P. 58G-59G (3iG
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A côté du problème : Que puis-je savoir? résolu par la critique de la raison théorétiqiie, se dresse donc un problème absolument différent : Que dots- je faire? auquel une autre Critique devra répondre. En outre, un invincible besoin nous porte à poser cette troisième question : Que puis- je espérer? Ce dernier problème est à la fois d'ordre spéculatif et d'ordre pratique. Mais la Critique de la raison pure, nous a découragés à jamais d'en trouver une solution dogmatique. Au contraire, la solution du second problème nous mènera à la solution du troisième. Dieu nous apparaîtra, de par la loi morale, comme l'être suprême capable de réaliser la perfection que la loi morale nous commande d'atteindre, et l'immortalité pourra être admise comme la condition de l'accomplissement intégral des fins morales de l'homme. La critique de la moralité établira plus clairement la nécessité pratique de ces postulats; tout ce qui importe, au point où nous sommes arrivés, est de retenir qu'à la question : que puis-je espérer? la science doit s'interdire de répondre et que la solution ne saurait présenter d'autre caractère que celui d'une croyance [Glaube] d'une certitude morale. La science est certaine, mais elle n'atteint que le phénomène; la foi morale atteint l'absolu, mais elle est dénuée de valeur objective'.
Architectonique de la raison pure. — Cette distinction, corollaire suprême de la Critique, nous permet enfin de
1. P. 594-619 (357-389). 11 ne faut pas même, dit Kant, dire : il est, mais je suis moralement certain qu'il y a un Dieu; la foi pralique est purement subjective. Cf. p. 617 (386).
dresser le plan d'un « système complet delà raison pure ». Car il est évident que l'ensemble de nos connaissances, sous la discipline de la raison, doit former un système.
La philosophie, qu'on peut définir « la législation de la raison humaine », peut être étudiée soit au point de vue empirique^ d'après les données de l'expérience, soit abstraction faite de tout contenu expérimental ; on a, dans ce dernier cas, la philosophie pure, seule vraiment rationnelle et systématique.
Quelle que soit la méthode adoptée, la philosophie a un double objet, la nature et la liberté; de là deux divisions : la philosophie de la nature, qui étudie les lois de ce qui est, et la philosophie morale, qui détermine les lois de ce qui doit être. Chacune de ces deux divisions comprend deux parties, ou plutôt deux moments : une propédeutique, qui étudie la faculté même de la raison par rapport à toute connaissance à priori : c'est la critique proprement dite ; puis la connaissance même qui résulte de l'exercice de la raison pure : c'est le système de la raison pure, désigné ordinairement sous le nom de métaphysique. Tout le système de la raison pure est
ainsi représenté par le tableau suivant :
Critique de la raison ( Métaphysique de la
pure théorétique. l nature (1).
Critique de la raisonC Métaphysique des
pure pratique. ( mœurs.
Philosophie pure \
1. Comme il vient d'achever la critique de la raison pure théorétique. Kant donne en outre les subdivisions de la métaphysique de la nature: ontologie, phtjsiologie rationnelle (comprenant h physique et hpsychologie rationnelles), cosmologie rationnelle, théologie rationnelle. Cf. p. 619-638 (389-405).
Histoii^e de la raison pure, — Enfin un système parfait de la raison pure devrait comprendre une histoire des théories de la raison qui mettrait en relief l'originalité absolue du criticisme. Kant se contente de signaler ce desideratum et d'indiquer brièvement les directions vainement suivies par ses prédécesseurs. Les uns se sont placés au point de vue de Y objet de la connaissance rationnelle et se sont divisés, avec Épicure et Platon, en sensualistes et intellectualistes; d'autres ont recherché Voingine de cette connaissance; les empiristes, avec Locke, la trouvent dans les sens, les noologisies, à la suite de Leibniz, dans l'entendement lui-môme ; enfin le point de vue de la méthode n'a pas mis davantage d'accord entre les esprits : Wollf reste attaché au dogmatisme. Hume aboutit au scepticisme ^
De ces trois antagonismes, le dernier est le plus grave, car il compromet à la fois la science et la métaphysique. C'était aussi le plus vivant, au milieu du dix-huitième siècle, celui, on se le rappelle, qui avait le plus violemment troublé la quiétude dogmatique du disciple de WolfTet de Newton. Cette quiétude, Kant l'a désormais reconquise, non pas en se rendormant dans le dogmatisme, mais en trouvant une position nouvelle qu'il croit inexpugnable, car elle est également défendue sur ses deux faces : d'un côté l'expérience assure à la science un rampart inaccessible , et de l'autre les croyances métaphysiques se réfugient sous l'abri tutélaire de la loi du devoir.