‹ Kant [microform]Chapitre 100 sur 148 · p. 214-220 (26-35) et · texte numérisé non relu

p. 214-220 (26-35) et

KANT

MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS

II y aura donc, non pas une vertu et im vice, comme l'affirmaient les Stoïciens, mais des vertus et des vices. En revanche, une seule raison doit suffire pour justifier une vertu, et c'est une pauvre méthode, pour fonder un devoir, que de compter sur la concordance de preuves en elles-mêmes insuffisantes. Quant au vice, il est vraiment l'opposé de la vertu, c'est-à-dire qu'il consiste dans la révolte de la volonté contre la loi. Il en résulte que la vertu ne saurait consister dans l'amoindrissement de deux vices opposés, et c'est lui donner un caractère bien arbitraire que de la chercher, comme Aristote, dans un juste milieu entre deux excès. Il ne peut y avoir, relativement au même mode d'activité, qu'une vertu et qu'un vice '. Enfin la vertu ne saurait non plus être définie, comme on le fait communément, l'habitude d'agir conformément au devoir; car l'acte habituel ne tarde pas, de libre, à devenir une nécessité, une seconde nature, et perd ainsi tout caractère moral. Ce n'est point dans l'habitude d'agir, mais dans celle de vouloir d'après la seule idée de la loi qu'il faut chercher la vertu 2.

La liberté intérieure, en définitive, demeure le principe unique de la vertu comme du vice. C'est librement que nous devons, quels que soient nos penchants bons ou vicieux, réaliser cet effort pour nous élever de la nature à la sainteté, auquel se ramène toute vertu morale. Sans doute nous n'atteindrons pas le but proposé dans les conditions de la vie présente et les Stoïciens se sont

leurrés d'une ambitieuse chimère quand ils se sont vantés d'atteindre dès cette vie la sereine perfection des dieux. Mais ils avaient raison de chercher dans l'homme même le principe de sa perfection. Après eux, Kant redit du sage : « Il est libre, sain, riche, roi, et n'a rien à craindre ni du hasard ni du destin : il se possède lui-même et l'homme vertueux ne peut perdre sa vertu. » Comme eux encore, il trouve une condition générale de la vertu dans la domination de soi-même (Herrschaft fiber sich sclbst), c'est-à-dire dans l'empire de la volonté sur toutes les facultés, et darnsV apathie, le calme moral {das Gemiith in Ri(he) , qui est comme la santé intérieure . Mais cet empire ne doit point dégénérer en « tyrannie », et notre philosophe ne veut point de cette « vertu fantastique » qui « jonche ses pas de devoirs comme de chausses-trapes'. » Rigoriste dans le principe, en ce sens qu'il n'admet pour mesure de la valeur des actes que la conformité du vouloir à la loi, il fait, à côté du devoir, la part des « choses indifférentes ». Ce théoricien de l'impératif catégorique est vraiment 1' « honnête homme » de Molière, et veut « que l'on soit sage avec sobriété ».

Division. La distinction établie plus haut entre les deux fins générales de toute volonté bonne détermine la division des devoirs de vertu en deux catégories : devoirs de r homme envers lui-même, — et envers ses semblables. L'exposé de chaque devoir particulier peut comporter un certain nombre de questions casuistiques. Enfin la doctrine de la vertu se terminera par une méthodologie

2ÔÏ

KA.\T

où seront étudiées les règles qui concernent l'enseignement et la pratique des règles morales i.

b. Devoirs emers nous-mêmes. - H peut scmJ)lcr étrange, à première vue, que nous ayons des devoirs v.s-a-v,s de nous-mêmes. De pareilles obligations il semble que nous puissions nous aflranchir à notre gré et qu'est-ce qu'un devoir qu'on peut arbi(raire„.ent discuter? Il suffit, pour lever la difficulté, de rappeler la seconde maxime de l'impératif catégorique : ce n'est pas une personne empirique, c'est Yhumanité même, le caractère d'être volontaire et raisonnable que je suis tenu de respecter en moi.

Comment classer les devoirs personnels? La distinction habituelle des devoirs envers le corps et envei^ l'âme repose sur Ihypothèse métaphysique d'une àme subsance, ce qui lui enlève toute consistance; comment d ailleurs concevoir que la liberté soit obligée à l'égard cl un corps radicalement séparé de la vie mentale? Jusque dans la vie animale, l'homme doit rester un sujet moral; mais comme il a en effet des devoirs en tant qu ctre purement moral, il y a lieu de distinguer des devoxrs relatifs à la vie physique et des devoirs relatifs a ta vie purement morale.

