Cité par P.vulsen, Kant, p
KANT ET SON TEMPS
humeur s'était aigrie. C'est pourtant sur une parole de paix que se fermèrent ses lèvres expirantes : il mourut le 12 février 180'* en murmurant ces mois: Es ist gut, (c'est bien).
La ville et l'université de Kœnigsberg célébrèrent ses funérailles comme un deuil pubHc. Ses restes furent ensevelis sous les arcades adossées à la cathédrale, du côté du nord; ces arcades ont gardé depuis le nom de Stoa kantiana. Au-dessus de son tombeau, des mains amies firent graver ces mots extraits de la Raison pratique : « Ce ciel étoile au-dessus de moi, la loi morale en moi », — symbole saisissant des deux objets qui avaient rempli tout son esprit et tout son cœur : la loi mécanique de l'univers matériel, et la libre loi des volontés bonnes ^
Division de l'ouvrage. Kant fut avant tout un esprit. C'est à ses ouvrages mêmes qu'il faut demander l'histoire véritable de sa pensée. Cette histoire se divise très simplement en deux périodes de même durée, mais d'importance très inégale, séparées par un intervalle de onze
années :
V Période jantécritique. De 174-6 à 1770, Kant aborde successivementles questions les plus diverses : physique,
1. Il existe de Kant un grand nombre de portraits, statues, médailles ou gravures. La plus célèbre de ces images est le beau bas-relief où Rauch a groupé heureusement la maigre silhouette de Kant et la haute stature de Lessing. Cf. Kuno Fischer, Kani^ 1. 1, p. 8G.
KANT
plus impitoyable et plus continu. Sa vie, terne et presque sans histoire, était la seule dont pût s'accommoder cet effort intérieur de plus d'un demi-siècle. On n'y relève pas un acte d'éclat, mais, à part une légère faiblesse, pas une défaillance morale. Il resta digne jusqu'au bout de la devise qu'il répétait volontiers :
Summum crede nefas animam prœferre pudori, Et propter vitam vivendi perdere causas.
Les dernières années de sa vie furent assombries par des misères physiques, qu'il supporta vaillamment, et par l'affaiblissement graduel de ses forces intellectuelles, dont il eut conscience et souffrit cruellement. Vingt ans avant sa mort, il se plaignait déjà de ne pouvoir suivre sans effort le fil de ses propres conceptions. L'année 1796 fut notamment le signal d'une décadence rapide. Il dut suspendre ses cours. Cependant, il ne cessait de travailler ; mais il se sentait comme paralysé, perdait de vue l'ensemble de son système. En vain il cherchait à achever ce Passage des principes métaphysiques des sciences de la nature à la physique qui lui semblait nécessaire pour combler la dernière lacune de sa philosophie ; effort vain, « supplice de Tantale! », écrivait-il à Garve, le 21 septembre 1798 ^ En même temps, sa force morale déchnait. De mesquines préoccupations d'hygiène envahirent peu à peu son esprit. Près d'un an avant sa mort, il avait presque complètement perdu la vue et la mémoire; son