‹ Kant [microform]Chapitre 9 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ces conclusions métaphysiques, on pourrait dire re\h^iciises,dc]aCritiquedelaraison])ratûjue

indiquent très nettement les dispositions morales de Kant en cette dernière période de sa vie et le terme où s^achcminait sa pensée. Son esprit revient avec une complaisance obstinée aux croyances de sa jeunesse. Elles n'avaient jamais cessé de lui être chères ; mais dans sa préoccupation rationaliste, dans son désir de voir clairet de n affirmer qu^avec certitude, elles restaient à Thorizon de sa pensée, sans en occuper le champ, objet lointain d'admiration, de respect et d'espérance. Mais en avançant en âg-e, il semble ([ue Kant ait éprouvé de plus en plus le besoin do s'en rapprocher ou de les rapprocher de lui. Il faut qu'il fasse de ces belles espérances un objet de doctrine. Sans doute son rationalisme, au moins en intention, ne faiblit pas : l'incertain, ou mieux Tindémontré, reste tel. Mais Kant se demande si l'on ne pourrait pas déterminer un point de vue, et, pour ainsi dire, un plan de pensée dans lequel ces spéculations deviendraient lég-itimes et vraies. Au temps de sa première

Critique, il réduisait la métaphysique à l'éteiblissement du système des principes a priori qui fondent la science ou la pratique. Il lui donnait pour objet une pure forme, n'ayant de sens et de valeur que dans l'ordre de rexj>érience. Mais» dans la suite, de sa carrière et d'ouvrage en ouvrage, on le voit s'efforcer de restituer à la métaphysique ses objets traditionnels. Il se proposait, quand la mort le surprit, de couronner son œuvre par l'exposition d'un système de philosophie transcendantale où il aurait traité de DieUv du monde et de l'homme. On n'a retrouvé dans ses papiers que quelques fragments de cet ouvrage. Ses derniers écrits sont surtout intéressants parce qu'ils nous révèlent de cette évolution et c'est tout ce que dans cette brève étude, nous en retiendrons. Les plus importants sont la Critique du jugement et ta Religion dans les limites de la simple raison^

La vraie faculté métaphysique : le Justement. — Le premier de ces ouvrages est moins intéressant pai* son objet, d'une complexité un peu hétérogène, que par l'esprit qui l'anime. Kant s'était demandé tardivement si le goût, aussi bien que la co«iscienee morale ou la raison théorique^ ne comportait pas de principes a priori. Il s'est avisé ensuite qu'il y a analogie entre la façon dont uows jugeons de la lUialité et la façon dont nous jugeons de la beauté. De là la conception d'une nouvelle fonction de i'çspritplus générale que le goût : Kant l'appelle le jugement et en fait l'objet d'une ti'oisième Critiqiae.

La conception de cette ti^oisième fonction de la pensée dépasse de beaucoup les objets en vue des-

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quels elle a été définie et l'invention en marque une transformation profonde (encore qu^incomplete)

dans les idées de Kant sur la constitution de Tesprit humain. En son sens le plus large, le jugement est racle par lequel un objet particulier est subsumé sous un concept g-énéral. Mais cet acte peut prendre deux formes. Tantôt le concept général est donné et le jugement rapplique à tel objet proposé par Texpérience: le jugement est dit alors déterminant. Tantôt c'est le particulier seul qui est donné et c'est le concept général auquel il se rapporte qu^il s'agit de trouver : ceci est le jugement réfléchissant. Quoi qu'il en soit dé l'exactitude et de la précision de ces distinctions, retenons simplement que ce que Kant appelle le jugement réfléchissant (nous dirons désormais le jugement tout court) c'est Tacte plus ou moins complexe par lequel l'esprit remonte des faits aux lois et surtout des lois elles-mêmes au système qu'elles peuvent former. C/est au fond Tesprit scientifique, pris comme don d'invention et d'organisation : c'est ce qui suggère les hypothèses, construit les théories; c'est le tact, la divination de l'ordre. Gomme les lois de la nature sont, au regard de notre esprit, contingentes, puisqu'elles ne se laissent pas déduire des principes a priori de l'entendement qui énoncent seulement les conditions formelles de toute réalité, la faculté par laquelle nous les découvrons et, d'abord, les devinons, est donc autre que l'entendement.

Comme toute fonction, le jugement a ses principes qui, à la vérité, ne sont que régulateurs, non constitutifs. Ils règlent le travail du savant, non

l'ordre de la nature. Ce sont « comme des sentences de la sagesse métaphysique;... en voici des exemples : la nature prend le plus court chemin ; elle ne fait point de saut ni dans la série de ses changements, ni dans la coexistence de ses formes spécifiques difl'érentes; dans la grande variété de ses lois empiriques, il y a une unité formée par un petit nombre de principes, etc. » Or, si l'on se souvient que ces sortes de principes régulateurs, Kant dans sa première Critique les attribuait a la raison et si l'on remarque que tout à l'heure il va attribuer au jugement la conception d une cause architectonique de l'univers, il apparaîtra que le jugement n'est pas autre chose que la raison, détachée désormais de l'entendement, principe de la science, et de la raison pratique, principe de faction, et destinée à les dominer et à les concilier en un système de vues, non plus phénoménalement objectives et à ce titre certaines, comme celles de fentendement, ni transcendantalement objectives, comme les conditions de la loi morale ou du souverain Bien, et à ce titre encore moralement certaines, mais subjectives seulement et destinées a

un usaffe immanent.