Il sera facile de classer les premiers d'après le triple penchant qui pousse l'homme à se conserver, à se reproduire et à rechercher les jouissances sensibles \

MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS

^lao

Que le suicide soit interdit, c'est ce qui résulte directement des maximes de l'impératif catégorique; renoncer à la vie, c'est abdiquer le devoir lui-même, c'est extirper du monde, autant qu'il dépend de soi, l'existence de la moralité même et disposer de soi-même comme d'un instrument pour la pire des fms^

C'est encore faire de sa personne un instrument que de détourner les fonctions sexuelles de leur fin unique, la conservation de l'espèce, et nous savons déjà, par la Doctrine du droit, que l'homme et la femme ne doivent rechercher la jouissance en commun qu'après s'être liés pour la vie en mariage. A plus forte raison les vices solitaires et contre nature sont-ils contraires au respect que l'homme se doit à lui-même 2.

Enfin ce n'est pas seulement la prudence , c'est le devoir qui interdit à l'homme F « abrutissement » causé par l'excès des jouissances de la table, l'ivrognerie et la gourmandise, plus dégradante, encore parce qu'elle n'a pas, comme l'abus du vin, l'attrait delà

1. Questions casuistiques : V^wi'On appeler suicide le dévouement patriotique d'un Curtius, le martyre volontaire de celui qui se sacrifie au salut de l'humanité en général? — Peut-on prévenir par le suicide une injuste condamnation à mort? — Un homme mordu par un chien enragé et qui se voit perdu peut-il hâter sa (in de peur de causer la mort d'autres personnes? — Notons que, par une singulière condescendance au préjugé de son temps, Kant se prononce contre la vaccine qui infuse en quelque sorte l'animalité en l'homme, p. 251-254 (76-79).

2. Question casuistique : Est-il permis, dans le mariage, aux époux d'entretenir un commerce charnel en dehors des circonstances où la femme peut devenir mère? Le rigorisme en cette matière n'a-t-il pas l'inconvénient de provoquera d'autres excès plus graves? p. 254-257 (79-83).

KAXT.

surexcitation mentale qui l'excuse en quelque mesure ^ Viennent ensuite les devoirs de l'homme envers luimême en tant qu'être moral. Ici encore, notre philosophe expose moins les devoirs que les vices qui leur sont contraires. C'est le mensonge, d'abord, qu'il flétrit bien moins pour le dommage causé à autrui, que pour la dégradation de l'intelligence dont la fm propre devrait être la recherche et la propagation de la vérité. « Le menteur est moins un homme véritable que l'apparence trompeuse d'un homme... Le déshonneur l'accompagne comme son ombre. » Il n'est pas moins sévère, d'ailleurs pour les mensonges intérieurs, par lesquels nous cherchons à nous duper nous-meme sur la pureté de nos intentions ^\ L'avare, de même, est méprisable, moins

1. Question casuistique : Ne peut-on permeUre un usage du vin voisin de l'ivresse parce qu'il excite les esprits et in vile les cœurs à s'ouvrir? Les banquets, qui poussent à l'intempérance, n'aident-ils pas, quand les convivessont peu nombreux, au rapprochement entre les esprits? On sait que Kant, pour sa part, appréciait fort la familiarité et l'animation des longues causeries inter pocula, p. 257-259(84-86).

2. Questions casuistiques : Peut-on, par [wlitesse, écrire « très obéissant serviteur » au bas d'une lettre ou complimenter un auteur sur son ouvrage? — Que penser dun domestique à qui son maître a ordonné de nier sa présence dans la maison et qui, en observant cet ordre, est cause que son maître a pu commettre impunément un grand crime? Kant donne ici la réponse : le domestique a eu tort, car, en obéissant au maître, il a surtout violé un devoir envers lui-même. ~ C'est sans doute celle question casuistique qui, infidèlement raj^portée à Benjamin Constant, donna à ce dernier l'occasion de protester contre le rigorisme de Kant dans le recueil La France, année 1797, e»" partie, art. sur les Réactions politiques, p. 123 (Réimprimé dans le t. il, 6-"- partie des Œuvres politiques de Benjamin Constant). Kant n'était pas cité dans l'écrit du publicisle français qui se contente de signaler et de discuter l'opinion d'un « philosophe allemand ». Mais il sut par un tiers qu'il était visé, et se

