P. 485-193 (3G-il
KANT
MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE
elle est chimiqtio quand les corps, même au repos, changent mutuellement la liaison de leurs parties. (Combinaison ou décomposition) \
Ces définitions, on le voit, sont autant d'échecs au mécanisme cartésien. La position et le mouvement n'expliquent pas que deux corps, de volume égal, soient d'inégale densité, ni que deux substances chimiques se compénètrent, au lieu de se juxtaposer simplement, au point de présenter des qualités nouvelles. En un mot la matière est une grandeur, non plus extensive, mais intensive : elle est force.
c. Mécanique. — Nous venons de voir que l'origine du mouvement est la force. Mais, une fois le mouvement donné, comment se communique-t-il ? Quelles sont, en d'autres termes, les relations de matière à matière? Tel est le point de vue nouveau auquel l'esprit se place au nom de la catégorie de relation. La science qui résoud ce problème est la Mécanique.
En phoronomie, il nous suffisait, pour calculer le mouvement total d'un point, de composer les divers mouvements de ce point, et le mouvement total n'avait d'autre mesure que la vitesse. Désormais nous considérons des corps, c'est-à-dire des volumes, et le mouvement total se compose du mouvement de tous les points du corps. La quantité de mouvement a donc pour mesure le produit de la vitesse par la quantité de matière, ou par la masse; et à son tour la masse, — qu'on ne saurait
mesurer en elle-même, puisque tout corps est divisible à l'infini et que l'unité de masse demeure indéterminable, — a pour mesure le quotient de la quantité de mouvement par la vitesse.
Ceci posé, le changement produit par l'action d'un corps sur un autre doit être envisagé à un triple point de vue : ou bien le corps est le sujet du changement, ou il en est la cause, ou il est à la fois sujet et cause du changement (dans le mouvement réciproque). En d'autres termes les changements de la matière comportent trois points de vue qui correspondent terme pour terme aux trois catégories de relation : substance, cause,
réciprocité ^ ,
V Au point de vue de la substance, la physique rationnelle pose immédiatement la loi à^ldi permanence de la matière : A travers tous les changements de la matière corporelle, la quantité de la matière reste une somme constante, qui n augmente ni ne diminue. En effet, la matière, par définition, est étendue et se compose de parties étendues, extérieures les unes aux autres. Elle ne peut donc pas plus être anéantie ou accrue que l'espace ne peut être supprimé ou augmenté. La matière est divisible, modifiable dans la disposition de ses parties, mais indestructible. D'elle est valable l'antique formule : rien ne se crée, rien ne se perd ; — mais d'elle seule, car la vérité de cette maxime n'est fondée que sur la condition spatiale de la nature. On n'en saurait tirer
rmm\
KANT
aucun argument en faveur de Timmortalité de l'ûme.
2° Au point de vue de la causalité, le métaphysicien pose à priori la loi de Yinertie : Tout changement de la matière a une cause extérieure. En effet la matière, en tant qu'objet des sens, n'a pas d'autres déterminations que celle des rapports d'extériorité dans l'espace; elle n'a aucune détermination interne et ne peut puiser en elle-même une raison de modifier son repos ou son mouvement. Corollaire : l'hylozoïsme et le finalisme ne sauraient trouver place en physique; il n'y a d'autre explication des phénomènes naturels que la causalité mécanique.
3^ Au point de vue de la réciprocité, la métaphysique fournit au physicien la loi de la réciprocité d'action : dans toute communication de mouvement, V action et la réaction sont toujours égales. Newton avait reconnu cette loi, mais n'avait pu la fonder en raison et s'était contenté de faire appel à l'expérience, qui nous montre les chocs en retour égaux aux chocs, les contre-pressions égales aux pressions. Or la loi peut être démontrée, comme les précédentes, en raison des exigences de l'entendement. Supposons qu'un corps A heurte un corps B immobile dans l'espace; en vertu de l'axiome phoronomique, nous pouvons, au mouvement rectiligne AB, substituer le mouvement inverse de V espace relatif eniraiïnant B suivant BA. Il est donc indifférent dédire : A se meut versB ou B se meut vers A. Toutefois, nous avons à considérer ici un élément dont la phoronomie n'avait pas à tenir compte : la masse des corps, qui peut être inégale. Di-
ni
MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE-
visons alors la vitesse AB en deux parties A c et B c inversement proportionnelles aux masses A et B. Les deux
corps, entraînés l'un vers l'autre avec des vitesses inversement proportionnelles à leur masse, se rencontreront en c avec des mouvements égaux qui se neutraliseront ; tous deux entreront en repos. Mais le mouvement de V espace relatif qui se déplaçait avec B n'est pas détruit pour cela; après le choc, il se meut par rapport aux corps A et B (immobiles désormais dans Vespace absolu), avec une vitesse égale à B c dans la direction BA; ou, ce qui revient au même, les deux corps se meuvent ensemble, après le choc, avec une vitesse Bd =^Bc dans la direction A B. Ce qui revient à dire que les deux corps s'arrêtent en B par rapport à l'espace relatif. L'effet total est donc équivalent à celui qui serait obtenu si les deux mobiles avaient été animés des vitesses inversement proportionnelles à leurs masses et dirigées en sens contraire suivant la même droite : des deux côtés, le produit de la masse par la vitesse est égal^f; l'action réciproque est
équivalente^.
