COXCLUSIOX DE LA DIALECTIQUE TRANSCENDANTALE
Arrivés au terme de la Dialectique, nous sommes en mesure d'apprécier le rigoureux parallélisme des trois divisions qu'elle comporte : psychologie, cosmologie et théologie rationnelles.
Les trois idées fondamentales de la raison, idée de l'âme, idée du monde, idée de Dieu, ont même origine et mêmedestin. Toutes troisproviennentde l'exercice naturel des principes de la raison, et toutes trois, en vertu d'une illusion inévitable, sont prises pour des objets connaissablés et réels. Quel est, en définitive, le rôle légitime qu'elles sont en droit de jouer? Ce rôle consiste à donner aux
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choses une unité systémalique. L'idée de l'àme nous apparaît comme le sujet commun auquel se rapportent les phénomènes internes, l'idée du monde comme celle de la totalité des phénomènes, l'idée de Dieu comme celle du principe de toute réalité, de l'être des êtres. Seulement, cette unité ne détermine pas un mode d'existence objective, mais une simple condition de notre connaissance. Tout se passe, poui-l'esprit quiconnalt, comme si, derrière nos états de conscience, il y avait un moi ; comme si, audessus des êtres contingents, il y avait l'être absolu. L'erreur consisterait à adhérera /'«7/«5WW transcendantale et à admettre comme objectivement établie l'existence du moi, du monde et de Dieu, à donner aux idées, suivant l'expression chère à Kant, la valeur de principes constitutifs, et non pas seulement régulateurs.
11 en résulte que les idées n'ont pas, dans l'ensemble de la connaissance, une valeur purement négative ; la raison ajoute quelque chose de vraiment nouveau et d'utile à l'œuvre de l'entendement. Celui-ci, au moyen des catégories, unit bien entre eux les éléments divers donnés dans l'intuition; il constitue des séries de conditions; mais pour donner à la connaissance sa plus haute unité, il faut s'élever à l'idée de la totalité de ces séries. Tel est précisément le rôle des idées ; leur usage est « de diriger l'entendement vers un but où convergent en un point les lignes directrices de toutes ses règles ; ce but, Dien qu'il ne soit qu'une idée {focus imaginarius), c'està-dire un point dont les concepts de l'entendement ne sont point réellement issus, puisqu'il est en dehors des
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limites de toute expérience possible, sert cependant à procurer à ces concepts la plus grande unité et la plus grande portée 1 ». L'idée de Dieu est, par exemple, le foyer imaginaire vers lequel convergent toutes les séries causales établies par l'entendement, mais que Fentendement n'arrive pas , faute d une intuition de la totalité du réel, à unifier entre elles. Les concepts de la raison sont ainsi des fins idéales, d'après lesquelles la science doit s'orienter, tout en renonçant par avance à se reposer jamais en la possession d'un terme absolu. 11 faut tendre à établir l'unité absolue dans les phénomènes; la direction est donnée, mais le but est rejeté au delà de l'atteinte de tout effort humain.
Une considération nouvelle va rendre plus claire cette fonction positive des idées dans la formation de la connaissance. Pour atteindre l'unité cherchée, la science doit sans cesse unir les concepts, chercher ce qu'ils présentent d'homogène, de commun, en un mot déterminer des genres et des espèces. Or, pour que cette opération logique soit possible, il faut que les phénomènes présentent trois caractères bien distincts : une certaine ho)nogénéiti' qui permette de les comparer les uns aux autres, une certaine spécificité qui empêche de les confondre tous dans un môme genre, enfin une certaine affinité ou continuité qui invite l'esprit à chercher une parenté entre les espèces, même les plus éloignées en apparence, en traversant toute la série des espèces intermé-
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diaires. Homogénéité, spécificité, continuité, telles sont donc les trois conditions rationnelles auxquelles doivent répondre les formes des phénomènes, pour pouvoir être réparties logiquement en un système unique et hiérarchique de genres et d'espèces.