METAPHYSIQUE DES MOEURS

parce qu'il manque au devoir de l'aumône, que parce qu'il restreint au-dessous du nécessaire la satisfaction des besoins essentiels de la vie ^ Il n'est pas même jusqu'à une certaine forme d'humilité qui ne soit dégradante pour la dignité humaine. Sans doute, si nous comparons notre imperfection à l'idéal de sainteté qui nous est prescrit par la loi morale, nous nous garderons bien de nous guinder sous un déplaisant « orgueil de vertu ». Mais un être qui a conscience de trouver en lui la loi de sa conduite et se trouve ainsi l'égal des plus grands, évitera tout ce qui semble le mettre dans l'humiliante dépendance des choses ou d'autrui. Il faut citer ici quelques maximes de ce stoïcien moderne que n'auraient point désavouées un Épictète ou un Marc-Aurèle : « Ne soyez point esclaves des hommes. — Ne souffrez point que vos droits soient impunément foulés aux pieds. — Ne contractez point de dettes pour lesquelles vous n'offriez une entière sécurité. — Ne recevez point de bienfaits dont vous puissiez vous passer et ne soyez ni parasites, ni flatteurs...

hâta de répondre par le petit écrit : D'un prétendu droit de mentir par humanité (t. V, p. 469-475, trad. Bahni, dans la Doctr. de la Vertu, p. 251-256. Il y maintient très énergiquement l'obligation absolue de dire la vérité, même dans le cas où le mensonge pourrait sauver la vie d'un homme. — Mais, objecte Benj. Constant, la vérité n'est due qu'à ceux qui y ont droit; on peut la refusera un meurtrier qui cherche un homme pour l'assassiner. — Au-dessus de ce droit, répond le philosophe allemand, s'élève le devoir vis-à-vis de soi-même et de l'humanité en général, de ne jamais appliquer vainement la faculté de penser à autre chose qu'à la vérité, et ce devoir est absolu.

1. Question casuistique : L'àVdYÏce et la prodigalité sont-elles vraiment des vices, et non pas un excès ou un défaut de prudence F

KANT. 17

KANT

MÉTAPHYSIQUE DES MOEURS

surexcitation mentale qui Texcuse en quelque mesure ^ Viennent ensuite les devoirs de l'homme envers luimême en tant qu'être moral. Ici encore, notre philosophe expose moins les devoirs que les vices qui leur sont contraires. C'est le mensonge, d'abord, qu'il flétrit bien moins pour le dommage causé à autrui, que pour la dégradation de rintelligence dont la fin propre devrait être la recherche et la propagation de la vérité. « Le menteur est moins un homme véritable que l'apparence trompeuse d'un homme... Le déshonneur l'accompagne comme son ombre. » Il n'est pas moins sévère, d'ailleurs pour les mensonges inférieurs, par lesquels nous cherchons à nous duper nous-méme sur la pureté de nos intentions 2. L'avare, de même, est méprisable, moins

1. Question casuistique : Ne peut- on permeUre un usage du vin voisin de l'ivresse parce qu'il excite les esprits et invite les cœurs à s'ouvrir? Les banquets, qui poussent à l'intempérance, n'aident-ils pas, quand les convivessont peu nombreux, au rapprochement entre les esprits? On sait que Kant, pour sa part, appréciait fort la familiarité et l'animation des longues causeries inter pocula, p. 257-259(81-86).

2. Questions casuistiques : Peut-on, par politesse, écrire « très obéissant serviteur » au bas dune lettre ou complimenter un auteur sur son ouvrage? — Que penser d'un domestique à qui son maître a ordonné de nier sa présence dans la maison et qui, en observant cet ordre, est cause que son maître a pu commettre impunément un grand crime? Kant donne ici la réponse : le domestique a eu tort, car, en obéissant au maître, il a surtout violé un devoir envers lui-même. — C'est sans doute celle question casuistique qui, infidèlement rapportée à Benjamin Constant, donna à ce dernier l'occasion de protester contre le rigorisme de Kant dans le recueil La France, année 1797, 6">« partie, art. sur les Réactions politiques, p. 123 (Réimprimé dans le t. II, G- partie des Œuvres politiques de Benjamin Constant). Kant n'était pas cité dans l'écrit du publiciste français qui se contente de signaler et de discuter l'opinion d'un « philosophe allemand». Mais il sut par un tiers qu'il était visé, et se

