Raison pure, t. II, p. 365 (II
dans les limites où il croit l'affirmation possible, plus dogmatique, plus confiant dans le pouvoir de Fesprit, plus assuré qu'une « paix perpétuelle » ne tardera pas à réconcilier les esprits à la lumière de la Critique.
Unité de méthode, ensuite, corollaire naturel de funité d'esprit. Nous avons cité plus haut cette définition : « La philosophie est la législation de la raison. » Elle enferme toute la méthode kantienne : aller de l'esprit aux choses, de la raison spéculative aux phénomènes, de la raison pratique h l'action. La Critique, par une analyse transcendantale, découvre les conditions d'exercice de la raison pure dans son double usage ; la Métaphysique, ensuite, détermine à priori tous les principes rationnels du savoir et de la moralité. Des résultats de la Critique, elle déduit non seulement les conditions nécessaires de toute science valable, mais encore celles de la vertu, de la vie sociale, de la paix perpétuelle, de l'art et de la religion. La méthode critique demeure ainsi, à travers tout le système, originale et aussi distincte de la méthode empirique, qui va du conditionné à la condition, que de la méthode dogmatique, qui prête à la raison un contenu antérieur à toute intuition empirique : elle va de la condition au conditionné, de la forme au contenu. Elle ne se substitue pas à l'expérience et ne peut engendrer le réel : mais elle en détermine à priori les lois les plus générales.
Unité de doctrine enfin. Sur ce point, il est vrai, trois circonstances ont pu inspirer des doutes sérieux : les contradictions des commentateurs modernes de Kant, la
CONCLUSION
diversité des systèmes issus du kantisme, enfin les variations apparentes de la pensée critique elle-même. Du désaccord de ses exégètes, le principal auteur responsable est, à n'en pas douter, Kant lui-même. Car non seulement il enveloppa une pensée incontestablement obscure sous une forme plus obscure encore, mais il se préoccupa médiocrement du reproche qu'on lui en fit ; et quand il s'avisa d'éclaircir sa propre pensée, il n'arriva d'ordinaire qu'à la compliquer de commentaires moins lumineux que le texte même. Il lui manqua, comme à la plupart des grands fondateurs de système, ce qu'on pourrait appeler le sens polémique, car il ne sut ni prévoir l'objection, ni toujours, quand il la rencontra, en saisir le sens et la gravité. 11 eut dans la valeur de ses prémisses et dans la fécondité de sa méthode une confiance peutêtre excessive, et l'on a pu dire de lui^ non sans raison, qu'il avait été le dernier des scolastiques.
Quant à la diversité des systèmes issus du kantisme, elle est plus troublante. N'y a-t-il pas quelque fissure intime dans une philosophie dont ont pu se réclamer expressément des penseurs aussi différents que Hegel et A. Comte, Ritschl et Renan, M. Riehl et M. Renouvier? Nous croyons, bien au contraire, sans pouvoir entrer ici dans de plus amples explications, que c'est la diversité des disciples qui explique celle des écoles. N'est-ce pas le sort commun de tous les systèmes très compréhensifs d'être compris et continués en des sens très variés, d'après l'équation personnelle des interprètes? Chacun s'y installe à l'aise, y découvre le point de vue qui convient
KANT
à son optique individuelle et poursuit à sa guise Tachèvement de l'œuvre commencée par un autre. La vitalité et, par suite, l'harmonie d'un système se mesurent moins à la ressemblance des fruits qu'il produit qu'à la profondeur du sillon qu'il creuse et à la fécondité des germes qu'il y dépose en vue des moissons futures.
En tout cas, la contradiction, à supposer qu'elle existe au sein du système, a toujours échappé à l'attention de Kant. Il est trop lard pour le démontrer si ce livre n'en a pas donné l'impression, car nous n'avons eu d'autre dessein que de mettre en valeur, après une longue période d'évolution et de tâtonnement, l'unité et la progressive continuité de la pensée critique. Le dualisme de la nature et de la liberté ne représente pas, chez Kant, l'antagonisme de deux conceptions successives. Sans doute le développement logique de son système l'a amené, à certains moments, à accentuer avec une insistance particulière tel ou tel point de doctrine. Jusqu'en 1781, il se préoccupe avant tout de fonder la théorie de la connaissance et de mettre en évidence le caractère phénoménal de toute connaissance objective. Dans les Prolégomènes et, plus encore, dans la seconde édition de la Raison piire^ il s'inquiète de déterminer à quelles conditions la chose en soi peut être conçue au delà du phénomène. Rassuré de ce côté, il se hâte d'élaborer la philosophie de la liberté, et, à mesure qu'il vieillit, s'attache avec prédilection aux questions de morale, de droit et d'histoire. Chemin faisant, des perspectives inattendues et grandioses s'élargissent devant lui. Mais il
CONCLUSION
n'est obligé, pour s'y engager, de sauter aucun fossé, de n'abattre aucune barrière, car la vie, l'art, la religion, le progrès humain, lui apparaissent comme des conquêtes, des créations d'une causalité libre. Il est donc bien vrai que l'impératif catégorique lui a ouvert l'accès d'une région que la Critique a fermée au savant. Mais cette extension du domaine de la raison n'est point contradictoire avec la conclusion négative de la Dialectique transcendantale. D'une part, en effet, la Critique avait formellement réservé, dès la première édition de la Raison piu^e, un usage pratique de la raison et une région, qu'elle laissait indéterminée, de ce qui est « pessible par la liberté » ; et, d'autre part, la théorie de la connaissance n'a subi, jusque dans les derniers opuscules qui lui sont consacrés, aucun recul, aucune déformation. Au terme comme au début de l'investigation critique, la raison spéculative et la raison pratique gardent leur caractère original et leur autonomie. Du phénomène seul il y a science et la science ne dépasse pas les limites de l'expérience; la chose en soi, soustraite au savoir, n'est l'objet que d'une croyance, mais d'une croyance pratiquement nécessaire. Là même où la nature et la liberté semblent se mêler, dans l'art, dans l'histoire, dans les êtres vivants, la science doit prolonger aussi avant que possible l'explication par le mécanisme; et, là où le mécanisme laisse échapper le détail du réel, la raison pratique, en proposant l'interprétation morale ou fmahste, ne peut se vanter d'avoir enrichi le savoir; elle y ajoute simplement une inter-
KANT
prétatiou symbolique de l'inconnaissable causalité nouménale, et détermine les plus hautes fins pratiques que la volonté doit se proposer. A aucun moment du système la science n'atteint la chose en soi; à aucun moment non plus la croyance n'empiète sur le savoir. Le criticisme a donc bien maintenu une opposition radicale entre la science et la foi, le phénomène et la chose en soi, la nature et la liberté. On peut contester la valeur de cette distinction, mais on n'y saurait voir une contradiction interne entre deux moments successifs d'une même pensée : c'est délibérément, avec la claire vision du dualisme qu'elle introduisait dans l'esprit et dans les choses, que Kant l'a adoptée comme l'hypothèse fondamentale et le principe d'unité de tout son système.