Mais quelle est au juste la valeur de ces conditions? Sont-ce des principes absolus de la nature, des lois objectives des choses? C'est précisément ce qu'affirmait le dogmatisme métaphysique. Il y a dans les choses, d'après Leibniz, une identité réelle; d'où le principe : entia praeter necessitatem non sunt multiplicancla ; et c'est Leibniz encore qui admet la continuité absolue des formes : nondatur vacuum formarum. Ces principes, en un mot, pour l'école métaphysique, sont constitutifs du réel. Or c'est là un point de vue intenable ; admettre l'homogénéité absolue, c'est exclure toute spécificité; de môme l'idée de continuité absolue est contradictoire avec celle de spécificité. La formation de genres et d'espèces est donc impossible si l'on prête à ces principes une valeur objective et absolue. Il en va tout autrement si on leur reconnaît simplement une valeur critique, c'est-àdire si on les tient simplement pour des règles d'unification rationnelle, dont il convient de pousser l'application aussi loin que possible, sans en affirmer la validité au delà des limites d'une expérience possible. Chercher dans la nature l'unité la plus compréhensive, la variété la plus riche, la continuité la plus régulière, ce sont là, non pas des lois absolues des choses, mais des « maximes » de la raison, propres à porter à sa plus haute unité la con-
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naissance expérimentale. L'idée, chez Kant, n'est donc plus, comme chez Platon, le modèle, Tarchétype des choses : elle est plutôt l'idéal, l'archétype de notre con-
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« Justifier la science, compromise par Tempirisme, et sauver la métaphysique contre les métaphysiciens euxmêmes, telle est, écrivions-nous en définissant l'objet de la Critique de la raison pure, la double tâche de la philosophie critique ». Il importe, au terme de cette laborieuse analyse, de résumer les résultats acquis et de nous demander dans quelle mesure ils répondent aux intentions de Kant.
En fait, pour résoudre le problème qu'il s'est proposé, l'auteur de la Critique s'est trouvé amené à explorer tout le domaine de la connaissance humaine, et luimême a condensé en cette heureuse formule toute la théorie critique du savoir : « Toute connaissance humaine commence par des intuitions, va de là à des concepts et finit par des idées ~. » Ces trois éléments distincts correspondent aux trois pouvoirs de l'esprit, sensibilité, entendement et raison. Irréductibles entre eux, ces trois pouvoirs présentent au moins ce caractère commun d'être, chacun dans leur sphère, des principes d'unité et de liaison, et, comme ils se trouvent hiérarchisés, l'uni-
1. 490-508 (228-250). Cf. Klno Fischer, t. I, p. 514 et suiv.
fication produite par la sensibilité est complétée par l'entendement et achevée par la raison.
Aucune de ces trois facultés ne fournit une matière à la connaissance ; toutes trois sont des formes vides, de pures fonctions synthétiques. La matière, c'est le donné, ce sont les intuitions sensibles, incohérentes^ chaotiques. La sensibilité impose à ce divers une première unité, celle des formes d'espace et de temps ; l'intuition sensible devient ainsi \ç^ phénomène ;\q phénomène devient à son tour la matière offerte aux catégories de l'entendement, et le produit de cette seconde élaboration unifiante est Y expérience, au sens kantien du mot, avec son caractère scientifique de généralité et d'universalité ; enfin l'expérience est la matière à laquelle la raison cherche à imposer une unité suprême, et, si elle ne peut réaliser pleinement cette synthèse dernière, elle en conçoit du moins le type idéal. La raison s'applique aux concepts de l'entendement, comme l'entendement s'applique aux intuitions de la sensibilité.
Que résulte-t-il de ces conclusions? Précisément la réponse au double problème général de la Critique. La géométrie, d'une part, est possible parce que les choses nous apparaissent nécessairement dans cette même intuition de l'espace dans laquelle nous construisons A priori les grandeurs extensives, objet propre du géomètre; la physique est également possible, parce que les phénomènes comportent nécessairement l'application des catégories de l'entendement, qui sont les formes de toute affirmation objective; enfin, si la science n'est point
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