Il doit y avoir pour toute fonction de la pensée un principe a priori qui en fonde, justifie et dirige l'usage. Ce principe, qui n'est ,c. qu un postulat, c'est que les lois de la nature et leur systématisation sont telles que les aura.t etabljes^un entendement qui aurait eu égard à nos facultés et oui aurait voulu nous rendre la science possible. Admettre ce principe, c'est donc supposer que les choses sont construites et ordonnées en vue d un

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certain résultat, c'est supposer une finalité de la nature. T/affirmation de la finalité de la nature est le principe de la fonction du jug-ement,. comme le discernement des diverses formes de cette finalité dans les données de rexpérienco en est Tobjet essentiel. C'est pourquoi Kant, oubliant la technique de la science et le système des principes du jug-ement qu'il devrait constituer à Tinstardes catégories, s'en tient ici à la considération des formes de la finalité : c'est que cela seul a une portée morale et métaphysique et c'est à quoi désormais Kant s'intéresse exclusivement.

La métaphysiquie de la finalité. — La finalité peut être donnée sous bien des formes dont Kant distingue deux principales. Il y a finalité dans l'appropriation d'un objet, envisagé dans sa seule forme, h nos facultés de représentation. Cette finalité est la beauté, à l'étude de laquelle Kant consacre la moitié de sa troisième Griticfue. Il y a aussi finalité quand Tensemble des lois qui président à la formation d'un objet semblent avoir dans le concept de cet objet la raison de leur unité. Une telle finalité ne se voit nettement que dans les êtres organisés, dans les vivants, où le concept du tout semble déterminer les parties. Mais quand une fois^^ l'esprit Ta constatée dans ces cas privilégiés, il la généralise, l'étend à toute la nature et adopte volontiers ces axiomes : rien n'est en vain; tout a son but. Une telle conception serait inconcihable avec celle du mécanisme que Tentendement nous impose, si Ton ne se souvenait qu'elles ne sont pas affirmées au môme point de vue. L'entendement, en affirmant le mécanisme, énonre les lois objective-

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RETOUR A LA MÉTAPHYSIQUE TRADITIONNELLE. i3l

ment nécessaires des phénomènes ; le jugement, en affirmant la finalité, énonce la loi subjectivement nécessaire de noire interprétation des choses, loi qui a sa raison dans l'impuissance où nous sommes de rétrouver les causes mécaniques d'où résultent les plus hautes productions de la nature. Où le mécanisme nous échappe, la finalité nous aide à comprendre.

Sous cette réserve (\u\\ n'y a là qu'une interprétation subjective, Kant admet que l'on peut ou doit se donner une vue générale du monded'après l'idée de finalité. 8a conception se ramène à deux thèses essentielles. D'abord le monde peut être conçu comme une hiérarchie de fins dont la plus haute, celle qui donne son sens à l'ordre de l'univers, ne peut être qu'une fin absolue. C'est l'homme, en tant qu'être moral. L'homme ne peut être la fin de la nature qu'autant qu'il s'en affranchit. I^ moralité seule le rend à lui-même. En ce sens, si la nature prépare ou du moins permet, en s'y subordonnant, la moralité, nous avons dans ce point de vue de la finalité un moyen de concilier, au moins subjectivement, dans notre représentation, la nature et la liberté, l'ordre physique et l'ordre moral: et nous comprenons comment la morafité peut être réalisée par le vouloir de l'homme dans le règne de la nature, ce qui était un postulat de la morale. En second lieu, comme l'idée de finaUté implique l'idée d'une cause intelHgente, l'idée d'une finaUté de la nature et d'une hiérarchie de ses fins nous conduit à concevoir une cause intelligente du monde, et, par cette voie encore, nous revenons à Dieu, auquel en définitive conduisent

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toutes les avenues de la philosophie kantienne.

Kant nous rappelle sans cesse que ce sont là des considérations subjectives. Mais d'abord d'en éprouver ainsi le besoin, de vouloir à tout prix une métaphysique, ne fût-elle que représentative, et de restituer sous cette forme les conceptions traditionnelles, c'est un trait bien sig-nificatif. D'autre part, on se demande, à voir la complaisance avec laquelle Kant s'attarde à ces considérations, s'il ne leur attribue pas au fond plus de vérité qu'il ne le croit lui-même. Et, au fait, en tant que ces vues concordent avec les conclusions objectives (bien qu'objets d'une foi purement morale) de la Critique de la raison pratique^ ne reçoivent-elles pas de cet accord une certaine objectivité? Enfin çà et là, dans cette troisième Critique, quelques mots donnent à entendre que ce qui est présenté comme simple figuration pourrait bien avoir une signification plus haute. Il y est parlé d'un principe commun plus profond où se reconstitueraient le mécanisme et la finalité, principe qu'une intelligence intuitive, — ce que la nôtre n'est pas, — pourrait apercevoir. Donc la finalité est autre chose qu'une représentation purement subjective. Cette métaphysique de la finalité n'est subjective que dans sa forme. C'est l'expression symbolique d'une vérité. Elle est vraie, mais nous ne pouvons l'exprimer que dans le langage de l'homme.