parce qu'il manque au devoir de l'aumône, que parce qu'il restreint au-dessous du nécessaire la satisfaction des besoins essentiels de la vie ^ Il n'est pas même jusqu'à une certaine forme d'humilité qui ne soit dégradante pour la dignité humaine. Sans doute, si nous comparons notre imperfection à l'idéal de sainteté qui nous est prescrit par la loi morale, nous nous garderons bien de nous guinder sous un déplaisant « orgueil de vertu ». Mais un être qui a conscience de trouver en lui la loi de sa conduite et se trouve ainsi l'égal des plus grands, évitera tout ce qui semble le mettre dans l'humiliante dépendance des choses ou d'autrui. Il faut citer ici quelques maximes de ce stoïcien moderne que n'auraient point désavouées un Épictète ou un Marc-Aurèle : « Ne soyez point esclaves des hommes. — Ne souffrez point que vos droits soient impunément foulés aux pieds. — Ne contractez point de dettes pour lesquelles vous n'offriez une entière sécurité. — Ne recevez point de bienfaits dont vous puissiez vous passer et ne soyez ni parasites, ni flatteurs...

hâta de répondre par le petit écrit : D'un prétendit droit de mentir par humanité (t. V, p. 469-475, trad. Bahni, dans la Doctr. de la Vertu, p. 251-256. Il y maintient très énergiquement l'obligation absolue de dire la vérité, môme dans le cas où le mensonge pourrait .sauver la vie d'un homme. — Mais, objecte Benj. Constant, la vérité n'est due qu'à ceux qui y ont droit; on peut la refusera un meurtrier qui cherche un homme pour l'assassiner. — Au-dessus de ce droit, répond le philosophe allemand, s'élève le devoir vis-à-vis de soi-même et de l'humanité en général, de ne jamais appliquer vainement la faculté de penser à autre chose qu'à la vérité, et ce devoir est absolu.

1. Question casuistique : L'aLVàrice et la prodigalité sont-elles vraiment des vices, et non pas un excès ou un défaut de prudence F

KANT. 17

KANT

ni mendiants. Soyez donc économes, afin de ne pas tomber dans la misère. — Les plaintes et les gémissements, même le simple cri arraché par une douleur physique, sont déjà indignes de vous; à plus forte raison si vous avez conscience d'avoir mérité cette peine. Aussi un coupable ennoblit-il sa mort, il en efface la honte par la fermeté avec laquelle il meurt. — L'agenouillement, la prosternation jusqu'à terre, lors même qu'ils sont destinés à rendre sensible l'adoration d'êtres célestes, sont contraires à la dignité humaine ; il en est de même des prières qu'on adresse à ces êtres en des images réelles : car alors vous vous humiliez non pas devant un idéal que vous présente votre propre raison, mais devant une idole qui est votre propre ouvrage [Gcmdchsel] K

Les devoirs que nous venons d'énumérer sont rigoureux, stricts, ce sont des devoirs « parfaits » ; mais ils sont négatifs, prohibitifs plutôt qu'impératifs. L'homme n'at-il pas vis-à-vis de lui-même des obligations positives? Il a, tout d'abord, pour échapper à l'estime présomptueuse de lui-même, aussi bien qu'à la méconnaissance de sa propre dignité, à pratiquer cette première maxime : connais-toi toi-même. Que cet examen de conscience « commencement de toute sagesse humaine », soit sévère et rigoureux; la bonne volonté trouve dans les penchants de la sensibilité des adversaires retors dont il

1. P. P,G7-271 (Dfi-lOl). Dans les questions casuistiques, Kanl raille vivement la « pôdanlerie » des formules de politesse « que les Allemands ont poussée plus loin qu'aucun autre peuple », telles que : très noble, très noblement né, etc.

METAPHYSIQUE DES MOEURS

faut mesurer l'habileté insidieuse. « Les profondeui^ du cœur humain sont insondables. Qui se connaît assez pour dire, quand il se sent poussé à faire son devoir, si c'est uniquement la considération de la loi qui le détermine, ou s'il n'est pas influencé par d'autres mobiles sensibles? » Le premier des devoirs est de sonder ces profondeurs pour y dépister les vertus feintes. « Il n'y a, dans la connaissance de soi-même, que la descente aux Enfers qui puisse conduire à l'Apothéose^. »

Cette simple maxime une fois posée, on peut ramener tous les devoirs positifs envers soi-même à ces deux formules : développe tes facultés naturelles, parcequ 'elles sont l'instrument nécessaire à la réalisation des fins propres à l'homme, — et développe ta perfection morale, c'est-à-dire : efforce-toi de purifier les intentions de tous tes actes de façon à t'élever sans cesse vers le type idéal de la sainteté. Si le terme est inaccessible, du moins possédons-nous la formule qu'il nous suffit de pratiquer pour nous en rapprocher par un progrès continu 2.

c. Devoirs envers autrui. — Le respect de la dignité

Page 1