IV. ÉLABORATION DE LA CRITIQUE
Arrivés au seuil de la période vraiment créatrice de la pensée Kantienne, jetons un coup d'œil en arrière et mesurons le chemin parcouru.
La période de vingt années que nous venons de passer en revue a été toute de réflexion, d'examen, nous dirions volontiers de critique, si Kant n'avait consacré par ce terme un sens qui ne s'applique en toute rigueur qu'à la seconde phase de ses recherches. Art, morale, science surtout, ce triple domaine de l'activité humaine a été exploré avec soin. Notre philosophe a trié ses matériaux; il en a beaucoup rejeté qui, après lui, ne rentreront plus en circulation. N'a-t-ilrien gardé, n'a-t-il rien acquis même, au cours de cette enquête?
La réponse n'est pas douteuse. A mesure qu'il s'éloigne de la grande route frayée par Descartes et Leibniz pour se rapprocher de l'empirisme sensualiste de Hume et de l'empirisme moral de Rousseau, Kant pose les jalons du chemin nouveau qu'il tracera lui-même. A aucun moment il n'a fait siennes les conclusions sceptiques de son devancier écossais. De son voyage à travers les idées de son temps, il rapporte trois idées fondamentales qu'il n'abandonnera jamais.
C'est d'abord la crovance en la certitude de la science. Celle-ci s'impose pratiquement comme un fait dont le philosophe peut bien rechercher les conditions et déterminer la valeur, mais qu'aucun scepticisme ne saurait ébranler.
KANT
PERIODE ANTECRITIQUE
C'est ensuite la distinction du double procédé, analytique et synthétique, de la pensée humaine et laffirmation très nette que le premier, fondé sur le principe d'identité, ne lie que les idées et non les choses, qu'une métaphysique ou une science purement déductives n'atteignent pas le réel, que tout jugement objectivement vrai est une synthèse fondée sur l'expérience, — il dira bientôt sur une intuition.
C'est enfin l'indépendance et la primauté du sentiment moral, sentiment que la philosophie doit sans doute justifier, mais qu'elle ne peut ni créer ni détruire.
Quel est donc le problème fondamental que ses propres réflexions et l'influence de Hume obligeaient notre philosophe à se poser au terme de cette préparation de vingt années, celui à la solution duquel se suspendront plus tard ses théories morales, esthétiques, juridiques, historiques et religieuses même?
C'est, en somme, dans toute son ampleur, le problème de la connaissance, ou plus justement encore, l'explication du savoir, la « théorie de la science ^ ». Que devient en effet la physique dans l'hypothèse empiriste ? Hume a démontré victorieusement que les rapports de substance et surtout de cause, auxquels se ramènent toutes les liaisons étudiées par le physicien, ne sauraient être analytiques sans être dénués de toute signification objective. L'eflet ne se déduit pas analytiquement de la cause, pas plus que l'attribut de la substance. Ces concepts sont