d. Phénoménologie, — Possibilité, réalité, nécessité, telles sont les trois formes du jugement au point de vue de la modalité. Le métaphysicien doit se demander en conséquence à quelles conditions le mouvement est possible, réel ou nécessaire.
KAXT.
1^ Nous avons vu en phoronomie que le mouvement d'un corps dans l'espace relatif est équivalent au mouvement de Tespace relatif lui-même en sens rectiligne contraire et avec Ja môme vitesse, le corps demeurant en repos. L'esprit n'a aucune donnée pour décider lequel des mouvements, de l'espace ou du corps, est réel ou apparent; il se borne à déclarer que le mouvement rectiligne d'une matière dans l'espace relatif est possible. Le mouvement rectiligne est donc purement relatif à l'espace empirique. Un mouvement rectiligne absolu, c'est-à-dire conçu dans un espace absolu, ne saurait être un objet d'expérience possible : il est hnpossible.
2- En vertu de la loi de l'inertie, un mouvement est incapable de modifier de lui-même sa direction; il se propage indéfiniment en ligne droite. Il en résulte que le mouvement curviligne, qui n'est autre qu'un mouvement rectiligne modifié à tout instant, suppose l'action d'une cause extérieure, d'une force. Or, toujours en vertu de la loi de l'inertie, tout point animé d'un mouvement circulaire tend à quitter la trajectoire pour suivre la tangente. Il en résulte que le mouvement circulaire révèle l'existence d'une force située dans le mobile et il n'est plus possible, comme dans le cas de la ligne droite, de se demander, du corps ou de l'espace qui l'entoure, lequel est animé d'un mouvement réel ou apparent. Le mouvement circulaire est donc un prédicat réel et le mouvement du milieu où il se propage, celui du ciel autour de la terre, par exemple, ne peut être qu'une pure illusion.
METAPHYSIQUE DE LA NATURE
3° Si enfin on considère un mobile, par rapport non plus à l'espace, mais à un autre mobile, nous savons, d'après le troisième théorème de la mécanique, que le mouvement est nécessairement réel de part et d'autre. D'où ce troisième théorème de la phénoménologie : Tout mouvement d'un corps, par lequel il exerce une action sur un autre corps, est nécessairement accompagné d'un mouvement égal et de sens contraire de ce dernier i.
Tels sont les principes que la métaphysique de la nature matérielle établit à priori. Faut-il rappeler une fois de plus que ces principes, simple extension de l'esthétique et de l'analytique transcendantales, ne s'appliquent point à des choses en soi ni à un espace absolu; ils ne déterminent que les conditions à priori de toute expérience possible; ils supposent uniformément la réalité empirique de l'espace et son idéalité transcendantale, ainsi que l'objectivité empirique des catégories et leur subjectivité transcendantale. La métaphysique de la nature est une théorie rationnelle de l'expérience.
