, selon le langage de la logique aristotélique, la détermination des conditions formelles et gênera es de la connaissance raisonnée, il faudra appeler Analytique transcendantalel^ihéonedesdonnées

de l'entendement. Au contraire, les idées de la raison ne répondent à aucun objet susceptible d être donné dans l'expérience. Ce sont les concepts d'objets purement idéaux. La prétention de passer logiquement de ces idées à leur objet rappelle cette pseudo-logique des anciens qu^on nommait dialectique et qu' Aristote oppose si justement à la logique véritable, art de prestige et de chimère qui pensa atteindre les choses en spéculant ^^"^^^^2 /on leurs idées. La métaphysique traditionnelle, dont c est IM^récisément la prétention, est donc une

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