La doctrine du salut. — Ce n'était pas encore assez. Kant n'avait sauvé du naufrage critique qu'une partie de ses premières croyances : celles qu'il avait reçues de l'enseignement philosophique. Il lui restait à sauver celles qu'il avait reçues de

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l'enseignement refigieux. Il avait à intégrer le catéchisme au système de la raison. C'est là l'objet de l'un de ses meilleurs ou plutôt de ses plus intéressants ouvrages et des plus personnels, la Religion dans les Wnites de la simple raison (1793).

Kant s'y est proposé d'examiner ce que la raison peut reconnaître pour sien dans la religion, c'est-àdire naturellement dans la religion chrétienne, et ce qu'elle en peut garder sans entrer en conflit avec elle-même. Il est inutile d'observer que cette enquête est conduite dans un esprit d'extrême sympathie et avec le désir de retenir et de rationaHser le plus grand nombre possible des données de la foi religieuse. Il cède en cela tout d'abord au besoin tout personnel d'envelopper dans le système de sa pensée philosophique tous les éléments de sa vie intérieure, tous les principes actifs de son caractère et de sa moralité. Maia d'ailleurs, ces données de la foi, son système déjà les réclamait. Dans les conclusions de la Critique de la raison pratique, Dieu était affirmé comme le garant du triomphe de la moralité. Il faut donc admettre qu'il s'y intéresse, qu'il la veut, et dès lors on est en droit de considérer les devoirs comme des commandements de Dieu et c'est là, observe Kant, le point de vue religieux, ou même c'est toute la religion. Ajoutez maintenant que les postulats de la raison pratique ne déterminent pas toutes les conditions, transcendantes ou autres, de la moralité. Ils concernent la possibilité du souverain Bien; il faudrait considérer aussi la possibilité de la vertu. Et c'est alors, en cherchant les conditions du salut, — du salut proprement moral, — qu'on est Cantecor. — Kant. ^

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amené, selon Kant, ù adopter, en les transformant qiiclq\ie peu, les données essentielles de la religion chrétienne. Le caractère impératif du dcvon^ implique que notre nature ne se porte pas d'ellemême î\ la sainteté. Il y a donc bien en nous ce mal radical que l<^s chrétiens nomment le péché originel et i! o^t nécessaire que nous produisions en nous cette régénération absolue, cet homme nouveau qu appelle récriture. Comment le pourrions-nous si nous ne nous en donnions un exemplaire idéal, et si nous n'en affirmions, en quelque sens que ce soit, le réalité : de là Tidéc nécessaire? de THomme-Dieu, parle moyen duquel seul nous pouvons nous sauver. Si quelque secours d'en haut, tel que la grâce, n'est pas nécessaire, c'est un point sur lequel Kant hésite. Mais ce qui est indispensable, c'est assurément l'Éghse, ou la société dOvS bonnes volontés s'appuyant dans la pratique du bien, etc..

Il n'y a pas lieu de se demander quelle valeur objective Kant attribue à ces conceptions. Les unes sont des conditions qu'il nous appartient de réaliser; les autres sont de simples secours subjectifs, comme l'idée de l'Homme-Dieu, dont Kant se garde bien d'affirmer la réalité historique. Il réduit en somme à desimi)les concepts immanents, à des représentations subjectives, des éléments de vie morale auxquelles les religions positives attribuent une réalité historique ou une portée transcendante. S'il ajoute beaucoup h sa doctrine, — puisque aussi bien il ne peut expliquer ni le mal radical, ni les conditions de la régénération, — on en ])éut douter ; son système ne devient pas beauco\qi plus riche de vérités utiles. Mais en y intégrant ainsi d'antiques

conceptions qu'il avait été dressé à tenir pour les vérités les i>lus précieuses, il s'estdonné à lui-même une satisfaction morale qu'il n'y aurait pas lieu de lui reprocher, si les procédés philosophiques dont il use n'étaient extrêmement dangereux. Ces conceptions symboliques, ces moyens subjectifs de représentation, il est toujours à craindre qu'on en soit dupe et qu'on leur accorde le même genre de crédit qu'à la réalité. Sans compter qu'à la faveur de ce procédé, il n'est point de conception si absurde qui ne puisse devenir philosophique. Il doit y avoir place en philosophie pour le certain, et aussi, heureusement, pour le probable ou même pour le possible : il ne doit pas y avoir de place pour l'imaginaire.

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