€. Passage à la physique. — Une pareille théorie rejoint-elle directement l'expérience sensible ? Le passage est-il direct de l'univei^ tout abstrait de nombres, de mouvements et de forces que nous venons de construire, au monde concret de l'expérience, infiniment varié dans ses formes? Kant ne le croyait pas; et c'est pour jeter un dernier pont entre l'esprit et les choses, la forme et la matière qu'il entreprit d'écrire ce Passage des pre-
KAXT.
miers principes métaphysiques de la nature à la physique dont il nous reste des fragments copieux, mais fort peu cohérents. Nous n'essaierons de dégager de ces notes que le plan général et les idées essentielles ^
La métaphysique vient de nous apprendre que toutes les lois du mouvement sont aussi celles de la force. A quelles conditions seront-elles vraies aussi des phénomènes perçus par les sens? C'est à la condition qu'on puisse découvrir entre l'apparence sensible et la force une relation d'identité, en d'autres termes, que le sujet pensant, qui pose à priori les lois des forces, et le monde extérieur ne soient pas choses radicalement distinctes. Or le sujet pensant et le monde extérieur ont au moins une source commune, la pensée par laquelle ils sont connus l'un et l'autre, et la distinction d'un extérieur et d'un intérieur n'est elle-même établie que par la pensée. Est extérieur tout ce qui est perçu simultanément dans l'espace; est intérieur ce qui est perçu successivement dans le temps. Ainsi, quand la force se développe dans l'étendue, sous forme de mouvement, pour tomber sous le sens externe, elle ne tombe pas dans un domaine qui lui est étranger. Elle n'est qu'un u phénomène du moi s'affectant lui-même », au moyen des anticipations de la perception 2. Sans doute, quand nous percevons une
1. D'après le texte publié par A. Krause; nous suivrons de près l'a. nalyse de M. Andler [Introd, à la traduct. i\^s Premiers Princ. métaph. de la nature, p. lvi-lx.\xvi).
METAPHYSIQUE DE LA NATURE
sensation dans l'espace, il nous semble qu'elle provient d'une cause étrangère à notre esprit, parce que, étant localisée dans l'espace, elle a Fair de se détacher de nous et de s'opposer à notre esprit : en réalité, le monde de la perception, auquel s'applique l'entendement, est déjà construit par nous-mème, suivant des lois intelligibles '(Ce n'est plus, comme la sensation pure, une réalité brute, un « phénomène du premier degré ^ » ; c'est un « phénomène du phénomène ^ ». Dès lors, l'objet est toujours, dans sa forme, le produit du sujet, et de la connaissance des fonctions du sujet on peut déduire la classification des forces naturelles.
La classification des forces établie par Kant d'après le plan des catégories, ne semble pas ajouter beaucoup à ce que nous a appris la physique rationnelle. En revanche, la classification des éléments matériels du monde abonde en idées originales.
S'il y a un espace, il doit y avoir une matière remplissant cet espace. Il n'y a pas de perception d'un espace vide; la possibilité de l'expérience, qui est la première loi à priori de la nature, est ainsi une preuve indirecte, mais certaine, de l'existence de la matière. Cette matière, comme l'espace qu'elle remplit^ est unique et homogène, c'est Xéther'^, En elle-même, elle est impondérable, le poids n'étant qu'une relation dérivée qui existe, au sein
3. Kant l'appelle « Aether » ou encore fréquemment Elemeniarstoff, warmestoff {279 a et suiv.)
KANT
MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE
de la matière universelle, entre corps particuliers. Elle est incoercible, en ce sens qu'on ne peut, pas plus que l'espace, l'enfermer dans aucune limite ni l'exclure d'aucune; l'éther pénètre tout, les liquides comme les solides, et ne peut prendre aucune forme définie.
Les relations qui se produisent au sein de l'éther se ramènent au jeu des forces d'attraction et de répulsion. L'attraction empêche les parties voisines, qui se repoussent avec une très grande vitesse, de se disperser à Finfini; déco double mouvement d'expansion et de contraction résulte une ondulation perpétuelle et infiniment rapide ^ Cette ondulation, en se transmettant aux corps, y produit la chaleur qui n'est point, comme Kant l'avait rrn d'abord, une matière spéciale, mais « un mouvement oscillatoire intérieur »-.
Par opposition à l'éther impondérable et incoercible, nous concevons des matières pondérables et susceptibles de recevoir des formes variées. Ces corps, dénués encore de toute qualité physique ou chimique autre que la mobilité, sont ce que Kant appelle des bases ou éléments {Stoff'e). Ce sont les corps simples des chimistes, dont Kant croit trouver un exemple concret dans quelques gaz que la science de son temps n'avait point réussi à liquéfier. Kant ne croit point, d'ailleurs, que la chimie parvienne jamais à découvrir un rapport mathématique entre les actions chimiques et Tune des propriétés